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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Texte entier

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. Couv.-897).

Ivan Doff
Les Mystères
de
Saint-Pétersbourg
Histoire de tous les repus
et de tous les affamés
Le Cri du Peuple
Du 16 juillet 1887 au 18 février 1888

LES MYSTÈRES
DE
SAINT-PÉTERSBOURG
Histoire de tous les repus et de tous les aliénés

PREMIÈRE PARTIE

Le commandant du bataillon d’or

I

EN ROBE DE BAL, MAIS PAS AU BAL

Deux femmes marchaient le long des maisons, dans l’un des plus pauvres quartiers de Saint-Pétersbourg.

C’était par une brumeuse soirée d’automne, en l’année 1838. Ces deux femmes paraissaient jeunes, très jeunes toutes les deux.

L’une, enveloppée d’une riche pelisse de renard bleu, avait au doigt des perles et aux oreilles des diamants qui scintillaient par instants dans la pénombre, et quand sa pelisse s’écartait, on pouvait voir une toilette de bal en soie lilas et en mousseline, toute fleurie de touffes de roses blanches.

Cette jeune femme appartenait évidemment aux classes les plus élevées de la société russe, et, sans doute, elle sortait de quelque fête. Que venait-elle faire dans cette partie de la ville où ne logent guère que des marchands fripiers, des juifs prêteurs sur gages et des filles de mauvaise vie ?

Tout à coup, défaillante, elle s’arrêta et s’appuya contre la devanture d’une boutique.

— Oh ! que je souffre ! que je souffre ! dit-elle. Soutiens-moi, Natache, ma bonne Natache ! Je sens que je ne pourrai pas aller plus loin, et que je m’en vais mourir ici.

Sa compagne, qui avait le costume et l’apparence d’une femme de chambre de riche maison, la prit entre ses bras d’un air plein de tendresse.

— De grâce, mademoiselle, ne perdez pas courage. Tâchez de marcher encore, nous serons bientôt arrivées. Votre douleur me désole.

Natache parlait avec une voix très douce où perçait cependant je ne sais quelle ironie méchante.

La jeune demoiselle fit un violent effort sur elle-même et, portée à demi par sa femme de chambre, elle poursuivit son chemin en trébuchant à chaque pas.

— Mon Dieu ! je me sens déchirée ! et cette robe me serre, m’étouffe. Pourquoi m’as-tu forcée à la mettre ?

— Ne fallait-il pas persuader à votre mère que vous alliez au bal, chez la princesse Zina ?

— C’est vrai, tu as raison, toujours raison. Mais, au moins, nous aurions pu prendre une voiture. Une si longue marche, vraiment, est au-dessus de mes forces !

— Une voiture ? à l’heure qu’il est, on n’en rencontre plus. D’ailleurs, le cocher aurait pu vous reconnaître, et, reconnue, vous seriez perdue.

— Oui, oui, c’est juste, je ne sais ce que je dis. Tu raisonnes mieux que moi. Ah ! vois-tu ! c’est que j’ai le corps meurtri et l’âme désespérée.

Elles se turent en continuant de marcher. La jeune demoiselle avait l’air si accablé et poussait par instants de si profonds soupirs, que les passants, déjà rares à cette heure, s’arrêtaient pour la voir passer et la plaindre.

Enfin elles firent halte dans la petite rue de la Clarté, devant une sale maisonnette en bois.

— C’est ici, venez, dit Natache.

Et toutes deux, — l’une soutenant l’autre, — poussèrent la porte basse de la sordide maison.

Ensuite elles traversèrent une cour étroite et fangeuse sur de longues planches que l’on avait étendues là pour protéger de la boue les pieds des visiteurs ; et elles s’arrêtèrent devant un vestibule à l’entrée duquel était clouée une enseigne de cuivre, si vieille, si tachée de vert-de-gris, qu’il était impossible de déchiffrer les mots qui étaient écrits dessus.

Natache tira vivement la corde graisseuse d’une clochette.

La porte ne tarda pas à s’ouvrir, et les visiteuses virent apparaître une sale et laide vieille, obèse, aux chairs pendantes, presque en haillons. Elle avait une grosse figure mollasse, toute rouge, qui avait l’air de suer du sang ; et d’horribles mèches de poils gris sortaient de dessous son bonnet de linge qui avait la couleur de la boue où il avait dû être ramassé.

— Est-ce là la personne dont vous m’avez parlé ? dit la vieille à la servante, avec un accent qui révélait clairement son origine allemande.

La femme de chambre répondit :

— Oui, ma chère, c’est elle…

— Ah ! très bien ! très bien ! reprit la vieille en saluant quatre ou cinq fois de suite et en s’efforçant de donner à son ignoble figure un air tout à fait gracieux. Soyez la bienvenue chez votre humble servante, ma belle petite dame ! Allons, entrez, n’ayez pas peur. Vous ne vous repentirez pas d’être venue chez moi, car je suis connue pour soigner les personnes qui m’accordent leur confiance, comme si elles étaient mes propres filles !

La jeune demoiselle était à bout de forces. Il fallut la soulever de marche en marche jusqu’au premier étage.

Là, les trois femmes, après avoir traversé une pièce qui devait être le salon de réception, entrèrent dans une pauvre chambre, où l’on ne voyait que quelques chaises en bois de sapin et un lit de fer aux rideaux blancs.

— Eh bien ! madame, eh bien ! il faut vous déshabiller et vous coucher, dit l’Allemande à la face vineuse, en conduisant vers le lit la pauvre jeune malade. Ah ! mon Dieu ! vous avez un corset ! ajouta-t-elle, en étouffant un cri de stupéfaction.

— Il fallait tromper les regards, dit la femme de chambre. J’ai passé bien des nuits à élargir les robes de mademoiselle.

— Un corset ! quelle imprudence ! un corset ! a-t-on idée d’une chose pareille ! marmotta l’Allemande avec l’air d’une commisération profonde.

Mais la malade l’interrompit d’un geste et dit rapidement :

— J’ai fait ce que j’ai dû faire. Ne vous occupez pas de cela, et répondez-moi, je vous prie. Tout peut-il être terminé avant minuit ?

— Ce soir ? Ah ! dame, je n’en sais rien. Ces choses-là, voyez-vous, sont à la volonté de Dieu.

— Oh ! reprit la jeune femme, je ne puis me dispenser de rentrer chez moi, cette nuit !

— Ah ! par exemple, ça, c’est impossible.

— Il le faut, vous dis-je ! dit la malade avec une soudaine violence.

— Là, là, calmez-vous, ma petite dame. Je ne veux vous contrarier en rien. Nous verrons. Quelquefois ces imprudences-là réussissent. Vous aurez peut-être la force. Je ne puis rien dire en ce moment. Seulement, vous risquerez beaucoup, ça c’est sûr. Votre corset n’a rien fait de bon dans tout ceci. Au moins, ce n’est pas la première fois ? ajouta-t-elle.

— Pardon, ma chère, dit la femme de chambre, c’est la première fois.

— Oh ! dans ce cas, madame ne pourra pas sortir de cette chambre, ni même se lever de ce lit avant trois ou quatre jours ! Croyez en ma vieille expérience.

La malade, pâlit horriblement.

— Que faire, mon Dieu ! Que faire ? s’écria-t-elle. Mon absence prolongée révélera ma honte et ma mère mourra de douleur.

En même temps, elle grinçait des dents et se tordait les mains, se sentant déjà prise des premières douleurs de l’enfantement, qui ajoutaient à l’excès de ses souffrances morales.

Quelques larmes brillèrent dans les yeux de l’Allemande, qui leva les yeux au ciel avec componction et commença de déshabiller la malade.

— Ah ! oui, votre vieille mère sera bien tourmentée en ne vous voyant pas rentrer ce soir ! dit la femme de chambre d’un air profondément émotionné.

— Allons ! J’ai commis la faute, il est juste que je l’expie. Je sais ce qu’il me reste à faire. Avez-vous de l’encre et du papier ?

L’Allemande plaça un buvard sur le lit et présenta une plume à la jeune femme qui, d’une main tremblante, écrivit deux billets.

Après avoir fermé ces lettres, elle les donna à sa suivante en disant :

— Tu les porteras à la poste, tout de suite.

Puis, brisée par ce dernier effort, et les flancs torturés, elle se laissa retomber sur le lit. Quelqu’un qui aurait été tout près d’elle aurait pu l’entendre murmurer :

— Si seulement il m’avait aimée !… le reste ne serait rien… Ah ! que Dieu soit avec lui !… Je lui pardonne, moi !…

Deux heures après, dans la pauvre chambre, plutôt rougie qu’éclairée par une petite lampe fumeuse, se firent entendre les premiers cris d’un nouveau-né.

— Eh bien ? demanda Natache.

La sage-femme répondit à voix basse :

— Une fille, et, bâtie pour vivre cent ans !

Alors un autre cri plus faible s’éleva.

Bourrelée de souffrances, d’émotions et d’angoisses, la jeune mère avait eu un éclair de joie, en entendant la voix de son enfant ! elle tendit les bras, voulut parler, mais elle s’affaissa sur le lit, évanouie.

Quand elle revint de son évanouissement, elle vit la vieille Allemande, debout, devant le lit.

— Oh ! madame, dit-elle, mon enfant ? je veux voir mon enfant !

La vieille ne répondit pas d’abord.

— Parlez ! parlez ! Est-ce un garçon ?

— C’est une fille.

— Eh bien, montrez-la-moi, je veux embrasser ma fille.

— Vous ne pouvez pas l’embrasser, dit l’Allemande.

— Oh ! que dites-vous-là ? Je ne peux pas l’embrasser ! Pourquoi ? Êtes-vous folle ? Mais répondez donc ! Pourquoi ?

— Parce que votre fille est morte ! dit la vieille Allemande.

II

L’HOMME À LA FIGURE MORTE

C’était le même soir, un peu avant minuit.

La Néva, charriant déjà des glaçons, coulait avec un bruit sinistre sous un brouillard très épais qui enveloppait la ville.

Sur les deux rives du fleuve il y avait un grand silence, troublé de temps en temps par le bruit des pas d’un passant qui ne tardait pas à disparaître dans la brume.

Une femme tout enveloppée d’un manteau qui paraissait être de la couleur du brouillard, suivait rapidement le quai dans la direction du pont Nicolas. Au moment de s’engager sur le pont, elle s’arrêta et regarda tout autour d’elle ; on aurait pu croire qu’elle craignait d’avoir été suivie.

Mais elle ne vit personne, et, probablement rassurée, elle continua de marcher.

Quand elle fut parvenue devant la petite chapelle qui se dresse au milieu du pont, elle s’arrêta encore.

Était-ce pour faire ses dévotions ? car jamais un Russe ne passe devant cette chapelle sans faire des signes de croix et sans s’agenouiller en frappant les dalles de son front.

En effet, elle se signa, se mit à genoux et poussa quelques soupirs d’un air plein de ferveur.

Ayant accompli cet indispensable devoir, elle se releva, tira de dessous son manteau un objet assez gros, d’une forme à peu près ronde, et qui paraissait pesant, puis elle se dirigea résolument vers le parapet du pont.

Elle vit au-dessous d’elle se heurter avec fracas contre les arches la noire et large rivière.

Elle murmura :

— C’est bien.

Puis, levant sur le vide l’une de ses mains (celle qui tenait l’objet rond et pesant), elle allait laisser tomber cet objet dans la Néva, lorsque tout à coup elle se sentit saisie par deux bras vigoureux, enlevée, emportée et ramenée au milieu du pont.

Ce devait être une femme énergique, car elle ne poussa pas un cri, et dès qu’elle sentit l’homme qui était derrière elle lui lâcher enfin les bras, elle se retourna d’un air de défi, en criant :

— Que me veut-on ?

Celui qui avait enlevé cette femme était enveloppé d’une pelisse d’officier, et son visage était caché presque entièrement, par le collet de la pelisse et par la visière d’une casquette militaire.

D’abord, il ne répondit pas. Silencieusement il retira sa pelisse, bien que cette nuit d’automne fût glaciale, et recouvrit soigneusement de l’épaisse fourrure l’objet que la femme avait voulu jeter dans la Néva, et qui maintenant était là, devant elle, sur les dalles du pont.

L’inconnu portait un uniforme qui étincela dans le brouillard.

C’était un vêtement de drap rouge tout reluisant d’insignes d’or, et le vent faisait sonner contre les boutons les aiguillettes de métal.

La femme, stupéfaite, recula.

— Qui êtes-vous ? dit-elle. Et que me voulez-vous ?

— Qui je suis ? Peu t’importe. Ce que je veux ? tu vas le savoir.

Il dit cela avec un petit rire, de l’air de quelqu’un qui n’a rien à craindre et qui se moque un peu.

Puis, ayant pris la femme par le bras, il voulut la conduire vers les marches de la chapelle, tout éclairées par la lumière des lampes qui brûlent incessamment devant les saintes images.

Elle résista.

— Non, dit-elle.

Et, par un mouvement brusque, elle tenta de se dégager.

Alors il éclata de rire, glissa vivement sa main droite entre les boutons de son uniforme et en retira un petit pistolet à deux coups, dont il appuya les deux canons sur le front de la femme enfin épouvantée.

— Grâce ! dit-elle avec un tremblement de peur et de colère.

— Soit, dit-il. Mais viens t’asseoir sur les marches de la chapelle, à côté de moi, et causons comme deux bons camarades.

Elle s’assit en effet ; il prit place à côté d’elle.

Derrière eux, dans la chapelle, resplendissaient les ors et les pierreries des images byzantines dont le reflet les enveloppait tous deux d’une lumineuse buée.

Alors la femme ne put retenir un cri, parce qu’elle avait vu le visage de celui qui était en face d’elle.

Était-ce bien le visage d’un vivant, en effet ? On eût dit une figure peinte, tant les joues très lisses et très pâles, où la saillie des pommettes était cependant d’un rouge vif, paraissaient dénuées de vie ; ou plutôt une figure de mort que l’on aurait fardée par quelque sinistre facétie.

Cependant ce visage vivait, car un rayon clair comme une lueur d’acier sortait des deux yeux bleus, et les lèvres étaient rouges de jeunesse et de santé.

L’étrange inconnu sourit, peut-être de l’effroi qu’il inspirait, et dit d’un ton léger :

— Tu ne me connais donc pas ? Ceci m’humilie. Je croyais ma réputation plus générale, et je pensais qu’il n’existait pas dans tout Pétersbourg une personne qui pût voir mon visage sans que mon nom lui vînt aux lèvres.

Il y eut un silence, il reprit :

— Mais si tu ne me connais pas, moi je te connais.

— Vous me connaissez ? dit-elle.

— Parfaitement. Écoute.

Il se rapprocha, et d’une voix plus rapide et plus basse :

— Tu t’appelles Natache. Tu as dix-sept ans. Ta mère était la servante du seigneur Béroeff — sa servante et sa maîtresse. Il est mort, mais tu es devenue la femme de chambre de Catherine Palkine, sœur du seigneur Béroeff, et la confidente de Marie Palkine, nièce du même seigneur. Suis-je bien informé ? réponds.

— Oui ! dit Natache pleine d’étonnement et sans doute d’épouvante.

— Je continue. Pourquoi es-tu dans cette famille ? Pour y faire le mal. L’intérêt qui te pousse, je le connais peut-être. Mais les choses qui te sont purement personnelles m’intéressent fort peu, et je passe là-dessus. Ce qui m’importe, c’est ta résolution de nuire à la jeune princesse Marie Palkine. Déjà tu as failli commettre un crime que j’ai pu empêcher ; tu en médites d’autres, et tu réussirais peut-être, car tu es intelligente, énergique, terrible. Mais maintenant, je suis là. Pour des raisons que je n’ai pas à te faire savoir, je veux défendre contre toi et contre tous la princesse Marie Palkine ; et quoi qu’il arrive et quoi que tu tentes, je la sauverai.

Natache se dressa, ses yeux étincelèrent dans son visage pâle, et elle cria :

— Non, non. Personne ne m’arrachera ma vengeance !

— Oui, je sais que tu te venges, et peut-être les mauvaises actions que tu as commises et celles que tu veux entreprendre ont-elles quelque excuse dans le mal qu’on t’a fait ! Mais, je te l’ai dit, ce qui n’intéresse que toi ne m’importe nullement. Natache, je t’obligerai à la vertu et au pardon.

— Jamais ! dit-elle.

— Tu oublies qu’il est nuit, que nous sommes seuls, que la rivière coule à quelques pieds de nous, que je puis t’y jeter et jamais on ne retrouverait ton cadavre ! Naturellement, avant de te lancer au fleuve, je n’omettrais pas, pour plus de précaution, de te loger une balle dans la tête.

Natache baissa le front.

— Enfin, que veux-tu ? dit-elle.

— Que tu m’obéisses.

— En quoi ?

— En tout. Si tu renonces à tes projets diaboliques, — que je connais, Natache, — si tu exécutes mes ordres, je te ferai riche et heureuse, car nul n’est plus puissant que moi. Si tu me désobéis, où que tu sois et quels que soient tes défenseurs, je t’atteindrai et tu mourras.

Natache dit :

— Soit. Ordonne.

— Écoute donc. Ce soir tu voulais te venger par un crime ?

— C’est vrai.

— Ce crime, je suis arrivé à temps pour l’empêcher. N’en parlons plus.

— N’en parlons plus.

— Demain, tu dois t’enrichir par un vol ?

— C’est vrai.

— Quant à ce vol, tu agiras à ta guise ; je ne suis pas un personnage extraordinairement vertueux, je n’en veux pas aux gens pour de menues peccadilles, et je trouve naturel que l’on songe, quand on n’a pas le sou, à s’approprier l’argent des autres.

— Donc, dit Natache, je volerai ?

— Si tu peux. Mais tu ne tueras pas. Oh ! ce n’est pas que le meurtre en général me paraisse tout à fait condamnable ; mais celui que tu voulais commettre ce soir, ceux que tu préméditais de commettre prochainement, choquent certaines de mes idées, et cela pour des raisons tout à fait particulières.

— Donc, je ne tuerai pas ?

— Non. En outre, tu ne quitteras pas Saint-Pétersbourg.

— Pourquoi ?

— Curieuse ! Mais je suis bon enfant, et je veux bien t’expliquer les choses. Éloignée de Saint-Pétersbourg, tu échapperais à ma surveillance et, même de loin, tu es assez intelligente pour faire le mal.

— À qui ?

— À celle que je protège et que tu détestes toi.

— À la princesse Marie Palkine ?

— Oui.

— Eh bien, je ne quitterai pas St-Pétersbourg.

— Souviens-toi de tes promesses, et malheur à toi si tu y manques !

— Oui, malheur à moi. M’as-tu donné tous tes ordres ?

— À peu près.

— Me diras-tu qui tu es ?

— Non.

— Cependant, je peux me retirer ?

— Tu le peux.

Natache se leva, fit quelques pas en avant et se pencha pour ramasser l’objet sur lequel l’inconnu avait étendu sa pelisse.

— À propos, Natache, nous n’avons pas parlé de la corbeille qui est là sous mon manteau et que tout à l’heure tu voulais jeter à la rivière.

— À quoi bon ? Tu ne veux pas que je la jette : j’obéis, je la remporte.

— Oh ! oh ! mademoiselle Natache, j’ai peu de confiance en vous. Il ne suffit pas que vous emportiez cette corbeille. Une fois délivrée de moi, le diable seul sait ce que vous en feriez. J’entends que vous la portiez où il me convient qu’elle soit remise.

— Ah ! dit Natache, avec un mouvement de colère.

— Tu sais où demeure le comte Markoff ?

— Je le sais.

— Tu vas te rendre à son hôtel. Tu marcheras seule ; mais, prends garde, je te suivrai ! Tu sonneras, et sans dire une parole, tu remettras la corbeille au suisse qui viendra t’ouvrir.

— Moi ?

— Toi.

— Eh bien ! non, non ! Tue-moi, jette-moi par dessus le parapet du pont, mais rien, rien au monde, sinon la mort, ne me séparera…

— De l’objet sur lequel tu voulais exercer ta vengeance, n’est-ce pas ?

— Eh bien, oui ! cria Natache, farouche.

Il bondit sur elle, la saisit par les épaules, et lui dit d’une voix très basse, avec un grincement de dents :

— Folle, folle, qui oses me résister !

les plus forts tremblent rien qu’à voir mon ombre marcher à côté de la leur, et toi, chétive, tu me braves !… mais je comprends, c’est que tu ne me connais pas. — Ah ! tu me demandais mon nom tout à l’heure ! Eh bien ! sache-le, ce nom !

Alors il pencha vers elle sa face lisse et blême aux pommettes rouges, sa face de mort fardé ; et, tout bas, comme s’il eût craint que le vent ne surprît et n’emportât ses paroles, il lui murmura quelques mots à l’oreille.

Elle ne répondit que par un long cri d’épouvante, et se faisant petite, presque agenouillée devant lui :

— Oh ! maître, maître, j’obéirai, dit-elle.


III

UN PRÉSENT DU BON DIEU

Pendant que cette scène se passait sur le pont Nicolas, le comte Markoff, un des seigneurs les plus élégants de la cour de Russie, rentrait dans son hôtel qui s’élevait sur le quai Gagarine.

Le comte était d’assez méchante humeur, bien qu’il eût soupé chez Dorotte, le roi des restaurateurs de Saint-Pétersbourg, en compagnie de jolies filles et de mauvais sujets.

— Qu’on me fasse venir Mordesko ! cria le comte en s’étendant sur l’un des divans de son fumoir.

Mordesko ne tarda pas à paraître ; c’était l’intendant du Markoff.

Il avait trente ans à peine. Robuste et d’une haute stature avec une face un peu grasse et haute en couleur, il pouvait passer pour un bel homme ; mais il avait dans les yeux une mauvaise lueur qui lui gâtait tout le visage.

— Vous m’avez fait appeler, petit père ? demanda Mordesko, en s’inclinant obséquieusement.

On sait qu’en Russie les domestiques et les serfs donnent, à leur seigneur le titre de « batouchka », qui signifie « petit père », en effet.

— Mordesko, dit le comte, tout m’accable !

— Est-ce possible, excellence !

— C’est certain, Mordesko. Tu vois en moi l’homme le plus malheureux du monde.

— Vous me permettrez d’en douter, petit père. Vous êtes l’un des plus riches propriétaires de l’empire ; vous comptez par centaines vos villages et vos châteaux, et vos esclaves par milliers. En outre, vous êtes élégant comme un Français et spirituel comme un diable. Vous êtes le mari de la comtesse Markoff qui est certainement la plus belle femme de toutes les Russies, et elle vous a donné un fils, le comte Michel, qui perpétuera votre nom. Que pourriez-vous désirer de plus ? Des plaisirs ? Des aventures ? Si mon respect pour Votre Excellence me permettait de répéter ce que les gens racontent, je dirais à monseigneur que de toutes parts on lui attribue des intrigues bien faites pour flatter sa vanité.

— Oui, oui, dit le comte avec un sourire complaisant, j’ai l’air, au premier abord, d’un homme très heureux, mais, au fond, je suis tout à fait à plaindre. J’ai appris ce soir de bien mauvaises nouvelles, Mordesko !

— Lesquelles, petit père ?

— Trois de mes villages en Finlande ont été incendiés.

— J’en suis informé ; mais qu’importe ? il vous en reste douze dans la même province.

— Mes serfs de l’Ukraine ont été décimés par une fièvre maligne.

— Vous en rachèterez d’autres.

— Deux de mes forêts aux environs de Novogorod ont été brûlées comme mes villages de Finlande.

— Le beau malheur ! Nous les replanterons.

— Soit, mais je suis inquiet, mon cher. Ces incendies, ces maladies d’esclaves, ne me paraissent pas des événements naturels. Qui sait si je ne suis pas poursuivi par quelque ennemi redoutable, qui conspire ma ruine ?

— Oh ! vous vous trompez, excellence !

— Il se peut que je me trompe, mais conviens que j’ai du malheur en tout. Ce soir, chez Dorotte, un seigneur arménien qui, je ne sais comment, était de notre souper, et que je voyais pour la première fois, m’a gagné cinquante mille roubles au lansquenet.

— Une misère.

— La veille, au raout masqué du consul de Belgique, j’avais perdu cent mille roubles en jouant contre un domino rouge, un fort beau joueur, du reste ! mais qui n’a pas quitté son loup de toute la soirée.

— Je sais, je sais, puisque vous m’avez donné l’ordre d’hypothéquer votre palais de Moscou. Bah ! les pertes au jeu se réparent facilement, et je suis persuadé que vous gagnerez demain.

— Il y a autre chose, Mordesko ! reprit le comte d’une voix basse. Approche-toi ; ce qui m’arrive, je ne veux le révéler qu’à toi, à toi que j’ai fait libre, que j’ai fait riche et qui certainement me dois trop pour oser jamais me trahir.

— Corps et âme j’appartiens à monseigneur ! s’écria Mordesko passionnément.

— Je n’en doute pas. Eh bien ! écoute, Mordesko, ma femme me trompe !

— Oh ! dit Mordesko, cela ne peut pas être.

— Cela est, mon cher : la comtesse Markoff me rend la fable de la ville et de la cour. Tu comprends que si elle se contentait d’avoir quelque intrigue bien prudente, bien ignorée, je n’aurais, lieu de me plaindre. Nous ne nous aimons guère, la comtesse et moi ; et depuis qu’elle m’a donné un héritier, je l’ai laissée assez libre de ses actions. Mais il paraît que son aventure est publique ! J’ai surpris ce soir, à souper des conversations qui ne me laissent aucun doute à cet égard, et je suis peut-être le seul à ignorer le nom de son amant et les détails de leur amour !

— Que compte faire monseigneur ?

— D’abord, apprendre la vérité, et, pour cela j’ai compté sur toi.

Mordesko s’inclina d’un air reconnaissant.

— Une fois instruit, reprit le comte, je vengerai mon honneur. Donc, surveille la comtesse, ne la perds pas des yeux, suis-la, fais-la suivre, et, qu’avant deux jours, je sache tout.

— Vous saurez tout, monseigneur, répondit Mordesko,

Au bout d’un instant, le comte Markoff tourna la tête vers son intendant, et reprit d’un air piteux :

— Mais tu crois peut-être que mes pertes d’argent et la trahison de la comtesse sont mes seuls soucis ? Tu te trompes : depuis ce soir, j’ai un autre tourment.

— Qu’y a-t-il encore, bon Dieu ?

— Il y a que tout le monde parle d’un malheur qui est arrivé à la princesse Marie Palkine.

— La princesse Marie Palkine ?

— Oui.

— La fille de la vieille princesse Catherine Palkine ?

— Elle-même.

— Eh bien, que vous importe, petit père ?

— Hé ! hé ! il m’importe plus que tu ne penses. Il y aura bientôt un an, j’ai connu la princesse Marie, à la campagne, chez son père.

— Vous l’avez connue… beaucoup ?

— Beaucoup !

— Ah ! ah ! Excellence !

— Il n’est plus temps de rire, Mordesko ! Sais-tu ce qu’on disait ce soir chez Dorotte ? On disait que la princesse Marie, au dernier bal des dames Chiponine, était bien pâle pour une jeune fille, et portait une robe de soie lilas qui lui allait singulièrement mal, — vers la taille, surtout.

— Ah ! mon doux seigneur !

— Conçois-tu le scandale, Mordesko ? si le bruit venait à se répandre que j’ai été reçu, il y a justement six mois, chez le père de la princesse, que je me suis montré très empressé auprès d’elle, que j’ai…

Le comte allait achever sa pensée lorsque trois coups furent frappés discrètement à la porte du fumoir.

— Hein ! Quoi ! que me veut-on ? demanda le comte.

— Votre Excellence, un présent du bon Dieu ! répondit une voix tremblante.

Puis la porte s’ouvrit, et le suisse de l’hôtel entra.

— Un présent du bon Dieu ! répéta le serviteur.

— Quel présent ?

— Une corbeille, petit père.

— Que me chantes-tu là ? Quelle corbeille ?

— La voilà, dit le suisse.

Et il déposa à terre, non loin du divan où le comte était couché, une corbeille oblongue, qui paraissait toute remplie de linge et d’où pendaient des dentelles.

— Qu’est-ce que cela ?

— Je vous l’ai dit, petit père, une corbeille…, un présent…, balbutia le valet qui n’osait achever.

— Explique-toi mieux, animal ! ou je te fais donner cinquante coups de knout.

— Eh bien ! Votre excellence, c’est un petit enfant !

— Un enfant !

— Qui est dans la corbeille… Je dormais déjà. On a sonné. J’ai ouvert la porte. Une femme qui paraissait très pressée, m’a remis le panier en me disant seulement : « Pour le comte Markoff » et s’est enfuie sans se retourner.

— Dieu ! fit le comte.

Et les muscles de son visage se contractèrent avec une expression de mécontentement farouche.

— Va-t’en, fils de chien ! cria-t-il au suisse qui se retira tremblant de tous ses membres.

Dès que le comte fut seul avec Mordesko, il se précipita vers la corbeille, écarta vivement les linges et les dentelles et vit une petite fille qui ne paraissait pas âgée de plus de deux ou trois heures. Elle avait une chemise de la plus fine batiste, et son petit bonnet était garni de guipure. Près d’elle, sur la ouate qui l’entourait, il y avait un papier plié en quatre. C’était un billet dont le comte s’empara, et où il lut ces mots en écarquillant les yeux :

Née le deux septembre, — pas encore baptisée.

C’était tout. Le prince, immobile, considérait l’enfant, relisait le billet.

— Que pensez-vous de ceci, petit père ? dit enfin Mordesko.

— Eh ! parbleu, je pense que cette fille est l’enfant de la princesse Marie.

— Et la vôtre ?

— Sans nul doute, la princesse s’en délivre en me la confiant.

— Le cas est grave, monseigneur.

— Dis que je suis perdu, si l’aventure s’ébruite ! Avant de me connaître, la princesse Marie était une honnête fille, un ange, comme on dit, et sa famille est très puissante ! Je puis, pour une peccadille, être exilé, et voir tous mes biens confisqués.

— En effet, en effet, répétait Mordesko.

Tous deux se turent. Ils paraissaient réfléchir profondément.

Brusquement, le comte reprit, à voix basse :

— Écoute, Mordesko. Il faut prendre une résolution ; j’ai un projet, un projet terrible, mais qui peut réussir !

— Je suis tout oreilles, Excellence.

— Cette enfant, n’est-ce pas, est la seule preuve de mes relations avec la princesse Marie ? Si cette enfant disparaissait, ce soir, ne reparaissait plus jamais, nul ne pourrait m’accuser avec certitude ?

— Sans doute ! Mais…

— Eh bien ! il faut qu’elle disparaisse.

Pendant ce temps, la petite fille, un peu pâle, mais jolie, dormait sur son oreiller de dentelles.

— Qu’elle disparaisse ? reprit Mordesko, avec un frisson.

— Oui. Deux hommes seuls savent que cette corbeille a été apportée, ce soir, à l’hôtel Markoff : toi et le suisse de l’hôtel. Je suis sûr de toi, et quant au suisse, il partira demain, avant le jour, pour les mines de Sibérie.

— Rien de plus facile, répondit l’intendant ; mais la petite fille ?

— Dans une heure, la petite ne sera plus, et la Néva ne rend pas les cadavres qu’on lui jette.

Mordesko baissa le front. Les paupières de ses yeux mauvais clignaient rapidement. Après un long silence, il dit :

— C’est un crime, petit père.

— Un crime indispensable pour sauver l’honneur de mon nom et l’héritage du comte Michel, mon fils légitime !

— N’importe ! Un très grand crime, répéta Mordesko.

Puis violemment :

— Combien le paierez-vous ?

— Vingt mille roubles.

— C’est trop peu.

— Cinquante mille.

— J’accepte.

Et alors, comme un homme qui a déjà formé son plan, Mordesko se pencha vers la corbeille où l’enfant dormait toujours dans sa tranquille innocence.

Mais en ce moment la double vitre de l’unique fenêtre du fumoir, — cette fenêtre donnait sur le quai Gagarine, — la double vitre se rompit comme sous un choc violent et un petit objet lourd et rond vint tomber aux pieds du comte.

Mordesko s’était précipité vers la croisée, l’avait ouverte, et regardait au dehors.

Personne ; pas un seul passant sur la vaste promenade enveloppée de brouillard.

Le comte ramassa l’objet ; c’était une balle de fusil enveloppée de papier.

Sur le papier quelques mots étaient écrits, et le comte, s’approchant de la lampe, lut rapidement ce qui suit :

« Comte Markoff, ce n’est point par hasard que trois de tes villages en Finlande ont été la proie du feu ;

« C’est moi qui ai incendié tes villages de Finlande.

» Ce n’est pas par hasard que tes forêts de Novogorod ont brûlé la semaine dernière ;

» C’est moi qui ai mis le feu à tes forêts de Novogorod.

» Ce n’est pas de la fièvre maligne que tes serfs de l’Ukraine sont morts ;

» Ils ont péri par le poison, et c’est moi qui ai empoisonné les fontaines où ils allaient boire.

