Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XXXVII
XXXVII
LE CIMETIÈRE DE SAINT-MITROFANE
On conçoit quelle fut la colère du chevalier Philippe du Quesnoy — que nous appellerons désormais Alexandre Palkine — lorsque le directeur de la prison lui annonça que Mme Ivanoff s’était évadée.
Que de fois déjà il avait été sur le point de saisir le rouble ! et que de fois déjà la précieuse médaille lui avait échappé ! Comme le sort se jouait de lui !
Mais il ne perdit pas courage.
Le délai que lui avait fixé le père Villemain n’était pas encore écoulé. Il avait du temps devant lui : il fallait qu’il retrouvât Mme Ivanoff !
Eh bien, il la retrouverait.
Avant de quitter la prison, il s’informa.
Les gardiens affirmèrent que Nadèje avait remis à Mme Ivanoff une espèce de pièce qui avait l’air d’une relique.
Ainsi, Tiépolo ne s’était pas trompé. Il avait bien compris les signes de la muette et, en poursuivant la prisonnière disparue, Alexandre Palkine ne ferait pas fausse route.
De quel côté diriger les poursuites ? Cette femme — une meurtrière qui avait réussi à se dérober à la justice — avait un grand intérêt à se cacher.
Mais Alexandre Palkine n’était pas de ceux que les difficultés épouvantent. La nécessité lui apparaissait comme un ordre, et il réussirait, puisqu’il fallait qu’il réussît !
Il se mit sur l’heure en campagne. Aidé de Tiépolo qui prit mille déguisements, aidé aussi par quelques adroits jésuites, il fouilla tous les traktirs, tous les hôtels de Pétersbourg.
Il pensait bien que la fugitive avait dû changer de nom, mais il s’était fait donner son signalement par les gardiens de la prison.
Un premier jour se passa en vaines tentatives ; en aucun lieu, aucune trace de Mme Ivanoff.
La nuit aussi, on chercha ; et la nuit n’amena aucun résultat.
Plus d’une fois, le père Villemain dit à Alexandre Palkine :
— Prenez garde ! Hâtez-vous. L’heure est proche où je cesserai de vous soutenir de mon argent et de mon crédit.
En effet, l’heure était proche.
Après de nouvelles démarches, aussi infructueuses que les premières, Alexandre Palkine, un soir, errait seul, dans un quartier désert ; il songeait que le lendemain, à midi, expirait le délai marqué par le prieur de Saint-Séverin, et que, si demain, avant midi, il n’avait pas le triple rouble, il serait démasqué et se trouverait sans ressources.
Adieu, les magnifiques rêves d’opulence et de grandeur ! Adieu le nom illustre, le trône, les guerres glorieuses !
En ruminant ces pensées, triste et se sentant vaincu d’avance, il passa devant une maison inachevée dont la construction avait été interrompue à cause de l’hiver.
Des voix qui chuchotaient derrière une barrière de planches parvinrent à son oreille.
Il écouta machinalement.
Et ici, nous devons demander pardon au lecteur des choses terribles qu’il va lire. Mais notre long récit n’est pas seulement un roman, c’est aussi par bien des points une sorte d’histoire et nous sommes obligés de ne pas nous refuser à dire la vérité quelque formidable qu’elle soit.
Voici ce que disaient les voix entendues par Alexandre Palkine :
Les voix disaient :
— Tu crois que c’est possible ?
— Très possible.
— Mais dangereux ?
— Presque pas. Comprends, comme elle est morte à l’hôpital d’Aboukoff, comme on ne savait pas son nom, on l’a enterrée dans la fosse commune du cimetière de Saint-Mitrofane.
— Eh bien ?
— Eh bien, le cimetière de Saint-Mitrofane est un lieu assez mal famé ; c’est quelque chose comme le bagne des morts ; on n’y porte guère que les suppliciés, les condamnés décédés en prison, et les gens morts dans les hospices. Il est peu gardé et les gardiens n’y font pas beaucoup de rondes, car il est protégé par sa mauvaise réputation, et même les plus hardis compagnons ne s’avisent pas d’aller y dépouiller les cadavres de peur de se rencontrer face à face avec d’étranges fantômes.
— Oui, oui, je sais cela.
— Mais nous, nous n’avons pas de ces superstitions.
