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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XXXIV

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 645-648).

XXXIV

MOINES ET PRIÈRES

Nous avons laissé Darius et Nadèje attachés aux poteaux de justice, sur l’échafaud de la place des Coursiers.

Les bourreaux aux chemises rouges allaient commencer leur œuvre terrible.

Pas un bruit sur la place, pas une parole ; on n’entendait que les souffles anxieux de l’attente.

Mais, soudainement, — le knout était déjà levé sur les grêles épaules de Nadèje, — soudainement, il y eut un grand mouvement dans la foule qui s’écarta comme pour faire place à des gens qui venaient.

Une procession de moines catholiques s’avançait vers l’échafaud ; une centaine de moines environ.

Bien que la religion romaine ne soit pas en Russie la religion de l’État, les moines n’en sont pas moins l’objet, à Pétersbourg particulièrement, d’une vénération un peu superstitieuse.

Aussi la multitude accourue pour voir le supplice, s’inclinait-elle avec les signes du profond respect, et les bourreaux eux-mêmes, la main déjà levée, s’étaient arrêtés.

Chacun se demandait ce que les religieux venaient faire en ce lieu fatal, dans ce moment sinistre.

On le comprit bientôt.

Ils venaient prier.

Ils venaient aussi macérer leurs âmes par le spectacle salutaire des douleurs.

Quand ils furent tout près de l’échafaud, ils s’agenouillèrent, les uns sur les cailloux de la place, les autres sur les marches ; et quand celui qui marchait à leur tête eut dit : « Laissez-nous le temps de recommander à Dieu ces pauvres gens qui vont souffrir, » les bons religieux baissèrent la tête et joignirent leurs mains devant leurs bouches.

Ce fut un beau spectacle.

Le pope lui-même et les sacristains, — malgré la rivalité des églises, — ne s’opposèrent pas à cette touchante cérémonie ; et tous les assistants, — les exécuteurs eux-mêmes, — s’étaient prosternés et faisaient de muettes oraisons, pendant que la voix des moines catholiques, haute et sonore comme un chant d’orgue, montait solennellement dans le brouillard.

Mais voici que tout-à-coup — qui donc avait fait un signe, qui donc avait donné un ordre ? — les cent religieux se relevèrent, bondirent en avant, écartèrent le pope et les bourreaux, et aussi les soldats qui se rapprochaient stupéfaits, détachèrent Nadèje, délièrent Darius, à qui la jeune fille se cramponnait désespérément, et dans une immense bousculade, emportèrent les deux malheureux à travers la foule respectueusement épouvantée, se jetèrent en tumulte dans l’une des rues voisines, sautèrent sur les chevaux des maquignons étonnés, et disparurent bientôt, là-bas, dans la brume, en emportant les deux condamnés arrachés au supplice.

L’un des deux moines qui marchaient les derniers formant une sorte d’arrière garde, avait mis sur ses épaules une espèce de lourde pelisse qu’il avait, dans la bagarre, ramassée au pied d’un des poteaux.

C’était le manteau de Nadèje où devait se trouver le triple rouble.