» Le seigneur arménien qui t’a gagné cinquante mille roubles ce soir, chez Dorotte, c’est moi.

» Le joueur masqué qui t’a gagné cent mille roubles au dernier raout du consul de Belgique, c’est moi.

» Comte Markoff, la fille de la princesse est ta fille.

» Elle t’a été remise ce soir par mon ordre. Tu ne la repousseras pas ; tu la feras élever loin de Saint-Pétersbourg, si tu le veux, chez d’honnêtes gens ; si tu en connais, et quand elle aura atteint l’âge de seize ans, tu lui feras donation du tiers de tes biens en la mariant avec un homme qu’alors je te désignerai.

» Sinon, comte Markoff, si tu repousses ton enfant, si tu désobéis à un seul des ordres que je t’intime ici, entends-moi bien : tous tes villages et tous tes châteaux brûleront comme tes villages de Finlande ; toutes tes forêts seront incendiées comme tes forêts de Novogorod ; et tous tes serfs mourront empoisonnés comme tes serfs de l’Ukraine.

» Par ce que j’ai fait, j’ai prouvé ce que je pourrais faire ! Tremble donc, et obéis. »

Pas de signature ; le comte relut deux ou trois fois cette étrange missive, et il demeurait silencieux, dans une perplexité profonde.

Qui donc pouvait être cet inconnu qui avait tant d’intérêt à défendre l’enfant de la princesse Marie ; qui, pour arriver à son but, ne reculerait pas devant les plus grands crimes, et qui avait évidemment la puissance de les commettre, à en juger par ceux qu’il avait commis déjà ?

— Eh bien ? demanda Mordesko.

Mais le comte ne répondit pas, et tout bas, il répétait : « Que faire ? que faire ? »

Soudain on entendit de joyeux éclats de rire, et les deux hommes, levant la tête, virent la comtesse Markoff qui, entrée depuis un instant, et toute jolie et rose dans son costume de nuit où pendaient ses cheveux d’or, les regardait d’un air enjoué.


IV

LES COMPLAISANCES DE LA COMTESSE

— Eh, mon Dieu ! dit la comtesse, pendant que son mari mettait vivement dans sa poche le billet qu’il avait reçu. Eh, mon Dieu ! cher comte, vous voilà bien embarrassé pour la chose la plus simple du monde.

— Que voulez-vous dire, madame ?

— Là, ne niez pas, je sais votre histoire ; Fanny, ma camériste, qui, je ne sais comment, se trouvait dans la chambre du suisse au moment où l’on a sonné, m’a raconté toute l’aventure. La corbeille, l’enfant, le présent du bon Dieu, enfin. Vous voulez vous cacher de moi ? Pourquoi ? Je ne suis pas si terrible qu’il vous plaît de le croire. Nous sommes deux amis plutôt que deux époux. Il n’y a que les petites gens qui s’avisent d’avoir des jalousies !… Allons, vous avez une maîtresse qui vous a joué le tour — c’est fort drôle, en vérité, — de vous envoyer son enfant ! L’acte est hardi de sa part, mais je ne vois pas grand mal dans tout cela. Laissez-moi le regarder cet enfant. Une petite fille, n’est-ce pas ? Fort jolie, en vérité ; je vous fais mon compliment. Et maintenant, quittez votre air effaré. Je suis bonne et je vais vous tirer d’embarras.

On sait que le comte Markoff avait de fortes raisons pour soupçonner la vertu de sa femme, et que, tout à l’heure, il ne nourrissait pas pour elle des sentiments très sympathiques. Mais la gêne où il se trouvait, les dangers qu’il aurait à courir si son aventure devenait publique, et surtout le souvenir des menaces contenues dans la lettre qu’il avait lue, lui firent oublier ses griefs contre la comtesse, et ce fut d’un air à peu près affable qu’il lui dit :

— Que voulez-vous donc faire à propos de cet enfant, madame ?

— Des choses fort simples, mais c’est aux choses les plus simples que les hommes ne pensent pas d’abord.

Elle se tourna vers la porte.

— Fanny ! appela-t-elle.

Fanny entra. C’était une femme de chambre française, coquette et mignonne comme une soubrette de comédie.

— Fanny, reprit la comtesse Markoff, vous voyez cette petite fille ? Elle est charmante, n’est-ce pas ? C’est la fille d’une pauvre femme que je protège et qui me la confie. Portez cet enfant dans votre chambre ; veillez-la, donnez-lui tous vos soins, et demain nous aviserons à lui trouver une nourrice.

Fanny souleva la corbeille, fit risette à l’enfant qui, s’étant éveillée, pleurait avec de petits cris, et sortit du fumoir en emportant le léger fardeau.

Cela fait, la comtesse dit à son mari :

— Vous voyez que tout s’arrange aisément. Dès demain, vous vous occuperez de trouver quelque famille de fermier qui se chargera d’élever votre enfant. Vous pourrez vous faire aider dans cette recherche par votre amie, la générale Amalie, qui est certainement la plus adroite et la plus intrigante personne qui soit dans toutes les Russies. Elle ne manquera pas de trouver un asile convenable à la fille naturelle du comte Markoff, et comme vous voyez, tout sera pour le mieux.

— Ah ! madame ! croyez que ma reconnaissance…

— Bon, ne parlons pas de cela. Quand on est marié ensemble, n’est-il pas naturel de s’entraider un peu ?

Elle ajouta :

— À présent, je regagne mon lit. Votre aventure m’a réveillée d’un sommeil où je rêvais mille choses charmantes. Je vais reprendre mon songe. Bonne nuit, monsieur le comte. Mais, continua-t-elle, l’escalier est obscur ; prenez ce candélabre, Mordesko ; et conduisez-moi jusqu’à ma porte.

L’intendant s’inclina, prit le candélabre et suivit la comtesse Markoff.

Quand ils eurent monté quelques marches la comtesse se retourna.

— Mordesko, lui dit-elle, d’une voix très basse, savez-vous ce qui se passe ?

— Oui, Excellence.

— Tout ce qui se passe ?

— Oui, Excellence.

— Cette enfant est vraiment l’enfant du comte ?

— Vraiment.

— Et quelle est sa mère ?

— La princesse Marie.

— La princesse Marie Palkine.

— Marie Palkine.

La chose est plus grave que je ne croyais. N’importe ! je ne suis pas fâchée de ce qui arrive ; désormais j’ai une arme contre le comte.

La comtesse Markoff monta quelques marches encore et, s’arrêtant devant une porte, elle allait entrer chez elle lorsqu’elle ajouta ces mots :

— À propos d’enfant, Mordesko, comment se porte le mien ?

— Le comte Michel, Excellence ? Vous avez dû l’embrasser ce soir avant de vous coucher.

— Je ne parle pas du comte Michel, répondit plus bas la comtesse. Michel, né de mon mariage avec le comte Markoff, me semble plutôt son fils que le mien. Je parle d’un autre enfant qui vit depuis trois ans aux environs de Pétersbourg, dans une petite maisonnette où je vais le voir trop rarement, hélas ! d’un enfant qui est vraiment le mien.

— Et le mien, dit Mordesko.

— Et le tien ! dit la comtesse en mettant au cou de l’intendant ses deux bras nus d’où pendaient des dentelles.

V

LES CHAMPIGNONS DU CAUCASE

Ainsi qu’on a pu le conclure des chapitres précédents, Natache avait obéi à l’inconnu du pont Nicolas.

Il est vrai qu’elle n’avait pas pu faire autrement, car il l’avait suivie jusqu’à la porte de l’hôtel Markoff, toujours prêt à bondir sur elle, à la moindre velléité de fuite, au moindre signe de rébellion.

Mais quand elle eut remis la corbeille au suisse de l’hôtel, quand la porte se fut refermée, elle vit en se retournant que l’inconnu avait disparu.

Elle était seule, elle était libre.

Alors elle se tordit les bras avec un rire de rage :

— Oui ! oui ! je suis vaincue, dit-elle mais pour un instant seulement, et la revanche que je prendrai sera terrible, oh ! terrible ! Je le jure par les os de la pauvre femme qui dort dans le cimetière sous la neige et le givre. On m’a pris l’enfant, soit ! mais on ne m’arrachera pas la mère, ni la mère de la mère !

Elle se mit à courir, s’arrêtant de temps à autre pour être bien sûre que personne ne marchait derrière elle.

Après vingt minutes d’une course furieuse, elle se trouva dans la rue de la Clarté. Elle traversa la petite cour fangeuse que le lecteur connaît déjà, monta l’étroit escalier et frappa trois petits coups à la porte du premier étage.

— Qui est là ? dit une voix.

— Moi, dit Natache ; ouvre vite Wilhelmine.

La porte s’ouvrit et la vieille sage-femme parut, une petite lampe à la main.

— Oh ! dit-elle en reculant d’un pas.

— Eh bien ! qu’y a-t-il donc ?

— Tu es effrayante, Natache, et je ne t’ai jamais vue ainsi !

En effet, dans cet instant, Natache, — jeune et jolie fille de dix-sept ans, aux yeux bleus, aux joues roses, et qui avait d’ordinaire le sourire si tendre et le regard si doux, — Natache, dans cet instant, était terrible avec sa pâleur mortelle, ses yeux d’où sortait un éclair de colère, et le pli furieux de sa lèvre.

— C’est que tu ne m’as jamais vue telle que je suis, en effet, répondit-elle. Allons, ferme la porte, restons ici. Oui, dans ce salon. J’ai à te parler, à toi seule

Les deux femmes s’assirent à côté l’une de l’autre, et Natache reprit d’une voix brève et saccadée :

— D’abord, dis-moi ce qui s’est passé depuis mon départ.

— La demoiselle a failli mourir quand je lui ai dit, comme tu me l’avais ordonné, que sa fille était morte ; elle a poussé de tels cris en réclamant son enfant, elle est tombée dans de telles convulsions que véritablement j’ai cru qu’elle n’en reviendrait pas.

— Et maintenant ?

— Maintenant la douleur l’a brisée ; elle dort. Mais elle est si pâle qu’on la croirait morte en effet.

Natache se leva.

— Elle dort ! répéta-t-elle. Eh bien, il ne faut pas qu’elle se réveille !

— Que veux-tu dire ? demanda la vieille Allemande épouvantée et se levant à son tour.

Natache continua :

— Écoute. Je te connais. Si je t’ai choisie pour m’aider dans mon œuvre de terrible justice, c’est que je te savais sans faiblesses et sans préjugés. Tu m’as déjà servie, sers-moi encore. Je t’ai donné deux cents roubles en échange de l’enfant : je t’en donnerai quatre cents si tu me débarrasses de la mère.

— Un assassinat ! dit la vieille.

— Quatre cents roubles, dit Natache.

— Je ne veux pas ! D’ailleurs, tu me paierais encore en billets fabriqués par ton amant le graveur Stéphane et ses amis les Goujon ; et ces papiers-là ne m’inspirent pas confiance.

— Ils sont faux. Mais que t’importe ? puisque tous les Juifs de Saint-Pétersbourg les reçoivent sans difficulté. Allons. J’ai dit « cinq cents, » et tu acceptes ?

— Je refuse. Je risque trop gros.

— Tu ne risques rien. Il arrive tous les jours que des femmes qui n’ont donné ni leur nom ni leur adresse meurent chez des sages-femmes ; et qui donc s’en inquiète ?

— Ça, c’est vrai. Il arrive des accidents, mais pas chez moi ; je suis une honnête femme.

— Wilhelmine, nous sommes seules. Pourquoi me parles-tu comme tu parlerais à des imbéciles ? Si j’écartais un peu ta camisole, je verrais la trace des deux lettres imprimées sur ton épaule par le fer rouge du bourreau !

— Tais-toi ! Natache, tais-toi !

— Soit ! mais tu m’obéiras.

— Non, non ! je ne veux pas, dit la vieille.

— Ah ! prends garde ! je ne sais pas seulement que tu as été marquée ; je sais ce que tu as fait depuis ton évasion.

— Tu sais ?…

— Je sais que l’année dernière, la fille du major Yegoroff est morte en accouchant d’un enfant mort…

— Elle était faible de constitution… dit la sage-femme.

— Elle avait bu le poison que tu lui avais versé, par l’ordre de son amant, qui aurait été obligé de l’épouser, si elle avait vécu !

— Je t’assure…

— Je sais qu’il y a trois mois, tu as attiré chez toi la fille d’un pauvre horloger de la rue des Jardins, que cette enfant a rencontré dans ton bouge le conseiller Volinsky, et que, violentée sous tes yeux, elle s’est asphyxiée le soir en rentrant chez son père !

— Des calomnies, Natache. La vérité est que j’aime à rendre service aux jeunes filles dans l’embarras et aux riches seigneurs qui ont de l’amour et de l’argent.

— Je sais enfin que, sur trois infanticides commis à Saint-Pétersbourg, il y en a deux au moins dont tu es la complice ou l’auteur ; que tu as répandu chez des gens sûrs des cartes de visite qui portent ton nom avec ces mots écrits au-dessous : « Guérison des maladies de neuf mois. » Et je sais aussi que si je dénonçais à la police ton adresse et ton nom véritable, tu serais, avant trois jours, renvoyée en Sibérie, d’où le diable t’a permis de revenir !

La vieille Wilhelmine, obèse et suante, et toute secouée de sanglots, était tombée à genoux.

— Ah ! Natache ! ma bonne petite Natache, tu ne feras pas cela ! Tu ne me dénonceras pas. J’ai toujours été gentille pour toi, bien gentille. Pour toi et pour ton amant, et pour tes amis les Goujon. Nous sommes de la même bande, comme on dit. Nous connaissons nos petits secrets, mais nous ne devons pas en abuser. Allons, ne fais pas la méchante, n’effraie pas ta bonne vieille Wilhelmine. Tu sais bien que je t’aime comme si je t’avais porté dans mes flancs ?

— Si tu m’avais portée dans tes flancs, je ne serais pas née vivante ! dit Natache avec un rire dur.

Et elle ajouta d’une voix plus basse :

— Cela aurait mieux valu peut-être.

Elle reprit vivement :

— Allons, soit ! je t’épargnerai. Je ne te dénoncerai pas… si tu exécutes mes ordres.

— Tu tiens donc bien, dit la vieille en se relevant, à ce que la jeune demoiselle passe de vie à trépas ?

— Si j’y tiens ! cria Natache avec un geste farouche.

— Bien, bien, ne te fâche pas ; je t’obéirai comme un agneau obéit au chien du berger. Mais j’y pense, s’il faut absolument que ta maîtresse meure, pourquoi ne la frappes-tu pas toi-même ?

Natache éclata de rire.

— Pourquoi ? parce que je veux sa mort et non pas la mienne. Parce que je veux la vengeance terrible pour ceux que je hais et sans danger pour moi.

— Et alors tu exposes une pauvre vieille, qui est une si bonne femme, qui ne t’a jamais fait de mal…

— Plutôt que de m’exposer moi-même ? parfaitement. Ah ! si la mort de cette enfant qui dort là, dans la chambre voisine, était la fin de mon œuvre de justice, je pourrais agir par moi-même au risque d’être compromise et condamnée ; mais il faut que je me réserve pour d’autres victimes qu’il me reste à frapper !

Après ces mots, il y eut un silence que Natache rompit la première.

— Voyons, maintenant, prenons nos dispositions. Par quels moyens me délivreras-tu de la demoiselle ?

— Mon Dieu ! dit la vieille, j’ai là dans ma pharmacie une certaine liqueur. Oh ! je ne l’emploie jamais que pour guérir les gens, à toutes petites doses, et selon l’ordonnance du médecin. Mais je crois bien que si l’on en faisait boire à quelqu’un un peu plus que la dose ordinaire…

— Il guérirait au point de ne plus jamais être malade ?

— Oui, je crois cela, je suis assez portée à croire cela.

— Quel est ce poison ?

— Ce n’est pas un poison ! Je t’ai dit que c’est un remède.

— J’entends bien.

— Vois-tu, ma petite Natache, j’ai beaucoup voyagé. J’ai été en Circassie, j’ai été dans le Caucase. Eh bien ! dans le Caucase, il pousse aux pieds des chênes certains champignons, — tout petits, d’une jolie couleur d’or, — et dont le suc, préparé d’une certaine façon, est d’un emploi très salutaire en certains cas très graves…

— Par conséquent, dans celui qui nous occupe ?

— Ma foi, oui ! dit la vieille.

Natache reprit :

— Et en combien de temps… guérit-on ?…

— Quand la dose est suffisante ?

— Oui, quand elle est suffisante.

— Eh bien ! au bout de dix minutes… on ne souffre plus du tout.

— Et avant, souffre-t-on beaucoup ?

— Oui, beaucoup… tu comprends… à cause de la crise, qui amène…

— Le résultat désiré. C’est à merveille ! et ton remède me convient tout à fait.

Là-dessus Natache s’enveloppa étroitement de son manteau, et s’approchant de la porte qui ouvrait sur l’escalier, elle dit d’une voix ferme :

— Tu sais nos conventions ? Si tu me désobéis, je te dénonce et tu es perdue : si tu m’obéis, je te donne cinq cents roubles. J’exige que tu agisses dès ce soir, dès que j’aurai quitté cette maison, tout de suite, entends-tu bien ?

— J’entends et j’agirai. Mais, ajouta la vieille, voyant que Natache allait se retirer, est-ce que tu ne paies pas d’avance ?

— Tu veux rire ? dit la femme de chambre. Si je te donnais maintenant les cinq cents roubles, tu ne manquerais pas de porter à la malade une tisane quelconque au lieu du remède en question, et tu te moquerais justement de la sotte que j’aurais été ! Écoute, Wilhelmine, si une femme meurt cette nuit dans ta maison, il y aura demain, à partir de midi, selon l’usage, un drap noir devant ta porte et des cierges allumés ?

— Oui, dit la sage-femme.

— Eh bien ! demain à midi, un homme en qui j’ai confiance passera devant la porte ; si elle est tendue de noir, il jettera à la poste la plus voisine, une lettre à ton adresse, contenant cinq cents roubles. Si ta porte n’est pas tendue de noir, il n’en jettera pas moins une lettre à la poste, mais une lettre adressée au grand maître de police et dans laquelle seront indiqués ton nom et ton adresse, et racontés, dans leurs moindres détails, certains faits à moi connus.

— Oui ! oui ! dit la sage-femme, je comprends. Oh ! tu es très intelligente !

— À présent, adieu, et prends garde si tu hésites, si tu retardes un seul instant la vengeance qu’il me faut.

Natache sortit. Wilhelmine resta dans son salon de réception.

Certainement, c’était une chose terrible que Natache lui avait ordonnée. Mais, d’une part, la crainte d’être dénoncée à la police, et, d’une autre, l’espoir de gagner cinq cents roubles, l’exhortaient vivement au crime exigé.

D’ailleurs, il n’y avait pas grand péril dans l’affaire, et comme l’avait dit Natache, il arrive fréquemment que des femmes meurent en couches chez des sages-femmes, et personne ne conçoit de soupçons.

Wilhelmine marcha vers une armoire vitrée qui se trouvait dans le coin le plus obscur du salon.

Là, parmi des fioles qui renfermaient sans doute des drogues pharmaceutiques, il y en avait une plus petite, qui contenait une quantité médiocre d’un liquide verdâtre.

En passant, la vieille avait pris sur la table une tasse remplie déjà d’une tisane destinée sans doute à la malade, et dans cette tasse elle versa quinze ou vingt gouttes de la liqueur verdâtre. Cela, tranquillement et en détournant un peu la tête, peut-être pour ne pas aspirer l’odeur du poison.

Puis elle se dirigea vers la porte de la chambre voisine, tenant d’une main sa lampe et de l’autre la tasse.

Mais tout à coup elle s’arrêta et faillit pousser un cri.

Elle venait de se voir dans une petite glace suspendue au mur, en face d’elle !

Énorme dans ses sordides haillons, avec sa face en sueur et couleur de lie, avec ses horribles cheveux gris, qui se hérissaient hors de son bonnet fangeux, portant dans sa main droite cette tasse qui contenait la mort, elle était vraiment hideuse et elle s’épouvanta d’elle-même !

Et autour d’elle il y avait la solitude et tout le silence de la nuit qui lui paraissait plein de chuchotements menaçants.

— Oh ! que vais-je faire ? dit-elle avec un long frémissement qui lui remua tout le corps et faillit faire se renverser le poison.

Mais alors, de la chambre voisine, une voix très faible, presque éteinte s’éleva, disant ces mots :

— De grâce, madame, venez. Venez, madame, j’ai soif.

— Allons, dit l’horrible vieille, c’est elle qui l’aura voulu, et puisqu’elle a soif, elle boira !


VI

HISTOIRE D’UN IVROGNE ET ROMAN D’UN SÉDUCTEUR

La clarté de notre récit exige maintenant que nous jetions un regard sur les événements passés.

Le prince Ivan Palkine avait toujours été considéré comme un homme étrange, dans la société où son rang et sa fortune considérable lui faisaient tenir place.

Il descendait de ces Russes de vieille souche, solides, aux cœurs énergiques.

Au lieu de l’envoyer, dès le bas-âge, à l’étranger, selon la coutume du temps, son père l’avait gardé auprès de lui ; et il le laissa grandir, sous ses yeux, librement, dans les forêts et dans les steppes.

L’enfant n’eut d’autre gouverneur qu’un vieux prêtre jovial qui, selon sa propre expression, lisait plus souvent « dans les bouteilles que dans les livres. »

Cependant, à vingt ans, le prince Ivan partit pour l’étranger ; il fréquenta les facultés françaises, les universités allemandes, et ne revint en Russie qu’après avoir parcouru l’Europe, d’un bout à l’autre.

Dans ses rapports avec les étudiants, il s’était familiarisé avec les théories des encyclopédistes français, et il se sentait surtout entraîné vers les mystères de la franc-maçonnerie. On chuchotait qu’il faisait partie d’une loge avec le grade de Rose-Croix.

Sa naissance lui ouvrait en Russie une carrière facile ; mais, voulant rester fidèle à ses principes révolutionnaires, il s’éloigna de la cour et se retira dans ses domaines de Finlande.

Là, il s’ennuya sans doute, et il voulût prendre femme pour se désennuyer.

Or, dans les environs, vivait un gentilhomme qui habitait la campagne par goût et par habitude. Simple dans ses plaisirs, il allait à la pêche, chassait les lièvres, donnait à dîner à ses voisins et mettait une boule blanche à toutes les élections.

Ce seigneur débonnaire, qu’on appela Beroëff, avait une sœur nommée Catherine, assez jeune encore, mais qui était bien la personne la plus acariâtre de tout le gouvernement de Finlande.

— Seigneur Beroëff, dit un soir, après boire, le prince Ivan Palkine, veux-tu me donner en mariage Mlle Catherine, ta sœur ?

— Ma foi ! je le veux bien, dit le seigneur Beroëff, après avoir vidé son verre ; mais je te préviens que ce n’est pas un beau cadeau que je te fais là.

En effet, le présent ne valait pas grand’chose. Dès qu’elle fut mariée, Mme Catherine, avare jusqu’à la manie, colère jusqu’à la fureur, ne tarda pas à se rendre tout à fait insupportable aux gens de sa nouvelle maison et particulièrement à son mari.

Ce qui choquait surtout le prince, dont l’esprit s’était éclairé des idées modernes d’égalité, c’était la morgue aristocratique de la princesse : lui, n’avait presque plus de préjugés ; elle les avait gardés tous ; et, tandis qu’il se souciait peu de l’opinion du monde, elle montrait dans toutes les circonstances une effroyable terreur du qu’en dira-t-on.

En outre, Ivan Palkine, étant libre-penseur, était exaspéré par les superstitions de sa femme. Qu’elle crût en Dieu, il l’aurait admis ; mais elle croyait au démon, aux esprits, aux revenants, aux fantômes, à toutes les chimères des imaginations enfantines, et jamais elle ne se couchait sans avoir regardé derrière les rideaux de ses fenêtres pour voir si quelque diable ne s’était pas caché là.

Le prince aurait été tout à fait malheureux si sa femme ne lui avait donné deux enfants :

Un garçon, le prince Georges ;

Une fille, la princesse Marie.

Il aima surtout cette dernière, si jolie, aux yeux si bons et, qui lui ressemblait trait pour trait.

Donc, la vie fut tolérable pour Ivan Palkine, et il n’avait pas encore perdu l’habitude de sourire.

Mais tout à coup — il avait alors quarante ans environ, — il devint sombre et maussade. Il restait enfermé des jours entiers dans son cabinet de travail, ou il errait par les champs, gardant obstinément un silence chagrin.

Que s’était-il passé ?

Seuls, le prince et la princesse auraient pu le dire avec précision, car ce fut à partir d’une longue et terrible querelle entre eux qu’eut lieu ce mystérieux revirement d’humeur.

Ce qui était certain, c’était qu’un des serviteurs de la maison, passant devant la chambre où les époux se querellaient, avait entendu Mme Catherine crier d’une voix grinçante comme un gond de porte :

— Non, monsieur, non, jamais je n’admettrai dans ma maison le fils de vos débauches, et mes enfants légitimes n’embrasseront pas votre bâtard !

Le prince devint de plus en plus morose ; et il commença à dépenser son revenu d’une façon tout à fait excentrique, au dire de la princesse.

Il envoyait de grosses sommes à Saint-Pétersbourg pour y faire imprimer on ne savait quel livre. De toutes parts il ouvrit des écoles pour l’instruction des serfs ; un hôpital fut élevé à ses frais ; et, enfin, il donnait son argent à tous ceux qui venaient le lui demander pour eux-mêmes ou pour quelque œuvre utile aux classes déshéritées.

Ces prodigalités faisaient le désespoir de Mme Catherine, qui souffrait cruellement dans son avarice ; mille fois elle accabla son mari des plus vives remontrances et des plus violents reproches. Mais, sans lui répondre un mot, il la regardait avec des yeux froids comme l’acier. Puis il continuait ses étranges dépenses et devenait plus sombre et plus triste encore.

La princesse dut se résigner ; et la paix, sinon le bonheur régnait depuis quelques années dans le domaine de Finlande, lorsqu’un matin Mme Catherine entra avec la violence d’un orage dans la chambre de son mari, lui montrant un journal ouvert qu’elle tenait à la main.

— Tenez ! lisez ! cria-t-elle. Voyez ce qu’il a fait, votre bâtard !

— Mon fils ! dit le prince, que dites-vous ? Qu’a-t-il fait ?

— Un faux ! monsieur, un faux ! en Pologne, à Varsovie. Oui, monsieur, un faux ! mais lisez, lisez donc !

Ivan Palkine, avec des mains tremblantes prit le journal et lut.

— Heureusement, continua la princesse, heureusement il s’est fait justice lui-même ; on l’a trouvé mort dans sa prison, un couteau dans le cœur.

Le père s’était levé, terrible.

— Vous êtes une misérable femme ! cria-t-il. C’est grâce à vous que mon fils s’est déshonoré, que mon fils s’est tué. Si vous ne l’aviez pas repoussé de cette maison, si j’avais pu l’avoir auprès de moi, j’en aurais fait un honnête homme et il serait vivant. Ah ! malheureuse ! Allez vous-en ! sans me parler, sans vous retourner. Le ciel m’est témoin que si vous n’étiez pas la mère de Marie je vous aurais étranglée déjà ou que je vous aurais rompu le crâne à coup de bottes !

Catherine eut peur, elle s’enfuit, laissant la porte ouverte, et, derrière elle, elle entendit les sanglots convulsifs du prince.

Quelques temps après, de nouveaux changements survinrent dans les habitudes d’Ivan Palkine.

Il se mit à boire.

Ce qui parut le plus affreux à l’aristocratique princesse c’est qu’il buvait du « Vodki » ordinaire, lui, le prince Ivan Palkine !

Enfermé dans sa chambre, seul avec son verre, concentré en lui-même, et livré de plus en plus à ses noirs chagrins, il buvait en silence, froidement.

C’était plus que n’était capable de supporter la délicate Catherine. Elle, qui ne pouvait tolérer après un repas la présence d’un convive un peu gris ; elle, qui ne pouvait entendre parler d’un homme ivre sans se trouver mal, elle voyait à chaque instant surgir devant elle le pire des ivrognes, titubant, lugubre, horrible, et cet ivrogne était son propre mari !

Elle résolut de quitter la Finlande.

Le prince autorisa ce départ, à la condition qu’elle n’emmènerait pas Marie.

Elle partit donc pour Saint-Pétersbourg avec le petit prince Georges dont elle raffolait ; et dès lors, le père déjà vieux, et la fille déjà grande, vécurent dans la solitude.

Ivan Palkine avait pour Marie un sérieux attachement, une tendresse inébranlable. Elle seule pouvait faire sourire ce cœur flétri et ranimer cet esprit engourdi par le désespoir et la boisson.

Plus d’une fois, elle supplia son père de ne plus boire, plus d’une fois elle lui dit :

— Donnez-moi votre parole de vous déshabituer de l’eau-de-vie !

Mais en homme d’honneur il la lui avait toujours refusée, n’étant pas assez sûr de ses forces.

Vainement il avait essayé, et à plusieurs reprises de supprimer les « petits verres » ; cette privation était pour lui un tourment insupportable, et il se livrait de plus en plus à l’ivrognerie. Parfois, maudissant sa faiblesse, il s’accusait lui-même à sa fille et, à genoux, avec des larmes dans la voix, il la suppliait de ne pas le mépriser et de lui permettre de boire !

Plus il se sentait coupable, plus il devenait tendre et caressant avec elle. C’était surtout lorsqu’ils étaient seuls que le pauvre prince épanchait son cœur. Parcourant au hasard les champs et les prairies, léger comme dans sa jeunesse et presque joyeux, il se confiait à sa fille, lui racontant sa vie, lui étalant son expérience, lui montrant enfin toute son âme avec ses déchirements et ses blessures !

La jeune fille plaignait le malheureux prince, et elle lui avait voué une tendresse filiale, passionnée.

C’était une âme simple et bonne. Peu soucieuse du monde, familiarisée dès sa naissance avec l’existence paisible de la campagne, elle vivait tranquille dans une mélancolie souriante, triste de la douleur de son père, heureuse de pouvoir le consoler un peu ; et vraiment, dans son costume toujours simple, avec son beau visage sans orgueil, la princesse Marie Palkine avait plutôt l’air d’une petite bourgeoise campagnarde que d’une noble demoiselle.

Ainsi s’écoulait, depuis plusieurs années, la vie de la fille et du père, lorsque le comte Markoff, qui avait des propriétés en Finlande, vint passer quelques mois dans ce gouvernement.

Il rendit visite au prince Ivan Palkine ; Il vit Marie, si jeune, seize ans à peine, si jolie avec ses cheveux d’un blond pâle, et ses yeux d’un bleu foncé, si profonds. Il la vit et il l’aima.

Il l’aima ? Non, il la désira.

Cette grâce innocente et simple tenta grand seigneur qui avait, jeune encore, les vices d’un vieillard libertin.

Il vint d’abord fréquemment, puis il vint tous les jours.

Il avait de gracieuses façons, il possédait au suprême degré le genre « comme il faut » du grand monde d’alors, excellait surtout à cacher le vide de son esprit sous les dehors d’une conversation brillante, et ses instincts tartares sous le vernis de la bonne compagnie.

Naturellement il dut produire une vive impression sur l’âme d’une jeune fille, naturelle et tendre, qui ne connaissait rien de la vie.

Il était marié, mais il se garda de le dire, et il jura bien des fois à Marie qu’il ne manquerait pas de l’épouser bientôt, dès que certaines affaires qu’il avait seraient terminées.

Enfin, une nuit, tout le monde dormait déjà dans l’habitation d’Ivan Palkine, lorsqu’une fenêtre qui donnait sur les jardins s’ouvrit très lentement.

Un homme escalada les murailles, entra par la fenêtre ouverte, et la princesse Marie défaillit dans les bras du comte Markoff qu’elle appelait son fiancé.

Mais cette nuit-là, un peu avant le jour, il se passa une chose terrible.

Le comte Markoff allait se retirer, et Marie, appuyée sur son épaule, l’accompagnait vers la fenêtre en lui répétant à voix basse : « Oh ! vous m’aimez, n’est-ce pas ? Vous m’aimerez toujours ? » lorsqu’un grand bruit de meubles renversés se fit entendre dans la maison, puis ce furent des pas dans l’escalier, puis une chute, et la porte de la chambre où se trouvaient encore le comte Markoff et la princesse Marie, s’ouvrit comme si elle eût été enfoncée par un coup de tempête !

Le séducteur eut à peine le temps de se cacher derrière les rideaux du lit.

— Ciel ! mon père ! s’écria Marie, pâle comme un cadavre.

Et en effet, le prince était debout dans l’ouverture de la porte.

Il était affreusement blême, avec des yeux tout rouges qui semblaient vouloir jaillir de leurs orbites, et il sortait une espèce de boue de sa bouche crispée par un hideux rictus.

— Mon père sait tout ! pensa Marie. Je suis perdue. Oh ! qu’il me tue, mais qu’il épargne mon fiancé !

