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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XXXIII

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 636-645).

XXXIII

UNE MÈRE ET UN PÈRE

Qui donc avait poussé ce cri ?

Une femme.

On se souvient, en effet, qu’il y avait un homme et une femme, tous deux élégamment vêtus, dans l’aristocratique traîneau !

L’homme, vieux avant l’âge, avachi, était le comte Markoff ; la femme, fardée, aveugle, avec des prunelles striées de sang, était la comtesse de Markoff.

Qu’étaient-ils venus faire ce matin sur cette place sinistre où l’on allait martyriser deux êtres vivants ?

Ils étaient venus jouir de cette double agonie.

Ce couple hideux, blasé même sur les plaisirs les plus infâmes, avait encore quelque regain de sensation en entendant les cris de suppliciés.

Il était su de tout le monde, à Saint-Pétersbourg, que le comte et la comtesse ne manquaient pas une seule exécution.

C’était leur dernière joie.

Cette joie était incomplète, pour la comtesse du moins ; car si elle pouvait entendre les plaintes des victimes, elle ne pouvait pas voir couler leur sang.

Mais ce qu’elle ne voyait pas, elle le devinait, ou se le faisait expliquer, soit par son mari, soit par un valet qu’elle emmenait avec elle.

Ce matin donc, ils étaient là.

Oui. Bien que leur fils le comte Michel eût récemment succombé à sa blessure, ils étaient là.

Quelqu’un leur avait dit que l’exécution devait avoir lieu sur la place des Coursiers, et ils s’étaient hâtés d’accourir, vêtus comme pour une fête, élégants, parfumés, horribles.

La tête hors du traîneau, le comte avait suivi tous les détails du supplice, et, à mesure que s’approchait le moment fatal, une flamme se rallumait dans les yeux du vieux coupable.

Quant à la comtesse, elle se penchait aussi, et ne pouvant voir, elle demandait à son laquais :

— Que fait-on ? Où en est-on ? Le condamné est-il jeune ? La condamnée est-elle jolie ? Mais parle donc ! Et surtout, préviens-moi quand les bourreaux commenceront à frapper, et dis-moi bien tout, pour qu’il me semble voir toutes ces choses au dedans de moi-même.

Monstruosité sans égale !

Mais le châtiment, bourreau invisible, s’approchait aussi de l’infâme spectatrice, et il ne tarderait pas à frapper.

Le valet dit :

— Maintenant, on les a liés aux poteaux.

— À propos, interrogea le comte, qu’est-ce qu’ils ont fait ces gens-là et comment les appelle-t-on ?

À son tour, le domestique interrogea quelqu’un de la foule, puis s’étant rapproché de ses maîtres, il répondit :

— Il s’agit d’un vol et d’un parricide : celui qui a volé et assassiné son père se nomme Darius Mordesko.

C’est à ce moment que fut poussé le cri, le cri sinistre qui avait fait se retourner toutes les têtes.

Mordesko ! Darius !

La comtesse avait reconnu ces deux noms.

Mordesko, c’était le nom de l’intendant dont elle avait été la maîtresse.

Darius, c’était le nom du fils qu’elle avait eu de ce vil amant, de ce fils qu’elle avait placé, autrefois, chez des paysans, aux environs de Saint-Pétersbourg, et dont, par la suite, elle ne s’était plus inquiétée.

Debout dans la voiture, tendant les bras, elle criait :

— Mon fils ! Mon fils !

Souffrait-elle comme eût souffert à sa place toute autre mère ?

Non.

Dieu refuse à ces viles natures les pures angoisses maternelles.

Elle n’était pas émue de tendresse ni de pitié ; elle n’était qu’épouvantée.

Mais d’une telle épouvante que tout son corps tremblait comme un squelette d’arbre dans un vent d’hiver ; et ses sanglantes prunelles, plus grosses, plus rouges, semblaient sur le point de jaillir de leurs orbites, comme si un effrayant besoin de voir les eût poussées par derrière.

