Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XXXII
XXXII
AVANT LE SUPPLICE
Après la condamnation prononcée par le jury, Darius avait été ramené dans sa prison, accablé, vaincu.
Qui pourra dire les désespoirs qui torturent un innocent, lorsqu’il est obligé de convenir avec lui-même que c’en est bien fini, que son innocence ne pourra plus être reconnue et que dans quelques heures il lui faudra subir l’infâme supplice, d’autant plus épouvantable qu’il sera immérité ?
Ciel ! pensait Darius, cette foule qui sera réunie sur la place, et qui dira : « Voilà le voleur, voilà le parricide ! »
Puis, la marque sur l’épaule, le poignet sautant sous le coup de hache et, après, le départ pour la Sibérie, pour cette horrible Sibérie où l’on ne meurt pas toujours.
Car, ce que Darius aurait souhaité, c’eut été la mort immédiate dans laquelle on oublie.
Mais rien ; pas une arme pour se rapper, pas une fenêtre pour se précipiter.
Il lui faudrait subir dans toute sa rigueur l’injuste et affreux arrêt.
Pourtant il réussit à retrouver un peu de calme ; cette jeune âme, si joyeuse jadis, était aussi une âme courageuse.
Il se dit :
— Soit. Je me résigne.
Et il attendit.
Mais la chose à laquelle il ne pouvait pas se résigner, c’était sa Daria disparue, accusée comme lui, que la police devait poursuivre et qui, peut-être, serait condamnée comme lui, bientôt.
Oh ! cette pensée le déchirait.
Il essaya de prier.
Il ne pria pas pour lui ; il pria pour sa fiancée.
Et le lendemain, quand le jour se leva, il était encore en prière, murmurant :
— Daria, Daria !
Deux hommes entrèrent.
L’heure de marcher au supplice était venue.
À Pétersbourg, il arrivait fréquemment que l’expiation suivait de très près le verdict du jury, surtout lorsque le crime était d’une nature particulièrement horrible et repoussant.
Il était bon que certains coupables disparussent le plus tôt possible ; et Darius le parricide ne méritait aucune espèce de sursis.
D’ailleurs il y avait, ce jour-là, un départ pour la Sibérie de plusieurs autres condamnés et Darius profiterait de l’occasion.
— Bien, dit Darius.
Il avait prié ; il se sentait ferme.
On lui fit quitter l’uniforme de la prison et il dut revêtir le pantalon en toile bleue et la houppelande grossière en poils de chameau qui composent le costume des exilés sibériens.
Quand Darius serait arrivé sur le lieu du supplice, le bourreau dépouillerait le condamné de ses vêtements afin de le marquer à l’épaule et de lui trancher le poignet.
Pendant que Darius s’habillait, un des hommes qui étaient entrés lui donnait ces détails.
Il répondit :
— On fera de moi ce qu’on voudra.
Quand il fut complètement vêtu, on lui demanda s’il voulait manger, ou s’il voulait boire.
Il dit qu’il n’avait pas faim, mais qu’il boirait volontiers un verre de thé, un peu fort, parce qu’il était fatigué de n’avoir pas dormi, ayant passé la nuit en prière.
On lui apporta un verre de thé très chaud, tout fumant ; et comme c’était un jour maigre, la boisson n’était pas sucrée avec du sucre mais avec deux ou trois raisins confits.
Car en Russie le sucre passe pour un aliment gras, parce qu’on use pour sa fabrication d’os de cheval ou d’autres animaux.
Darius vida le verre d’un seul trait et le rendit à l’un des gardiens en disant :
— Frère, je te remercie.
— Que Dieu soit avec toi, répondit le gardien.
Puis il demanda au condamné si celui-ci, pour avoir bon courage, voulait s’entretenir avec le pope de la prison et si, avant de partir, il voudrait entendre la messe.
Darius dit :
— J’ai recommandé mon âme à Dieu, c’est assez pour la rendre forte. D’ailleurs, tout à l’heure, quand je serai sur l’échafaud, est-ce que le pope ne sera pas là aussi disant les prières funèbres ?
— Il y sera.
— Eh bien ! cela suffit, dit Darius.
Et il ajouta qu’il était prêt à partir.