Elle se trompait.

Le prince n’était plus de ceux qui savent ou se souviennent.

Il était fou.

Oui, l’heure était venue où il expiait enfin son abominable ivrognerie ! Et cette nuit, sa raison s’était noyée dans une dernière bouteille de Vodki.

Pris d’épouvante, voyant des spectres, il s’était enfui de son appartement, et, d’instinct, il s’était précipité vers la chambre de sa fille ; sa fille, la seule personne, sans doute, dont il n’eût pas perdu le souvenir !

Il se tenait appuyé au chambranle de la porte, les yeux desséchés, les cheveux droits, horrible, et tenant dans sa main droite une lampe allumée, qui tremblait.

Comme il ne parlait pas, comme il restait immobile, Marie fit un pas vers lui, toute mourante d’effroi.

Mais lui, le fou, croisa les bras sur sa poitrine comme s’il y pressait quelque être cher que lui seul apercevait, et dans ce mouvement, la flamme de la lampe passa devant la bouche d’Ivan Palkine.

Alors, de cette bouche, tout à coup ouverte démesurément, une flamme jaillit, bleue et rouge comme celle d’un punch qui flambe, et le prince se tordant comme s’il avait eu dans le corps tous les tisons de l’enfer, s’écria dans un hurlement :

— Oh ! je brûle ! je brûle !

Il brûlait, en effet.

On sait que ces exemples de combustion spontanée sont le résultat assez fréquent de l’abus des spiritueux, comme si l’ivrogne à force de boire devenait un tonneau d’eau-de-vie qui prendrait feu soudainement.

Marie était là, échevelée, entre son amant, dont la présence révélée pouvait la déshonorer, et son père tombé sur le sol et s’y roulant dans d’affreuses convulsions.

Elle appela, elle cria, au risque de faire connaître sa faute, et bientôt la chambre se remplit de serviteurs qui reculèrent d’effroi devant l’horrible spectacle de leur maître incendié par l’alcool.

Une heure plus tard, le prince Ivan Palkine n’était plus qu’un épouvantable cadavre ratatiné, carbonisé, et le dégoût qu’il inspirait séchait les larmes dans les yeux les plus attendris.

Quant au comte Markoff, il avait profité de la bagarre pour s’esquiver et se mettre en sûreté.

Seule, Marie pleura le prince Ivan Palkine. Pieusement elle le fit ensevelir avec la pompe accoutumée, dans le jardin, derrière le château. Puis elle dut rejoindre sa mère à Saint-Pétersbourg, sa mère qu’elle aimait peu et dont elle n’était pas aimée.

Elle ne tarda pas à apprendre que le comte Markoff, qui ne s’était plus inquiété d’elle, était marié depuis quatre ans.

Elle reçut un coup terrible, et sa vie ne fut qu’un long sanglot.

Pourtant, douce et bonne, malgré ses illusions perdues, elle ne maudit pas l’infâme qui l’avait trompée, qui l’avait abandonnée.

L’aimait-elle encore ? Peut-être.

Puis un jour elle sentit qu’elle allait devenir mère.

Ce fut une angoisse suprême, bien qu’il s’y mêlât une espérance.

Comment exprimer ce qu’elle souffrit pendant de longs mois, s’efforçant de cacher sa honte aux yeux soupçonneux du monde, aux regards malicieux de son frère, le prince Georges, aux yeux cruels de sa mère, devenue plus acariâtre depuis une maladie nerveuse qui l’avait prise ?

Marie crut y avoir réussi grâce au dévouement d’une jeune servante nommée Natache, que la princesse Catherine lui avait donnée.

Enfin, un soir d’automne, elle se rendit, accompagnée de Natache, chez la vieille Wilhelmine, et c’est là que nous l’avons laissée, demandant à boire d’une voix faible à la sage-femme empoisonneuse.

VII

OÙ GOG SE MONTRE FORT POLI ET MAGOG UN PEU BRUTAL

L’horrible vieille, tenant à la main la tasse où elle avait versé le poison, allait entrer dans la chambre de la malade.

Quelques instants encore, et c’en était fait de la princesse Marie Palkine.

Mais la sage-femme s’arrêta de nouveau.

Pourquoi ? Parce qu’elle avait cru entendre assez près d’elle un bruit, le bruit d’une fenêtre qui s’ouvre avec lenteur et qui grince cependant.

En même temps, l’air froid de la nuit lui passa dans les cheveux.

Elle eut peur, horriblement peur. Il lui semblait que quelqu’un, s’approchant par derrière, allait lui mettre la main sur l’épaule.

Elle n’osait pas se retourner. Elle suait et soufflait d’épouvante.

Pourtant elle se décida à tourner la tête vers la fenêtre du salon.

Deux hommes enjambaient le rebord de la croisée ! Deux hommes vêtus de haillons rouges où reluisaient çà et là des ornements de papier d’or.

Elle recula, posa la tasse sur la table, se réfugia dans un coin du salon.

Les deux hommes, avec des mouvements réguliers se retournèrent en même temps, s’assirent sur l’appui de la fenêtre et regardèrent la sage-femme sans parler.

— Gog ! s’écria-t-elle avec stupeur.

— Et Magog, ajouta l’un des nouveaux venus.

C’étaient deux individus à la mine farouche, avec des barbes en broussailles, avec des yeux pleins d’un feu d’enfer, et leurs loques de pourpre et de similor, ajoutaient une singularité inquiétante à leur redoutable aspect.

L’un Magog, était un géant ; l’autre, Gog, était un nain ; mais un nain si large d’épaules, si robustement trapu, qu’il avait l’air, en effet, d’être un autre géant qui se tiendrait accroupi.

— Les hommes d’or ! reprit la vieille Wilhelmine, en se signant avec une dévotion effarée.

— Eux-mêmes, dit Gog le Nain. On dirait, la vieille, que tu n’es pas satisfaite de nous revoir. Hé ! hé ! nous sommes pourtant d’anciennes connaissances. Nous avons fait ensemble plus d’un bon coup, ma chère, et, véritablement, nous nous attendions, Magog et moi à une réception plus empressée. Est-ce notre entrée par la fenêtre qui te choque ou te fâche ? Bah ! il ne faut pas prendre garde à cela. Et que dirais-tu donc, si nous étions entrés par le chemin que tu prends pour aller au sabbat, c’est-à-dire par la cheminée ?

Gog le Nain était un parleur agréable ; il avait, comme on dit, le mot pour rire. Magog le Géant demeurait silencieux dans une attitude pleine de dignité et de réserve.

— Que me voulez-vous ? dit la vieille, tremblante.

— Madame, reprit Gog, vous me voyez au désespoir de ne pouvoir satisfaire votre légitime curiosité. Mais, vous ne l’ignorez pas, les bras agissent sans savoir ce que la tête pense. Nous sommes les bras, un autre est la tête. Quelqu’un va venir que vous pourrez interroger et qui vous répondra s’il le juge à propos.

— Qui donc va venir ?

— Celui qui sait tout. Celui qui peut tout.

— Quoi ! s’écria Wilhelmine, le Maître est à Pétersbourg ?

— Depuis hier, adorable madame, et il vous fait l’honneur de sa première visite.

La porte du salon s’était ouverte. Un homme entra, coiffé d’une casquette militaire, enveloppé d’un manteau de fourrures. Quand sa pelisse s’écartait on pouvait apercevoir un uniforme rouge orné d’aiguillettes d’or ; et le peu qu’on voyait du visage de cet homme, faisait penser au blême visage d’un cadavre qui aurait les pommettes peintes d’un vermillon grossier.

L’homme fit trois pas et dit :

— Gog et Magog gardent la fenêtre. Je suis devant la porte. Vingt de mes hommes répandus aux environs surveillent toutes les issues de ta bicoque. Tu ne peux pas t’échapper ; quand même tu crierais, aucun secours ne te viendrait. Ainsi pas de résistance : tu es en mon pouvoir.

Wilhelmine était tombée à genoux.

— Seigneur ! seigneur ! je sais que vous êtes terrible. Mais épargnez-moi, car j’ai toujours été votre fidèle servante.

— C’est possible. Écoute-moi donc, et réponds. Il y a une femme chez toi.

— Oui, Excellence.

— Une femme qui a accouché ce soir.

— Oui, Excellence, d’un enfant mort.

L’inconnu tira de dessous sa pelisse un fouet au manche très court, dont la cordelette de cuir était garnie d’assez gros nœuds.

C’est cet instrument qu’on appelle le knout.

— D’un enfant mort ? reprit l’homme à l’uniforme rouge.

— Oui, excellence.

Il leva le bras et cingla la vieille d’un vigoureux coup de knout.

— Grâce ! grâce ! hurla-t-elle. Ce n’est pas un enfant mort que la jeune dame a mis au monde. Je me trompais… J’avais oublié… C’est une petite fille vivante et bien vivante, monseigneur !

L’homme remit son fouet sous sa pelisse.

— Reprenons, dit-il. La mère n’est pas en danger ?

— Non, maître.

— Où est-elle ?

— Dans la chambre voisine.

— Peut-elle entendre ce que l’on dit ici ?

— Je ne crois pas. La muraille est en pierre, la porte est très épaisse ; et puis je pense qu’elle dort. Elle s’est réveillée tout à l’heure pour demander à boire ; mais elle doit s’être rendormie.

— C’est bien. Maintenant, je ne te dirai plus que quelques paroles. Malheur à toi si tu les oublies !

— Je me souviendrai du moindre mot, monseigneur.

— Tu soigneras la femme qui est chez toi avec toute l’habileté que je me plais à te reconnaître, et avec un dévouement profond. Cette dernière qualité, tu ne l’as pas. Mais je t’ordonne de l’acquérir.

— Une bonne sœur des hospices, voilà ce que je serai, Excellence !

— Tu me réponds de la vie de la malade sur ta propre vie.

— Oui, oui, j’en réponds.

— En outre, tu ne laisseras pénétrer jusqu’à elle aucune femme ni aucun homme ; quand même une femme te dirait : « Je suis sa mère ! » quand même un homme te dirait : « Je suis le père de son enfant ! »

— Aucun homme ni aucune femme, mon maître.

— Tu m’as bien entendu ?

— Parfaitement.

— Va donc porter à boire à cette pauvre femme.

Wilhelmine qui n’avait cessé de frissonner, reprit sur la table la tasse de tisane, et, après une obséquieuse révérence, elle se dirigea vers la chambre voisine ; mais l’homme à l’uniforme rouge reprit :

— Attends ! tu trembles ce soir d’une étrange façon. D’ordinaire, je ne te fais pas une telle peur.

— L’âge, monseigneur, l’âge !

— Attends, te dis-je !

Puis il ajouta brusquement :

— Natache est revenue, et cette tisane est empoisonnée.

— Non, non, seigneur, non, Excellence, elle n’est pas empoisonnée. Ah ! mon Dieu non, elle ne l’est pas. Et pourquoi aurais-je mis du poison dans la tasse ? Il n’y a là dedans qu’une infusion très salutaire : une infusion faite avec des simples que j’ai cueillis dans le Caucase. Oh ! quelle idée a eue votre Excellence ! C’est bien mal de soupçonner une pauvre vieille femme qui n’a jamais nui en ce monde.

— Eh bien ! puisque cette infusion est salutaire, cela ne te fera aucun mal d’en boire la moitié.

— Moi, boire de la tisane, pourquoi ? Vous voulez rire, mon maître ? Je vous assure que je ne suis pas malade, et je n’ai pas soif du tout.

Il lui prit le bras qui soutenait la tasse.

— Bois, dit-il.

— Mais, Excellence…

— Bois ! répéta-t-il, bois donc !

Wilhelmine frissonnait des pieds à la tête et ses dents claquaient de terreur ; mais elle ne voulait pas boire.

Alors l’inconnu fit un signe à Gog.

Celui-ci comprit, bondit comme une sorte de lourde bête, s’empara de la tasse, renversa d’un coup de genou la vieille femme sur le parquet de la chambre, s’accroupit sur elle et, lui disjoignant les dents du pouce de sa main gauche, il la força d’avaler tout le contenu de la tasse.

Cela fait, il retourna vers la fenêtre paisiblement et se rassit avec un sourire, à côté de Magog le Géant.

Les bras crispés, la poitrine battante, avec du sang aux yeux et de la bave aux lèvres, horrible, la vieille sage-femme se tordait sur les planches.

L’homme à l’uniforme rouge se pencha vers elle, curieusement, sans émotion.

— Tu vas mourir, n’est-ce pas ? dit-il.

— Empoisonneur ! s’écria-t-elle.

— Souffres-tu déjà ?

— Ah ! monstre, vous m’avez mis l’enfer dans l’estomac. Ah ! Dieu !… Dieu !… On ne sait pas le mal que ça fait… et si vite… si vite que cela… Je ne l’aurais pas cru… C’est que la dose était très forte… Dire que je serai morte tout à l’heure, et morte sans m’être confessée ! car, enfin, je suis une bonne chrétienne, moi, et j’allume trois cierges par an à la chapelle de Saint-Mitrophane… et vous, vous… vous êtes de bien grandes canailles. Oh !… Oh !… je sens maintenant des millions de rats qui me grignotent les boyaux.

Elle disait ces choses, non pas sans s’interrompre, mais de temps en temps, avec des sanglots qui devinrent des râles, et toute sa face aux mèches grises échevelées était une effroyable grimace.

— Gog, dit l’inconnu, on pourrait entendre. Achève la vieille d’un coup de couteau.

Mais Gog ne bougea pas.

— Que votre Excellence m’excuse ! elle n’a point oublié que ces grosses besognes-là ne sont pas dans ma spécialité. J’épie, je vole, je donne même un coup de main dans certains cas exceptionnels ; mais la délicatesse de mes sens m’interdit, à mon grand regret, de verser le sang des personnes.

— Femmelette ! dit l’inconnu. Mais en effet, je me souviens de nos conventions.

La vieille remuait toujours sur le parquet comme un tas de linge obscur dans lequel se serait cachée une bête prise de convulsions.

— Magog ! dit l’inconnu.

— Excellence ?

— Un coup de couteau à cette femme.

Sans répondre, paisiblement, avec une grimace qui ne manquait pas de quelque bonhomie, le géant se dirigea du côté de Wilhelmine. Il se pencha vers elle, tira un couteau de sa poche, l’ouvrit et, d’un seul coup, l’enfonça jusqu’au manche dans le cœur de la mourante.

Il n’y eut pas même un cri ; il n’y eut pas une goutte de sang.

Tout le corps de l’Allemande frissonna violemment, puis demeura immobile, étant devenu cadavre.

Magog s’en retourna s’asseoir sur l’appui de la fenêtre, et il essuyait son couteau sur la manche de sa veste rouge, en souriant.

— Les morts ne s’échappent pas, reprit l’inconnu, Magog suffira à surveiller, en cas de quelque alerte, le cadavre qu’il a fait. Toi, Gog, écoute. Connais-tu quelque honnête femme qui pourrait remplacer cette vieille et donner des soins à la malade qui est dans la chambre voisine ?

— Une honnête femme, Excellence ? Je n’ai pas parmi mes connaissances beaucoup de personnes de ce genre. La société est si mêlée à présent !

— J’entends une femme qui, moyennant salaire, saurait pendant quelques jours être discrète et dévouée.

— Vous vous exprimez mieux, il y a précisément la petite Dorothée, une personne qui me veut du bien ; un ange, monseigneur ! douce comme un agneau, et qui a, ce qui ne gâte rien, des manières fort élégantes. Car, sachez-le, Excellence, je ne saurais aimer une femme qui n’aurait pas reçu une bonne éducation.

— Combien faut-il de temps pour amener ici cette femme !

Gog compta sur ses doigts.

— Dix minutes pour arriver chez elle, cinq minutes pour étrangler son galant si elle s’avisait de ne pas être seule, dix minutes pour revenir ; en moins d’une demi-heure, je serai de retour.

— Va donc, et ne perds pas un instant.

Gog sortit, comme il était entré, par la fenêtre, et l’on entendit le bruit sourd de ses pas sur les pavés boueux de la cour.

L’inconnu était debout au milieu du salon, et il songeait profondément.

Tout à coup il dit en se parlant à lui-même :

— Eh bien ! oui, je veux la voir.

Il fit deux pas en avant, enjamba le cadavre de la vieille Wilhelmine, ouvrit la porte avec précaution, de peur, sans doute, qu’un bruit ne réveillât la malade, et entra dans la chambre sur la pointe des pieds, en retenant son souffle.


VIII

« NADÈJE » SIGNIFIE « ESPÉRANCE »

Dès qu’il fut entré, il demeura immobile devant la porte refermée, dans la chambre silencieuse où se mourait la flamme rougeâtre de la lampe, et, comme n’osant pas avancer davantage, dans une attitude de profond respect, il considérait le lit de fer aux rideaux blancs où était couchée la malade.

Elle dormait avec le sourire résigné d’une martyre morte. Son visage très pâle, où les lèvres semblaient ne plus avoir de sang, reposait parmi les touffes de tous ses cheveux répandus, et l’un de ses bras pendait, hors du lit comme avec un geste de consentement à la cruauté de la destinée.

Pauvre jeune femme, hélas ! qui subissait tout entier le châtiment du crime qu’un autre lui avait fait commettre, et qui n’avait pas même, pour se consoler, le fruit souriant de ce crime. Pauvre fille-mère sans enfant !

Cependant l’inconnu avait fait quelques pas vers le lit. Mais, chose étrange, il n’était plus l’homme qui avait apparu à Natache sur le pont Nicolas, l’homme qui tout à l’heure s’était montré à Wilhelmine.

Sans doute, il portait toujours l’uniforme rouge aux aiguillettes d’or, mais son visage, devenu tout autre, ne ressemblait plus au visage d’une momie fardée.

Ayant retiré sa casquette militaire et laissé tomber le collet de sa pelisse, il montrait une jeune figure, très blanche, aux yeux bleus et doux, entre des cheveux blonds un peu longs, et son sourire était paisible et pur comme celui d’un enfant.

Ce jeune homme, se révélant ainsi dans sa grâce et dans sa beauté, faisait venir l’idée d’un archange qui se serait tout à coup évadé d’une enveloppe de démon.

Il s’inclina, plia les genoux, tendit les mains vers le lit et demeura longtemps, très longtemps, dans cette attitude de vénération et de prière, les yeux levés vers la jeune femme endormie comme vers l’image sacrée d’une vierge du paradis.

Il priait, oh ! certainement, il priait.

Et n’était-ce pas, en effet, un être digne de pieux respect et de pieuse tendresse, que cette enfant qui n’avait connu de l’amour que l’abandon, et de la maternité que le deuil !

Puis, il s’approcha encore de ce lit de douleur. Il regarda de plus près la main pâle de la malade qui était hors du lit, et sans oser la prendre entre les siennes, de peur d’un brusque réveil, il effleura d’un tendre et long baiser cette petite main abandonnée et triste.

Enfin, il se releva, et, fronçant le sourcil, il tendit ses deux poings fermés, avec l’air de menacer des êtres absents, mais qu’il voyait en idée.

La malade remua lentement dans le lit ; tout bas, sans ouvrir les yeux, elle se mit à murmurer des paroles.

Il n’eut que le temps de se dérober derrière les rideaux de serge blanche.

Elle disait comme dans un songe.

— Ma petite fille ! ma pauvre petite fille ! Je l’aurais nommée Nadèje, parce que cela veut dire espérance ; mais je n’ai plus d’espérance, ni d’enfant.

Le jeune homme, derrière le rideau, entendit cela, et d’une voix si faible qu’elle put à peine traverser l’épaisseur de la serge :

— Marie, dit-il, ta fille n’est pas morte et c’est Nadèje qu’elle s’appellera.

— Ma fille n’est pas morte !

La malade, à demi-réveillée, se souleva un peu et regarda devant elle.

Elle ne vit personne et n’entendit plus rien.

— Oh ! dit-elle, je rêvais.

Puis, toute rompue du faible effort qu’elle avait fait, elle retomba sur l’oreiller et deux larmes mouillèrent les cils de ses yeux rendormis.

IX

NEZ-DE-RUBIS

Alors le jeune homme, à pas sourds, s’éloigna de la malade.

Arrivé près de la porte, il se retourna, et regardant encore la jeune femme avec des yeux pleins d’amour et de pitié, il lui envoya des deux mains un long, un chaste baiser qui était comme une bénédiction.

Quand il rentra dans le salon, Gog était de retour, et Mlle Dorothée était là, considérant avec un étonnement, d’ailleurs modéré, le cadavre hideux et gras de la vieille sage-femme.

— Seigneur, dit Gog le Nain, avec un salut courtois qui eut fait honneur au plus élégant gentilhomme de la cour de Russie, j’ai l’honneur de vous présenter l’orgueil de mes jours, l’enchantement de mes nuits, celle à qui mon cœur est attaché par un fil de soie et d’or que rien ne saurait rompre, en un mot, Mlle Dorothée, mon épouse devant l’Éternel !

Mlle Dorothée, que dans l’intimité on appelait « Nez-de-Rubis » était véritablement une « petite » personne fort agréable.

Haute de cinq pieds trois pouces pour le moins, de sorte que la tête de Gog lui arrivait à peine à la hauteur des jarretières, maigre et plate comme un roseau sur lequel on aurait marché, son long et grêle corps était terminé par une espèce de bonnet d’astrakan pointu, surmonté d’une tige de métal où s’érigeait une aigrette de verroteries.

Ce bonnet, elle l’avait ramassé après quelque bataille, du temps où elle vendait de l’eau-de-vie et d’autres consolations aux soldats de l’armée du tsar, dans les plaines du Turkestan.

Car elle avait fait beaucoup de métiers, beaucoup de métiers honnêtes, bien entendu.

D’ailleurs, elle était remarquable par ceci, qu’il lui manquait une oreille, qui avait été gelée, et qu’il lui manquait un œil. L’œil avait été crevé dans les combats par une balle morte ; et ce qui en restait était une petite boule si terne et si noire que l’on aurait pu croire que la balle était demeurée dans l’orbite. Pour ce qui était de son nez — auquel elle devait son surnom — il était si gros, si pendant et si rouge, qu’accroché au cou de n’importe quelle volaille, il lui aurait donné l’air d’un dindon.

Quand elle eût été présentée, Nez-de-Rubis sourit agréablement — ce qui fut horrible — et après avoir fait évoluer la jambe droite, délicatement, par-dessus la tête de Gog :

— Petit polisson ! dit-elle. Vous ne savez que vous imaginer pour vous moquer des personnes, et vous me compromettez à tout propos.

Cependant l’homme à l’uniforme rouge regardait, comme sans les voir, Gog, Magog, Nez-de-Rubis et le cadavre.

Ce n’était plus le doux et beau jeune homme qui, tout à l’heure, considérait la malade dans le lit aux rideaux de serge ; il avait repris son aspect sinistre de cadavre aux joues peintes ; mais il avait gardé dans les yeux quelque chose de vaguement tendre, et il rêvait profondément.

— Seigneur ! répéta Gog.

— Ah ! oui, c’est vrai, dit-il, vous êtes là.

Et, s’adressant à Dorothée, il ajouta rapidement :

— Tu sais qui je suis. Quiconque me désobéit meurt dans les trois jours qui suivent la désobéissance. Voici mes instructions : tu resteras dans cette maison, et tu te donneras, si quelque voisin s’aperçoit de ta présence, pour une nièce de Wilhelmine, pour une nièce arrivée de la campagne.

— À quoi bon ? demanda Nez-de-Rubis.

— On ne m’interrompt pas ! dit l’inconnu.

Il continua :

— Tu veilleras sur une femme malade qui est là. Personne ne doit s’introduire auprès d’elle. Tu tâcheras de lui parler avec douceur et avec décence ; et fais en sorte de ne pas l’épouvanter avec ton œil couleur d’encre, et ton nez couleur de sang. D’ailleurs, avant qu’elle puisse se lever et sortir, tu recevras de nouveaux ordres. En attendant, et dès qu’elle pourra lire sans trop de fatigue, tu lui remettras ce billet.

Tout en parlant, l’inconnu avait tracé quelques mots au crayon sur un morceau de papier déchiré d’un portefeuille, et il donna la feuille à Dorothée, qui la reçut en se pliant comme un peuplier qui se casse.

Il reprit :

— Toi, Gog, toi, Magog, vous ne cesserez de veiller, avec quelques hommes sûrs, aux environs de cette bicoque. Entendez : la femme qui dort dans cette chambre, à côté de nous, cette femme est sacrée, et pour un seul cheveu qui lui tomberait, vos deux têtes, je vous le dis, tomberaient de vos épaules.

Il disait cela devant la porte, prêt à sortir, et les trois autres personnages s’inclinaient devant lui avec l’air d’une profonde déférence.

Cependant, l’énorme Magog leva le front.

— Maître, dit-il, et le corps de la vieille ?

— Ah ! oui, le corps. Eh bien ! jetez-le par la fenêtre et que vos hommes le fassent disparaître dans la citerne de la cour ou dans la Néva, s’ils le jugent plus à propos.

— Son Excellence, reprit Magog, me paraît oublier en ce moment les conditions auxquelles nous nous sommes engagés à son service, les gens de ma troupe et moi.

— Les conditions ?

— Après les aventures de guerre ou de tout autre genre, c’est à nous qu’appartiennent les cadavres.

— Prends donc celui-ci et laisse-moi en paix.

Dès que l’inconnu fut sorti, Gog le Nain regarda Dorothée tendrement.

— Eh bien ! mon beau Nez-de-Rubis, te voilà donc garde-malade à présent ?

— Eh ! eh ! dit-elle en minaudant, le maître n’a pas défendu que tu viennes me voir, et je compte sur ta compagnie, mon joli petit Gog !

En même temps elle leva un peu la jambe et caressa du genou la grosse face barbue du nain.

Ceci parut le charmer. Il sauta sur une chaise et, se hissant sur la pointe des pieds, il baisa à pleine bouche, avec ravissement, le nez sanglant de son « cher trésor. »

Cependant, Magog le Géant avait soulevé le corps de la sage-femme et il marchait vers la porte, à peine courbé sous le poids ballant du vieux cadavre.

— Mais que diable pouvez-vous faire, vous et les vôtres, de tous ces corps qu’on vous abandonne ? demanda Dorothée, en retirant son nez.

— Ça, mignonne, dit Gog, ça ne te regarde pas !

X

LE CHEVAL ET LE CAVALIER

Pendant cette nuit si fertile en aventures, il en arriva une à l’excellent M. Jonas ; une aventure qui mérite d’être rapportée.

L’excellent M. Jonas était juif, ainsi que son nom l’indique, juif de nation et juif de profession ; c’est-à-dire qu’il faisait à peu près tous les métiers où l’on peut s’enrichir au risque de ruiner les autres.

Il n’avait pas de boutique, mais il vendait de tout. Si on lui demandait à acheter une paire de bottes ou une pelisse, il avait toujours à votre disposition cent pelisses ou cent paires de bottes, mais il ne manquait pas d’ajouter :

— Vous ne pourriez pas vous accommoder d’un dromadaire qui vient de m’arriver d’Orient, ou de quelques singes qu’on m’a expédiés de Bornéo ?

Naturellement il ne vendait pas seulement les choses et les bêtes ; le commerce des esclaves était une de ses plus triomphantes spécialités.

Il vendait des esclaves des deux sexes ; mais c’était surtout à vendre des femmes qu’il trouvait plaisir et profit.

Il traitait de gré à gré, cédait celle-ci pour toujours, celle-là pour un temps, s’engageant à la reprendre quand l’acheteur s’en serait servi, — s’engageant à cela par le Dieu d’Israël et de Jacob !

D’ailleurs, M. Jonas, étant fort riche, était fort considéré ; et il avait vraiment l’air si doux et si honnête qu’on lui accordait tout de suite sa confiance.

Petite face ronde, grassouillette et souriante, il se gardait bien d’avoir ce terrible nez rapace que l’on observe chez beaucoup de ses coreligionnaires.

Non, il avait un nez tout petit, quoique gras, un nez un peu retroussé, qui avait l’air malin mais pas méchant, un nez tout à fait bonhomme et familier.

Or, ce soir-là, M. Jonas, bien emmitouflé dans une pelisse de fourrure, s’en revenait du théâtre Alexandre où il avait passé une fort agréable soirée, et il songeait avec délices, le digne homme, que bientôt il goûterait un doux repos entre les chaudes couvertures de son lit.

En marchant, il avait de petits rires, comme un homme très satisfait de lui-même.

Que lui manquait-il, en effet, pour être complètement heureux ? Rien du tout. Il n’avait ni femme ni enfant, et ses affaires prospéraient de plus en plus. Il avait eu le tort, il est vrai, de prêter un peu trop d’argent au prince Georges Palkine, qui était bien le plus grand débauché et le plus mauvais débiteur de tout Pétersbourg ! Mais, bah ! il y avait la vieille princesse Catherine Palkine qui était riche : il saurait bien, lui Jonas, obliger la dame à payer les dettes de son fils ; et il s’en allait le long des murs, souriant de son bon petit air joyeux, se frottant les mains, tout guilleret, certain que la vieille Sarah, sa gouvernante, avait bassiné le lit avec un soin pieux.

Mais c’est précisément au moment où l’on constate son bonheur que le malheur nous attend ; et il était écrit que, cette nuit-là, l’honnête fils d’Israël ne connaîtrait pas la douceur des draps chauffés à point !

M. Jonas n’était plus qu’à deux ou trois cents pas de sa maison : tout à coup, un peu en avant de lui, une fenêtre s’ouvrit avec fracas, des cris se firent entendre, une forme blanche et noire, une forme humaine assurément, s’élança de la croisée, tomba sur le trottoir, et se releva avec peine en criant d’une forte voix d’homme :

— Par tous les diables ! je me suis foulé le pied.

Une seule chose empêcha M. Jonas de fuir à toutes jambes : ce fut la terrible peur qu’il eut.

Que voulez-vous ! M. Jonas avait la bonne humeur et l’honnêteté ; mais il n’avait pas la bravoure. On ne saurait tout avoir.

Donc, tremblant de tous ses membres, mais cloué aux pavés par l’épouvante, il regardait avec des yeux écarquillés la forme qui était tombée de la fenêtre.

Mais, ah ! Dieu, que dût-il se passer dans sa belle âme de juif, lorsque M. Jonas se sentit violemment empoigné ! Et il n’avait pas encore eu le temps de pousser un cri qu’il avait sur les épaules l’homme tombé de la fenêtre.

— Hop ! allons, hop ! marche, cours, emporte-moi ! il faut que je fuie, j’ai une entorse et je n’ai pas de cheval : je te rencontre, je t’enfourche ! Et veuillez remarquer, monsieur, que j’ai des éperons à mes bottes !

Vraiment, l’excellent M. Jonas était une personne bien à plaindre ! Qui donc aurait prévu une pareille aventure ?

Il voulut se rebiffer, se débarrasser… ah ! bien oui, son cavalier lui serrait le cou, lui pressait les côtes entre deux genoux robustes, et le juif sentait à travers sa pelisse la mollette des éperons ! M. Jonas n’hésita plus : il partit comme une flèche.

— Bonne allure ! dit l’autre en éclatant de rire ; je te ferai courir aux prochaines courses de novembre. Tourne à droite ; c’est bien. À gauche, maintenant. Allons, un temps de galop ! Nous allons à l’hôtel Palkine.

Soufflant de peur et de fatigue, l’excellent M. Jonas n’avait pas encore sonné mot ; effaré, stupide, il s’attendait à quelque catastrophe. Mais au nom de l’hôtel Palkine, il s’arrêta avec l’air de vouloir parler.

— Hue donc ! dit le cavalier tout en enfonçant ses éperons dans les cuisses du digne homme.

— Oui ! oui ! répondit M. Jonas.

Et quoique un peu lourd et replet, il reprit son allure rapide qui avait l’air en effet d’un petit galop de chasse.

Mais, tout en sautillant, il leva la tête.

— Le prince Georges Palkine ? s’écria-t-il.

— Eh ! oui, dit l’autre, le prince Georges lui-même. Mais attends donc… ces cheveux longs et bouclés… tu es un juif et cet accent… tiens, tiens… comment vous portez-vous, mon bon monsieur Jonas ?

Le créancier et le débiteur, l’un portant l’autre, s’en allaient rapidement à travers les rues désertes.

— Ah ! prince ! ah ! monsieur Georges ! vous m’écrasez. C’est une bien mauvaise plaisanterie que vous me faites-là ! Je suis un pauvre homme à qui vous devez de l’argent… beaucoup d’argent… et vous devriez prendre en considération…

— De quoi te plains-tu, abominable canaille ! tu as l’honneur de porter un prince. D’ailleurs, qu’un juif soit une bête de somme, rien de plus naturel. Tu es une lettre de change vivante, eh bien, je t’endosse !

Et le prince Georges signa de deux bons coups d’éperons.

— Puis, continua Georges Palkine, je n’ai pas le choix des moyens. On doit me poursuivre, et j’ai le pied foulé. Ah ! c’est toute une aventure, mon pauvre Jonas ! Pour t’égayer en chemin, il faut que je te la raconte.