Elle voulut se précipiter.

Mais le comte aussi, malgré sa décadence intellectuelle, avait reconnu le nom de Mordesko, le nom de l’ancien intendant qui avait été l’amant de Nadine.

L’existence du bâtard ne lui était pas inconnue.

Il fit un signe au cocher et la voiture s’éloigna de la place.

La comtesse s’était rassise, inerte, pleine d’un stupide effroi.

Le traîneau glissait rapidement. Déjà ceux qu’il emportait n’entendaient plus les vagues murmures de la foule.

Le comte cria :

— À l’hôtel !

Avait-il seulement l’intention de fuir un spectacle terrible et d’épargner à sa femme le spectacle du supplice de Darius ?

Quelqu’un qui l’eût regardé fut demeuré étonné.

Cet homme, encore jeune, mais dont ses vices de toutes sortes avaient fait un vieil enfant, avait des gestes étranges et des sursauts d’insensé ; il disait des paroles inintelligibles, entrecoupées d’affreux petits rires.

En même temps, je ne sais quelle colère bestiale lui ensanglantait les yeux sous le jaune de la bile ; et il regardait la comtesse avec une grimace à la fois burlesque et farouche.

On l’eut pris pour un ivrogne qui serait un assassin. Et cette singulière ivresse, — nous ne trouvons pas d’autre mot pour rendre notre pensée, — s’exaltait de minute en minute, devenait plus fantasque en même temps que plus horrible, plus puérile et plus épouvantable.

Enfin, il grommela :

— Ah ! ah ! ah ! Mordesko ! Oui, oui… dans la chambre… trouvé derrière le lit… soufflet… mon fils marqué au front… maintenant, son fils à lui… le fils de ma femme… sur l’échafaud… ah ! ah ! ah ! marqué à l’épaule… c’est très bien… c’est très bien… pas contente, la mère… mais moi, je suis très content… pas assez pourtant… le père est mort… on coupera le poignet du fils… mais la mère vit… puisqu’elle vit, ce n’est pas complet… il me manque quelque chose… il faudrait qu’elle mourût aussi… ça serait tout à fait bien… Ce serait vraiment parfait… Eh, eh… je n’ai l’air de rien… je suis un vieux… une espèce d’idiot… et quand je parle, je bave… mais ça n’empêche pas que j’ai eu bien souvent cette idée que quelqu’un pourrait tordre le cou à celle qui a accouché du bâtard… Oh ! oui, je l’ai eue, cette idée, plus d’une fois… surtout quand je regardais ma femme comme je la regarde maintenant… elle est là… tout près de moi… je parle tout haut… mais elle ne m’entend pas… Elle pense à son fils ! oh ! oh ! comme on est bien placé… comme il serait facile, en s’approchant d’elle, encore plus, de lui mettre les deux mains au cou vivement… et couic… couic… couic ! ça serait fait, ça serait fait !…

Et le comte en prononçant ces paroles, riait dans ses grosses lèvres, d’un affreux rire bête qui lui secoua tout le corps.

Puis il se pencha vers sa femme en prenant un air gracieux.

Il pensait : « il faudrait avoir l’air très aimable pour qu’elle ne se méfiât pas. »

Et il dit à la comtesse :

— Une belle gelée, n’est-ce pas Nadine ? Une très belle gelée. Voyez donc, il pend du givre des balcons. C’est très joli, c’est fort joli ; c’est comme de grandes boucles d’oreilles. Et puis, le froid, cela vous donne des couleurs, ma mignonne, cela vous rajeunit, je vous assure.