Comme il se montrait fort docile, on ne l’avait pas lié.
Il quitta sa cellule entre les deux gardiens.
Quand ils furent en bas, Darius vit, dans l’allée de la porte, un véhicule découvert, espèce de chariot grossier, attelé d’un seul cheval.
Quatre soldats, le fusil sur l’épaule, se tenaient derrière la voiture.
C’est dans ce chariot que Darius devait être conduit au supplice.
Il y monta, s’assit sur un tas de paille, et un gardien prit place à côté de lui.
Puis la porte de la prison fut ouverte et le triste cortège s’ébranla en avant.
Le cheval marchait au pas, selon la coutume.
Dans les rues pleines d’un brouillard épais, quelques curieux étaient groupés.
Il y a partout, à Pétersbourg comme à Paris, des gens qui sont instruits à temps des exécutions prochaines et qui guettent l’heure où un homme souffrira.
Ces gens qui étaient là, ce n’étaient pas tous des individus des classes inférieures ; il y avait quelques personnes qu’on reconnaissait à leurs habits pour des membres de la bourgeoisie ou de la noblesse.
Darius aperçut même, quoiqu’il détournât la tête de tous ces visages méchants, Darius aperçut même un fort élégant traîneau où il y avait un homme et une femme qui paraissaient être du meilleur monde.
Le seigneur, qui semblait très vieux, portait une pelisse de fourrure de la plus grande richesse, et, la femme, vieille, mais évidemment fardée, et remarquable par deux globes sinistres et éteints qui étaient ses yeux, était vêtue avec une rare élégance.
Un domestique, debout sur un marchepied, derrière le traîneau, s’inclinait de temps en temps vers les deux nobles curieux et semblait leur donner des explications et des détails.
Cependant le cortège s’éloignait et le traîneau le suivait à peu de distance.
Darius, malgré lui, tournait la tête vers l’élégant véhicule ; et il considérait avec un intérêt mêlé de je ne sais quelle épouvante, cette femme aveugle, aux yeux horribles, qui avait l’air, sous son élégante parure, d’une figure de la mort, habillée et fardée pour quelque fête.
Darius marchait au supplice et il lui semblait que son supplice le suivait.
On continuait d’avancer.
Les portes, les fenêtres s’ouvraient curieusement sur le passage du condamné.
Des hommes disaient :
— Il a tué son père.
Des femmes disaient :
— Comme il est jeune !
Darius souffrait horriblement de tous ces regards, de toutes ces paroles, et il aurait bien voulu que tout cela fût fini. Enfin le cortège, considérablement grossi, s’engagea dans la rue qui débouche sur la place des Coursiers.
Ça et là, des traktirs étaient ouverts, et, à cause de l’heure très matinale, on voyait briller des lampes qui paraissaient toutes rouges à travers le brouillard.
Un de ces traktirs était célèbre en ce temps-là.
On l’appelait : le traktir des Bons-Garçons.
C’était là, qu’après les exécutions, le bourreau et les aides-bourreaux avaient coutume de venir se reposer de leurs fatigues, en buvant du vodki ; et dès que les bourreaux avaient bu, c’était la coutume que le patron de l’établissement brisait leurs verres.
Beaucoup de gens, le matin des supplices, s’attablaient dans ce traktir pour s’assurer le plaisir de voir de près les exécuteurs qui ne tarderaient pas à venir.
Quand le cortège eut passé devant cet horrible lieu, il se trouva sur la place des Coursiers.
Cette place est vaste, ronde ; elle est pavée de cailloux et des maisons basses bariolées de vingt couleurs, la cernent de toutes parts.
Le premier et le troisième mardi de chaque mois, il se tient là un marché de chevaux ; de là, le nom de la place, bien qu’on y vende plutôt des rosses efflanquées que des coursiers vigoureux.
Quand un jour d’exécution coïncide avec un jour de marché, le marché n’est pas retardé pour cela, ni l’exécution ; seulement les maquignons font leurs affaires dans les rues avoisinantes, pendant que les bourreaux font les leurs sur la place.
Or le matin où nous sommes, il y avait marché.