— Descendez ! de grâce ! Je crève. Vous pourriez trouver une voiture…

— Non, répartit l’autre, qui paraissait s’amuser fort. J’aime mieux faire la route à dos de mulet ! Figure-toi que j’avais rendez-vous, ce soir, avec l’une des trois Grâces. Tu connais les trois Grâces ? Ce sont les demoiselles Chiponine que l’on appelle ainsi, et Dieu sait si elles méritent ce nom étant maigres, laides et hargneuses, autant qu’il est possible de l’être !

— Dieu d’Israël ! viens à mon secours, geignait le pauvre juif abominablement essoufflé.

— Pourtant Barbara n’est pas trop déplaisante en somme, et comme, précisément, je suis brouillé depuis quatre jours avec la petite Brambibilla du théâtre Marier…

— Connu, connu, vous me devez encore son boudoir et sa voiture.

— Plus vite, exécrable filou ! Donc, comme je suis brouillé avec elle, je suis allé au rendez-vous de Barbara Chiponine ! Eh ! eh ! une fille du vrai monde, en passant, c’est flatteur. J’étais depuis plus d’une heure dans la chambre de la Barbara, et je songeais déjà à me retirer sous un honnête prétexte, — car ces jeunes filles sont vraiment d’une exigence dont on n’a pas idée ! — lorsque la seconde des trois Grâces, Mlle Rose Chiponine, entra brusquement, nous surprit sa sœur et moi dans un désordre assez compromettant et menaça d’appeler sa mère ! Qu’aurais-tu fait à ma place, toi Jonas ?

— Je… ne sais… pas bien… ce que… essaya de répondre le juif, courant toujours, et à qui la voix manquait.

— Moi, j’ai été héroïque ! J’ai enveloppé de mes bras Rose Chiponine ; malgré ses dénégations, je lui ai assuré que j’étais venu pour elle, pour elle seule, et bien qu’elle soit laide au point que tu n’en voudrais pas toi-même, toi un juif, je l’ai convaincue de mon amour ! Elle n’a pas appelé sa mère ; mais je t’assure que j’ai été héroïque, Jonas.

— Oh ! aïe ! aïe ! quelles mœurs ! gémit l’honnête M. Jonas.

— Saute par-dessus ce tas de boue. Imbécile ! tu m’as éclaboussé. Mais tu crois peut-être, qu’après avoir apaisé Rose Chiponine, j’ai été au bout de mes peines ? Pas du tout. La troisième des trois Grâces s’est précipitée, à son tour, dans la chambre, criant que ses sœurs étaient des « rien du tout », et que l’illustre famille des Chiponine était déshonorée. Un instant, je l’avoue, j’ai eu l’idée d’apaiser Julie Chiponine par le moyen qui m’avait déjà réussi. Mais là, vraiment, non, Jonas, elle était trop laide ! Et pendant que la mère réveillée descendait l’escalier, au moment où l’on allait me surprendre, j’ai remis mes bottes.

— Ah ! oui !… vos bottes !…

— J’ai empoigné mon habit à la française, et, ma foi ! comme la chambre est au premier étage, j’ai sauté dans la rue…

— Et… sur… mon dos.

— Et sur ton dos, honnête Jonas.

Le jeune homme acheva son récit dans un éclat de rire.

Cependant l’excellent juif commençait à renaître à l’espérance, il apercevait à la lueur d’une lanterne qui pendait au milieu de la rue, une grande porte surmontée du blason des princes Palkine, il allait enfin, après cette course endiablée, être débarrassé de son cavalier, il rentrerait chez lui, il se reposerait entre ses draps bassinés par la vieille Sarah.

Ô vanité des plus sûrs espoirs !

Cinq ou six hommes enveloppés de manteaux, courbés, les mains en avant, sortirent de l’angle sombre de deux murs, et entourèrent en tumulte le cheval et le cavalier.

— Georges Palkine ? cria l’un des nouveaux venus, qui paraissait en être le chef.

— C’est moi ! dit le jeune prince avec une fierté hardie.

— Empoignez-le ! liez-le ! cria l’homme qui avait déjà parlé.

Et ceci fut exécuté en un tour de main.

— Au secours ! au secours ! braillait l’excellent M. Jonas.

— Mais, demanda l’un des assaillants que ferons-nous de l’autre, de celui qui était dessous ?

— Laissez-le libre, qu’il s’en aille.

— Bon ! pourquoi le laisserait-on partir, celui-là ? dit une voix claire et grêle comme celle d’un gamin. Je le connais, patron. C’est le banquier Jonas. Emportons-le, il nous paiera une bonne rançon.

— Comme il te plaira, Furet-d’Égout, répondit celui qu’on avait appelé patron ; mais faites vite, pas de bruit et fuyons.

— Ah ! Jacob ! ah ! Israël, soupirait le bon juif, pendant qu’on l’emportait en le garrottant. Me voilà justement comme le prophète Jonas.

— Pas tout à fait, monsieur Jonas, répondit la voix de gamin.

— Dans le ventre…

— Non, monsieur Jonas, dans l’antre…

— De la baleine !

— Non, monsieur Jonas, des Goujons, et vous y resterez plus de trois jours.


XI

LE TAPIS-FRANC DES GOUJONS

En ce temps-là, à Saint-Pétersbourg, quand on trouvait un homme assassiné au coin d’une rue ; quand une femme avait été outragée dans quelque quartier désert ; quand la boutique d’un bijoutier avait été dévalisée, ou plus simplement, quand un promeneur avait perdu dans la foule sa montre ou son porte-monnaie, on ne manquait pas de s’écrier : « C’est un Goujon qui a fait le coup. »

La police aussi disait : c’est un Goujon, et généralement, trouvant qu’elle avait suffisamment fait son devoir en posant cette affirmation, elle jugeait à propos de s’en tenir là.

Car les Goujons jouissaient d’une telle réputation, on croyait la bande si nombreuse, si bien organisée, que les plus hardis policiers ne se souciaient pas d’avoir affaire à elle.

Dans le seul mois de décembre, en 1837, il y eut à Saint-Pétersbourg vingt-six assassinats ; cent quarante vols dans la rue, à main armée ; quatorze incendies précédés de menaces anonymes ; soixante-seize effractions de caisses publiques ou particulières ; on n’arrêta que six personnes qui, au bout de trois mois d’instruction, furent reconnues parfaitement innocentes !

L’impunité des Goujons ayant redoublé leur audace, ils inspiraient, à l’époque où nous sommes, une terreur générale.

On racontait à leur propos mille histoires étranges ; ils comptaient dans leur bande, disait-on, des gens appartenant à toutes les classes de la société ; ils avaient des hommes à eux les prévenant des coups à faire, parmi la valetaille des plus nobles maisons et parmi les employés de l’administration.

On parlait aussi d’un chef suprême qu’ils s’étaient donné, homme d’une bravoure prodigieuse et d’une effroyable cruauté, tuant pour le plaisir, ne se réservant rien sur la part du butin, n’ayant d’autre désir et d’autre joie que de voir couler le sang de ses victimes !

On ajoutait que le nom de ce chef était inconnu même aux Goujons, et qu’ils n’avaient jamais vu son visage, car il ne se montrait à eux que la face couverte d’une espèce de masque de soie fine, peint à l’extérieur, qui lui faisait comme une seconde peau.

Cependant, quel qu’il fût, aucun Goujon ne se serait avisé de lui désobéir ou lui manquer de respect, tant son histoire ou plutôt sa légende — une horrible légende sanglante — le rendait vénérable parmi les gens de la bande.

D’ailleurs, les Goujons n’ignoraient pas que, grâce à quelques hommes dévoués qui lui composaient une espèce d’état-major et se tenaient toujours prêts à exécuter ses sentences, il faisait périr dans les plus abominables supplices quiconque osait lui désobéir.

Ces hommes, qui servaient d’intermédiaires entre les membres inférieurs de la bande des Goujons et son suprême chef, étaient appelés les Hommes d’Or ou le Bataillon d’Or, à cause du costume rouge tout bariolé de papier doré qu’ils portaient sous leurs manteaux.

Telles étaient les histoires qui couraient sur les Goujons, mais il y avait dans ces récits beaucoup d’exagération sans doute, et en somme rien de précis n’était connu à leur sujet ; on ne savait même pas d’où leur venait le nom que tout le monde leur donnait.

Signifiait-il que ces malfaiteurs étaient aussi insaisissables que les goujons eux-mêmes, lesquels font, comme on sait, le désespoir de tous les pêcheurs à la ligne de tous les pays.

Dérivait-il d’une soupe aux poissons, exclusivement composée de goujons bouillis, que l’on préparait d’une façon particulière dans un restaurant de bas étage où le menu fretin de la bande avait coutume de se réunir.

Il y avait, en effet, près du Marché aux Punaises, — ainsi nommé parce qu’on y vendait toutes les vieilles hardes de la ville, assez généralement habitées ; — il y avait alors à Saint-Pétersbourg, dans la petite rue de la Procession, un long bâtiment en bois d’un étage seulement qu’on appelait le « tracktir » des Goujons.

« Tracktir » signifie restaurant ou traiteur.

Le tracktir était une abominable taverne.

Les murs s’étaient enfoncés dans le sol très mou à cet endroit, si bien que les croisées n’étaient pas à plus d’un demi-mètre au-dessus du trottoir. L’herbe et la mousse qui croissaient çà et là, entre les planches pourries du toit, témoignaient de son ancienneté. L’entrée principale, que l’on nommait glorieusement la Porte d’Honneur, était à peu près de niveau avec la rue, mais les quelques marches qui la précédaient étaient descendues bien au-dessous du sol ; et il en résultait des surprises désagréables pour le consommateur inexpérimenté qui ne manquait pas, le soir surtout, de tomber le nez contre la porte.

La première salle n’offrait rien d’extraordinaire ; elle était vaste, carrée et malpropre, voilà tout.

C’est là qu’entraient innocemment les gens non affiliés à la bande des Goujons : les marchands d’habits fatigués de leurs longues promenades à travers les marchés, les cochers des voitures publiques, les joueurs d’orgues et les mendiants ; en un mot, tous les passants assoiffés de ce quartier misérable.

Mais la seconde salle, que l’on appelait le salon réservé, mérite une description particulière.

Elle était assez grande et avait cinq fenêtres invariablement ornées de leurs stores rouges.

Peu à peu, les grosses poutres qui formaient les murs s’étaient pourries sous l’action de l’humidité, et la chaux dont elles avaient été badigeonnées s’en détachait en écailles verdâtres. Aux endroits les moins effrités, on voyait des palmiers d’un bleu sombre, alignés comme des soldats sous les armes, peinture due à la fantaisie d’un artiste téméraire, et parfois une singulière espèce d’oiseaux multicolores, qu’un chasseur lilas des pieds à la tête, ajustait délicatement avec un fusil qui avait l’air d’une béquille. Mais le temps avait jeté sur tout cela un voile grisâtre qui s’épaississait de plus en plus.

Sur le plancher, au milieu de la salle, une large tache noirâtre et graisseuse avait été produite par l’huile qui suintait éternellement d’une grosse lampe de cuivre suspendue au plafond, et nuit et jour allumée.

Le long des murs, et devant les fenêtres qui donnaient peu de clarté étaient rangées de petites tables carrées, recouvertes d’une toile grossière, où l’on voyait des taches d’une espèce problématique.

En quelques rares endroits du plancher, on remarquait encore des vestiges de la couleur jaunâtre qui avait dû le recouvrir ; mais la plus vaste partie était souillée d’une humidité boueuse due à la malpropreté des habitués, qui répandaient sur le sol les rinçures de leurs verres de thé, au lieu, de les verser dans le bol de cuivre placé sur chaque table.

Quant à l’atmosphère de la salle, elle était remplacée par une vapeur nauséabonde où se combinaient de la façon la plus déplorable les exhalaisons de la cuisine et la fumée du « malhorque », — une espèce de tabac n’ayant subi aucune préparation et dont l’odeur est écœurante.

Or, dans cette salle, pendant la nuit où nous sommes, grouillait et braillait une foule étrange et immonde.

D’abord, on ne distinguait dans l’épaisse atmosphère que d’innombrables gestes de toutes les couleurs, qui avaient l’air de nager à travers la fumée.

Puis, autour des tables surchargées de bouteilles de bière, de théières et de tasses, s’ébauchaient des figures humaines, si l’on peut appeler humains des visages où la laideur dépasse la bestialité.

Ici, vêtus de longues robes en toile bariolée qui leur descendaient jusqu’aux pieds, quelques hommes maigres et hâves montraient cette pâleur blafarde qui dénote clairement l’excès du travail ou les angoisses de la faim et du crime. Ces pauvres hères avaient sans doute été des ouvriers autrefois ; mais l’atelier avait chômé, et les travailleurs étaient devenus des voleurs.

Ils étaient vraiment pitoyables avec leurs longues chevelures mêlées de paille et d’ordures, avec leurs rires plaintifs, avec leurs yeux incertains qui n’étaient pleins que de vide ; ils buvaient silencieusement comme de tristes animaux.

Autour d’eux, çà et là, des lambeaux d’uniformes pendaient sur des échines à moitié nues.

Il y avait des gens qui portaient des caricks de cocher en loques.

D’autres avaient pour vêtements de vieilles couvertures, volées sans doute dans une écurie.

Quelques-uns même se prélassaient dans des habits de femme, espèces de guenilles encore éclatantes, dérobées à quelque fille des rues.

Et de tout ce grouillement de sales friperies, sous la lueur jaune de la lampe, des bras velus sortaient, menaçants, avec des poings fermés, et des faces horriblement souriantes se dressaient rougeâtres et bleuies, parfois couturées de cicatrices, vomissant dans le tumulte d’infâmes jurons et des rires !

Quiconque n’eut pas été un Goujon n’aurait guère compris le langage des gens réunis dans cette salle, car les voleurs russes ont un argot comme les voleurs de tous les pays.

Dans cette langue brutale et parfois pittoresque, on dit qu’un homme « sue », pour dire qu’il est en prison ; on dit qu’il est « sous la tutelle de son oncle » pour exprimer qu’il est entre les mains de la police.

Les voleurs se nomment des « tailleurs. » En français ces deux termes ne sont pas toujours synonymes.

Il y a des catégories de « tailleurs » :

Les « tailleurs-francs », qui ont la spécialité de déshabiller la nuit les passants dans les rues, ce qui est assez désagréable pour ceux-ci quand le thermomètre marque quinze degrés au-dessous de zéro ;

Les « joailliers », qui excellent à « tailler », c’est-à-dire à voler les diamants et autres pierres fines ;

Les « financiers », qui se feraient scrupule de demander autre chose que des espèces sonnantes ou des billets de l’État ;

Les « fourreurs », qui font le métier plaisant, lorsque de riches personnages passent en traîneau, d’accrocher au moyen d’un hameçon des bonnets de zibeline ou de renard bleu.

Ce soir-là, dans le traktir des Goujons, il y avait certainement des Fourreurs, des financiers, des Joailliers et des Tailleurs-Francs ; même il n’eût pas fallu chercher longtemps pour y trouver des « Guérisseurs », c’est-à-dire des assassins ; et on aurait pu croire vraiment que quelque gigantesque chiffonnier, ayant rempli sa hotte de toutes les ordures vivantes de la ville, venait de les renverser pêle-mêle dans cet ignoble bouge.

Mais, tout à coup, cette foule qui buvait et braillait, éparse çà et là, se dressa comme un seul homme et se rua vers la porte brusquement ouverte.

Quelle était la cause de cette émotion violente.

Poussés, portés par les cinq ou six chenapans dont nous avons fait la connaissance près de l’hôtel Palkine, le prince George ainsi que cet excellent M. Jonas, la tête dans un sac et solidement ficelés, venaient de faire leur entrée dans le traktir ; et de tous côtés les Goujons criaient :

— Hourrah ! pour les chasseurs !

— Hourrah ! Mais part à tous !

— Oui, part à tous. Les bons tailleurs travaillent en commun, ajouta une espèce de colosse qu’on appelait Étrangle-la-Mort.

— À moi les bottes de celui-ci !

— À moi son frac à boutons de cuivre !

— Je réclame sa chemise de dentelle, soupira tendrement un bellâtre aux joues fardées, nommé Perruquier-d’Amour. Ma bonne amie s’en fera une robe pour aller dans le monde.

— À moi la pelisse de l’autre !

— Je veux son bonnet d’ours !

— Donnez-moi son canari (sa montre) ; ce gros homme-là n’a plus besoin de savoir l’heure, puisqu’on va lui tordre le cou !

Hélas ! l’excellent M. Jonas entendait cela à travers l’épaisseur du sac, et il tremblait de tous ses membres. Quoi ! ce n’était pas assez d’avoir servi de cheval à un écervelé tombé d’une fenêtre ; ce n’était pas assez d’avoir été arrêté dans la rue : on parlait maintenant de lui tordre le cou, son joli cou, si grassouillet !

Cependant celui qui avait dirigé l’attaque nocturne, — c’était un beau jeune homme au visage pâle entre des cheveux noirs très lisses, — fit quelques pas en avant et s’opposant d’un geste à la furie des Goujons.

— Défense de toucher à mes prisonniers ! dit-il.

— Ah bah ! Et pourquoi n’y toucherait-on pas ? répondit un robuste gaillard qui s’appelait Boris, mais qu’on avait surnomme Trompe-à-l’envers à cause du trou qu’il avait au milieu du visage et qui avait l’air en effet d’un nez retourné à l’intérieur de la tête. — Depuis quand es-tu le maître ici ? Est-ce que tu te prends pour le commandant du Bataillon d’Or, camarade ? Allons donc, tu n’es qu’un pauvre graveur, et tu affectes depuis quelque temps des allures de domination qui ne sont pas de mon goût. Puisque le véritable maître est absent, nous sommes tous égaux ici, et tu vas partager avec nous les hardes de cet homme ou bien, fils de ta mère, je t’écrase le crâne entre mes deux genoux !

— Oui, oui, Boris a raison !

— Pas de maître ! Trompe-à-l’envers sait ce qu’il dit.

Et déjà les Goujons, dans une sale mêlée, enveloppaient les deux captifs, lorsqu’une voix derrière eux, une voix jeune, ferme cependant, dit ces mots qui dominèrent le tumulte :

— Frères, laissez ces hommes.

Tous s’arrêtèrent, se retournèrent, pendant que la voix reprenait :

— Frères, faites-moi place.

Ils s’écartèrent, visiblement mécontents ; mais je ne sais quel respect contenait leur mauvaise humeur.

Qui donc leur avait parlé ?

Une femme.

Sur une robe d’assez pauvre étoffe, elle portait un châle de laine pourpre rejeté par dessus l’épaule, et, sur son visage un peu pâle, elle avait un petit loup de velours noir très étroit

— Ça, dit Boris, tout en grognant un peu, c’est différent. Si la Colombe-Rouge exige que l’on respecte ces gens-là, eh bien ! on les respectera.

— D’ailleurs, dit la femme, voici de quoi vous dédommager, mes frères.

Et la Colombe-Rouge jeta sur une table une bourse pleine où tintaient des pièces d’argent.

Toute la foule reflua vers la table, et des mains crispées se tendirent furieusement vers la monnaie sonore.

La femme s’était dirigée vers le jeune homme pâle qui avait commandé l’expédition.

— Tu m’as obéi, dit-elle, je te remercie. Délie ces hommes et conduis-les dans la Chambre des Dames.

Le jeune homme s’inclina.

— Mais, reprit la Colombe-Rouge, pourquoi deux hommes au lieu d’un ? Est-ce que le prince était accompagné d’un domestique ?

— Non, Colombe.

— Quel est donc le second prisonnier.

— Un juif qui se trouvait avec le prince. Furet-d’Égout, mon apprenti, l’a reconnu, et, comme c’était une bonne prise, ma foi, je l’ai emmené avec l’autre.

— Il se nomme ?

— Jonas.

— Jonas, le marchand, le banquier, l’usurier ?

— Lui-même, Colombe-Rouge.

— Eh bien ! c’est à merveille ! Je prévois que M. Jonas pourra nous être utile. Allons, fais vite. Ces deux hommes dans la Chambre des Dames ! Je les rejoins à l’instant.

Tandis que les deux prisonniers disparaissaient par une petite porte basse qui s’ouvrait dans le coin le plus obscur de la salle, la Colombe-Rouge se tourna vers les Goujons qui se querellaient autour de la table.

— Boris ! appela-t-elle.

— Que désire la Colombe ?

— Tu as été cocher, n’est-ce pas ?

— Je l’ai été, répondit Trompe-à-l’envers, non sans un air d’orgueil.

— As-tu ta voiture encore ?

— Hélas ! j’ai dû la vendre. Les temps sont durs, Colombe.

— Pourrais-tu en acheter une ?

— Une voiture publique ?

— Oui ; un droski.

— Cette nuit ?

— Cette nuit même.

— La chose est difficile, et je crois qu’il serait plus aisé…

— Achève.

— De voler que d’acheter. Il fait froid et, à l’heure qu’il est, plus d’un cocher s’engourdit sur son siège, au coin de quelque rue ou devant quelque porte d’hôtel. Je pense qu’avec un peu d’adresse…

— Soit. Tu emmèneras quatre hommes avec toi pour être plus sûr du succès.

— Je suffis, Colombe-Rouge ! Mais, une fois en possession de la voiture, que faudra-t-il que je fasse ?

— Tu te rendras quai Gagarine, près de la maison du comte Markoff. La connais-tu ?

— Parfaitement, et je connais aussi Son Excellence. J’ai eu souvent l’honneur, du temps que j’étais cocher, de la ramener chez elle quand elle avait soupé chez Dorotte.

— Tu es un homme précieux, Trompe-à-l’Envers. Donc tu arrêteras ta voiture à peu de distance de l’hôtel, tu resteras sur le siège et tu attendras.

— J’attendrai.

— Il est probable que le comte sortira dans la matinée, de très bonne heure. S’il sort dans son carrosse, tu suivras le comte ; et s’il fait mine de vouloir prendre une voiture publique, tu feras en sorte que cette voiture soit la tienne.

— Compris.

— En un mot, le comte ne doit pas faire une course, ne doit pas rendre une visite sans que tu en sois instruit.

— Et sans que tu en sois informée, n’est-ce pas, petite Colombe ?

— Et sans que j’en sois informée.

— Où te reverrai-je ?

— Tu ne me reverras pas. Quand tu n’auras plus rien à apprendre, tu m’écriras ce que tu auras appris, et tu porteras la lettre toi-même…

— Chez toi ? Ah ! parbleu, Colombe-Rouge, je ne serais pas fâché de savoir où tu loges.

— Non. Pas chez moi.

Elle se pencha vers lui et lui parla à l’oreille.

— Ah ! chez lui ! dit Trompe-à-l’Envers avec un mouvement d’humeur.

— Oui, chez lui, dit la Colombe-Rouge impérieusement.

L’autre baissa la tête.

— Allons, soit ! J’obéirai. Mais c’est égal, on peut dire que tu es une terrible colombe, et tu n’as pas ta pareille pour ensorceler les gens.

Elle sourit, mit quelques roubles en papier dans la main de Trompe-à-l’Envers, et cela fait, elle marcha vivement vers la porte basse par laquelle avaient disparu les prisonniers.

— Et maintenant, dit-elle, à nous deux monsieur le prince Georges !


XII

LA COLOMBE ROUGE

Ce qu’on appelait la Chambre des Dames, — c’était, on s’en souvient, l’endroit où les deux prisonniers avaient été conduits, — ressemblait assez peu à une véritable chambre. C’était plutôt une espèce de trou malpropre, carré, obscur, sans fenêtre.

Une couchette de bois, un vieux débris de matelas, une table boiteuse où coulait une chandelle de suif, trois sièges vermoulus, puis, dans un coin, une petite image de saint, — on a toujours ignoré lequel, — tel était l’ameublement de l’ignoble taudis.

Si peu agréable qu’il fût, ce réduit était fameux parmi les Goujons parce que c’était là que se retirait pour dormir le chef suprême, le commandant du Bataillon d’Or, quand il daignait venir parmi eux.

Mais pourquoi ce nom de : Chambre des Dames.

On ne l’a jamais su d’une façon précise.

Ajoutons pour terminer notre description qu’il y avait derrière le lit une grande armoire creusée dans le mur, une armoire aux battants de chêne, dont le Chef ne confiait la clé à personne, et en face de la porte d’entrée, une autre petite porte qui donnait sur une cour.

Les Goujons profitaient quelquefois de cette issue, lorsqu’il survenait du côté de la rue quelque incident, et particulièrement lorsque la police s’avisait — ce qui lui arrivait du reste assez rarement — de rendre une visite indiscrète aux buveurs attablés dans le salon réservé.

La Colombe-Rouge entra.

Elle regarda les deux captifs qui, la tête toujours enveloppée d’un sac, avaient été attachés sur des chaises, solidement.

Puis, elle marcha vers eux, les délia et, pendant que M. Jonas, effaré, promenait autour de lui des yeux stupides, pendant que le jeune prince, après s’être levé furieux, la considérait avec un étonnement interrogateur, elle dit d’une voix brève :

— Il ne vous sera fait aucun mal. Mais ne cherchez à comprendre que ce qu’il me conviendra de vous faire savoir. Et n’essayez pas de fuir : au premier signe de rébellion, j’appellerais, cent hommes viendraient à mon secours, et je ne répondrais plus de votre vie.

Le prince Georges Palkine, — un élégant et frivole gentilhomme, doué d’une joyeuse bravoure, et qui, en toute circonstance, reprenait bien vite sa jeune bonne humeur, — le prince Georges Palkine fit un grand éclat de rire.

— Par tous les saints ! dit-il, l’aventure est plaisante ! Une femme masquée, qui commande à des brigands dans un ignoble repaire, une femme, par Dieu ! qui a la main tout à fait délicate et la bouche tout à fait jolie ; je n’ai rien lu de plus divertissant dans les romans français ! et je suis tout ravi de jouer un rôle dans cette histoire extravagante.

Mais, là, vraiment, madame, si, comme je le suppose, vous avez du goût pour ma petite personne, si toute cette affaire n’est, en somme, qu’un rendez-vous galant, n’auriez-vous pas pu m’épargner l’enlèvement brutal, les cordes, le sac ; et enfin n’y a-t-il pas dans Pétersbourg un endroit plus propice que la cave où nous sommes à la rencontre d’une jolie femme avec un joli garçon ?

Il s’avança vers elle et fit mine de lui lever le masque.

— Ah ! dit-elle, d’une voix dure et en reculant d’un pas, laissez ces fadaises, monsieur ; il ne s’agit pas d’une bonne fortune, je vous assure. Tenez, prenez ma main, et dites-moi si elle tremble dans la vôtre.

La main qu’il prit entre les siennes était froide et sèche, et demeura immobile dans une rigidité volontaire.

La femme masquée reprit :

— Prince Georges Palkine, asseyez-vous à cette table, là, en face de moi, et causons. Pas de paroles vaines, j’irai droit au but. La nuit qui s’écoule est une nuit où je dois faire tenir autant d’actions qu’elle comptera d’heures. La nécessité me harcèle ; il faut que je me hâte.

— Vous, monsieur Jonas, ajouta-t-elle, tenez-vous dans ce coin. Écoutez ou n’écoutez pas, peu importe. Dans un instant nous aurons besoin de vous, et c’est par une très heureuse chance qu’on vous a conduit ici.

— Une heureuse chance ! Ah ! Ah ! Ah ! Seigneur ! soupira le pauvre juif.

Cependant Georges Palkine, qui s’efforçait de conserver une impertinente assurance, dit en s’asseyant, les jambes croisées.

— Eh bien ! madame, j’attends.

— Voici, répondit-elle. Il s’agit d’une affaire de famille.

— D’une affaire de famille ?

— Et d’une affaire d’argent. Votre père, le prince Ivan Palkine, a épousé, il y a vingt ans, Catherine Béroeff, fille du seigneur Béroeff, gentilhomme de Finlande.

— En effet, dit Georges étonné.

— Le contrat fut signé au château de Palkine, dans la journée du 23 mars, en l’année 1818.

— Fort exact, en vérité.

— Le notaire se nommait Pétéroff, les témoins étaient tous les voisins de votre père et les plus vieux serfs du domaine.

— Vous êtes fort bien informée, madame, et vous commencez, je vous assure, à m’intéresser vivement.

— Je vous intéresserai bien davantage tout à l’heure. Je reviens au contrat. Par cet acte, les deux époux, Ivan Palkine, votre père, et Catherine Béroeff, votre mère, se faisaient une donation réciproque de tous les biens possédés par eux, c’est-à-dire que toute la fortune de la communauté devait, en cas de mort de l’un des conjoints, appartenir au survivant.

— Êtes-vous homme de loi, belle dame ?

— Remarquez que dans le contrat en question, il n’était tenu aucun compte des enfants qui pouvaient naître du mariage. Or, des enfants survinrent : vous, le prince Georges Palkine, et votre sœur, la princesse Marie Palkine. Puis votre père mourut. Mais selon les termes du contrat, ni vous, ni votre sœur, n’avez hérité du défunt, et, à cette heure encore, tout votre patrimoine, qui s’élève à plus d’un million de roubles[1] est entre les mains de la princesse Catherine Palkine, votre mère.

— Parbleu ! madame, vous parlez comme un livre ! Mais était-il bien nécessaire de me faire enlever à ma porte et de me mettre la tête dans un sac pour me raconter des choses que je sais aussi bien que vous ?

— Je poursuis. Vous et votre sœur, vous hériterez de votre mère, naturellement : cinq cent mille roubles pour la princesse Marie ; cinq cent mille roubles pour le prince Georges ; rien de plus clair, rien de plus simple. Ce qui n’empêche pas que le jour même où mourra Mme Catherine, vous vous trouverez réduit, vous, l’aîné de la famille…

— Je me trouverai réduit ?…

— À la plus parfaite misère, prince Georges Palkine.

— Moi !

— Vous-même. Raisonnons. Vous êtes l’un des plus brillants débauchés de Saint-Pétersbourg ; pendant deux années vous avez voyagé en Angleterre et en France, et partout, à l’étranger comme dans votre patrie, vous avez semé l’or royalement, follement. Or, la princesse Catherine, qui est très avare, vous fait une rente de cent roubles par mois, qui vous suffisent à peine pour vos gants. Donc, vous avez fait des dettes, des dettes partout, des dettes sans nombre.

— Oh ! c’est vrai, dit le Juif dans son coin, il a fait beaucoup trop de dettes !

— Le notaire Pétéroff, celui-là même qui rédigea le contrat de mariage de votre père, vous a avancé un bon tiers de votre héritage futur ; vous avez signé des lettres de change ; vous avez pris des engagements de toute nature, et aujourd’hui vous devez beaucoup plus que vous ne pouvez attendre de votre mère.

— Ah ! dieu de Jacob, cria le Juif, il est ruiné, je ne serai jamais payé.

Le prince eut un mouvement de dépit.

— Soit, c’est vrai, dit-il à la Colombe-Rouge. Mais, enfin, que vous importe, et que me voulez-vous ?

— Ce que je veux ? vous enrichir.

— Hein ? dit le prince.

— Je vous intéresse de plus en plus, n’est-ce pas ? Je reprends. Votre sœur doit hériter de cinq cent mille roubles ?

— Sans doute.

— Mais si, pour un motif ou pour un autre, Marie Palkine n’héritait pas, à qui retournerait cette seconde moitié de la fortune maternelle ?

— Eh ! à moi ! dit le prince.

— Eh ! bien, Marie Palkine n’héritera pas.

Le jeune homme eut un sursaut. Il regarda fixement cette femme étrange, au châle pourpre, au masque noir, qui parlait d’une voix nette et résolue.

Il se demandait : où suis-je enfin, et que veut dire tout ceci ? S’agit-il d’une mystification, ou bien, en réalité, et dans un intérêt que je ne m’explique pas encore, cette inconnue m’assurera-t-elle la fortune entière de ma mère !

La Colombe-Rouge comprit sans doute ce qui se passait en lui, car elle reprit en ces termes :

— Je ne parle jamais en vain. Tout ce que j’affirme est vrai, et je suis de celles qui tiennent tout ce qu’elles promettent.

Quelle que fut l’étrangeté de ces paroles, elles étaient prononcées d’une voix si sûre, si affirmative que vraiment le prince Georges Palkine ne put réussir à sourire. Si étourdi, si frivole qu’il fût, le jeune homme comprit qu’il était enveloppé dans les réseaux d’une intrigue solidement ourdie, et, sans savoir quel jeu on jouait, il se sentait en présence d’un joueur redoutable.

Cependant il répondit :

— On me tend quelque piège. Vous ne sauriez avoir la puissance dont vous vous vantez, et il est impossible…

— Rien ne m’est impossible. Vous hériterez seul de la princesse Catherine.

— Non… ce serait frustrer ma sœur, la princesse Marie !

— Ah ! prince Georges, personne ne nous écoute, car ce juif ne compte pas. Allez-vous me dire que vous l’aimez, cette jeune fille sans tendresse pour vous, qui vous a volé jadis l’amour de votre père ?

