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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XXXVIII

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 670-673).

XXXVIII

DEVANT UN CERCUEIL

Mais tout à coup des lueurs de torches secouèrent les brouillards et, avec des cris, avec des bruits tumultueux de pas, des hommes se ruèrent sur les deux immondes sacrilèges.

Ceux qui venaient, c’étaient le moine à la barbe d’or, en costume religieux, et trois gardiens du cimetière.

Voici ce qu’avait fait Alexandre Palkine :

Pris de pitié, pour la première fois de sa vie, peut-être, il était rentré au couvent, s’était habillé à la hâte, et, suivi par quelques moines résolus, il s’était rendu au cimetière de Saint-Mitrofane où il avait éveillé et averti les gardiens.

On avait pu arriver avant l’accomplissement du crime.

Quoique saisis à l’improviste, Gog et Magog firent une résistance forcenée. Mais ils durent céder.

On les lia, tout grondant encore de fureur, et ils jetaient sur le cadavre des regards de bête à qui l’on vient d’arracher sa proie.

— Emmenez ces hommes, dit aux gardiens le moine à la barbe d’or, et livrez-les à la justice. Mes compagnons et moi, nous prendrons soin de recoucher cette morte dans sa dernière demeure.

Dès que les gardiens se furent éloignés, en emmenant les deux coupables Alexandre Palkine dit aux moines.

— Refermez le cercueil, placez-le dans la fosse. Puis, vous prierez, si vous voulez.

Comme la torche que portait l’un des religieux, aurait pu le gêner dans sa besogne, Alexandrine Palkine la lui prit des mains.

Une lueur rouge glissa sur le visage du cadavre, et, tout à coup, le moine à la barbe d’or poussa un cri terrible d’épouvante.

Il tomba à genoux, regarda de plus près.

C’était vrai, c’était vrai !

La femme qui était couchée là, c’était Marie Palkine, c’était sa sœur !

Comment cela pouvait-il être en effet ?

Devenait-il fou ?

Marie n’était donc pas morte autrefois ?

Marie n’avait donc pas été tuée par Natache pendant la sinistre nuit, sur le lit de la mère défunte ?

Non, puisqu’il la voyait maintenant.

Et tout son cœur se brisait.

Le seul être qu’il eût jamais aimé au monde, la fille du prince Ivan Palkine, celle qu’il avait voulu défendre, celle qu’il avait voulu venger, il la retrouvait après dix-sept ans, pâle, inanimée ; et c’était une espèce de résurrection dans la mort !

Ce qui s’était passé, on le devine.

Quand Mme Ivanoff était tombée devant la porte de Daria, dans la rue des Italiens, les passants s’étaient groupés autour d’elle.

Sur un brancard prêté par une pharmacie voisine, on l’avait portée à l’hôpital d’Aboukhoff.

Là, elle était morte.

Puis on l’avait enterrée.

Cependant l’un des moines dit :

— Faut-il remettre le cercueil dans la fosse, mon frère ?

— Non, non ! s’écria Alexandre Palkine, laissez-moi la voir encore. Ah ! vous ne savez pas, vous ; c’est ma sœur, c’est ma bien-aimée. C’est Dieu qui m’a inspiré le désir de protéger un cadavre inconnu. J’ai sauvé la chère dépouille mortelle de Marie ! Laissez-moi la regarder, l’embrasser. Je l’aime !

Et devant les moines étonnés, cet homme terrible sanglotait et pleurait à chaudes larmes la tête sur le sein du cadavre.

— Grand Dieu ! cria tout à coup Alexandre Palkine.

La poitrine de Marie Palkine avait bougé ; cette morte était une vivante.

Elle poussa un long soupir, leva les bras, ouvrit les yeux, puis les refermant, elle murmura :

— Ma fille !