Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XXXV
XXXV
UTILITÉ DE LA FRANCHISE
Le bruit de cette aventure se répandit dans toute la ville.
Les jésuites n’étaient pas bien vus en haut lieu, et comme plusieurs personnes dans la foule avaient reconnu les moines du couvent de Saint-Séverin, l’issue de cette affaire pouvait être mauvaise pour le père Villemain et pour les autres religieux.
Deux heures ne s’étaient pas écoulées que le grand-maître de la police, suivi d’une force militaire assez imposante, frappait à la porte du couvent.
Le frère lai qui entr’ouvrit l’un des battants parut fort étonné de cette visite et de ce déploiement de forces, et il fut bien plus surpris encore quand il apprit de quoi il s’agissait.
Quoi vraiment, c’était possible ? On pouvait s’imaginer que d’honnêtes religieux avaient voulu entraver l’action de la justice, commettre une action aussi brutale que celle de se jeter sur des soldats et des bourreaux ? Ah ! c’était une bien extraordinaire histoire, et il fallait vraiment que la police de Saint-Pétersbourg eût perdu la raison, ou que Dieu voulût les éprouver, eux, pauvres moines.
Le chef de la police fut étonné à son tour ; mais, néanmoins, il entra et demanda à voir le prieur.
Sur son passage, tout respirait l’ordre, la paix, le silence.
Les jésuites vaquaient à leurs occupations ordinaires et, par la porte du réfectoire, on en voyait quelques-uns qui mettaient le couvert, paisiblement.
Rien ne pouvait faire soupçonner qu’une action violente eût été récemment commise par ces bons religieux.
La conviction du grand-maître de la police commençait à être sérieusement ébranlée, et elle le fut bien plus encore quand il se trouva au parloir en présence du père Villemain.
Celui-ci, d’un air de gravité offensée, dédaigna même de nier le fait qui lui était reproché. La police pouvait mettre à la torture l’un après l’autre tous les frères de la communauté, pouvait aussi interroger les voisins, s’informer si une procession de religieux était sortie du monastère ; quant à lui, berger d’un saint troupeau, il se réservait seulement, si quelques violence était exercée, d’en demander raison à l’empereur lui-même, et on verrait bien s’il était permis d’accuser sans preuve et de tourmenter sans motif d’honnêtes jésuites qui passaient leur vie à prier Dieu pour la prospérité de la Russie et du tsar.
— Mais enfin, on vous a vus ! s’écria le chef de la police, assez embarrassé.
— L’apparence est trompeuse, dit le père Villemain, et les hommes sages se gardent bien de juger d’après elle.
À ce moment de la conversation, un jeune moine qui était là se permit d’intervenir et dit ces paroles :
— Si Sa Révérence veut bien me le permettre, je dirais une idée qui m’est venue ?
— Parlez, mon fils, dit le prieur.
— Sa Révérence se souvient qu’il y a un mois, des malfaiteurs se sont introduits dans le couvent et s’y sont rendus coupables d’un vol. Comme nous sommes très pauvres, ils n’ont presque rien trouvé à emporter, et il leur a fallu se contenter d’une centaine de vieux frocs qui étaient empilés dans un pavillon, au fond du jardin.
— Eh bien, continua le jeune moine, il se pourrait que des voleurs, pour sauver leurs camarades condamnés, se fussent revêtus des frocs qu’on nous a pris.
— Oui, dit le père Villemain, c’est ce qui a dû se passer. Je me souvenais de ce vol et j’avais déjà pensé à cela ; mais je dédaignais de me justifier, laissant à Dieu le soin de révéler notre innocence.
Le chef de la police ne tarda pas à croire ce qu’on disait.
Il demanda, il est vrai, à visiter le couvent ; mais cette visite ne fut guère qu’une formalité : et, à peu près convaincu par tout ce qu’il vit et par tout ce qu’il entendit que les jésuites de Saint-Séverin étaient bien incapables de la témérité qu’on leur avait attribuée, il se retira, non sans laisser cependant quelques soldats autour du monastère pour en surveiller les abords.
Dès qu’il se fut éloigné, le père Villemain monta rapidement les escaliers et entra dans la cellule du moine à la barbe d’or.
— Chevalier, dit-il, tout va bien. La police a pris le change, grâce à mon sang-froid et grâce à la ruse d’un de nos frères. Il est probable que nous nous tirerons sans dommage de la plus audacieuse aventure qui ait jamais été entreprise. Et vous, vous avez réussi, n’est-ce pas ? Vous avez le manteau ?
— Je l’ai, dit le moine d’un air sombre ; regardez, le voici.
— Et le rouble ? le rouble ?
— Le rouble n’est pas dans le manteau ! cria le moine à la barbe d’or en se tordant fiévreusement les mains. Ah ! malheur à Tiépolo, malheur à lui qui m’a trompé pour sauver sa maîtresse !
— Je ne vous ai pas trompé ! dit Tiépolo qui entrait en ce moment, je suis incapable de mentir à mon maître ; le rouble était dans le manteau quand j’ai quitté la prison. Écoutez-moi ; vous saurez tout.
Tout à l’heure, après que vous avez eu sauvé Nadèje, après que moi qui vous attendais tout près de la place des Coursiers, j’ai eu reçu la pauvre fille, je l’ai emportée en un lieu sûr où la police ne la trouvera pas, et, je l’ai interrogée, à propos de ce rouble. « Il était bien dans le manteau, n’est-ce pas ? » Elle m’a fait signe que non. « Est-ce que tu l’as perdu ? » Non encore. « Est-ce que tu l’as donné ? » Cette fois elle m’a fait signe que oui. Enfin, à force de l’interroger, à force de deviner ses signes, j’ai compris qu’elle avait laissé la médaille, en souvenir d’elle, à une prisonnière que j’ai vue ce matin dans la prison, à une femme que j’ai entendu nommer, Mme Ivanoff, je crois, courez, courez, à la prison, mon maître ! faites fouiller cette femme, vous retrouverez le triple rouble de Paul Ier, et vous n’aurez pas sauvé sans récompense mon adorée Nadèje.
Moins d’une demi-heure après, le chevalier Philippe du Quesnoy était dans le cabinet directorial du prince Georges Palkine, et il disait vivement :
— Vous avez pour prisonnière une femme nommée Mme Ivanoff ?
Le prince devint très pâle.
— Répondez donc ! reprit le chevalier.
L’autre reprit avec un tremblement dans la voix :
— J’avais, en effet, une prisonnière de ce nom, mais elle n’est plus ici.