Au surplus, vos scrupules seraient imprudents. Ce n’est pas seulement pour être riche, c’est aussi pour ne pas être déshonoré que toute la fortune des Palkine vous est indispensable, car ce n’est pas toujours votre nom que vous avez signé au bas de vos lettres de change.

— Madame !…

— Allons, vous voyez bien que je sais tout. Or, qui sait tout peut tout. Voulez-vous être l’unique héritier de votre mère ?

Il réfléchit un instant.

— Mais, dit-il, quel moyen comptez-vous employer ?

— Ceci ne regarde que moi.

Ma sœur, du moins, ne court aucun danger ?

La Colombe-Rouge se tourna vers le juif.

— Quelle heure est-il, monsieur Jonas ?

M. Jonas tira sa montre et répondit :

— Il est trois heures du matin… Oui, je crois qu’il est trois heures.

— Eh bien ! prince, reprit la Colombe-Rouge, la princesse Marie ne court aucun danger, et je vous jure qu’aucun malheur ne peut l’atteindre et ne l’atteindra. Acceptez-vous mes offres ?

— Ma foi, oui, dit le prince ; mais le diable m’emporte si je devine quel intérêt vous pousse !

— Vous allez le savoir.

Elle se tourna encore vers l’excellent M. Jonas, un peu remis de sa terreur, et qui, même, commençait à songer que les choses ne tournaient pas trop mal, car enfin si le prince Georges Palkine devenait très riche, il serait, lui, honnête usurier, remboursé de ses avances, non sans quelque agréable bénéfice.

— Monsieur Jonas, dit-elle, vous êtes homme de précaution, et vous ne devez pas sortir sans avoir sur vous des feuilles de papier timbré pour le cas où vous rencontreriez quelque fils de famille, très solvable, bien entendu, et désireux de vous engager sa signature.

— Eh ! mon Dieu, je crois qu’en effet, j’ai là dans mon portefeuille…

— Eh bien ! approchez-vous, asseyez-vous devant cette table ; vous voyez, il y a de l’encre et des plumes ; et prenez la peine d’écrire sur bon papier timbré ce que je vais dicter.

M. Jonas s’assit et se mit en devoir d’écrire.

— Prince, dit gravement la Colombe-Rouge, je hais la pauvreté ! non pas à cause des plaisirs dont elle prive, mais parce qu’elle est la faiblesse et l’humiliation, et qu’il me faut, à moi, la puissance et l’orgueil ! Maintenant, je dicte.

Elle dicta les mots suivants, que le juif écrivit :

« Je soussigné, prince Georges Palkine, m’engage à payer à M. Stéphane, graveur de son état, demeurant à Pétersbourg, petite rue de la Marine, la somme de cent vingt-cinq mille roubles argent.

« Je paierai la dite somme dans les deux mois qui suivront la mort de la princesse Catherine Palkine, ma mère.

« D’ailleurs ledit engagement serait nul de plein droit si, à la mort de ma mère, la princesse Catherine Palkine, je n’héritais pas, sans partage, de tous les biens, meubles et immeubles de la dite princesse. »

— Cent vingt-cinq mille roubles ? interrompit le prince Georges.

— Oui, le quart de la fortune qui vous sera dévolue. Ce n’est pas trop, je pense ? Remarquez que vous ne risquez rien ; si je réussis, vous gagnez trois cent soixante-quinze mille roubles ; si j’échoue, vous ne devez rien.

En effet, pensa le jeune homme.

— Prenez-donc la plume, dit-elle, et signez. Ah ! n’omettez pas d’écrire, avant de signer, la mention ordinaire : Approuvé l’écriture ci-dessus.

Le prince prit l’acte, le lut, le relut, réfléchit encore, puis signa avec un mouvement d’insouciance.

— Avez-vous daté ?

— Non, dit-il. Quel jour du mois sommes-nous ?

— Nous sommes le 4 avril 1837.

— Vous vous trompez, madame.

— Je ne me trompe jamais. Le 4 avril 1837. Achevez. Ne perdons point de temps.

— Vous voulez que cet acte soit antidaté ?

— Que je le veuille ou non, écrivez ce que j’ai dit.

Le prince écrivit rapidement, et remit l’acte à la Colombe-Rouge, qui la glissa sous son châle, dans son corsage.

— Et maintenant, prince, dit-elle, vous êtes libre. Sortez par cette porte qui donne sur une cour, et de là vous gagnerez une ruelle qui aboutit à la place du Marché.

— Et moi, ma bonne dame, dit le juif, je suis libre aussi, n’est-ce pas ?

— Hélas ! monsieur Jonas, je suis au désespoir de vous apprendre qu’il n’est pas en mon pouvoir de vous délivrer déjà.

— Ah ! seigneur, ah ! que me dites-vous ? Il faut que je reste ici, moi ? Pourquoi ? Que me veut-on ? Hélas ! ma bonne dame, prenez pitié d’un honnête homme.

— Le prince Palkine m’appartenait ; vous, vous appartenez à mes compagnons, et vous aurez à vous entendre avec eux.

D’une grosse bague qu’elle avait à la main gauche, elle frappa trois coups sur la table.

À ce signal, la porte qui donnait sur le salon réservé s’ouvrit toute grande, et l’on vit entrer un jeune garçon de douze ans, portant une chemise de coton blanc à pois rouges qui descendait jusqu’à ses bottes. Long et grêle, la figure gaie quoiqu’un peu pâlotte, avec une bouche d’une malice endiablée, mais d’une malice sans méchanceté, il était surtout remarquable par l’extrême longueur de son nez très pointu.

— Furet-d’Égout, dit la Colombe-Rouge, conduis parmi nos frères ce bon monsieur Jonas, et que sa rançon soit fixée à trois cents roubles en papier.

— Trois cents roubles ! cria le juif. Mais jamais je n’ai possédé pareille somme. Je suis un pauvre diable, je suis un mendiant, et je ne sortirai jamais de ce repaire, s’il faut que je donne d’abord une aussi grande quantité d’argent !

Mais quoi qu’il pût dire, Furet-d’Égout le saisit par le bras et le ramena dans le salon réservé où grouillaient encore les Goujons.

Le prince était toujours près de Colombe-Rouge.

Redevenu maître de lui, et ayant repris ses apparences de belle humeur, il la regardait avec une curiosité où se mêlait une sorte de désir.

Il dit en baissant la voix :

— Vous êtes une étrange femme, et malgré votre masque, je vous devine charmante. Nous sommes seuls, ne saurai-je pas qui vous êtes ?

— Non.

— Je ne verrai pas votre visage ?

— Ce soir ? Non, à moins que vous ne m’arrachiez mon masque, ce que vous ne ferez pas, car, voyez, je suis armée, — elle tira de sa poche un pistolet-bijou, — et demain matin on trouverait votre cadavre au coin de quelque rue.

Elle souriait en parlant ainsi, et elle poussait le prince vers la petite porte.

Il tourna la clé et dit :

— Quoi, je ne vous verrai jamais ?

— Partez.

— Répondez-moi.

— Sortez vite d’ici.

— Je suis sûr que vous êtes si jolie !

— Je suis très belle, en effet.

— Eh bien ! vous verrai-je ?

Elle le regarda fixement.

— Eh bien ! vous me verrez, dit-elle, certainement, vous me verrez un jour.

— Quand ?

— Plus tard.

— Quand ?

Elle songea, puis elle dit :

— Quand je serai votre femme.


XIII

LE RAMIER DE LA COLOMBE-ROUGE

La Colombe-Rouge poussa le prince dans la cour, ferma vivement la porte et tira le verrou.

Elle était seule.

Elle s’assit devant la table, se prit la tête entre les mains et rêva longuement.

— Oui, ta femme, dit-elle, je serai ta femme ! Mais rassure-toi, prince Palkine, celle que tu épouseras sera digne de ton rang et digne de ton nom ! Et, le jour de tes noces, rien ne te rappellera dans ta fiancée princière, l’aventurière masquée, chef d’une troupe de brigands qui t’a parlé ce soir.

Elle ajouta :

— Ces temps sont encore loin ! mais n’importe, je sais attendre, parce que je sais prévoir.

En ce moment, à quelques pas d’elle, il y eut le bruit d’une porte refermée.

Quelqu’un était entré.

— Ah ! c’est toi, Stéphane ! dit elle.

Stéphane — c’était le jeune homme pâle aux cheveux noirs qui avait dirigé l’attaque nocturne — Stéphane s’approcha, s’agenouilla et tendit les mains vers la Colombe-Rouge.

— Oh ! Natache ! Natache ! dit-il, nous sommes seuls enfin ! Je puis te parler, je puis t’entendre. Retire ton masque de grâce, pour que j’admire ton beau visage et que mon âme s’envole dans le ciel bleu de tes yeux.

Elle retira son masque. C’était Natache en effet.

Il se rapprocha encore, et il la considérait comme on regarderait un ange descendu du paradis, avec un regard tout mouillé de joie et d’amour !

Il reprit :

— Natache, mon trésor ! mon rêve ! tu le vois, tout ce que tu veux je le fais. Dès que tu ordonnes, je ne réfléchis pas, j’obéis. Tu as dans la main un sceptre invisible pour tous, mais je le vois bien, moi, et je suis ton fidèle sujet.

— Oui, tu es fidèle et brave, mon Stéphane.

— Avant de te connaître, j’étais un honnête ouvrier. Laborieux, je nourrissais ma mère du fruit de mon travail, et j’étais content de la vie parce que je n’avais pas d’ambition. Un jour, je t’ai vue, je me souviendrai de ce jour jusqu’à la dernière de mes heures ! C’était chez moi, dans le taudis où je travaillais. Tu étais venue de la part de ta maîtresse, disais-tu, me commander une besogne pressée : il s’agissait de graver sur une améthyste des figures assez compliquées.

— Oui, le blason des Palkine ! dit Natache avec un sourire amer.

— On m’avait recommandé à ta maîtresse comme un artiste habile. Ton apparition dans ma vie fut-elle un bonheur, fut-elle un malheur ? je ne sais. Mais je t’avais à peine vue que je t’appartenais déjà tout entier. Tu revins plusieurs fois, et désormais, je n’avais plus d’autre espérance que celle de te voir, et le moindre de tes signes était le maître de ma volonté ! Hélas ! tu m’as fait faire des choses terribles. Il te fallait de l’argent, beaucoup d’argent, paraît-il ; j’ai appris à contrefaire les billets de banque du gouvernement, et bientôt mon habileté de graveur me rendit sans rival dans le métier de faussaire. Ah ! souvent ma conscience se révoltait, mais tu me regardais avec un sourire et il me semblait que je n’étais plus coupable.

Puis, tu as exigé d’autres dévouements plus terribles ; j’ai dû, pour t’obéir, m’affilier à cette bande d’hommes qui boivent là près de nous, à ces infâmes Goujons. J’ai volé avec eux, j’ai incendié avec eux ! Et comme leur chef, le commandant du Bataillon d’Or, était absent de Pétersbourg, je suis devenu peu à peu, par tes ordres toujours, un des principaux d’entre eux. Plus d’une fois ils m’ont obéi. Toi-même, si jeune, si jolie, tu viens souvent parmi ces hommes affreux, et, bien mieux que moi encore, par la puissance de ta grâce et la force de ton esprit, tu les soumets à ton empire.

Ah, Dieu ! nous sommes devenus, toi et moi, comme les chefs de cette bande hideuse ; et pendant ce temps-là, ma pauvre vieille mère se meurt dans un grenier, se meurt du désespoir de ne plus voir son fils ! Pourtant, ma mère qui mourra, l’infamie où je vis, la Sibérie où l’on m’enverra quelque jour travailler dans les mines après m’avoir marqué à l’épaule des deux lettres infâmes ; eh bien ! j’oublie tout, je pardonne tout, parce que je t’aime. Mais je t’en conjure, ô ma Natache adorée ! du moins sois bonne pour moi, ne me repousse plus, donne un peu de ton cœur à celui qui t’a donné son honneur, sa vie, son âme ! Je souffre trop de mon espérance toujours trompée, sois à moi, sois à moi ! Il est bien juste enfin, que tu me rendes heureux puisque tu m’as rendu infâme.

L’avait-elle écouté ? Peut-être, mais distraite, et en écoutant aussi sa propre pensée.

Elle se pencha vers Stéphane et le baisa au front.

— Entends-moi, lui dit-elle. Ce que j’ai fait, j’ai dû le faire. Pour remplir un terrible devoir, il me fallait un dévouement comme le tien, et il me fallait aussi le secours de ces hommes horribles.

— Eh bien ! mon dévouement, tu l’as conquis ; et tous ces bandits t’obéissent. Aime-moi, maintenant, aime-moi !

Elle se leva.

— Stéphane, mon cœur rempli de haine n’a plus de place pour l’amour. Ah ! je te le jure par le cadavre de la vieille femme chérie qui repose depuis six mois sous la terre, je te jure que je t’aimerai, quand je n’aurai plus personne à haïr, quand mon œuvre sera terminée, et que je me donnerai à toi quand je n’appartiendrai plus à mon devoir !

— Oh ! s’écria Stéphane, qu’elle s’achève enfin, cette œuvre maudite à laquelle tu t’es livrée tout entière !

— Bientôt ! bientôt ! tout sera fini.

Déjà elle doit être morte, l’odieuse jeune fille ; déjà il est enveloppé de mes intrigues, le jeune homme aussi détesté qu’elle ; et leur mère, plus coupable qu’eux, ne m’échappera pas ; et je saurai bien retrouver l’enfant qu’on a arraché à ma vengeance !

Elle parlait ainsi avec un air d’exaltation cruelle, et tout son jeune et souriant visage était devenu farouche comme celui d’une déesse infernale.

Mais, en ce moment, des cris plus distincts se firent entendre parmi le tumulte de la salle où buvaient les Goujons.

La porte s’ouvrit brusquement et quelques hommes se précipitèrent sur Stéphane et sur Natache.

— Eh bien qu’y a-t-il donc ? dit-elle.

— Il y a, dit l’un des hommes, que vous êtes accusés et qu’on va vous juger ; car telle est la volonté du maître !

XIV

LE TRIBUNAL DES HOMMES D’OR

Quelques instants après, Natache et Stéphane, impassibles tous les deux, étaient debout au milieu de la grande salle où nous avons d’abord introduit le lecteur.

Derrière eux, et à droite et à gauche, les Goujons, les uns accoudés sur les tables, les autres accroupis sur le sol, formaient un demi-cercle d’horribles têtes aux yeux sombres et de guenilles sordides.

En face des accusés et de l’assemblée, siégeaient d’étranges juges sur une estrade qu’on venait d’élever et que l’on avait recouverte d’un grand tapis de drap rouge.

Les juges étaient au nombre de trois.

Ils portaient tous les trois un uniforme écarlate où remuaient des aiguillettes d’or.

Celui qui était au milieu montrait à tous les yeux un étrange visage, — ce visage de cadavre aux joues fardées que nous avons déjà plusieurs fois entrevu.

Des deux côtés de l’estrade se tenaient, une épée à la main, des hommes vêtus de loques rouges où frémissaient des ornements de papier doré.

L’homme à la figure morte se leva.

— Frères, dit-il, on m’a trahi !

Un murmure d’étonnement et de colère parcourut l’assemblée des Goujons.

— On m’a trahi, dit-il, et les traîtres sont cette femme et cet homme.

Après un silence il continua :

— Oui, pendant mon absence, oubliant que l’heure de mon retour serait l’heure d’un châtiment terrible, Stéphane le graveur s’est introduit parmi vous, a essayé d’ébranler mon autorité légitime, est parvenu à se soumettre plusieurs de ceux qui ne doivent obéissance qu’à moi seul ! Quant à cette femme, que vous appeliez la Colombe-Rouge et qui se nomme Natache, elle a commis d’autres crimes dont elle rendra compte.

Ayant prononcé ces paroles, il se rassit en ordonnant au juge qui siégeait à sa droite d’interroger les accusés.

Le juge écarlate se leva.

— Accusé Stéphane, dit-il, tu connais les faits qui te sont reprochés, qu’as-tu à répondre ?

Stéphane, hésitant, regardait sa Chère Natache.

— Avoue ! lui dit-elle avec un geste fier.

Alors il répondit :

— Il est vrai qu’en l’absence du Bataillon d’Or je me suis affilié à la troupe des Goujons ; il est vrai que, par mes mérites, et surtout en leur distribuant des billets de l’État que j’excelle à contrefaire, j’ai acquis de l’influence sur quelques-uns de mes compagnons. Mais cette influence était si peu considérable, que tout à l’heure encore on a voulu m’arracher deux prisonniers que j’avais faits moi-même à mes risques et périls. Remarquez d’ailleurs que le maître était absent, que son retour n’était point certain ; et je n’ai jamais eu l’intention ni le pouvoir d’ébranler son autorité. Jugez-moi ; je n’ai plus rien à dire, et je ne dirai plus rien.

Alors, le juge écarlate tourna ses regards vers Natache.

Il allait lui adresser la parole, lorsque l’homme à la figure morte se leva de nouveau et l’arrêta d’un geste en disant :

— Non. J’interrogerai moi-même cette femme.

Il reprit :

— Natache !

Natache le regardait avec des yeux étincelants et fixes comme si elle eût voulu percer l’enveloppe blafarde et peinte qui dérobait le véritable visage du chef ; et Stéphane l’entendit murmurer tout bas, avec un grincement de dents :

— Mais, enfin, qui donc peut-il être, et quel est le but qu’il poursuit ?

— Natache, dit le commandant du Bataillon d’Or, ce soir, avant minuit, tu as rencontré un homme sur le pont Nicolas, cet homme, c’était moi.

— C’était toi, dit-elle.

— Tu portais une corbeille, et il y avait dans cette corbeille un nouveau-né que tu allais jeter à la Néva.

— C’est vrai.

— Je t’ai ordonné de respecter la vie de cet enfant et de le porter dans une maison qui t’a été désignée.

— J’ai obéi ; je l’ai porté.

— Oui, parce que je te suivais ; parce qu’au moindre indice de fuite, je t’aurais fait sauter la cervelle ! Mais après avoir porté l’enfant selon mes ordres, où es-tu allée, Natache ?

— Je suis venue ici. J’y viens assez souvent ; mes frères me nomment la Colombe-Rouge, et ils pourront te dire que plus d’une fois, je me suis rendue utile, en leur donnant les renseignements nécessaires à de fructueuses expéditions.

— Tu mens. Ce n’est pas ici que tu es d’abord venue. Tu es allée chez Wilhelmine, la vieille sage-femme, et tu as obtenu d’elle qu’elle empoisonnerait une jeune femme qui venait d’accoucher.

— Ce n’est pas vrai ! cria Natache.

— Folle que tu es ! Espères-tu me tromper, moi, le maître ? Les secrets de tous sont dans ma main comme du sable dans la main d’un enfant ; et je les garde ou les sème au vent selon mon intérêt ou mon caprice. Depuis mon retour, rien de ce que tu as fait ne m’est resté inconnu. J’ai suivi tous tes pas, j’ai deviné toutes tes pensées. J’ai plus d’espions à mon service que tu ne saurais concevoir de ruses, et toujours, même quand tu es seule, l’un des miens est près de toi, et il te voit, et il t’entend ! Donc, tout mensonge est inutile ; tu as fait empoisonner la femme qui était chez la vieille Wilhelmine.

— Elle est morte ! cria Natache, sans pouvoir retenir un cri de joie.

— Elle est morte, dit le chef avec un sourire que Natache ne remarqua pas.

Il continua :

— Ce n’est pas tout. Ce soir, tu as fait enlever dans la rue par quelques-uns des miens, qui ont eu tort de t’obéir, un jeune homme qui rentrait chez lui. Tu l’as fait conduire dans la chambre qui est à côté de celle-ci et, là, tu lui as promis qu’il hériterait des biens entiers de sa mère, dont une moitié appartient à sa sœur.

— Qui donc pourrait affirmer que cet homme a été arrêté par mon ordre, et que je lui ai fait les promesses dont tu parles ?

— Tu oublies, Natache, que tu n’étais pas seule avec lui dans la chambre d’où tu sors, et que le juif Jonas assistait à l’entrevue.

Une voix tremblante s’éleva :

— Hélas ! oui, j’étais là. Ah ! pour mon malheur, j’étais là !

C’était la voix de ce pauvre Jonas accroupi sous une table à laquelle on l’avait solidement attaché.

Natache baissa la tête.

— Or, reprit le commandant du Bataillon d’Or, l’enfant que tu voulais jeter dans le fleuve, la jeune femme que tu as fait empoisonner, le jeune homme enlevé par tes ordres, je les protège, moi, le maître, et je t’avais ordonné de ne rien tenter contre eux. Tu m’as désobéi, tu seras châtiée.

Natache cria :

— Eh bien ! je les hais, ceux que tu défends ! Et les plus affreux supplices ne m’arracheront pas un regret du mal que j’ai déjà réussi à leur faire, ni un renoncement à l’espoir d’achever ma vengeance !

— Les morts ne se vengent pas, dit le commandant du Bataillon d’Or.

Il se rassit.

Les trois juges, à voix basse, se mirent à parler entre eux.

Tous les Goujons demeuraient immobiles dans un profond silence ; et ils étaient pleins d’étonnement à cause des paroles hardies de Natache, se demandant comment une femme osait défier en face l’homme terrible, l’homme aux exploits sanglants, le chef presque miraculeux dont ils ne savaient pas le nom, dont ils n’avaient jamais vu le visage, — celui qui disparaissait quelque fois, mais qui reparaissait toujours quand son autorité avait été bravée, et qui, depuis deux ans, enfin, les tenait tous tremblants sous l’empire de sa volonté !

Les juges ayant fini de se concerter, l’homme à la figure morte prononça ces paroles :

— Cet homme et cette femme sont condamnés à mort. Mais une mort rapide ne serait pas un châtiment suffisant. Ils seront pendus aux poutres de cette salle, la femme par les cheveux et l’homme par les pieds. Ils resteront ainsi jusqu’à ce que mort s’ensuive, et ils seront bâillonnés, de crainte que leurs cris ne soient entendus du dehors. Que justice soit faite à l’instant même. Tel est l’arrêt du Bataillon d’Or.

Stéphane frémit, non pour lui-même, mais pour Natache, qui, elle, demeurait immobile et murmurait tout bas :

— Elle est morte, du moins, la détestée Marie !

Quatre des hommes qui se tenaient debout des deux côtés de l’estrade se jetèrent sur les condamnés.

En moins d’une minute, ceux-ci furent garrottés et bâillonnés, puis on les hissa sur deux tables apportées au milieu de la salle.

Cela fait, les hommes d’Or fichèrent deux énormes clous dans la poutre transversale du toit, suspendirent des cordes à ces clous, attachèrent les grands cheveux défaits de Natache à l’une de ces cordes, saisirent les pieds de Stéphane et les lièrent solidement à l’autre corde qui pendait.

Puis ils sautèrent vivement à terre et, les tables ayant été repoussées à coups de pied, les deux corps garrottés et bâillonnés, celui de Natache suspendu par la chevelure, celui de Stéphane suspendu par les pieds se balancèrent horriblement dans l’air, aux yeux des Goujons immobiles dans une silencieuse épouvante.

Le commandant du Bataillon d’Or s’écria :

— Voilà comment je châtie les traîtres ! mais voici comment je récompense les fidèles.

En même temps, il tira de ses poches des poignées de monnaie d’argent et des liasses de billets de banque qu’il jeta sur les têtes relevées et sur les bras dressés des Goujons tout à coup ravis en extase.

Ce fut un effroyable tumulte ; il y eut des cris, il y eut des querelles ; mais en fin toutes les mains furent pleines de billets et d’argent, et cent bouches hurlèrent avec une joyeuse fureur :

— Hourrah ! hourrah ! hourrah ! pour le commandant du Bataillon d’Or !

Lui, cependant, il descendit de l’estrade et il marcha vers la Chambre des Dames ; mais il s’arrêta devant la porte.

Tous les Goujons l’avaient suivi en lui baisant les mains et les pieds, et en criant toujours : hourrah ! hourrah !

— Bien, bien, leur dit-il.

Il ajouta :

— Je suis las, mes frères, je vais dormir sous votre garde, là, dans cette chambre, sur le matelas où je me suis reposé bien des fois. Vous, les Hommes d’or et les Goujons, réjouissez-vous ! Ordonnez à l’hôtelier d’apporter ses meilleures victuailles et ses plus ardentes liqueurs ; mangez et buvez, soyez contents, soyez ivres, et bénissez ma bonté, acheva-t-il en désignant les deux corps suspendus, bénissez ma bonté en présence de ma colère.

Quelques instants après, le chef étant entré dans la Chambre des Dames, les tables furent surchargées de plats, de bouteilles et de verres.

Une orgie commença, orgie sinistre, pleine de gestes obscènes et de clameurs infâmes, où se gavèrent enfin tous ces ignobles affamés !

Cependant le corps de Natache et celui de Stéphane, avec des crispations que les liens ne parvenaient pas à maintenir, avec des gonflements effroyables de poitrine, se balançaient sinistrement dans la sale lumière toute noircie de fumée, — faces bouffies de sang, bouches mordant les bâillons, affreux yeux écarquillés !


XV

PETITS COUPS ET GRAND COURAGE

Deux heures plus tard, le jour était sur le point de naître, toute cette immonde foule, parmi les tables renversées et les débris de bouteilles, dormait de l’ignoble sommeil des bêtes repues.

Çà et là de rauques ronflements sortaient de tous les tas sombres que formaient les Goujons étendus les uns sur les autres dans d’inertes enlacements.

La lampe, près de s’éteindre, rayonnait à peine dans l’épaisseur d’une intense fumée, et l’atmosphère du lieu infâme était surchargée d’odeurs, grâce aux chaudes haleines des dormeurs, empuanties de tabac et d’alcool.

Donc, tous dormaient, les Goujons et les Hommes d’Or, et même cet excellent monsieur Jonas, car on l’avait forcé à boire, sans le détacher d’ailleurs ; et il ronflait sous la table, l’échine courbée comme une grotesque cariatide.

Quant aux deux pendus, ils étaient là, toujours. Étaient-ils morts déjà ? On ne pouvait pas distinguer dans l’ombre les crispations de leurs traits, et tous, les ivrognes et les suppliciés, étaient également immobiles.

Cependant quelque chose remua parmi un amas de ronfleurs. Une forme, rampant sur des dos et des ventres, se dégagea de l’informe entassement ; une tête se dressa, et sous les lueurs endormies de la lampe, se dessina la longueur d’un nez très aigu.

L’être qui se réveillait le premier entre tous, et se dressa enfin en bâillant du milieu des dormeurs saouls, se dégagea tout à fait et en étirant ses bras.

— Ouf ! J’étouffais ! dit-il. Étrangle-la-Mort m’enfonçait ses genoux entre les omoplates, et j’avais sur l’estomac le crâne de Perruquier-d’Amour, plus dur qu’une pierre, et qui me suffoquait, avec ses cheveux pommadés de suif à l’héliolotrope. Ah ! je respire ! Maintenant, hâtons-nous. Tous dorment, mais le jour va venir ; il n’y a plus un instant à perdre.

Silencieusement, il souleva une table et la porta au milieu de la salle.

Au moment où il plaçait la table sous la tête de Stéphane, qui pendait, il faillit glisser sur le plancher.

Il avait marché dans quelque chose d’épais et de gluant.

Il pensa d’abord que c’était une flaque formée par l’huile qui suintait toujours goutte à goutte de la lampe.

Il regarda à ses pieds et vit qu’il se trompait.

Il y avait bien une flaque en effet, mais une flaque noire et rouge, produite par le sang du malheureux Stéphane, qui, pendu la tête en bas, avait saigné du nez.

— Tant mieux ! se dit l’être qui avait glissé sur cet horrible suintement. Si Stéphane a saigné du nez, la congestion, peut-être, n’a pas eu lieu et sans doute il vit encore.

Il s’assit sur la table et prit entre ses bras la tête du pendu.

— C’est moi, moi, Furet-d’Égout, votre apprenti, dit-il. Ah ! mon Dieu ! mon pauvre maître, êtes-vous mort ?

— Un soupir lui répondit.

— Il vit ! s’écria Furet-d’Égout.

Il ajouta :

— Ah ! mon bon maître, je vous sauverai, moi.

D’abord, délicatement, avec des doigts rapides, il débâillonna le pendu, qui aspira largement une grande bouffée d’air.

Puis il se hissa tout debout sur la table en prenant bien garde de faire crier le bois. Mais ces précautions étaient inutiles, car un coup de canon dans les oreilles ne ferait pas tressaillir un ivrogne russe qui dort.

Une fois debout, Furet-d’Égout eut un mouvement de dépit. On se souvient que c’était un garçon de douze ans à peine, et il n’était pas assez grand pour atteindre la corde qui liait les pieds de Stéphane.

— Ma foi, dit-il, il n’y a pas à hésiter ; il faut que je m’accroche au corps de mon pauvre maître pour arriver jusqu’à la corde.

Et avec une prestesse de singe, Furet-d’Égout saisit le corps qui remua dans la fumée, et comme on grimpe à un arbre, il grimpa au pendu.

Celui-ci geignit, car ce nouveau poids augmentait intolérablement ses souffrances.

Mais cet accroissement de supplice ne dura pas longtemps. En un clin d’œil, Furet-d’Égout eut coupé la corde au moyen d’un petit couteau qu’il tira de sa poche, et, tout à coup, le maître et l’apprenti tombèrent lourdement ; Stéphane sur la table et Furet-d’Égout plus loin sur un gros tas noir d’ivrognes endormis.

Les panses des ivrognes sonnèrent comme des grosses caisses violemment opprimées ; et même l’un des dormeurs, levant la tête et tendant les bras, grogna sourdement :

— À boire ! Par sainte Mitrofane, à boire !

Puis il laissa retomber sa tête et recommença de ronfler.

— Oh ! oh ! dit Furet-d’Égout, pendant que le silence se rétablissait, nous l’avons échappé belle.

Très vivement il se releva, puis se pencha vers la table.

Stéphane était là, immobile, la face gonflée et sanguinolente, les yeux vitreux et immobiles, et il lui sortait de la bouche une langue épaisse, bleuie, verdie, rougie, qui lui écartait démesurément les mâchoires et lui faisait une espèce de gros bâillon charnu.

— Oh ! mon maître, mon pauvre maître, voulez-vous bien rentrer cette vilaine langue ?

L’enfant courut vers un buffet qui se trouvait dans un coin de la salle ; il y prit une bouteille de vodki et revint rapidement vers la table.

Avec sa main mouillée d’eau-de-vie, il frotta les yeux, le front, les narines de son maître.

Puis, de la même main, il essaya de renfoncer l’horrible langue bouffie.

Peu à peu, en effet, elle rentra dans la bouche, en faisant se renfler extraordinairement les deux joues de Stéphane, et alors il coula des lèvres du sang qu’elle comprimait à l’intérieur et qui cherchait une issue.

Cependant Furet-d’Égout n’était pas très inquiet ; il savait que l’on ne meurt pas très vite lorsque l’on est pendu la tête en bas ; et, d’ailleurs, il voyait soulever et s’abaisser la poitrine de son maître.

Bientôt celui-ci parut se réveiller. Un peu de vie se ranima dans ses yeux tout à l’heure éteints, il leva un bras qu’il laissait bientôt retomber, et sans doute, il voulait parler, mais l’affreuse langue épaisse ne lui permit pas même un râle.

— Allons ! allons ! dit Furet-d’Égout, réveillons-nous vite ! Il ne s’agit pas de se laisser aller. Tout le monde dort encore ici ; mais dans un instant le jour sera venu et tout le monde se réveillera. D’ailleurs il y a, dans la chambre à côté, le commandant du Bataillon d’Or qui ne sommeille jamais que de la moitié d’un œil. Debout, debout, mon maître, par tous les saints, sortons d’ici ! Parbleu ! si vous ne pouvez pas marcher, je vous emporterai sur mes épaules, tout chétif que je suis, car Furet-d’Égout n’est pas un ingrat ; et il n’oubliera jamais que vous l’avez ramassé un jour sur le ruisseau gelé, et que votre vieille mère lui a donné le pain et le sel, dans la pauvre mansarde de la rue de la Marine. Allons, vous dis-je, hop ! Vous ne pouvez pas vous tenir debout ? Eh bien ! donnez-moi vos deux bras, ou plutôt laissez-moi les prendre. Je les tiens, ça y est. Appuyez-vous sur mon dos, ne vous gênez pas ; on est solide quoique petit. Avant dix minutes, nous serons en sûreté, et au diable les Goujons et le Bataillon d’Or !

En parlant ainsi, le jeune garçon avait chargé sur ses épaules le corps inerte du graveur.

Il fit deux pas en avant, courbé et titubant.

Mais il s’arrêta tout à coup ! il avait cru entendre du bruit dans la Chambre des Dames, dans la chambre où s’était retiré le commandant du Bataillon d’Or.

