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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XXXIX

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 673-677).

XXXIX

LE SERMENT D’ALEXANDRE PALKINE

Une heure plus tard, Mme Ivanoff, évanouie encore, mais réveillée de la mort, était couchée dans une chambre éclairée d’une seule lampe.

C’était dans l’appartement mondain du chevalier Philippe du Quesnoy ; c’était là qu’Alexandre Palkine avait fait transporter sa sœur, et, assis devant le lit, il surveillait le sommeil de la ressuscitée.

Comment se faisait-il que Mme Ivanoff fût vivante ?

Nos lecteurs l’ont deviné.

Ce n’était pas du poison que le comte Michel avait acheté dans la pharmacie, le jour où il s’était fait conduire en traîneau sur la route de Peterhoff.

C’était un narcotique.

Michel Markoff, prévoyant les résistances de Daria, avait pensé qu’il aurait peut-être besoin de l’endormir pour satisfaire son ignoble passion.

C’était ce narcotique que Marie Palkine avait emporté de sa maison et qu’elle avait bu dans la maison d’arrêt.

Il avait suffi à la plonger dans un sommeil qui l’avait fait passer pour morte ; mais, déterrée par Gog et Magog, l’air libre l’avait rendue à la vie.

Maintenant, elle était là, en sûreté.

Un médecin que le chevalier avait fait venir, avait déclaré qu’elle ne tarderait pas à sortir de l’évanouissement où elle était retombée, et qu’elle ne courait aucun danger grave.

Son frère la regardait, plein de joie et d’espérance.

Il ne pensait plus à lui-même ni à ses projets de gloire ; il pensait à sa sœur, à sa bien-aimée sœur qu’il avait retrouvée.

Tout ce qu’il y avait eu de bonté et de douceur en lui, autrefois, s’épanouissait de nouveau, comme une fleur renaîtrait sur une branche morte.

Il se disait que l’avenir serait doux, maintenant qu’il aurait quelqu’un à aimer, à chérir, à protéger ; et les yeux pleins de tendres larmes, il épiait le réveil de Marie.

Elle se remua un peu dans le lit, et se mit à parler à voix basse, comme en rêve, par paroles entrecoupées.

— Ma fille… j’ai ma fille… c’est Daria… elle me sourit… comme elle est jolie ! Elle m’aime bien… Moi, je l’adore… nous partirons, nous nous cacherons… Comme ce sera bon d’être seules ensemble… Ah ! j’avais bien deviné, tout de suite, que Daria, c’était elle… Oui, nous vivrons dans un pays lointain. Nous ne porterons pas le nom de Palkine qui est un nom de malheur… ni le nom d’Ivanoff qui est un nom de tristesse.

Alexandre s’était dressé.

Ivanoff, Ivanoff !

Il avait bien entendu.

Marie Palkine, c’était Mme Ivanoff ! C’était sa sœur qui possédait le triple rouble de Paul 1er !

Fou d’étonnement et d’espérance, il se précipita sur les vêtements de Marie qui étaient épars au pied du lit.

Il les secoua, fouilla toutes les poches, ardemment, violemment ; et, tout à coup dans la doublure du corsage, il sentit quelque chose de rond et de dur.

Saints du ciel ! Il avait trouvé la précieuse médaille !

Ce faux rouble qui valait des milliards de roubles ;

Cet objet sans valeur, grâce auquel il serait le possesseur d’une fabuleuse richesse, et grâce auquel il s’assoirait peut-être un jour sur le trône vertigineux des tsars ;

Il le tenait enfin, enfin !

Il avait déchiré la doublure, il avait la pièce entre les doigts.

Oh ! c’était elle, c’était bien elle !

Sa sœur retrouvée, et la toute-puissance conquise ; c’était trop d’ivresse à la fois.

Alors il sentit une chose ; c’est qu’il n’était plus mauvais, c’est qu’il n’était plus cruel.

Il se sentit au cœur les bontés, les tendresses qui le remplissaient autrefois, quand le prince Ivan Palkine l’embrassait et lui disait : « mon fils ».

Eh bien alors, devant sa sœur endormie, il fit un grand serment.

L’opulence qu’il allait avoir, le pouvoir qu’il usurperait peut-être, et ce serait son dernier crime ! — il jura de ne les employer que pour le bien des hommes, que pour la paix, que pour la clémence, que pour toutes les pures gloires !

Cependant il n’avait pas encore osé regarder le rouble.

Il se rapprocha de la lampe, étendit les doigts et demeura stupide d’étonnement et d’épouvante ; car voici ce qu’il avait dans la main :