Toujours souriant, le comte se rapprocha encore et continua :

— Vous êtes aussi belle que vous l’étiez autrefois. Vous vous rappelez, autrefois du temps de Mordesko ? Eh, eh, je ne sais pas si c’est le froid qui me ragaillardit, ou bien, si c’est que vous me paraissez si jeune aujourd’hui, mais, ma foi, je vous assure que j’ai envie de vous embrasser. Vraiment, je ne suis pas si vieux qu’on le pense. Ma parole, je vous embrasserais, si ces valets n’étaient pas là. Mais bah ! pourquoi se gêner ? il y a un épais brouillard ; et puis nous sommes les maîtres, je pense. Là, c’est dit ; tournez-vous un peu, mignonne, ne soyez pas méchante, tournez-vous un peu vers moi, faites-moi une risette… allons, allons, faites-moi une risette.

Il bondit sur elle, avec un hurlement.

Il lui serrait le cou, elle râlait, il riait.

— Crève ! dit-il.

Elle était morte.

Malgré leur respect pour le comte, les domestiques s’étaient jetés sur lui.

Mais le fou retrouva des forces.

Il repoussa ses valets.

Et, horrible, les cheveux droits, avec des sauts de bête, il se précipita du traîneau, courut le long des maisons, disparut dans le brouillard.

Les passants s’étonnaient de ce fou qui, quelquefois, s’arrêtait pour rire, puis reprenait sa course.

À un moment, il crut sans doute qu’on le poursuivait, car il s’élança avec une furie redoublée, et il fuyait, fuyait toujours, sans regarder devant lui, par n’importe quelle rue, au hasard.

Il heurtait quelquefois des voitures, des angles de mur, des portes ; il n’y prenait pas garde, bien qu’il se fit grand mal.

Il se précipitait plus violemment, se disant à lui-même :

— Morte, morte… la mère du bâtard, l’adultère, la prostituée !… Morte, étranglée, par quelqu’un… par moi… c’est très bien… ah ! ah ! ah !

Tout à coup, il poussa un grand gémissement, et il tomba sur le sol.

Il avait rencontré du front une muraille dure, et le crâne tout ensanglanté, il s’évanouit.

Comme cet accident, par un hasard, avait eu lieu, non pas dans une rue, mais sur une route, où, par ce grand froid, il ne passait personne, l’abominable fou resta là, par terre, sans pensée, presque sans vie, au pied du mur.

Combien de temps dura son évanouissement ?

Assez longtemps, sans doute.

Quand il rouvrit les yeux, il sentit à la tête une affreuse douleur, il ne se souvenait de rien, ayant même perdu la mémoire de son crime, il se mit à geindre comme un enfant abandonné.

Il était tout souillé de neige sale, sa pelisse était déchirée ; il avait l’air de quelque pauvre sordide et effrayant, et son sang s’était gelé sur son visage.

Il se lamentait, ne pouvait pas se relever.

Une petite voix très douce lui dit :

— Que faites-vous là, mon pauvre homme ? Est-ce que vous êtes blessé ?

Il répondit :

— Blessé ? Oui, blessé, je crois.

Et il se mit à fondre en larmes.

La personne qui lui avait adressé la parole, une jeune fille de dix-sept ans environ, reprit d’un air attendri :

— Êtes-vous loin de chez vous ? Où logez-vous ? Qui êtes-vous ?

Il était devenu tout à fait insensé, ne se rappelait plus rien, ni son nom, ni sa demeure.

Il bégaya des paroles confuses.

— Hélas ! dit la jeune fille, je ne suis pas seule malheureuse et les malheureux doivent s’entr’aider. Levez-vous, monsieur, appuyez-vous sur moi. Venez. Tachez de vous souvenir. Mais venez toujours, vous ne pouvez pas rester ici ; vous seriez tué par le froid.

Elle l’aida à se mettre debout, se plaça tout près de lui en ajoutant :

— Appuyez-vous sur mon épaule.

Et ils s’en allèrent tous les deux, la jeune fille et le triste vieillard.

Pendant qu’il marchait, hébété, il la regarda vaguement.

— Toi, qui es-tu ? demanda-t-il.

— Je m’appelle Daria, dit-elle.