Dieu ! si le chef les surprenait, il ne pourrait plus rien, lui, Furet-d’Égout, et son maître, son cher maître périrait sur le champ, cette fois, dans quelque nouveau supplice !

Non, il s’était trompé. Personne ne s’était réveillé ; aucun bruit ne s’était fait entendre.

Il se remit à marcher avec un redoublement d’espoir. Mais hélas ! qu’il était lourd ce corps, oh ! oui, aussi lourd qu’un cadavre de noyé, et qu’il était faible, lui, le pauvre petit.

Il faut pourtant que je l’emporte, dit-il.

Mais il n’en pouvait plus. Cette pesanteur sur son dos était trop écrasante pour ses jeunes forces d’enfant. Le courage ne pouvait pas suppléer à la vigueur absente ; et derrière, les jambes du corps lui battaient ses jambes, à lui, et gênaient sa marche défaillante.

Il tomba.

Oui ; il tomba sur les genoux, opprimé par les pesantes épaules de Stéphane et par la grosse tête aux joues gonflées qui barbouillait de sang visqueux la nuque et le cou de l’enfant.

Il tomba et pleura à chaudes larmes.

Quoi ! Il avait fait ce qu’il avait fait, et il n’achèverait pas son ouvrage ; il ne sauverait pas son maître bien-aimé !

Si, si, il le sauverait.

Il y a des âmes géantes, et parfois les corps se dressent à la hauteur des âmes.

L’enfant se releva.

Il ne marcha pas ; non, il ne marcha pas ; il courut vers la porte de sortie, et l’épouvantable fardeau lui paraissait léger maintenant.

Enfin, il avait poussé la porte, et il allait franchir le seuil. Encore une minute, il serait dans la rue où l’air et la liberté rendraient son maître à la vie.

Mais il ne put pas franchir le seuil.

Quelqu’un, avec une force terrible, le retenait par le cou, et c’étaient les bras convulsifs du graveur qui le serraient ainsi.

Stéphane ne voulait pas sortir.

Revenu à lui peu à peu, pendant que son apprenti l’emportait, il avait repris quelque force et à présent, les pieds sur le plancher et embrassant fortement Furet-d’Égout, il se rejetait en arrière.

L’apprenti était incapable de résister à cet effort, et ils seraient tombés tous deux sur le plancher ou sur quelque ivrogne qui se fût peut-être réveillé, si une chaise ne s’était trouvée là, sur laquelle Stéphane se renversa et demeura assis, la tête pendante.

— Oh ! mon maître, mon bon maître, dit Furet-d’Égout après avoir dégagé sa tête de l’étreinte du graveur ; que faites-vous, vous ne comprenez donc pas ? Il faut que vous sortiez d’ici tout de suite, sans cela ils vous reprendront, ils me prendront aussi, et je ne pourrai plus vous sauver.

Stéphane avait levé le front, il remuait les lèvres, largement disjointes par l’épaisseur de la langue. Il voulait parler, certainement il voulait parler.

Il ne pouvait pas.

Mais il tournait la tête, sa tête hideusement bouffie, vers le plafond de la salle, et, levant le bras avec des tremblements, il désignait Natache. Natache suspendue aux poutres par ses beaux cheveux dorés !

L’apprenti comprit sans doute, car il répondit vivement :

— Natache ! Ah bien oui, je me moque un peu de Natache. Plus souvent que j’irai perdre mon temps, que je vous exposerai à être repris pour les beaux yeux d’une coquine à qui vous devez tous vos malheurs ! Sans elle, patron, vous seriez encore un honnête ouvrier, vivant sagement du produit de son travail, entre sa vieille bonne mère et son fidèle apprenti. La décrocher, jamais de la vie ! on l’a pendue, c’est fort bien fait.

Stéphane, dans un soubresaut violent, essaya de se redresser, et il menaçait de ses deux poings le visage de son sauveur.

— Cassez-moi la tête si vous en avez la force, s’écria le jeune garçon, je ne me plaindrai pas. Mais vous ne me forcerez pas à délivrer cette mauvaise créature.

Il disait cela avec un air d’enfant résolu qui ne cèdera point. Mais alors, Stéphane étant retombé sans force sur la chaise, l’enfant vit dans les yeux de son maître se former deux grosses larmes.

Ces larmes, lentement coulèrent sur l’affreuse face gonflée et c’était un effrayant spectacle que celui de ce désespoir d’amant s’ajoutant aux tortures du supplicié.

Furet-d’Égout sentit fléchir sa résolution.

— Eh bien, oui, patron, dit-il, oui, je la décrocherai aussi. Mais le diable sait que ce que j’en fais, c’est pour vous, pour vous seul, et ce n’est pas pour elle toujours.

Il s’éloigna vivement, pendant que Stéphane le suivait d’un regard où s’éveillait une espérance.

Il poussa la table sous les pieds de Natache, plaça une chaise sur la table, grimpa, se dressa, débâillonna la pendue, et déjà son couteau à la main, il allait couper les cheveux de la jeune femme qui la retenaient au plafond, lorsque s’étant retourné instinctivement vers son maître, il vit que celui-ci, retenu sur sa chaise par ses forces brisées le regardait d’un air suppliant en faisant des gestes de dénégation.

Furet-d’Égout comprit.

Il comprit que Stéphane ne voulait pas qu’on coupât les beaux cheveux de celle qu’il aimait ; et le bon apprenti, non sans un petit haussement d’épaules, dénoua, au lieu de les trancher, les nœuds de la chevelure et des cordes.

Natache tomba sur la table, tout debout, et ne fléchit pas.

Brusquement réveillée de l’évanouissement où l’avait plongée le supplice, elle recouvrait brusquement une partie de ses forces et la pleine possession d’elle-même !

Elle souffrait dans tous ses membres comme s’ils eussent été rompus par un écartèlement. L’affluence du sang lui brûlait la peau du visage et du cou. Il lui semblait que mille millions de pointes lui entraient de toutes parts dans la chair du crâne, mais elle ne voulait pas défaillir, et elle se tenait debout.

Elle regarda autour d’elle, vit l’enfant, vit Stéphane, qui, lui aussi, s’était dressé, et la considérait avec des yeux écarquillés par la joie ; et brusquement elle comprit tout.

Elle descendit de la table, en s’appuyant à peine sur l’épaule de l’enfant.

En touchant le sol elle faillit tomber ; mais elle se redressa par sa volonté toute puissante, et elle marcha — oui, après deux heures de l’épouvantable supplice — elle marcha vers le graveur qui lui tendait les bras.

— Maintenant, partons, dit Furet-d’Égout, le patron va mieux ; il pourra faire quelques pas ; d’ailleurs, au besoin, je le porterai encore. Quant à vous, Colombe-Rouge, vous pouvez vous vanter d’avoir la vie dure. Le jour va venir, partons.

Mais Natache dit :

— Pas encore

— Pourquoi ? demanda Furet-d’Égout.

— Pourquoi ? demanda du geste le graveur qui ne pouvait pas parler encore.

— Parce qu’il y a là, dans cette chambre, à côté de nous, un homme qui nous a fait endurer un ignominieux et abominable supplice ; parce que, même hors d’ici, nous ne serons pas sauvés tant que cet homme vivra !

— Que voulez-vous donc faire ? demanda Furet-d’Égout.

— Je veux qu’il meure ! s’écria Natache.

Et alors, avant que l’apprenti eut pu la retenir, elle se précipita sur un des ivrognes endormis, lui prit un couteau qu’il avait à la ceinture, alla vers la Chambre des Dames, ouvrit la porte sans bruit et disparut dans l’ombre.

Stéphane et Furet-d’Égout, avaient tous deux cette pensée qu’ils allaient entendre un cri, le cri d’un homme assassiné ! et qu’à ce cri les Goujons se réveilleraient et qu’ils seraient perdus, et Natache avec eux.

Mais ils n’entendirent pas de cri, et Natache reparut.

Dans sa main, elle n’avait plus le couteau.

— Maintenant, dit-elle aux deux hommes qui la regardaient pleins de stupéfaction et d’épouvante, maintenant fuyons.

Ils sortirent.

Furet-d’Égout portait à demi le graveur.

Natache, que soutenait une excitation farouche, marchait devant eux sans réclamer aucune aide.

Ils allaient en silence, aussi rapidement que possible. Ils traversèrent la première salle du traktir, ouvrirent la porte qui donnait sur la rue, en faisant jouer un ressort dont le secret leur était connu, et ils se trouvèrent dans la rue où l’air froid de la nuit leur réjouit le front.

Les gredins ont de ces chances : Un cocher qui revenait d’un bouge où il avait bu toute la nuit, passait en fouaillant sa bête.

Ils montèrent dans la voiture, et Natache jeta une adresse au cocher.

Mais alors, quand ils furent assis, ses forces la trahirent enfin, et elle se laissa choir dans un coin comme une masse inerte, pendant que Furet-d’Égout, à genoux devant son maître, le considérait avec tendresse dans l’épaisseur des ténèbres.

Cependant, si Natache avait été abandonnée par ses forces physiques, sa pensée n’avait pas défailli et elle songeait :

« Il est mort, l’homme d’or, le chef, le protecteur de ceux que je haïs, je l’ai frappé d’un grand coup en plein cœur et j’ai laissé le couteau dans la blessure. Il n’a pas poussé un cri, pas même un soupir. Il a cessé de vivre tout à coup. J’ai mis l’oreille sur son cœur à côté du couteau ; son cœur ne battait plus. Et j’ai tâté tout son corps et ce n’était plus qu’un cadavre. Ah ! j’ai terriblement souffert, je souffre encore plus de tortures que n’en peuvent inventer les démons ; mais je suis sauvée, je suis libre, et je ne le retrouverai plus, lui, le tout-puissant, entre moi et ma vengeance ! Déjà Marie est morte, morte empoisonnée par mon ordre ; sa mère la suivra bientôt, et quant à l’enfant que l’on m’a dérobé, je saurai bien le reprendre ; comme les autres il subira ma justice ; et la vieille femme, qui est couchée là-bas dans le cimetière, dormira, satisfaite, le long sommeil des morts. »

XVI

ÉTATS DE SERVICES DE LA GÉNÉRALE AMALIE

Si le lecteur se souvient de la corbeille apportée, par le suisse de l’hôtel, dans le fumoir du comte Markoff, et des incidents qui s’ensuivirent, il apprendra sans étonnement que le lendemain, le comte Markoff, à son réveil, se trouva d’assez méchante humeur.

— Ai-je rêvé ? Voyons, ai-je rêvé ? dit-il en se frottant les yeux.

Il fouilla précipitamment sous son oreiller et y trouva un papier fripé, qu’en se couchant il avait glissé là.

C’était la lettre sans signature qui, la veille, était tombée à ses pieds en passant par la fenêtre.

Il la relut, et il fallut bien qu’il demeurât convaincu de la réalité des choses.

— Par tous les diables ! dit-il en descendant de son lit, cette aventure est aussi grave que compliquée. Que la princesse Marie m’ait envoyé son enfant, jusque là rien que de très naturel ; mais pour ce qui est de l’inconnu qui a incendié mes villages et empoisonné mes serfs, Satan m’emporte si je devine qui cet homme-là peut être ! Des ennemis, je n’en ai pas ; je ne m’en connais pas du moins. À vrai dire il se pourrait que mon correspondant anonyme n’eût pas commis le moins du monde les forfaits dont il se vante, et peut-être il se targue de crimes accomplis pour rendre plus vraisemblable la menace des crimes futurs ! Ta, ta, ta, je n’y vois goutte. Les complaisances de ma femme ont aussi quelque chose de parfaitement obscur. Qui sait d’ailleurs si l’intrigue que l’on prête à la comtesse Markoff ne se relie pas d’une façon ou d’une autre à tout ce qui m’arrive ? Quoi qu’il en soit, il faut démêler la vérité, et, tout d’abord ce qu’il y a de mieux à faire c’est de consulter la générale Amalie qui est vraiment une personne précieuse pour découvrir les choses de ce genre.

Tout en ronronnant, le comte Markoff s’était habillé sans appeler son valet de chambre, et il sortit, bien qu’il fut encore de si bonne heure qu’aucun habitant de l’hôtel n’était encore éveillé.

— Oh ! oh ! il fait froid, dit-il en mettant le pied dans la rue toute remplie de brouillard ; j’aurais dû faire atteler. Non, les domestiques n’ont que faire de savoir où je vais ce matin. Des bavards, tous ces gens-là ! Le mieux est de prendre un drojki, si j’en puis trouver à cette heure.

Il avait probablement parlé tout haut car une voix lui répondit :

— Un drojki, monseigneur ? Voilà, Votre Excellence.

En effet, une voiture publique stationnait à quelques pas de l’hôtel, et déjà le cocher, un robuste gaillard, remarquable par une absence radicale d’appendice nasal, le cocher était descendu de son siège et saluait respectueusement le comte Markoff.

— Bon ! se dit le comte, voilà qui se trouve fort à propos.

Et il ajouta en montant dans la voiture :

— Rue de l’Amirauté, en face de la Chapelle de Sainte-Catherine.

Le cocher remonta sur son siège :

— Eh bien, dit-il, en fouettant son cheval, ce n’est pas plus difficile que ça !

Cependant, qu’est-ce que c’était que la générale Amalie chez qui le comte Markoff se rendait de si bon matin ?

C’est ce qu’on n’aurait pu dire au juste, bien qu’il n’y eût pas de personne plus répandue dans l’aristocratie, et d’ailleurs dans tous les mondes de Saint-Pétersbourg, que cette aimable et habile générale.

Comme on l’a vu, elle habitait dans l’un des plus beaux quartiers de la capitale où elle occupait un appartement très vaste et somptueusement décoré.

Cet appartement avait quelque chose de tout à fait propre à exciter la curiosité et à tourmenter l’imagination.

Du côté de la rue, un magnifique escalier de marbre, orné de statues, éblouissant de fleurs et de verdure, aboutissait à de splendides salles où se dressaient des colonnades de porphyre, où étaient espacés dans le plus agréable désordre de riches meubles en bois d’or, couverts d’étoffes éclatantes.

Mais derrière ces vastes et beaux salons s’étendait un long couloir, sans ornements, sombre, simple, discret, qui conduisait à un petit escalier donnant sur une ruelle déserte ; dans ce couloir confluaient à droite et à gauche, beaucoup d’autres corridors étroits, et dans chacun de ceux-ci il y avait une infinité de portes basses, qui ouvraient dans de petites chambres parfaitement séparées les unes des autres par des murs fort épais.

On pouvait s’étonner de la fantaisie vraiment extraordinaire qui avait présidé à l’arrangement de cette partie de la maison et qui lui donnait l’aspect désagréable d’un hôtel garni.

À quoi servaient toutes ces chambres qu’on ne pouvait appeler ni des salons ni des boudoirs, mais dont un ameublement capitonné, moelleux, faisait de délicieuses retraites et comme des nids d’étoffe pleins de mystère et de rêverie ?

Il était avéré que la générale n’avait jamais eu de locataires, et quant à elle-même, elle n’occupait que la partie somptueuse de son appartement.

Cependant, trois ou quatre servantes, fort propres et fort alertes avaient pour unique mission d’entretenir le plus grand ordre et la plus grande propreté dans ces chambres inhabitées, que la générale, d’ailleurs, ne manquait pas d’inspecter tous les matins.

Amalie Petrowna, — ainsi se nommait la générale, — paraissait avoir de trente à trente-cinq ans. Elle était blanche, rose, grasse, potelée, avec des cheveux d’un roux allemand, des yeux de juive ombrages de longs cils et largement fendus, un nez retroussé à la française, de grosses lèvres et des pommettes à la russe.

Ces éléments cosmopolites faisaient de la générale, non pas une personne vraiment belle, mais une petite femme bizarrement attrayante, langoureusement originale et parfaitement capable de séduire les gens par ses jolies mines et ses gentillesses de chatte blanche.

Son cosmopolitisme ne s’arrêtait pas à son visage ; outre le français, le russe et l’allemand, la gracieuse Amalie parlait encore une foule de langues.

Malheureusement, elle les parlait toutes sans exception, avec un accent parfaitement désagréable, la seule particularité de son langage qu’elle n’eût empruntée à aucune race, qu’elle ne dût qu’à elle-même. De sorte qu’il était fort difficile de dire, avec précision, quelle était en effet sa langue maternelle.

Cela était d’autant plus difficile qu’on ignorait absolument sa nationalité.

Les uns soutenaient que la générale Amalie, appelée plus officiellement la générale von Chpilitz, était une française d’Alsace ; d’autres disaient qu’elle était allemande ou finnoise ; on supposait aussi qu’elle pouvait être suissesse, polonaise, grecque, russe, maure ou espagnole ; plusieurs allaient jusqu’à prétendre qu’elle était la fille d’un chef circassien.

Il résulte de toutes ces opinions qu’il était radicalement impossible de s’en former une. Et les divers noms d’Amalie, empruntés à diverses nations, compliquaient encore le mystère.

À quelle époque s’était-elle mariée ? Quel était ce général von Chpilitz — un Prussien, probablement — qui lui avait donné son nom ? Autant de questions qui restaient sans réponse. Quelques voisins, les anciens du quartier, racontaient seulement que c’était vers l’année 1820, c’est-à-dire dix-huit ans avant l’époque où se passent les premiers événements de notre récit, — que la générale avait fait son apparition à Saint-Pétersbourg.

Très jeune alors, elle avait obtenu, disait-on, les faveurs d’un puissant personnage auquel elle était redevable de son crédit et de son influence incontestable.

Mais tous ces bruits n’étaient que des dires fort incertains, et l’on ne savait précisément qu’une chose, c’est que la générale Amalie, qui paraissait avoir été élevée dans la tour de Babel, avait été connue à Pétersbourg de temps immémorial, sous le nom de la générale Amalie.

Le nombre de ses connaissances était incalculable. Un énorme plateau d’argent placé sur une table du salon était toujours surchargé d’une montagne de cartes de visites, mélange prodigieux où se rencontraient les noms des familles les plus illustres avec les noms des plus obscurs négociants, où se coudoyaient les princes et les marchands, les artistes et les hommes d’affaire, les grandes dames et les cocottes, les généraux d’armée et les chevaliers d’industrie.

La générale n’avait pas de jours fixes pour recevoir. Quiconque avait besoin de l’entretenir devait lui demander, par lettre, une audience dont elle fixait elle-même la journée et le moment.

Il est à croire que les cas où l’on avait besoin de la générale se présentaient souvent, car son antichambre ne cessait jamais d’être pleine ; et l’obligeante Amalie recevait quelquefois depuis neuf heures du matin jusqu’à une heure de la nuit.

Quelques curieux observèrent que parfois un visiteur, entré par le grand escalier décoré de statues, s’échappait mystérieusement par le petit escalier sombre et discret qui se trouvait à l’autre bout de la maison.

La générale savait à merveille prévoir et éviter les fâcheuses rencontres.

Quoique sa cave et son buffet fussent toujours abondamment garnis, la générale ne donnait jamais à dîner, ni à souper ; mais il lui arrivait, assez rarement, d’organiser de petites soirées très simples, très intimes, où se réunissaient trois ou quatre personnes, cinq ou six au plus.

La générale Amalie ne se montrait jamais dans les bals ni dans les raouts du grand monde ; mais pendant le jour, elle rendait des visites. Sa voiture s’arrêtait souvent à la porte de quelque grand seigneur ou de quelque grande dame renommée pour sa pruderie et la sévérité de ses mœurs ; et le suisse recevait aussitôt l’ordre de ne laisser monter personne tant que durait la visite.

Quels que fussent les motifs de cette singulière existence, l’influence de la générale était immense.

Il n’était pas dans toute la ville une intrigue, un secret, un scandale auxquels elle ne fut initiée ; il n’y avait pas une famille, pas un ménage dont elle ne connût les mystères, les joies et les souffrances, les brouilles et les raccommodements, les vices et les hontes. Et ceci explique suffisamment le respect et la considération dont elle était l’objet.

Et qui donc n’avait eu besoin, au moins une fois dans sa vie, des précieux services de la générale ?

Toutefois, il est bon de remarquer que jamais l’aimable Amalie n’avait commis la plus légère maladresse, la plus petite indiscrétion, — à moins qu’il n’y allât de ses intérêts. Si l’on avait besoin de connaître dans ses plus petits détails l’histoire scandaleuse de telle ou telle personne, ce n’était pas à la générale Amalie qu’il fallait s’adresser, à moins qu’on ne fût très généreux, très riche et qu’on ne promît absolument le secret.

Telle était la mystérieuse personne chez qui se fit conduire le comte Markoff.

Il paya le cocher et descendit très vivement de voiture.

Après avoir sonné, il se dit :

— C’est égal, ma démarche a quelque chose d’extravagant ; il est à peine sept heures du matin, tout le monde dort, et je mériterais certainement que le suisse me flanquât à la porte.

Mais ce ne fut pas le suisse qui vint ouvrir.

— Salut, Votre Excellence ! dit une petite soubrette accorte et pimpante, en poussant le battant de la porte.

— Je viens pour voir ta maîtresse.

— Veuillez entrer, monseigneur.

— Je suis au désespoir de la déranger si matin.

— Votre Excellence ne la dérangera pas.

— Comment, elle est déjà levée !

— Oui, monseigneur, déjà levée.

— Et pour quelle raison, je te prie ?

— Parce que ma maîtresse attendait monsieur le comte.


XVII

OÙ LE COMTE MARKOFF RECONNAÎT QU’IL NE RECONNAÎT PAS SON ENNEMI

— Bonjour, mon cher comte, dit la générale Amalie, en ne se soulevant qu’à demi d’un profond fauteuil d’étoffe orientale où elle disparaissait presque entièrement dans un peignoir parfumé de soie et de dentelle.

— Votre serviteur, ma chère générale. Mais est-ce vrai, ce qu’on vient de m’apprendre ? Vous m’attendiez, vraiment ?

— Mon Dieu, oui, je vous attendais.

— Comment diantre avez-vous pu savoir ?…

— Eh, cher comte, est-ce que ce n’est pas mon habitude de tout savoir ? Mais laissons ces menus détails, et venons au fait. Je crois que j’ai votre affaire.

— Mon affaire ?

— Parfaitement. Des paysans de Pergola, de fort braves gens, je vous assure, des gens à moi. Je leur ai envoyé un express, j’attends leur réponse, et ils ne demanderont pas mieux que de vous obliger. Moyennant argent, bien entendu. Mais ça ne vous coûtera pas très cher. Vous me remettrez une somme de dix mille roubles. Dix mille roubles, pas davantage. Après quoi, il ne vous sera rien réclamé jamais, et vous n’aurez plus à vous occuper de la chose.

— Voyons, ma chère générale, êtes-vous folle un peu, et de quoi me parlez-vous, enfin ?

La générale eut un petit rire qui montra ses dents blanches et plissa ses joues grasses.

— De quoi voulez-vous que je vous parle, dit-elle, sinon de l’enfant qui a été apporté hier soir, à l’hôtel Markoff, et pour lequel vous venez me prier de trouver un asile convenable ? Comme je suis pleine d’amitié pour votre personne et d’estime pour votre caractère, je n’ai pas hésité à vous servir, et, vous voyez, tout est fait avant que vous ayez rien demandé.

— Ah ! bah ! dit le comte profondément stupéfait.

— Je suis extraordinaire, n’est-ce pas ? reprit la générale en riant de plus belle, et ce n’est pas à tort que l’on me croit un peu sorcière ? Mais, tenez, avec vous, je veux être franche, et je vous avoue qu’il n’y a rien de miraculeux dans le cas présent.

— Pourtant qui a pu vous apprendre ?…

— Voici. Nous sommes aujourd’hui le 3 septembre. Si mécréant que vous soyez, mon cher don Juan, vous n’ignorez pas que ce jour est un jour de grande dévotion, et que les pieuses dames de Saint-Pétersbourg ont dû se rendre dès l’aurore dans les chapelles de la ville pour y demander pardon à Dieu de tous leurs péchés de l’année ? Ah ! l’indulgence du Seigneur aura de quoi s’exercer aujourd’hui ! Eh bien ! comme la cathédrale de Saint-Isaac est à côté de chez moi, plusieurs de mes bonnes amies, en passant, sont venues me rendre une petite visite, malgré l’heure matinale, et je crois même qu’en cherchant un peu, on en trouverait encore plus d’une dans mon appartement ou dans les petites chambres du fond.

— Dans les petites chambres ?

— Eh ! oui. Allez-vous faire semblant de ne pas les connaître ? Est-ce que bien souvent… — Allons souvenez-vous, si vous n’êtes pas un ingrat !… — est-ce que bien souvent vous n’êtes pas entré dans l’une de ces mystérieuses retraites avec quelque jeune et jolie personne qui, pour une raison ou pour une autre, ne pouvait pas vous recevoir ailleurs ? Ah ! c’est que je suis une femme tout à fait charitable et sans cesse disposée à venir en aide à mes amis.

— Oui, oui…, je me souviens. Mais, ajouta le comte avec inquiétude, l’histoire de l’enfant est-elle déjà si connue qu’elle ait pu vous être racontée par vos visiteuses de ce matin ? Avouez-moi tout. Qui vous a dit ?…

— Ah ! fi ! monsieur le comte, me croyez-vous capable de trahir la confiance de mes clientes ? On ne me dirait plus rien, si je n’étais pas la discrétion en personne. D’ailleurs, n’importe : l’enfant est placé, c’est le principal ; et vous me l’enverrez dès qu’il vous fera plaisir. Laissons donc cela et parlons d’autre chose. Je suis désolée de n’avoir pu découvrir qui a brûlé vos villages de Finlande et empoisonné vos serfs de l’Ukraine.

— Hein ? s’écria le comte.

— Vraiment, reprit-elle, il se passe depuis quelque temps en Russie des choses tout à fait inexplicables. Des actions étranges, des actions violentes sont commises journellement contre les personnages les plus hauts de l’empire, sans qu’on puisse mettre la main sur l’auteur ou les auteurs de ces attentats. On dirait qu’un pouvoir nouveau s’est élevé, un pouvoir presque comparable, par la puissance et l’universalité de ses moyens, à la puissance même de notre révéré père le tsar de toutes les Russies, et d’autant plus terrible qu’il est anonyme et travaille dans l’ombre. Pour ce qui est de moi, comte Markoff, je suis persuadée qu’à cette heure il existe quelque part en Russie, peut-être très loin de nous, peut être tout près, un homme au génie fatal qui se propose d’accomplir et qui accomplira je ne sais quelle œuvre immense de justice ou de colère.

— Que dites-vous là, générale ?

— Ce que je crois, répliqua-t-elle. Et je plains tous ceux qui ont dans cet homme un ennemi ou qui seulement lui font obstacle.

Le comte Markoff était devenu rêveur.

— Je n’ai pas d’ennemis, murmura-t-il.

— Qui sait ? dit la générale. Quoi qu’il en soit, je ne puis rien pour vous dans ceci, et il est temps d’arriver à la troisième question.

— À la troisième question ?

— Sans doute, dit la générale en riant. Ne veniez-vous pas me demander aussi quel est l’amant de votre femme ?

— Vous êtes le diable ! cria le comte.

— C’est bien possible, et c’est pourquoi nous sommes, vous et moi, d’aussi excellents amis, mais un diable dont le pouvoir est assez borné, car cette fois encore, je ne puis vous servir ; et il me serait tout à fait impossible de vous dire le nom de celui ou de ceux que préfère la comtesse Markoff.

— Quoi !… La comtesse aurait plusieurs amants ?…

— Pourquoi pas ? dit en souriant la gracieuse Amalie. Eh, eh, nos grandes dames ne sont pas de ces cœurs faibles que le nombre épouvante, et pour être blanches comme la neige, elles ne sont pas aussi froides qu’elle.

Le comte cria :

— Eh bien ! l’homme ou les hommes par qui je suis déshonoré, il faut que je les connaisse, il le faut, entendez-vous ! Vous avez, tout le monde le sait, des moyens d’action auxquels nul secret ne résiste. Employez-les pour moi. Je suis riche, je paierai. Servez-moi, je le veux.

— De grâce, calmez-vous ! Comme vous voilà tout à coup furieux et désespéré ! Il n’y a pas de quoi, je vous assure. Vous parlez de payer. C’est fort bien dit. Combien paierez-vous ?

Elle disait cela avec une jolie familiarité mondaine, du ton d’une femme qui est coquette dans un bal et rit derrière un éventail.

Le comte répondit :

— Vous connaissez ma chasse réservée, près de la résidence de Tsarskoï-Célo ?

— C’est une belle plaine avec de jeunes bois fort agréables.

— Elle faisait partie de la dot de la comtesse ; eh bien, je vous l’offre en échange du secret de ma femme.

— J’accepte, parce que je suis une grande chasseresse. C’est un goût que m’a donné défunt mon pauvre mari, le général von Chpilitz.

— C’est donc marché conclu. Et maintenant dites-moi…

— Le nom de l’heureux favori ? Ah ! vous exigez trop. Je ne le connais pas. Moi-même, pour le connaître, je donnerais beaucoup, je donnerais plus encore que vous ne m’offrez en ce moment ! Mais, ajouta-t-elle en baissant la voix, si je ne puis pas vous nommer le personnage en question, je puis vous le faire voir.

— Quand cela ?

— À l’instant même.

— Ah ! s’écria le comte, je devine, enfin ! C’est par la comtesse que vous avez été prévenue de ma visite, c’est par elle que vous avez su l’aventure de l’enfant. La comtesse a dû sortir ce matin sous prétexte de dévotion, c’est chez vous qu’elle est venue, et je parie qu’elle y est encore.

— Peut-être bien, dit la générale,

— Dans l’une de vos chambres secrètes !

— Il n’est pas impossible.

— Avec son amant !

— Qui vous dit le contraire ?

— Par tous les saints, madame, vous avez osé…

— Eh bien ! après ? Pourquoi pas ? Je vous ai plus d’une fois servi, pourquoi ne servirais-je pas la comtesse ? La pensez-vous moins généreuse que vous ? Le premier devoir d’une femme comme moi, c’est, après la discrétion, l’impartialité, et je ne saurais faire de différence entre deux personnes que j’estime également.

— Eh bien ! soit. Mais je veux les voir tous les deux, à l’instant, la comtesse et son amant !

— Vous vous souviendrez de la chasse réservée ?

— Elle est à vous.

— Eh bien, vous les verrez, à deux conditions toutefois.

— Lesquelles ?

— Il ne se produira dans ma maison aucun scandale ; vous n’adresserez pas un reproche à la comtesse ; vous ne lui direz pas une parole tant qu’elle sera chez moi. En un mot, vous assisterez froidement et patiemment au spectacle qui vous sera offert.

— La seconde condition ?

— La voici. Après avoir vu les choses, vous resterez mon prisonnier pendant deux heures au moins. Nous prendrons ensemble le thé du matin.

— Pourquoi ?

— Parce que j’entends donner à ceux que vous aurez surpris le temps de s’éloigner, de rentrer chez eux, de se mettre à l’abri de votre colère enfin. Je serais perdue de réputation si quelque esclandre avait lieu dans ma rue ou aux environs de ma demeure !

— Allons, soit. J’accepte.

— Vous me donnez votre parole ?

— Je vous la donne.

— En ce cas, tout est bien ; venez, dit la générale en se levant toute blanche et jolie dans le froufrou soyeux de son peignoir.

— Ah ! vraiment, ajouta-t-elle, je fais une chose terrible ; je trahis un secret, je manque absolument au devoir professionnel. Mais je ne le regrette pas, car vous êtes vraiment l’homme de Pétersbourg pour lequel je ressens le plus de sympathie et d’amitié.

Quelques instants plus tard, le comte Markoff et la générale Amalie, après avoir suivi le long corridor étroit qui s’étendait derrière le somptueux appartement, se trouvèrent dans une chambre capitonnée de perse fleurie et où il n’y avait pour tous meubles qu’une chaise et un sopha.

On ne voyait d’autre issue à cette chambre que la porte par laquelle ils étaient entrés. Pas même de fenêtre. Une lampe suspendue au plafond versait une lueur mystérieuse. Mais la générale Amalie, prenant le comte par la main, s’approcha de la muraille de gauche et désigna du doigt un des boutons de la perse capitonnée.

— Tenez, dit-elle, dès que je serai partie, vous tirerez à vous ce bouton ; un morceau de la tenture s’écartera comme le battant d’une petite porte d’étoffe ; vous regarderez à travers une vitre étroite qui est cachée là derrière, et, ma foi, si vous n’êtes pas satisfait de ce que vous verrez et de ce que vous entendrez alors, vous pourrez vous vanter d’être un mari fort difficile à contenter.

Dès que la générale se fut éloignée, le comte Markoff, dévoré d’impatience, suivit les indications qu’il avait reçues.

— Que le diable étrangle Dieu ! s’écria-t-il avec un sursaut.

Voici ce qu’il voyait à travers la petite vitre et voici ce qu’il entendait.

La comtesse Markoff, les deux bras nus et toute défaite, était pendue au cou d’un beau jeune homme qui lui souriait.