Avant même de voir l’échafaud qui se dressait au milieu de la place, Darius aperçut, dans les ouvertures des rues, derrière des cordes qui avaient été tendues, un grand nombre de têtes d’hommes qui se penchaient en avant parmi des encolures et des crinières de chevaux ; et les têtes des animaux n’étaient pas les plus bestiales.
Le chariot s’arrêta.
Sur l’invitation du gardien assis à côté de lui, Darius descendit et fut bien obligé de voir ce qu’il y avait là.
C’était un échafaudage de planches élevé de huit ou dix pieds à peine.
La tête découverte, le bourreau et ses aides portaient des chemises rouges.
Ils étaient debout sur les marches qui montaient vers la plate-forme de bois.
Sur cette plate-forme se dressaient à côté l’un de l’autre deux poteaux, et du sommet de chacun pendait une chaîne terminée par des bracelets de fer, dont nous expliquerons bientôt l’usage.
Non loin des deux poteaux, il y avait un billot auquel une hache était appuyée.
Cependant, tandis que Darius montait les marches, une foule considérable avait envahi la place, malgré la résistance d’une quarantaine de soldats à pied qui, enfin, reculèrent et se rangèrent autour de l’échafaud.
Presque à toutes les fenêtres on voyait des visages allumés par une curiosité sinistre ; et il sortait de toute la multitude un murmure d’attente odieuse.
Darius, impassible, était debout sur la plate-forme, et de tous côtés on pouvait le voir.
Il y eut un mouvement dans la foule. Deux hommes arrivaient, c’était le pope suivi de son sacristain qui portait les images.
Ils montèrent les marches, se placèrent tout près du condamné.
Comme ils allaient sans doute réciter les prières d’usage, beaucoup de gens se prosternèrent.
Mais le moment des prières n’était pas venu ; on attendait encore un condamné ou plutôt une condamnée.
Elle arriva.
C’était Nadèje.
Soutenue par deux gardiens, la pauvre enfant descendit de la voiture, et, suivie de quelques soldats, elle fendit la foule lentement.
Mais dès qu’elle aperçut Darius, il fut impossible de la retenir.
Elle s’élança vers lui et tomba à ses pieds avec des sanglots déchirants.
Darius lui dit :
— Relevez-vous. Vous m’avez fait bien du mal et pourtant il me semble que vous êtes bonne ; et puis, vous êtes cruellement punie. Je ne vous en veux pas. Que Dieu soit avec vous.
Elle se releva, toute pleurante, et, tendant les bras, elle avait l’air de demander à Darius la permission de l’embrasser.
— Oui, lui dit-il.
Alors elle se jeta sur la poitrine du jeune homme et versa des larmes plus douces sur son épaule, pendant qu’il la baisait au front en disant :
— Pauvre enfant ! pauvre fille !
Et sur la place, toutes les têtes étaient courbées, car le pope avait commencé de réciter les prières.
Ce fut une lente et longue psalmodie, pendant laquelle, de temps en temps, le sacristain approchait les images des lèvres des condamnés.
Puis le pope se tut.
L’instant terrible était arrivé.
Deux aides-bourreaux saisirent Darius, deux aides-bourreaux saisirent Nadèje.
Ils furent dépouillés de leurs vêtements jusqu’à la ceinture, et l’on vit apparaître leur triste chair nue qui tout à l’heure saignerait sous le knout ou fumerait sous le feu de la marque.
Voici à quoi servent les bracelets qui pendaient des poteaux. On les met aux poignets des coupables, puis on les referme ; c’est une attache solide et les condamnés, le visage tourné contre le poteau, demeurent immobiles les bras en l’air.
Déjà Darius et Nadèje étaient attachés comme nous venons de l’indiquer : et déjà le bourreau qui devait donner à la jeune fille les cinquante coups de knouts s’avançait, tenant l’instrument du supplice, pendant qu’un autre bourreau tournait et retournait, au-dessus d’un petit brasier, le fer rouge qui devait marquer de lettres infâmes l’épaule du jeune homme.
Mais à ce moment, un cri long, aigu, sinistre, déchira le silence anxieux de la foule ; et cette clameur sortait de l’élégant traîneau que nous avons vu suivre, depuis la prison jusqu’à la place des Coursiers, le chariot du condamné.