— Parce que nous sommes des gens très forts.
— D’ailleurs, ce qui nous pousse, ce n’est point l’envie de voler quelque bague restée aux doigts d’un mort ou d’une morte, c’est bien autre chose.
— Certainement, bien autre chose. Hein ? Te souviens-tu, mon camarade, de la dernière aubaine de ce genre que nous avons eue ?
— Si je m’en souviens ?
— C’était un homme, n’est-ce pas ?
— Un jeune homme, que nous avions tué dans la rue, nous-mêmes.
— Et autrefois, te rappelles-tu, dis ?
— Du temps du Bataillon-d’Or ?
— Oui, la vieille Vilhelmine, la sage-femme. C’est toi qui l’as emportée sur ton dos.
— Et tu es venu me rejoindre après. Mais cela ne valait pas grand chose, parce que c’était une vieille femme.
— Cette fois, c’est une jeune, je l’ai vue, on la portait sur un brancard, à l’hôpital. Trente-cinq ans, jolie encore ; c’est une chance cela. Voyons, es-tu décidé ?
— Eh bien, oui, je le suis. Quand ferons-nous la chose ?
— Cette nuit même ; la terre fraîche encore est plus facile à remuer ; d’ailleurs j’ai apporté une pioche et une pelle.
Si accoutumé que fut Alexandre Palkine aux émotions terribles, il ne put s’empêcher de frémir.
Il comprenait !
Il n’ignorait pas que, parmi les peuplades sauvages qui vivent au delà du gouvernement d’Arckangel, sur les bords de la mer Blanche, il en existait plusieurs qui se nourrissaient de poissons putréfiés dans la terre, et quelques unes aussi, — monstruosité abominable ! — qui mangeaient la chair des cadavres.
Quelquefois, des individus de ces peuplades, emmenés par les voyageurs, venaient à Pétersbourg ; et, au milieu de la civilisation, ils ne renonçaient pas toujours à leurs exécrables coutumes.
Souvent la justice russe avait dû sévir terriblement contre d’étranges violations de tombeaux.
Alexandre Palkine se souvenait qu’il avait eu autrefois, dans sa farouche armée de bandits, des hommes venus des bords de la mer Blanche.
Deux entre autres, un géant et un nain : Magog et Gog ; et ces deux hommes avaient exigé, pour unique salaire de leur participation aux crimes communs, qu’on leur abandonnât les cadavres des victimes.
Nos lecteurs n’ont pas oublié ce lugubre détail.
Étaient-ce donc Gog et Magog qui s’entretenaient, pleins d’une faim sinistre, derrière la barrière de planches ?
Alexandre Palkine recula vivement et se cacha derrière un mur, car les deux hommes sortaient de leur retraite.
Il les reconnut.
C’était Gog et Magog, en effet.
L’un portait une pioche, l’autre portait une pelle ; ils s’avançaient avec précaution, dans l’ombre, rasant les murailles.
Plein d’horreur, Alexandre Palkine oublia un instant ses angoisses personnelles et il eut l’idée de se jeter sur eux, d’appeler, de faire arrêter ces deux monstres ; mais il se ravisa.
Peut-être était-il sans arme, peut-être redoutait-il d’être frappé par les outils dangereux que portaient ces deux hommes.
N’ayant pas en ce moment le costume d’autrefois, ni le masque hideux qui leur était familier, Gog et Magog auraient refusé de le reconnaître et l’auraient frappé sans pitié.
Peut-être aussi avait-il conçu quelque autre projet.
Il les laissa passer.
Ils continuèrent leur route, dans les ténèbres.
Ils se dirigeaient vers le cimetière de Saint-Mitrofane, qui est situé à l’extrémité de la ville, non loin de la gare de Moscou.
Ils évitaient les rues fréquentées ; ils cachaient leurs outils sous leurs lourdes pelisses, et en marchant, ils se parlaient bas.
Leurs paroles, nous ne voulons pas les répéter ; car, dans l’horreur, le récit ne doit pas franchir certaines bornes.
Nous dirons seulement que quelqu’un qui les eut écoutés d’une oreille un peu distraite, aurait pu croire que c’était deux gourmands s’entretenant d’un excellent repas préparé dans un lieu voisin.