Ah ! disait-elle, Alexandre, Alexandre ! Je te revois enfin ! Je croyais qu’elle ne finirait jamais, cette cruelle absence. Ah ! je le sais bien, il faut que tu quittes Saint-Pétersbourg bien souvent, trop souvent, pour tes affaires et pour celles de tes amis ; je ne t’en voulais pas, mais je souffrais. M’as-tu été fidèle, dis ? Ah ! vois-tu, c’est que je mourrais, moi, si une autre femme te regardait dans les yeux comme je te regarde à présent, et si tu baisais ses cheveux comme tu baises les miens ! Tu es quelqu’un de bien terrible, mais tu es bien séduisant aussi, peut-être parce que tu es terrible. Les femmes ont un penchant à aimer ce qui les épouvante. Tu te rappelles comment notre amour a commencé ? Je revenais en carrosse d’un bal qui avait eu lieu chez les dames Chiponine. Il y a six ans mois de cela. Soudain la voiture fut enveloppée, je fus saisie par des hommes inconnus tout habillés de rouge…

— Et toi, continua la comtesse, tu étais là avec un masque horrible ; tu criais : « Emportez-la, » et pendant que l’on m’emportait, j’entendais derrière moi les cris de mon cocher et de mon valet de chambre.

— Oui, dit le jeune homme en souriant, je crois qu’on les étranglait un peu.

— Quand je revins à moi, — car j’avais eu si peur que je m’étais évanouie, — tu étais à mes genoux, mais tu ne portais plus le vilain masque qui te donnait l’aspect d’un mort. Tu étais jeune, avec des cheveux blonds, avec tes chers cheveux que j’adore, avec ton visage clair et doux comme celui d’un enfant. Ah ! que c’est charmant d’être si redoutable et de le paraître si peu ! Nous étions dans un boudoir bien clos, bien chaud, bien parfumé. C’est là que tu m’avais conduite, cruel ! Je voulus me lever, tu me retins entre tes bras, et pendant que je tremblais d’étonnement et d’épouvante, tu me disais de tendres paroles : Que tu étais un chef de voleurs sans doute, mais que tu m’aimais depuis longtemps ; que tu m’avais enlevée, non pas pour me voler de l’argent ou des bijoux, mais pour t’emparer de moi-même et de moi seule. Et tu ajoutais que personne ne saurait rien de ce qui était arrivé ; qu’avant le jour tu me laisserais rentrer à l’hôtel Markoff et qu’il me serait facile de dire qu’arrêtée par des voleurs, j’avais réussi à leur échapper. « Ainsi, disais-tu, aucun danger pour vous, aucun. » Et tu étais si pressant, si persuasif, tu m’attirais si tendrement vers ton cœur, que deux heures plus tard — ah ! monsieur, j’en rougis ! — il fallut que tu m’avertisses que le jour allait venir.

— Tu es un ange ! dit le jeune homme.

— Puis nous nous sommes revus. Je t’ai parlé de la générale à qui je pouvais rendre visite et chez qui je pouvais te voir sans trop me compromettre. Ah ! mon bel Alexandre, je serais la plus heureuse des femmes si tu ne voyageais pas si souvent, et j’ai peur que tu ne m’oublies.

— À peine de retour, ne t’ai-je pas prévenue, et ne sommes-nous pas ensemble ce matin ?

— Oui, oui, j’ai tort. Je sais que tu m’aimes. J’en suis sûre. Assieds-toi là, près de moi. Causons. As-tu pensé à moi, toujours, toujours ?

— Toujours. Et je veux t’en donner des preuves, mon adorable Nadine !

— Des preuves ?

— Comment trouves-tu ces boucles d’oreilles ?

— Oh ! qu’elles sont jolies ! Des diamants et des rubis ! J’en raffole ! Que tu es bon !

— Je les ai volées pour toi, ma belle. Elles appartenaient à une comédienne de Moscou dont nous avons incendié la maison. Mais devines qui les lui avait données ?

— Comment veux-tu que je devine ?

— Le comte Markoff.

— Mon mari ! Ah ! que c’est amusant, dit-elle en éclatant de rire et en se mettant aux oreilles les deux pendants de perles et de rubis. Crois-tu qu’il les reconnaîtra ?

L’amant aussi se mit à rire ; puis il reprit :

— Ce n’est pas tout. Il est fort avare, le comte Markoff, avare non pas pour les péronnelles qu’il entretient, mais pour sa femme qu’il devrait adorer et couvrir d’or et de pierreries comme on fait d’une sainte ! Eh bien ! tout dernièrement en Finlande…

— En Finlande ?

— Oui, non loin des propriétés de ton mari. En Finlande donc, nous nous sommes introduits, mes compagnons et moi, chez le percepteur d’un village qui appartient au comte Markoff et qui a brûlé depuis ; nous nous sommes emparés d’une assez forte somme qui tient pourtant tout entière dans ce petit portefeuille. Prends-le, ma douce mignonne ! Je veux que tu sois la plus riche et la plus élégante des dames de Saint-Pétersbourg.

— Oh ! non, non, dit-elle, feignant d’être gênée. Je ne veux pas de cet argent. Je ne veux pas que tu te prives…

— Puisque je l’ai volé !

— Mais je n’ai besoin de rien, je t’assure.

— N’importe, prends-le, tu en feras des aumônes ! dit-il en la baisant au front.

— Ah ! jusqu’à mon dernier jour, je t’adorerai ! s’écria-t-elle.

Et elle l’embrassait plus étroitement.

Ils étaient assis tous les deux sur le sopha dans la petite chambre pleine d’une ombre mystérieuse et d’un silence parfumé. Et ils ne se parlèrent plus, sinon de tout près, à voix basse, avec de tendres chuchotements.

Or, cette scène odieuse, le comte Markoff la voyait à travers la vitre étroite. Sa bouche était pleine de jurons assourdis, et une sueur froide, à grosses gouttes, lui coulait du front.

Voilà donc l’homme qui était l’amant de sa femme, et en même temps cet homme était celui qui avait incendié ses villages de Finlande !

Oh ! que n’eût-il pas donné pour briser ce carreau, pour crier : « Je suis là ! » pour faire empoigner ce voleur, cet infâme qui l’avait déshonoré et qui l’avait ruiné !

Il entendit le bruit d’un baiser.

Il n’y tint plus.

D’un coup de poing il allait enfoncer la vitre, quand une voix derrière lui prononça ces paroles :

— Comte Markoff, souvenez-vous de votre promesse ! D’ailleurs si vous poussez un cri, si vous faites un geste, vous êtes perdu. Certainement l’amant de votre femme a pris ses précautions en venant ici. Soyez sûr qu’il est armé ; sans doute vous ne l’êtes pas ; et je pense qu’il est de ceux qui se font peu de scrupule de s’enfuir en enjambant un cadavre.

C’était la générale Amalie, revenue depuis un instant, qui parlait ainsi avec un sourire.

— Soit, dit le comte, sortons d’ici. Mais ma vengeance, pour être tardive, n’en sera que plus terrible !

Dès qu’ils furent revenus dans l’étroit corridor, il reprit :

— Sur votre vie, vous ne connaissez pas cet homme !

— Je ne le connais pas.

— Je vous enrichirai !

— Je ne le connais pas.

Il y eut un silence, puis tout à coup le comte se frappa le front :

— Oh ! c’est lui ! c’est lui ! cria-t-il avec épouvante. Je me souviens… oui, maintenant… je me souviens… ces traits… ce regard… cette voix même… certainement c’est lui !

La générale le regardait avec des yeux stupéfaits.

— Mais non, non, c’est impossible !… Je deviens fou !… Celui-ci n’a guère plus de vingt ans… et d’ailleurs…

Il se tut en haussant les épaules comme pour se moquer de lui-même.

Cependant, malgré lui, il ne pouvait écarter l’étrange idée qu’il avait eue.

Qui donc le comte Markoff avait-il cru reconnaître ?


XVIII

PAYSANNE ET PAYSAN

Dès qu’ils furent rentrés dans le somptueux salon, le comte Markoff se laissa choir sur un fauteuil, la tête entre les mains, accablé.

— Eh ! consolez-vous, mon cher seigneur, dit la gracieuse Amalie ; ces accidents-là arrivent à tout le monde, et moi qui sais beaucoup de choses, je pourrais vous citer de très grands personnages qui sont dans le même cas et qui n’en témoignent pas la moindre douleur. Allons, redevenez maître de vous-même. Dans deux heures, selon nos conventions, vous serez libre d’agir à votre guise. En attendant, tournez les yeux de ce côté, et considérez un peu ces gens.

— Quelles gens ! dit le comte avec un mouvement d’humeur.

— Bon ! ne les voyez-vous pas ? s’écria la générale.

En effet, deux paysans, une femme et un homme, se tenaient au milieu du salon dans l’attitude de la plus profonde déférence.

Nous avons dit un homme et une femme. Mais il eût été malaisé, n’étant pas prévenu, de les distinguer l’un de l’autre, tant leurs costumes étaient pareils.

C’était un long vêtement en peau de mouton que l’on appelle « chouba » ; le cuir était à l’extérieur, la toison était en dedans ; et il s’en exhalait une puante odeur de bergerie qui contrastait singulièrement avec les parfums épars dans le salon de la délicate générale.

Un châle de laine grise qui enveloppait à demi la tête, descendait sur la poitrine et allait se nouer derrière le dos, un jupon rougeâtre dont on ne voyait sous la chouba que le rebord inférieur, et enfin des bottes de feutre dur complétaient le costume de la femme.

L’homme, qui avait des bottes aussi, portait un bonnet en peau de chat où il ne restait plus que quelques touffes de poils presque ras.

Ces deux êtres, avec leurs faces grasses et pâles, leurs yeux ronds qui s’écarquillaient et leurs grosses bouches béantes, avaient l’air parfaitement idiots. On devinait facilement qu’il ne leur était jamais arrivé de se trouver en pareil lieu. Accoutumés aux escabeaux de sapin, aux tables revêtues d’écorce, au plancher de terre de leur misérable izba, ils s’étonnaient de ces tapis soyeux, de ces meubles fragiles où ils ne croyaient pas qu’on pût s’asseoir sans les rompre ; et, clignant l’œil, se poussant du coude, ils avaient l’air de se demander à quoi pouvaient servir toutes ces choses luxueuses et raffinées.

— Assez vilains, dit la générale Amalie, et tout à fait malpropres ; au demeurant, de braves gens et dont je réponds. Je ne les ai jamais vus, mais ce sont les deux enfants de mon fermier de Pergola. Vous voyez qu’il s’est dépêché. À peine mon express reçu, il envoie chercher l’enfant. Soyez tranquille, monsieur le comte ! la petite fille sera soignée comme une princesse, et dix mille roubles ne sont pas une affaire.

La générale Amalie, à l’exception des dernières paroles, avait parlé non pas en français, mais en russe, pour être comprise des deux moujiks.

La paysanne s’inclina plus bas encore et avec la voix bredouillante qui distinguait les pauvres des environs de Pétersbourg.

— Ça, c’est sûr ; ça, c’est sûr, petite mère, dit-elle. Ta noblesse peut être certaine que l’enfant sera très bien. Il aura du lait, il aura des œufs, et il mangera des tartines de beurre de chèvre et du miel comme on n’en trouve pas dans les villes. Quant à l’éducation, on peut s’en fier à nous ; je lui ferai faire ses dévotions après boire et après manger, quand il aura toussé ou quand il aura éternué, et cela devant l’image de Saint-Basile, qui est sur le poêle en brique de notre izba.

— Bien ! interrompit le comte, qui, apparemment, se souciait assez peu de l’éducation religieuse qu’on donnerait à sa fille. La générale me répond de vous, cela me suffit. Vous passerez chez moi dans la journée, et je vous ferai remettre l’enfant.

— Ah ! dans la journée, répondit la paysanne, ça ne se peut pas, petit père. Ta Grandeur comprend bien que les gens pauvres, ce n’est pas comme les gens riches, et que nous n’avons pas tout notre temps comme les seigneurs qui n’ont rien à faire. Nous sommes venus très vite avec des campagnards qui allaient au marché et il faut que nous nous en retournions avec eux pour profiter de leur télègue. Si c’est donc le plaisir de ta Politesse, il faudra qu’on nous donne l’enfant tout de suite. Ah ! Seigneur, comme nous en aurons soin de la chère petite fille !

Le comte se leva.

— Eh bien ! je rentre à l’hôtel, vous me suivrez, à distance bien entendu, et tout sera fait en un instant.

— Oui, ça, c’est bien comme ça, répliqua la paysanne.

Mais la générale ne l’entendait pas ainsi.

— Comte Markoff, dit-elle, vous oubliez nos conventions. Pour une heure encore, vous êtes mon prisonnier. Cependant, rassurez-vous, tout peut s’arranger. Écrivez un ordre, remettez-le à ces bonnes gens, et ils iront à l’hôtel Markoff chercher la petite fille.

— Soit, puisque vous le voulez ainsi.

Sur une feuille déchirée de son portefeuille, il écrivit ces mots :

« Fanny remettra au porteur du présent la corbeille que l’on a apportée hier soir. »

Quand le papier eut été donné à la paysanne, les deux moujiks saluèrent jusqu’à toucher le tapis de leur front et ils se disposaient à se retirer.

La générale leur dit :

— Au moins, savez-vous où se trouve l’hôtel Markoff ?

— Ah ! ça, nous ne le savons pas. Ta Gracieuseté suppose bien que de pauvres moujiks ne peuvent pas connaître les rues de la grande ville. Mais nous demanderons, nous nous informerons. Sois tranquille, petite mère, pour être des paysans on n’est point des imbéciles.

Là-dessus, les enfants du fermier tournèrent le dos ; sales et puants, avec leurs peaux de bêtes, ils s’acheminèrent vers la porte entre les meubles aux bras d’or, couverts d’étoffes légères ; et lourds, grossiers, maladroits, ils faillirent renverser en sortant les porcelaines chinoises d’une étagère en bois de rose.

Mais dès qu’ils eurent descendu le grand escalier décoré de statues, dès qu’ils se trouvèrent dans la rue, la femme releva la tête et dit à l’homme, brusquement :

— Prends cette lettre, cours à l’hôtel Markoff et accomplis tout ce que je t’ai ordonné !

— Je l’accomplirai, dit l’homme. Mais toi, où vas-tu ?

— Je vais où va la pierre lancée par la fronde, droit à son but, sans relâche !


XIX

HISTORIETTE ENTRE UN BAISER ET UN COUP FRAPPÉ À LA PORTE.

Une heure environ après les scènes que nous venons de raconter, la comtesse Markoff, très enveloppée d’une pelisse, descendit d’une voiture publique devant la porte de son hôtel, et rentra précipitamment.

Mlle Fanny, la camériste française, se trouvait précisément sur l’escalier.

— Eh bien, dit-elle avec un demi-sourire, madame la comtesse est-elle contente de ses dévotions à l’église de Saint-Isaac ?

— Oui, oui, très contente, ma chère. Ici, en mon absence, il ne s’est rien passé ?

— Rien. Non, rien.

— Le comte ?

— Il est sorti de grand matin.

— Sans s’informer de moi ?

— Oh ! monsieur le comte s’informe assez rarement de madame la comtesse.

— Fanny !

— Que madame me pardonne. Ah ! mais si, il s’est passé quelque chose.

— Quoi donc ? dit la comtesse, inquiète.

— Il y a un instant, un homme de la campagne, un paysan, un moujik qui a rempli toute la maison d’une vilaine odeur de bouc est venu demander la corbeille d’hier soir… madame se rappelle ?

— De la part du comte ?

— Avec une lettre de monsieur le comte.

— Ainsi vous avez donné l’enfant ?

— Avec joie, madame. Cette maudite petite fille a tellement crié toute la nuit que je n’ai pas fermé l’œil.

— Bien, je monte chez moi. Si personne ne sait que je suis sortie, il est inutile qu’on l’apprenne.

— On ne l’apprendra pas ; et j’approuve entièrement madame la comtesse ! Le bon Dieu tient surtout compte des dévotions que l’on fait sans en rien dire à personne.

La servante et la grande dame se regardèrent avec un petit rire complice. Puis, la comtesse monta vivement l’escalier.

Dès qu’elle fut dans sa chambre :

— Vraiment, dit-elle en bâillant un peu, ces courses matinales sont tout à fait fatigantes et j’ai bonne envie de me rendormir un peu.

Elle marcha vers son lit et commença de défaire son corsage.

— D’où viens-tu ? dit une voix derrière elle.

Elle se retourna stupéfaite.

Celui qui avait parlé, c’était Mordesko, l’intendant du comte Markoff.

Il était entré ce matin-là dans la chambre de la comtesse, n’y avait trouvé personne et avait attendu, caché derrière un rideau.

Il était pâle, il parlait avec les dents serrées.

— D’où viens-tu ? répéta-t-il.

— Ha ! vous me gênez, dit-elle. Que faites-vous chez moi ? Qui vous a prié de venir ? Allez-vous-en.

— Je ne quitterai pas cette chambre avant que tu ne m’aies dit d’où tu viens !

— Eh ! ne me tutoyez pas ! surtout en criant de la sorte.

— Où es-tu allée ?

— Que vous importe !

— Répondras-tu ?

— Non.

— Ah ! prends garde !

— À quoi donc ?

— À ceci ! cria-t-il.

Et en même temps, d’un geste rapide, il leva sur la comtesse une chaise pesante.

Elle éclata de rire.

— Tiens, tu es charmant ! dit-elle. Tu sais que j’adore ça, moi, être battue. Allons, vas, je te permets, bats-moi. Je te dis que je veux bien.

Il laissa retomber la chaise, qui effleura la comtesse.

— Oh ! cela fera une marque, pour sûr ! dit-elle en lui sautant au cou. Ris donc un peu, vilain jaloux ! Je vais tout te dire : je suis allée à Saint-Isaac, oui, toute seule, et cela, monsieur, pour demander pardon d’avance au bon Dieu de tous les baisers que je vais te donner.

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Quatre années avant les événements que nous avons déjà racontés, la comtesse Markoff n’était encore que Mlle Samarine.

Son père était l’un des plus avares et des plus rapaces usuriers de la ville de Moscou. On disait de lui qu’il avait résolu ce problème extraordinaire : ne pas prêter et se faire rendre.

On lui avait tant rendu qu’il put acheter plusieurs maisons dans la rue du Pont-des-Maréchaux, qui est la plus belle cité moscovite, et une fort belle villa dans le parc de Pierre-le-Grand.

Or, Mlle Samarine se plaisait fort peu dans l’arrière boutique sordide où trafiquait son honorable père.

Élégante et délicate comme une grande duchesse, elle avait en horreur tout ce qui était commerce et petites gens.

Les mauvaises langues, qui ne sont pas plus rares à Moscou qu’ailleurs, disaient à ce propos que ce dégoût était fort naturel, la mère de Mlle Sandrine ayant beaucoup frayé avec les gentilshommes, clients de son mari.

L’avare usurier leur disait toujours « non » ; mais en revanche, assurait-on, sa femme leur disait « oui » assez volontiers.

De là les goûts aristocratiques de Mlle Samarine.

Aussi quittait-elle Moscou le plus souvent qu’il lui était possible, pour aller se promener dans les parterres et dans les bosquets de la villa paternelle.

Or, une fois, tout en se promenant, Mlle Samarine, jolie comme la plus jolie des poupées, avait alors dix-huit ans à peine, une fois elle entendit, non loin d’elle, derrière les arbres, des cris aigus et des plaintes qui auraient déchiré le cœur du plus farouche misanthrope.

Elle courut vers la partie du bois d’où semblaient venir les clameurs et ne tarda pas à apercevoir une espèce de maisonnette bâtie de planches grossières et dont la porte était entr’ouverte.

Les cris redoublaient et devenaient de plus en plus lamentables.

Elle se rapprocha, poussa la porte et vit un spectacle horrible.

Un homme nu jusqu’à la ceinture était attaché par de fortes cordes sur la planche supérieure d’un banc, et un autre homme debout, un knout à la main, le frappait à d’égaux intervalles, sans hâte, mais sans relâche.

Le patient avait le dos lacéré, et déjà le sang coulait.

Le bourreau, grand et robuste, avait dans les yeux je ne sais quel contentement cruel.

Mlle Samarine devina tout de suite ce dont il s’agissait.

Quand son père était mécontent de l’un de ses serviteurs, il l’envoyait à la villa, où un autre serf, exerçant l’office de bourreau, exécutait l’arrêt qui lui était transmis par le bon usurier.

D’ordinaire, les châtiments variaient de vingt-cinq à quarante coups de knout ; ce n’était pas de cette monnaie que M. Samarine était avare.

Quelquefois aussi les punitions étaient moins banales, plus raffinées : l’usurier n’approuvait que, faute de mieux, le knout, instrument vulgaire et pour ainsi dire à la portée de tout le monde.

Quand il était d’humeur fantaisiste, il arrivait à M. Samarine d’ordonner à son exécuteur des hautes-œuvres de pincer, entre les branches de tenaille rougies à un bon feu, l’orteil d’un domestique coupable généralement d’avoir mal rincé un verre ou d’avoir mangé en cachette, faute d’aliments plus appétissants, quelques morceaux de vieille chandelle.

D’ailleurs, M. Samarine avait trouvé, dans son bourreau en titre, un collaborateur fort ingénieux et qui partageait tout à fait les vues de son maître.

Ce n’était pas seulement avec soumission, c’était aussi avec un plaisir renouvelé à chaque exécution que le digne serviteur de son maître fouettait, tenaillait, marquait au besoin, les grands criminels qui lui étaient expédiés de Moscou ; et telle était la joie qu’il prenait à exercer sa profession, que le jour où nous sommes, il ne s’aperçut même pas de la présence de Mlle Samarine ; — il ne l’avait, d’ailleurs jamais vue, — et, avec une ardente patience, le corps penché en avant, les yeux pleins d’une lueur féroce, il regardait couler le sang de sa misérable victime.

Quel spectacle pour une jeune fille ! Que dut-il se passer dans le cœur et dans l’esprit de Mlle Samarine en voyant ce pauvre être martyrisé et cet affreux bourreau, qui paraissait doué d’une force prodigieuse, et dont les coups résonnaient sur la chair avec un bruit sinistre ?

Elle demeurait immobile, pétrifiée par l’horreur sans doute.

Puis tout à coup, comme ne pouvant plus résister à son émotion, elle s’enfuit avec des yeux fixes où s’allumait je ne sais quelle étrange pensée pareille à la pensée d’un fou.

Certainement, si elle n’avait pas interrompu l’abominable supplice, c’était par crainte du ressentiment de son père.

Elle quitta la campagne, revint à Moscou et y demeura plusieurs jours de suite sans parler de la villa qui devait lui faire horreur maintenant.

Pendant ces journées, elle ne prononça pas une parole. Son front, si jeune, se plissait avec une expression singulière, et elle avait toujours dans les yeux la fixité d’une pensée inquiétante. Quelquefois un long frisson la parcourait des pieds à la tête.

Or, un matin, Mlle Samarine se faisait coiffer par une jolie jeune fille, presque une enfant, qui lui servait de femme de chambre.

L’enfant un peu étourdie, tira trop vivement les cheveux de sa maîtresse, et celle-ci se fâcha.

Puis la servante, paraît-il, ayant répondu d’un ton peu respectueux, Mlle Samarine, furieuse, alla se plaindre à son père qui, à l’instant même, le brave homme, décida que la coupable serait envoyée à la villa, et que là on lui donnerait dix bons coups de knout pour lui apprendre à être polie et à ne pas tirer les cheveux des personnes.

Ah ! certes Mlle Samarine dut regretter le moment de vivacité qu’elle avait eu !

Évidemment, elle songea à implorer son père. Mais elle savait que toute prière serait inutile et que jamais l’usurier ne revenait sur un arrêt de cette sorte si ce n’était pour en aggraver la rigueur.

Cependant la petite servante partit pour la villa ; elle savait ce qui l’y attendait. N’importe, elle y alla, puisqu’on le lui ordonnait.

Au moment de ce départ, Mlle Samarine était dans une agitation extrême ; ne pouvant supporter la présence de personne à cause du mal qu’on allait faire à une pauvre enfant. Elle annonça qu’elle s’enfermait dans sa chambre et qu’elle n’en sortirait pas de deux jours.

La petite servante arriva à la campagne. Elle demanda le serviteur qui était chargé des exécutions, lui remit un billet du maître mentionnant le nombre des coups à recevoir et attendit patiemment qu’on la martyrisât.

Le bourreau la conduisit dans la maisonnette de bois.

Dès qu’ils furent arrivés :

— Déshabille-toi, dit-il.

Elle obéit.

Elle était bien jolie, malgré ses grossiers habits de servante, la douce jeune fille, mais elle fut bien plus jolie encore quand elle eût retiré son châle de bure et laissé tomber sur ses hanches le haut de son vêtement.

Le bourreau ne la regarda même pas. Certes, robuste et beau garçon comme il l’était, il ne dédaignait pas les belles filles et n’en était pas dédaigné. Mais dans l’exercice de ses fonctions, il ne pensait qu’à ces fonctions mêmes et il poussait aussi loin que possible le respect du devoir professionnel.

Donc, stoïquement, il ordonna à la petite servante de se coucher sur le banc et il leva sur elle la lanière armée de terribles nœuds.

Dix fois, la lanière tomba ; la patiente, cramponnée au banc, avec des sursauts, poussait à chaque coup un sourd cri, comme quelqu’un qui étouffe, et sa jeune peau rose bleuit, verdit, devint rouge, saigna.

Le knout était retombé pour la dixième fois.

— Fini ! dit le bourreau.

Alors l’enfant se retourna, se releva

Mais, chose étrange ! elle n’avait pas de larmes dans les yeux, ni de reproches dans le regard.

Elle dit doucement :

— Je ne suis pas une servante ; je suis la fille de ton maître.

Et elle souriait avec un air de pardon à son bourreau stupéfait.

Telle était Mlle Samarine.

Ces démences-là sont invraisemblables, mais ces démences sont possibles.

À vrai dire, devant cette partie de notre récit, nous avons hésité un instant. Mais dans un livre tel que celui-ci, destiné, malgré la rapidité des aventures, à mettre en lumière les plaies d’une société, l’auteur doit avoir le courage de tout dire, à la condition de ne jamais choquer, par la crudité des termes, la juste susceptibilité des lecteurs. D’ailleurs, dans la suite de cette histoire, nous rencontrerons tant de sympathiques figures et de nobles caractères qu’ils ressortiront mieux après ces sinistres commencements.

Ceci dit, continuons.

Il y eut cela de bon dans l’aventure que la petite servante, qui avait été la complice de sa maîtresse, ne fut pas battue. Elle rentra le soir en disant que « cela lui avait fait bien mal » et qu’elle souffrait à en mourir ; et il ne fut plus question de la chose.

Quant à Mlle Samarine, son père ne la revit que le lendemain, car elle avait tenu sa parole de rester enfermée pendant deux jours.

Retourna-t-elle à la campagne ? Revit-elle le serf-bourreau de la villa ?

Quoi qu’il en soit, elle se maria quelques mois plus tard avec le comte Markoff à qui M. Samarine, qui rêvait d’obtenir par son gendre des lettres de noblesse, paya fort cher cette mésalliance ; et le lendemain de ses noces la comtesse dit à son mari :

— À propos, mon cher, si vous avez besoin d’un homme de confiance, je vous recommande un serviteur de mon père qui habite notre villa, dans le parc de Pierre le Grand.

— J’y songerai, répondit le nouvel époux.

Et voilà comment Mordesko était devenu l’intendant du comte Markoff.

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Cependant, dans la chambre de la comtesse on n’entendait plus que le bruit de deux respirations ensommeillées, lorsque tout à coup on frappa violemment à la porte, et du dehors une voix cria avec colère :

— Ouvrirez-vous, par tous les diables ! ouvrirez-vous, madame ?

C’était la voix du comte Markoff.


XX

OÙ LA COMTESSE MARKOFF CONFOND UN INTENDANT AVEC UN VOLEUR

On ne répondait pas, le comte enfonça la porte.

La chambre était pleine de parfums, tiède et un peu obscure, comme celle d’une petite maîtresse qui fait la grasse matinée et ne sonnera pas avant midi.

Le comte Markoff, qui ne savait guère où était placé le lit dans la chambre de sa femme, s’avança presque à tâtons en disant d’une voix dure :

— C’est moi, comtesse. Où êtes-vous, madame ?

— Eh ! mon Dieu, dit-elle en se soulevant dans les guipures de son oreiller, quel est tout ce fracas, et qu’est-ce donc qu’il arrive ?

Le comte se rapprocha vivement. Ce qui ne l’étonna point, mais ce qui étonnera beaucoup le lecteur, c’est que la jeune femme était seule, tout à fait seule, sous les rideaux paisibles de son lit, et la chambre n’était pas en désordre, et la comtesse, avec son air étonné, se réveillait évidemment du plus honnête sommeil qu’eût jamais dormi la plus fidèle des épouses.

Le comte la prit par le bras et lui dit violemment : Je sais tout.

— Tout ! Quoi donc ? répondit-elle en détirant ses bras avec un bâillement fort joli.

— J’ai tout vu.

— Vu ! quoi donc ?

Et comme dans l’intimité conjugale la comtesse Markoff avait continué de montrer beaucoup de pudeur, elle releva jusqu’à son cou sa chemise qui avait un peu glissé.

Mais le comte reprit d’un ton qui interdisait tout faux-fuyant et toute minauderie :

— Vous avez un amant, je n’en puis douter, je le sais.

Alors, sans s’émouvoir d’ailleurs outre mesure, elle comprit qu’il serait absurde de nier les choses et, d’un air tout à fait brave, elle répondit :

— Eh bien, oui, j’ai un amant. Après ? Est-ce que vous n’avez pas une maîtresse ? Vous ne vous souciez pas de moi, je ne me soucie pas de vous ; rien de plus naturel. Est-ce que nous nous aimons ? Nous sommes-nous jamais aimés ? Je vous ai épousé parce que vous êtes noble ; vous m’avez épousée parce que j’étais riche, pour rétablir vos affaires assez dérangées par le jeu. Allez-vous faire le jaloux ? Je tolère vos faiblesses, ne vous inquiétez pas des miennes ; il y a mille ménages comme le nôtre ; et, pour ma part, je trouve fort ridicule cette scène matinale qui transforme un homme du monde, un parfait gentilhomme connu pour ses élégances et ses bonnes fortunes, en je ne sais quel traître de mauvais mélodrame. Allons, rentrez dans vos appartements et laissez-moi en repos. Je vous assure que j’ai une grande envie de dormir, et de telles secousses matinales sont tout à fait nuisibles à la santé.

Il répondit :

— Soit. Nous ne nous aimons pas. Et je pourrais admettre que vous preniez une certaine liberté. Je vous permettrais d’être coquette ; au besoin je fermerais les yeux sur une intrigue mondaine, élégante, compatible enfin avec le rang que vous tenez et le nom que je porte.

— Ah ! oui, je comprends, dit-elle, il faudrait que mon amant fût de votre goût ?

— Il faudrait qu’il ne fût pas un homme dont le choix paraîtrait indigne à la plus vile des prostituées. Il faudrait que vous ne fussiez pas la maîtresse d’un voleur, sa maîtresse et sa complice.

— Oh ! je vous trouve bien dur pour ce pauvre garçon ! Voleur, lui ? En êtes-vous certain ? Enfin, je ne dis pas, c’est possible. Tous les intendants sont un peu voleurs, plus ou moins.

— Hein ? dit le comte.

— Remarquez d’ailleurs que mon choix qui vous déplaît si fort, devrait au contraire vous paraître tout à fait convenable. En aimant très loin et très au-dessous de notre monde, est-ce que je n’évite pas des criailleries et des médisances ? Est-ce que je ne vous dérobe pas à tout ridicule et à toute périlleuse aventure ? Ah ! monsieur le comte, si au lieu d’être l’amant de la princesse Marie Palkmé vous étiez l’amant de quelque servante, cela ne serait pas scandaleux et vaudrait beaucoup mieux pour vous et pour moi, je vous assure. Vraiment, vous devriez me passer mon amitié d’enfance pour ce pauvre Mordesko.

— Mordesko ! répéta le comte.

Le cri qu’il poussa témoignait d’un étonnement si profond, si sincère, que la comtesse comprit à l’instant même la sottise qu’elle avait faite et se mordit les lèvres jusqu’au sang.

Elle avait cru qu’instruit par la trahison de Fanny peut-être, ou ayant entendu des voix à travers la porte, le comte Markoff ne doutait plus des faiblesses qu’elle avait pour l’intendant.

Mais non, ce n’était pas de Mordesko qu’il s’agissait ! La comtesse, un peu pâle, demeurait muette, car elle craignait de se compromettre encore par quelque parole imprudente, et ses paupières clignaient inquiètement.

— C’en est trop ! s’écria le comte, et votre ignominie enfin m’épouvante.

— Eh ! que pensiez-vous donc ? dit-elle avec un frisson.

— Je savais que vous apparteniez à un chef de bandits, mais vraiment je n’aurais pas rêvé que vous vous livriez à un valet !

— À un chef de bandits ? dit-elle.

