Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XXXVI
XXXVI
SUR LE CHEMIN DU BONHEUR
Le prince Georges Palkine avait dit la vérité : Mme Ivanoff n’était plus dans la prison.
Mais il n’avait pas dit toute la vérité.
Quand il avait reconnu sa sœur dans cette prisonnière qui criait avec des larmes et des sanglots : « Je veux voir Daria, je veux voir ma fille ! » il était demeuré stupéfait.
Il comprit bientôt tout le danger que lui offrait une pareille rencontre.
Il ordonna de conduire Mme Ivanoff dans le cabinet directorial, sous le prétexte de lui infliger une réprimande sévère. Alors le frère et la sœur, Georges et Marie Palkine, s’étaient trouvés en présence, seuls.
Marie conçut rapidement, — car une seule idée l’occupait, — l’avantage qu’elle pouvait tirer de cette situation.
Elle dit vivement :
— Oui, c’est moi, tu ne te trompes pas. Je ne suis pas morte. N’essaie pas de comprendre, n’essaie pas de deviner pourquoi j’ai menti, pourquoi je me suis cachée. Ce qui est certain, c’est que je vis et que je suis ta sœur, et que je suis accusée d’un crime que j’ai commis en effet. Oui, j’ai tué le comte Michel Markoff ! Ainsi, tu vas être déshonoré aussi. Car vivante, je peux réclamer ma part d’héritage de notre mère. Entends-tu cela, Georges Palkine ? Eh bien, écoute. Si tu me laisses sortir d’ici, — oui, si tu me laisses fuir, — je rentrerai dans le silence, dans l’oubli, dans l’espèce de mort que j’ai voulue ; tout l’héritage t’appartiendra comme par le passé ; et même il n’y aura aucune ombre sur ton nom, puisque ce n’est pas sous ce nom que j’ai été arrêtée. Voyons, réponds, tu ne m’as jamais aimée, tu n’as jamais été bon pour moi. Mais cette fois, c’est de ton intérêt qu’il s’agit. Décide-toi vite ; fais que je sois libre.
Entre autres défauts, le prince Georges Palkine avait cette qualité de démêler aisément, en toute affaire, ce qui pouvait lui être utile.
Sans doute, l’évasion d’une prisonnière, — évasion qu’il pourrait être accusé d’avoir favorisée, — était une faute grave.
Mais sa sœur vivante, et bientôt condamnée pour meurtre, sa sœur réclamant la moitié de la fortune maternelle, c’était encore pis.
Il résolut donc de laisser fuir, de laisser disparaître celle qui n’était connue encore que sous le nom de Mme Ivanoff.
Rien ne devait lui être plus facile.
Son appartement dans la prison avait une porte particulière qui ouvrait dans une ruelle, et cette ruelle n’était pas gardée.
— Eh bien, dit-il, venez.
Quelques instants après, Marie Palkine était libre.
Elle courut droit devant elle, se jeta dans un traîneau qui passait, et donna son adresse, route de Péterhoff.
Une joie immense lui gonflait le cœur.
C’était donc vrai ! elle avait retrouvé sa fille.
Et sa fille, c’était Daria ; c’est-à-dire, non pas une enfant déshonorée, mais une âme blanche comme la neige et pure comme le ciel !
Et dans un instant, elle allait la voir, elle allait l’embrasser.
Car Daria, blessée, n’avait pas dû quitter encore la maison de la route de Péterhoff.
Elles fuiraient toutes deux, la mère et la fille.
Elles s’en iraient vivre ensemble, quelque part, très loin, où jamais personne ne viendrait troubler leur bonheur. Ah ! vraiment, le ciel était miséricordieux !
Elle était arrivée devant sa maison.
Elle paya le cocher, le congédia et se hâta d’entrer en criant :
— Daria ! Daria !
Un valet, presque effrayé de la revoir, répondit :
— Mademoiselle Daria est partie.
— Partie ?
— Oui, madame. Elle a été malade pendant quelques jours, mais ce matin elle a pu se lever, et elle s’en est allée.
— Grand Dieu ! Où est-elle allée ? L’a-t-elle dit ? Le savez-vous ?
— Moi, madame, je ne le sais pas.
— Hélas !
— Mais je crois qu’en partant elle l’a dit à Serge.
— Serge ! Appelez-le, faites-le venir sur-le-champ !
Serge, qui était un autre domestique, ne tarda pas à accourir. Il se souvenait en effet que Daria, en se retirant, avait dit qu’elle logeait rue des Italiens, et avait ajouté, qu’étant guérie, elle rentrait maintenant chez elle quoi qu’il dût lui arriver.
Marie Palkine reprit courage.
Elle n’avait pas encore sa fille ; mais ce n’était qu’un regard de quelques instants ; elle l’aurait bientôt.
Elle quitta sa maison.
Par malheur elle avait renvoyé son cocher, et il ne passait point de voiture.
N’importe, elle irait à pied. Elle se hâta et se mit à descendre la côte.
Elle ne s’arrêtait pas, elle ne défaillait pas, son âme triomphait de son corps.
Elle eut un sursaut de joie.
Elle venait de lire, sur la muraille d’une maison, rue des Italiens.
Bien qu’il lui semblât avoir sur les épaules un poids extraordinaire, bien que sa langue fût horriblement pesante, elle entra dans une boutique et demanda si l’on connaissait Mlle Daria.
On la connaissait.
C’était une jeune ouvrière en dentelle qui demeurait quelques maisons plus loin ; et on lui indiqua la porte.
Elle sortit rapidement et voulut se mettre à courir.
Elle ne put pas.
Ses jambes refusaient de lui obéir, des nuages opaques passaient devant ses yeux.
Oh ! elle vaincrait le poison, elle atteindrait cette porte !
Elle avançait encore en s’appuyant aux murailles.
Accablée, mourante, elle franchirait la courte distance qui la séparait de sa fille.
— Je le veux, je le veux.
Elle était toute proche de la porte ; elle tendait le bras pour soulever le marteau, quand elle se sentit enveloppée d’une nuit plus épaisse et tomba sur les pierres, tout de son long, les bras en avant.
Elle n’embrasserait pas Daria avant de mourir.