Il était minuit environ, quand ils virent se dresser devant eux le mur blanc du cimetière.
Sur la route, personne, et pas une lanterne allumée.
Sur le canal voisin qui était glacé, pas une barque ; et les vitraux de l’église de Saint-Mitrofane, étaient obscurs comme la nuit elle-même.
L’heure, la solitude, tout favorisait ces monstres.
Ils s’approchèrent du mur.
— Fais-moi la courte échelle, dit Gog.
— Oui, dit Magog.
Le géant abaissa ses larges épaules pendant que le nain jetait de l’autre côté du mur la pelle et la pioche.
Puis Gog grimpa comme un énorme singe sur le dos de son camarade qui se redressa.
Le nain atteignit le rebord supérieur du mur.
Il s’y accrocha, se hissa, se mit à cheval sur la crête.
Ensuite, il tendit la main à Magog.
Celui-ci, tiré en l’air par son robuste compagnon, ne tarda pas à le rejoindre sur la muraille et ils se laissèrent glisser dans l’enclos funèbre.
Autour d’eux, dans le brouillard nocturne, il n’y avait que le silence de la mort.
Pas de tombes ni de pierres ni de marbre ; mais seulement parmi des broussailles, des bossellements de terre, surmontés d’innombrables croix.
Là dormaient tristement tous ceux qui avaient vécu avec tristesse ; c’était le cimetière des misérables et des désespérés.
Gog et Magog s’avancèrent en marchant lourdement sur le sommeil des morts.
Les morts anciens ne les tentaient pas, ce qui leur fallait, c’était un cadavre nouveau.
Leur ignominie avait ce raffinement.
Ils avançaient toujours.
Au milieu d’une sorte de carrefour, leur apparut un mamelon de terre un peu soulevé, dans lequel était plantée une seule croix, très grande.
C’était la fosse commune.
Gog dit :
— Je sais où on l’a mise ; j’ai assisté à l’enterrement.
Ils firent halte devant un tas de terre qui paraissait avoir été récemment remuée.
— C’est ici, dit Gog, nous n’avons pas un instant à perdre. Il ne passe pas souvent de rondes, mais il en passe quelquefois, et il nous faudra une demi-heure, au moins, pour emporter le corps.
— Hein, dit Magog, est-ce que nous ne ferons pas la chose ici ?
— Nous verrons ; j’aime mes aises, dit le nain.
Avec la pelle, avec la pioche, les hideux compagnons commencèrent leur besogne.
La terre cédait facilement sous les outils.
Ce qui avait été renflé devenait creux déjà, et ils ne tarderaient pas à trouver ce qu’ils cherchaient.
D’ailleurs, des difficultés plus grandes ne les eussent pas découragés, tant leur effroyable désir les possédait et les enivrait.
Dix minutes plus tard, il y eut un coup sourd.
Le cercueil avait sonné sous la pioche de Magog. Et bientôt, ils virent apparaître dans toute sa longueur la triste blancheur du bois ; car le cercueil était en bois de sapin et n’avait été recouvert d’aucune peinture.
Ils le soulevèrent, le tirèrent hors du funèbre sol et l’apportèrent dans l’allée qui tournait autour de la fosse commune.
— As-tu un couteau ? demanda Gog.
— J’ai des tenailles, dit Magog.
L’une des branches des tenailles fut introduite sous le couvercle, la serrure vola en éclats et le cadavre apparut.
Pâle, long, avec un visage déjà jauni par la mort, il était étendu, les yeux fermés pour toujours.
Selon la coutume russe, le corps était habillé.
Chose étrange pour une femme morte dans un hospice, les vêtements ne manquaient pas de quelque élégance.
Cependant Gog et Magog s’étaient penchés vers leur proie, et quiconque les eût vus, eût reculé d’horreur.
Ils regardaient cette morte avec des yeux écarquillés par une espérance infâme ; une sueur de désir leur mouillait les tempes et ils tendaient affreusement les bras.
— Oh ! tout de suite, tout de suite ! J’ai faim, gronda Magog.
— Eh bien, oui ! tout de suite, dit Gog, les lèvres humides.
Et l’abominable sacrilège allait s’accomplir ; ils allaient s’attabler à ce cercueil ; le monstrueux repas allait avoir lieu.