— Ah ! ne niez pas ! Je vous ai vus, ce matin même, il y a deux heures, vous et lui, tous les deux chez la Chpilitz ! — C’est dans les chambres d’amour de la générale que vous faites vos dévotions à Saint-Isaac.

En ce moment une voix cria :

— Ah ! misérable femme !

Et les rideaux du lit tombèrent sur le tapis, déchirés, arrachés, par une secousse furieuse.

Mordesko, qui avait réussi à se dérober derrière les tentures avant l’entrée du comte, Mordesko, pris de fureur en apprenant la trahison de la comtesse, n’avait pas pu se contenir, et il tendait un poing furieux vers la jeune femme, blottie sous les courtines de son lit !

Avait-elle peur ? Sans doute, mais c’était une femme singulière que la comtesse. La situation de son mari lui paraissait une chose fort comique, et quoiqu’elle courût elle-même plus d’un risque, elle avait sous les draps de petits rires étouffés. Cependant, ils étaient face à face, les deux hommes, le mari et l’amant, également trompés.

Mais ce mari et cet amant, c’étaient aussi le maître et le valet, le seigneur et l’esclave.

Mordesko, qui avait cédé à un mouvement de colère jalouse, baissa la tête en rencontrant le regard du comte.

La domesticité le ressaisit : il eut soudain l’attitude tremblante et fuyarde d’un chien qui a peur d’être battu.

Le comte, lui, craignant une aggravation de ridicule, et dégrisé de sa fureur par la présence de son domestique, se donna un air de mépris hautain, et ce fut du ton que l’on prend pour donner un ordre qu’il dit à Mordesko :

— Si je ne t’avais pas fait libre, tu mourrais sous le knout. Mais tu n’es plus serf. Je ne puis que te chasser, je te chasse.

Telle est la lâcheté que donne l’habitude des longues obéissances : Mordesko baissa le front plus bas encore, et il essaya de balbutier quelques paroles d’excuse.

— Ah ! va-t’en ! dit le maître.

Mais il ajouta :

— Non, pourtant, tout n’est pas fini.

Il s’approcha, et de sa main droite qui était gantée, il souffleta deux fois la face de son valet.

Mordesko frissonnant reçut le double affront sans relever la tête.

Puis le comte dit :

— Retire-moi mon gant.

Mordesko retira le gant de son maître.

— Jette le gant, là, dans la flamme du foyer.

Mordesko jeta le gant dans les flammes.

— À présent, je n’ai plus besoin de toi, tu quitteras cette maison dans une heure, dès que tu auras rendu tes comptes.

Et le valet sortit de la chambre sans se retourner, l’échine très courbée.

Il descendit l’escalier, l’air toujours humble, comme quelqu’un qui s’échappe, évitant les regards des domestiques, plein d’une rage qui avait peur.

Mais, dès qu’il fut hors de la maison, il se retourna furieusement vers la porte refermée, et tendant ses poings crispés, ayant dans les yeux cette fureur qui les brûlait jadis, lorsque dans la maisonnette de la villa il châtiait les esclaves, Mordesko, d’une voix terrible, gronda sourdement ses paroles :

— Ah ! femme, femme qui m’as trahi, je me vengerai de ta trahison ! Oui, je m’en vengerai, sans pitié ni relâche ; quant à toi, comte Markoff, sache que je garderai toujours sur la joue l’affront de ta main gantée ; et un jour, j’en jure par tous les saints ! un jour, le genou sur ta poitrine, je soufflèterai ton cadavre !

Quelqu’un lui dit :

— À la bonne heure, voilà des paroles dignes d’un homme.

Celui qui avait parlé était un personnage inconnu de Mordesko.

C’était un très jeune seigneur.

Il portait avec élégance une riche pelisse de renard bleu ; et, bien qu’il parlât le russe sans accent, une barbe noire très peu fournie et qui frisait, des cheveux aussi noirs que la barbe, donnaient à penser que c’était un étranger, peut-être un homme du Caucase ou d’Arménie.

— Qui es-tu ? Que me veux-tu ? demanda Mordesko.

— Tu me parais fort curieux, dit l’autre. Que t’importe ? Tu es quelqu’un qui déteste le comte Markoff, je suis quelqu’un qui le hait et j’ai envie d’unir ma haine à ta colère. Ne t’inquiète pas d’autre chose et suis-moi.

— Où me conduis-tu ?

— À la vengeance.


XXI

LE JEU DE MORDESKO

Peu d’instants après cette rencontre, il y avait dans le parc de l’hôtel un enfant qui jouait.

C’était le petit comte Michel, l’héritier légitime du comte et de la comtesse Markoff.

Il logeait avec son gouverneur — un Italien nommé il signor Popoli — dans un élégant pavillon situé au fond du parc.

Bien qu’il fût encore tout petit, on essayait de le bourrer de toutes sortes de sciences, à peu près comme on gave les jeunes canards et les petites oies.

C’était très sérieusement que le comte Markoff, à propos de son fils qui avait trois ans, demandait au seigneur Popoli :

— Est-ce que le comte Michel commence à mordre aux mathématiques ?

La vérité nous oblige à dire que le petit garçon, destiné à être le Pic de la Mirandole de la Russie, ne mordait à rien du tout, sinon aux pommes et aux gâteaux qu’il dérobait dans l’office, et quelquefois aussi aux joues des personnes qui le prenaient dans leurs bras pour le caresser en lui disant : « Mon joli mignon. »

Le joli mignon répondait généralement par un coup de dent. La précocité de la mâchoire distingue les jeunes loups.

Donc le comte Michel s’esquivait le plus souvent, qu’il pouvait du pavillon d’étude, et n’avait pas de plus grand plaisir que de salir, en se roulant dans les parterres, ou de déchirer, en grimpant aux arbres, sa pelisse de velours et ses culottes de soie.

Jusque-là, il n’avait pas grand tort.

Mais ce qui était moins excusable, c’était l’étrange cruauté avec laquelle le petit homme saisissait, déchiquetait, mordait parfois à belles dents les oiselets qu’il réussissait à prendre dans leurs nids ou dans les mulots qu’il agrippait sous le gazon des plates-bandes. Or, ce jour-là, le comte Michel avait imaginé un beau tour.

Profitant du moment où son gouverneur se faisait la barbe, il avait fermé en dehors, à la clé, s’il vous plaît, la chambre du signor Popoli, et sûr de ne pas être interrompu dans ses exploits, il organisait une grande chasse aux mulots et aux crapauds dans le parc de l’hôtel.

Le comte Michel n’était point ce qu’on nomme un joli enfant. Il avait les cheveux roux, l’œil déjà aussi dur que celui d’un homme méchant, et ses dents proéminentes lui soulevaient la lèvre.

Mais n’importe, il y a dans l’enfance, quelle qu’elle soit, un tel charme ; même vilains, les petits hommes sont si gracieux, et, même méchants, ils ont dans leur méchanceté une si aimable espièglerie, que c’était vraiment un charmant spectacle de voir le comte Michel ébouriffé, rouge de plaisir, aller, venir, sauter, dans un rayon de soleil qui dispersait enfin la brume.

— Eh ! eh ! dit tout à coup quelqu’un derrière lui, ou s’amuse ce matin, à ce qu’il paraît ? et vous n’avez pas peur d’être grondé ?

— Si l’on me gronde, je mordrai ! dit l’enfant.

Il avait une fort aimable nature, ainsi que nous l’avons déjà indiqué.

La personne qui lui avait adressé la parole, c’était Mordesko.

Il avait dû rentrer dans le parc de l’hôtel par la petite porte de derrière qui ouvrait sur une ruelle.

— À la bonne heure ! dit-il. Si l’on vous gronde, vous mordrez. Mais à quel jeu jouez-vous ?

— Je joue à étrangler les souris et à enfoncer des branches dans le ventre des crapauds. Après, on plante les branches dans la terre, et les crapauds remuent les pattes ; c’est tout ce qu’il y a de plus amusant.

— Oh ! en effet, ce doit être très amusant.

En parlant ainsi, Mordesko avait l’air paternel et familier d’un homme qui ne demanderait pas mieux que de jouer avec un enfant.

Pourtant il reprit :

— C’est égal, il y a mieux que cela.

— Il y a mieux ; quoi donc ? demanda le jeune comte.

— Un jeu que je connais et qui est le plus beau des jeux.

— Oh ! tu me l’enseigneras ? dis ?

— Je voudrais bien, mais ça ne se peut pas, votre père se fâcherait.

— Il ne le saura pas, pardi !

— Si, si, il le saurait, certainement il le saurait.

— Eh bien ! qu’est-ce que ça fait ? On s’en moque un peu, de papa. Allons, dis ton jeu tout de suite, je le veux ! Mais dis-le donc, imbécile !

Mordesko répondit avec un bon sourire :

— Vous êtes un enfant volontaire, oui, et quand vous serez le maître de la maison, les serfs n’auront qu’à bien se tenir avec vous !

— Le jeu ! le jeu !

— Allons, soit, je consens. Mais je vous avertis, ce n’est pas dans le jardin que l’on joue à ce jeu-là.

— Où donc est-ce ?

— Dans ma chambre, là-bas, au-dessus de l’écurie.

L’enfant s’élança en avant et quelques instants après, l’intendant et le comte Michel se trouvaient dans une pauvre chambre située en effet au-dessus des écuries, et dont l’unique fenêtre donnait sur le jardin d’une maison voisine.

Il y avait peu de meubles dans cette chambre : un lit, une table, quelques chaises. Mais elle était remarquable par d’étranges instruments suspendus çà et là aux murailles.

On voyait entre autres choses un vieux knout aux nœuds très gros, que le vent de la fenêtre ouverte faisait remuer entre des tenailles et des pinces accrochées à des clous.

Il paraît que l’intendant Mordesko, jadis exécuteur des hautes-œuvres dans la villa de M. Samarine, se souvenait encore de son premier métier.

— Eh bien, demanda le comte Michel, qu’est-ce que l’on va faire ?

— Oh ! c’est très long, mais c’est si amusant. D’abord, il faut allumer du feu.

— Du feu ?

— Oui ; justement, nous avons là un fagot et des bûches. Un brasier de charbon ferait mieux notre affaire ; mais il faut se contenter de ce qu’on a.

— Donne, je veux mettre moi-même les bûches et le fagot dans le poêle.

— Oui, vous-même. Cela vaudra beaucoup mieux. À présent, là, tenez, sur le mur, voyez-vous, à côté de ce gros fouet, cette aiguille de fer très pointue ?

— C’est pour le jeu ?

— C’est pour le jeu. Décrochez-la.

— Oui, oui.

— Elle est trop haute, vous ne pouvez pas l’atteindre. Allons, hissez-vous, je vous aide. Vous la tenez ? C’est fait.

— Oh ! ça pique, dit le petit.

— Je crois bien que ça pique ! et elle piquera mieux quand nous l’aurons mise à chauffer dans le poêle.

— À chauffer ?

— Jusqu’à ce qu’elle soit toute rouge. Mettez-la vous-même ; seulement prenez bien garde de vous brûler ! La pointe seulement. Comme cela. Très bien.

Le comte Michel avait placé le bout de l’aiguille sur le côté déjà embrasé d’une bûche, et il regardait pétiller le bois avec des yeux pleins d’impatience.

— Maintenant, dit-il, explique-moi.

— Fi ! le petit curieux ; vous verrez, dans un instant, vous verrez.

— Je veux savoir tout de suite, moi !

— Vous voulez ?… ah ! oui, c’est juste ; vous voulez ! parce que vous êtes le maître déjà, parce que vous êtes déjà dur pour les faibles, et tyrannique pour les esclaves, comme votre père le comte Markoff !

Mordesko avait dit cela en redressant sa taille, avec une voix plus haute ; puis tout à coup, saisissant l’aiguille dont la pointe avait rougi, il s’écria :

— Voici le jeu ! mon petit seigneur, faites attention ! Voici le jeu !

L’enfant se rapprocha curieusement.

— D’abord vous prenez une bête, un oiseau, une souris, n’importe, et vous la tenez solidement, à peu près comme je vous tiens.

— Bien, je comprends, dit le petit.

— Puis quand vous êtes sûr que l’animal ne peut pas s’échapper, vous levez la pointe vers sa tête, justement comme je l’approche de la vôtre.

— Oui, oui, dit le comte Michel.

— Et alors, rapidement, qu’il se débatte ou non, qu’il crie ou non, vous lui faites au-dessus des yeux…

— Quoi donc ? demanda l’enfant.

— Ceci ! hurla Mordesko.

Et, serrant le cou du petit comte dans l’étreinte de sa main gauche, l’intendant, de la main droite, enfonça la pointe rouge dans le front de l’enfant dont la peau grésilla.

Le pauvre être poussa un cri aigu, se débattit, voulut fuir, mais l’autre lui serrait le cou à l’étrangler, et toujours l’aiguille se promenait, traçant une sorte d’image sur le front du jeune comte.

Les plaintes redoublèrent, devinrent si aiguës que du jardin de la maison, de très loin on dut les entendre. Mais l’effroyable bourreau, avec une sinistre patience, continuait son œuvre, et dirigeant son aiguille brûlante, il avait l’air d’un peintre qui dessine sur du vélin.

Autour d’eux, une agitation commençait à naître ; évidemment les domestiques et peut-être les maîtres accouraient aux cris de l’enfant.

Mordesko n’interrompait pas son diabolique travail.

Enfin il dit :

— C’est bien !

Et il repoussa le petit comte qui, tout convulsionné, se tordit en hurlant sur les carreaux de la chambre.

Puis l’intendant se rapprocha de la table, et sur une feuille de papier qui était là, il traça quelques lignes à la hâte.

En ce moment on criait du dehors :

— Qu’y a-t-il ? C’est sa voix ! où est mon fils ?

Et parmi un tumulte de valets accourus, Mordesko entendit que l’on défonçait les portes de l’écurie.

En même temps des pas nombreux qui se hâtaient montaient l’escalier qui menait à sa chambre.

— Il est temps ! se dit-il.

Rapidement il enjamba la fenêtre qui donnait sur un jardin voisin, regarda la porte par où les gens allaient rentrer, cria : « Au revoir, comte Markoff ! » sauta sur le sol et disparut dans un fouillis de branches.

La porte de la chambre fut enfoncée et toute la valetaille fit irruption avec des appels et des cris d’alarme.

Mais ce furent le comte et la comtesse Markoff qui, refoulant les serviteurs, découvrirent les premiers le pauvre petit être qui ne criait plus, évanoui derrière une chaise.

Oui, ce père et cette mère, — adultères châtiés — aperçurent en même temps leur enfant. Ils le saisirent, le relevèrent, l’embrassèrent. Il rouvrit les yeux.

— Ah ! il vit ! s’écria la comtesse.

Mais le comte recula plein d’épouvante parce qu’il avait vu l’image creusée par Mordesko sur le front de l’enfant.

Il fléchit, se retint à la table.

Ses yeux tombèrent sur les quelques lignes tracées par l’intendant et voici ce qu’il lut : « Comte Markoff ! l’infamie que tu m’as mise sur la joue, je l’ai perpétuée sur le front de ton fils, et rien ne l’effacera désormais de la face de cet enfant, de même qu’elle vivra éternellement dans mon souvenir vengeur ! »


XXII

LES TROIS GRÂCES

La vérité nous oblige à dire que le prince Georges Palkine, à cheval sur les épaules de cet excellent M. Jonas, et lui racontant sa bonne fortune, avait singulièrement exagéré, — par une vanité de jeune homme — les charmes physiques des trois demoiselles Chiponine.

Il avait été jusqu’à insinuer que Mlle Barbara, l’aînée, pouvait passer pour une personne assez appétissante.

Le fat !

La réalité, c’est que les trois Grâces, comme on les appelait, auraient été les trois plus laides créatures de toutes les Russies si leur mère n’eût été vivante.

Grâce à Mme Chiponine, — heureux terme de comparaison, — les trois demoiselles ses filles étaient tout simplement de hideux avortons.

Étant laides, elles étaient mauvaises.

La laideur quelque fois, c’est la méchanceté qui sort.

Il ne se répandait pas dans tout Pétersbourg une seule calomnie dont elles ne fussent les honnêtes inventeurs, et quoique leur vertu fût sujette à des défaillances chaque fois que l’occasion s’en présentait, ce qui, d’ailleurs, arrivait assez rarement, elles se montraient fort bégueules et d’une grande cruauté de paroles à l’égard des plus excusables pécheresses.

Vous pensez bien que leur aigre naturel ne fut pas adouci par l’aventure que nous a fait connaître l’indiscrétion du prince Georges.

Barbara était furieuse d’avoir été abandonnée pour Rose ; Rose trépignait de colère à la pensée que l’arrivée de Julie avait suffi pour la priver de son amoureux, et Julie enrageait de n’avoir eu lieu de se plaindre d’aucun abandon.

Les trois Grâces, ce matin-là, c’étaient les trois Furies.

Certainement elles se vengeraient du prince Palkine, de lui et de la princesse Catherine, sa mère, et de cette petite pimbêche, la princesse Marie, qui avait fait une « faute », comme tout le monde le savait.

En effet, on le savait, mais on le savait parce qu’elles l’avaient dit. On s’en souvient : c’était à un bal chez les dames Chiponine que l’état de santé de la princesse avait été remarqué d’abord. Et les trois Grâces, naturellement, n’avaient laissé à personne la joie de la première découverte.

Donc, ce matin-là, elles s’habillaient à la hâte, et il n’était pas encore midi que déjà elles sonnaient à la porte de l’hôtel Palkine.

À la porte de l’hôtel Palkine ? Non, elles s’étaient trompées de maison.

Leur erreur était excusable ; l’hôtel voisin de l’hôtel Palkine ressemblait parfaitement à celui-ci. Probablement ces deux immeubles avaient appartenu autrefois au même propriétaire.

Aujourd’hui, la première de ces maisons jumelles était possédée, disait-on, par un riche seigneur arménien, qui d’ailleurs voyageait presque toujours et n’y faisait que d’assez rares apparitions.

Quoi qu’il en fût, les trois Grâces, à qui personne ne venait ouvrir, s’aperçurent enfin de leur erreur, et tout en regrettant d’avoir perdu un temps précieux, qui aurait pu être employé à quelque bon coup de langue, elles gagnèrent la porte prochaine laquelle cette fois était bien celle de l’hôtel Palkine.

Quelques instants après, elles étaient admises dans la chambre de la vieille princesse Catherine.

On n’a peut-être pas oublié l’aimable caractère qui distinguait la sœur du seigneur Béroeff, mariée au prince Ivan Palkine.

Les années n’avaient qu’ajouté à ses intolérables défauts.

Son avarice était devenue sordide à tel point qu’elle nourrissait ses domestiques avec du pain non de froment, mais de seigle noir ; et elle passait de longues heures enfermée dans sa chambre à compter et à recompter ses vieux roubles et ses valeurs en papier.

Sa superstition se traduisait par des cris d’épouvante à propos du moindre bruit dans le bois d’un meuble ; un pope lui ayant persuadé qu’il y avait un diable dans le corps de chaque mouche — en effet, Belseuth signifie « seigneur des mouches » — elle avait deux jeunes domestiques uniquement chargés de s’emparer de toutes les mouches de la maison, et de les brûler bel et bien comme sorcières, sur des petits bûchers élevés à cet effet.

Quant à son épouvante du « qu’en dira-t-on », elle n’avait fait aussi que croître et embellir, et Catherine Palkine répétait à chaque instant qu’elle était pareille à l’hermine qui, comme on le sait, ne peut être atteinte d’une tache, sans mourir de honte immédiatement.

La conversation fut assez peu intéressante d’abord, entre les demoiselles Chiponine et la vieille princesse.

Celle-ci parla beaucoup de sa santé en effet fort délabrée. Depuis plus de cinq mois, elle était en proie à d’épouvantables douleurs d’entrailles, presque constantes, et souvent elle avait des crises nerveuses pendant lesquelles, disait-elle, elle croyait toujours être sur le point de trépasser.

Mais sans doute, les trois Grâces ne tardèrent pas à aborder un sujet plus irritant, car tout à coup, un grand cri, un cri aigu, un cri terrible fit trembler toutes les vitres de l’hôtel ! et l’on vit les trois demoiselles Chiponine ouvrir la porte avec des gestes d’effarement, se précipiter dans l’escalier en criant : « Elle est folle ! » et l’on remarqua que l’une des trois grâces avait la tête absolument rase, comme si quelqu’un dans une querelle lui avait arraché sa perruque.

Cependant dans sa chambre la vieille criait :

— Où est ma fille ? où est Natache ? Natache à l’instant ou je fais fouetter tout le monde !

Natache accourut.

Certainement personne n’eût reconnu dans cette jeune servante à l’œil doux, un maintien humble et réservé, la passante énergique du pont Saint-Nicolas, la femme qui avait ordonné à la vieille Vilhelmine d’empoisonner la nouvelle accouchée, ni surtout la farouche Colombe-Rouge du traktir des goujons.

Aucune trace des fatigues de la nuit, aucune trace même du terrible supplice qu’elle avait enduré, n’était visible dans l’aspect de Natache, et ce fut d’une voix tout à fait douce et soumise qu’elle demanda :

— Son Excellence a désiré me parler ?

— Ces Chiponine sont des monstres ! dit la vieille princesse qui paraissait hors d’elle-même. Où est ma fille, où est Marie ?

— La princesse Marie n’est pas à l’hôtel.

— Elle n’est pas rentrée après le bal chez la princesse Zina !

— Elle n’est pas allée chez la princesse Zina.

— Misérable ! Que dis-tu ?

— La vérité. Je mentirai si votre Excellence le préfère.

— Où est-elle allée ?

— Chez une sage-femme.

— Chez une sage-femme ! hurla la vieille femme dont la face s’empourpra horriblement. Pourquoi faire ?

— Pourquoi ? Pour accoucher, je suppose.

— Déshonorée ! déshonorée !

Et brusquement elle s’abattit sans mouvement sur le plancher, comme un cadavre qui tombe.

Natache ouvrit la porte.

— Un médecin ! cria-t-elle.

Puis, retournée auprès de la malade, elle observait avec des yeux où on aurait pu lire une inquiétude très sincère :

— Oh ! disait-elle entre ses dents, pourvu qu’elle ne meure pas avant de savoir que c’est moi qui la tue, avant de savoir pourquoi je l’ai condamnée.


XXIII

CELUI QUI REVIENT

Le médecin était accouru.

Il avait tâté le pouls de la vieille princesse Catherine, couchée dans son lit, sans paroles.

Puis il avait dit, avec une franchise assez rare chez les hommes de son art : — La maladie de la princesse est une maladie mystérieuse, qui depuis cinq mois, déroute toutes mes conjectures, déjoue tous mes efforts. La crise d’aujourd’hui a dû être terrible. Sera-t-elle mortelle ? Je ne sais. La vie de la malade est entre les mains de Dieu.

Puis, après avoir ordonné une potion calmante, il s’était retiré avec les domestiques et avec Natache elle-même, lentement sur la pointe des pieds, car on pensait que Mme Catherine était endormie.

Elle demeura seule dans la grande chambre qu’éclairait mal une veilleuse. Le soir vient vite dans ces soirées d’automne.

Mais elle ne dormait pas.

Dès qu’elle eut entendu s’éteindre le dernier bruit des pas, elle ouvrit des yeux vitreux, se dressa sur son séant et regarda autour d’elle.

La pièce, nous l’avons dit, était très vaste et à peu près obscure. Il y avait dans les plis des hauts rideaux que le vent remuait malgré les doubles fenêtres, des agitations d’ombres inquiétantes.

Dans cette solitude et dans ces demi-ténèbres, la princesse se sentit frissonner, on sait qu’elle ne s’était jamais débarrassée de ses craintes superstitieuses ; et même en plein jour, elle croyait voir au fond des corridors tournants, disparaître des robes de fantômes.

Mais cette fois elle réagit contre son épouvante accoutumée.

Faible et quoique brisée par la crise récente, elle descendit de son lit aussi vivement qu’elle pût ; et avec un mauvais pli des lèvres, elle murmurait ces paroles :

— Perdue ! ma fille est perdue ! la maison des Béroeff, la maison des Palkine est déshonorée par cette folle. Le monde rira de nous ; on nous montrera au doigt. Oh ! du moins je châtierai la coupable autant qu’il me sera possible ; et, s’il faut que je meure, je ne mourrai pas sans avoir vengé l’honneur de mon nom.

Longue, maigre, elle était debout.

Un instant elle crut défaillir, mais elle dit :

— Il le faut.

Et sa volonté maîtrisa son corps affaibli.

Elle marcha, en s’aidant des meubles, vers une table placée en face du lit, entre les deux fenêtres.

Comme elle en était toute proche, elle tressaillit des pieds à la tête.

Là, certainement là, à côté de la cheminée, dans la boiserie du mur, elle venait d’entendre un bruit. Et c’était comme le bruit d’un pas qui se rapproche. Elle se souvint de la maison voisine inhabitée depuis si longtemps et dans laquelle, comme elle l’avait bien souvent pensé, il devait revenir des fantômes. Un autre bruit se fit entendre ; celui d’un bois qui craque sous une poussée.

La sueur lui coula du front.

Elle éprouvait une terreur trop grande pour aller vers la cheminée, pour tâter la muraille, pour tâcher de découvrir la cause qui avait produit ce craquement. Elle eut l’idée d’appeler, d’avoir quelqu’un auprès d’elle. Natache, par exemple, en qui elle avait confiance et qui ne riait pas des épouvantes de sa maîtresse.

Mais sans doute, ce qu’elle voulait faire ne devait être su de personne car elle n’appela pas, ne tendit pas la main vers la sonnette qui pendait au dessus de la table.

Blême de peur, le cœur battant au point qu’elle l’entendait battre, n’osant retourner la tête, croyant avoir derrière elle des spectres, elle s’assit, toute raide, comme une planche qui se plierait en deux, devant les paperasses de la table.

Elle se dit :

— Ce que je dois écrire, je l’écrirai.

Elle prit une plume entre ses doigts qu’un tremblement agitait.

Sur une grande feuille blanche qui était là, elle commença d’écrire ; et ces premiers mots furent tracés par sa main, qui zigzaguait.

« Ceci est mon testament. »

Or, en ce moment, la veilleuse grésilla, l’ombre devint plus noire et la princesse pouvait à peine voir les lettres qu’elle s’efforçait d’écrire.

En même temps — oh ! elle ne se trompait pas ! — il y eut derrière elle comme un long frôlement d’étoffe sur le tapis et les cheveux gris de la princesse se hérissèrent visiblement sur son front.

Il se livrait en elle un combat terrible. Le désir d’écrire ses volontés dernières luttait avec un besoin tremblant de faire venir du monde, de ne plus être seule.

Elle sentait, elle savait qu’un être fantastique d’un aspect sans doute formidable, se tenait debout à côté d’elle, se penchant sur son épaule, lisant les mots qu’elle avait écrits, prêt à lui mettre sur la tête une longue main froide, humide de la terre des tombeaux.

Sa bouche crispée buvait sa sueur, cependant elle répéta :

— J’écrirai. Tout l’enfer fût-il là, j’écrirai.

Sa plume, par secousse, courait sur le papier :

« Ceci est mon testament.

« La princesse Marie Palkine ayant déshonoré ma maison, n’est plus de ma famille.

« Je la répudie, je la désavoue, je lui défends de porter mon nom.

« Je la déshérite de ma noblesse et de mon honneur, comme je la déshérite de ma fortune.

« Tous mes biens, l’or et les billets que l’on trouvera dans mes coffres, mes châteaux, mes villages et les valeurs que j’ai déposées à la Banque de Saint-Pétersbourg, appartiendront en toute propriété à mon fils bien aimé le prince Georges Palkine.

« Car telle est ma volonté dernière. »

Il lui semblait maintenant que la main d’un fantôme lui frôlait la nuque et les cheveux.

Puisant je ne sais quel courage dans l’excès même de son effroi, elle signa et data le testament.

Mais alors, derrière elle, une voix qui paraissait venir de très loin et qui cependant était toute proche, une voix qui semblait répercutée par des échos tumulaires, prononça lentement ces paroles :

— Tu ne déshériteras pas ta fille.

Oh ! cette fois, elle eût voulu crier mais elle ne put pas. Les paroles ne voulaient pas sortir de sa bouche, comme si la peur lui eût mis un bâillon, et elle demeurait sur sa chaise, n’osant pas se retourner, la tête dans les paperasses, pétrifiée.

La voix funèbre reprit :

— Déchire ce testament. La faute de ta fille est de celles dont une mère doit pleurer, mais qu’elle doit pardonner enfin, et toi seule, princesse Catherine, toi seule es coupable en effet.

Il y eut un grand silence pendant lequel on n’entendit que le râle haletant de la vieille femme.

La voix continua.

Si tu n’avais pas réservé toutes tes tendresses pour le prince Georges, si tu n’avais pas été une mauvaise épouse, ta fille, au lieu de rester seule avec un vieillard attristé, ta fille aurait connu les conseils qui avertissent du danger, les bonnes caresses qui détournent du mal. Mais non, tu es partie, et Marie Palkine a été abusée par un lâche séducteur qui, du reste, a été châtié et le sera encore.

La vieille princesse croyait entendre au-dessus d’elle la parole terrible des jugements divins.

— Donc, reprit la voix du fantôme, l’innocente, c’est Marie. Si tu survis, tu la recevras dans ta maison qui est la sienne. Tu t’efforceras de cacher sa faute aux yeux cruels du monde, et tu n’auras désormais pour elle que de la tendresse et du respect. Mais tout d’abord déchire ce testament. Voilà ce que je t’ordonne, moi qui sors de la tombe et qui vais y retourner. M’as-tu entendu, femme, et répondras-tu enfin ?

Elle tremblait comme une branche morte tremble sous la rafale.

— Oui, oui… oui… dit-elle. Je déchirerai… Si je vis, je la recevrai… Oui… mais toi… être terrible… Qui me parle… Va-t’en d’auprès de moi… Que je n’entende plus frémir les plis de ton linceul.

Elle tomba à genoux, presque morte, le front entre ses mains.

Mais le spectre étendit le bras, et, la prenant par le menton, il la força de relever la tête.

Alors, dans un paroxysme d’épouvante la princesse Catherine Palkine poussa un long cri formidable avec lequel semblait sortir sa vie, car elle avait devant elle pâle comme les ressuscités, sous son long vêtement funéraire, le prince Ivan Palkine, le vieux prince, son mari, mort depuis une année !


XXIV

LE SECRET DE NATACHE

Au cri de la princesse, Natache, qui était aux aguets, entra vivement dans la chambre.

Mme Catherine était étendue sur le tapis, hors d’elle-même, suffoquant.

Elle était seule.

Qu’était donc devenu l’être mystérieux qui lui avait parlé, qui l’avait touchée ?

Les spectres disparaissent comme une bulle de savon crève et s’évanouit.

Natache releva sa maîtresse, la soutint, la porta sur son lit.

La vieille femme, crispant les poings, la bouche tordue, écarquillait ses yeux énormes, et, au remuement de ses lèvres, on devinait qu’elle voulait parler, mais les paroles ne sortaient pas de sa bouche.

Natache la dominait d’un regard fixe et dur :

— Allons, dit-elle, il faut que cette crise soit la dernière.

Sur un guéridon, près du lit, il y avait une tasse que Natache remplit de la potion ordonnée par le médecin.

Elle mit la tasse sur les lèvres de la princesse, et celle-ci but, lentement, par gorgées avec des râles.

La vieille femme sursauta.

— Oh ! dit-elle, cela brûle !

— Oui ! oui ! cria Natache avec une voix féroce, cela brûle ! Et c’est le commencement de l’enfer éternel !

Mme Catherine, à demi dressée, se déchirait la poitrine comme pour en arracher le feu qui la dévorait.

— Natache, dit-elle, Natache… Natache, que dis-tu ?… L’enfer ? Oh ! ne parle pas de l’enfer. Dieu ! j’ai des flammes dans les veines.

— Ce que je dis, reprit l’autre en étendant les bras, c’est que tu vas mourir, et mourir par moi, entends-tu ? Oui, depuis cinq mois, presque chaque jour, dans tes boissons, dans les mets de ton repas, j’ai versé peu à peu le poison qui t’a rongée, et tu viens d’avaler la dose suprême, et avant une heure tu ne seras plus !

La princesse voulut crier :

— Au secours ! un médecin !

Mais Natache lui avait mis la main sur la bouche, et les cris qu’elle croyait pousser n’étaient que des murmures. Après une lutte vaine, elle proféra péniblement ces mots :

— Tu m’as empoisonnée ? Pourquoi ? Oh ! Natache, pourquoi ?

— Pourquoi, demandes-tu ? Tu vas le savoir, dit la servante, car l’heure est venue de le révéler enfin !

« Écoute, écoute bien !

» Tu as été la femme du prince Ivan Palkine, mais tu étais la sœur du seigneur Béroeff.

» Le seigneur Béroeff avait le cœur bon et les serfs étaient heureux dans ses vastes domaines.

» C’était là que nous vivions, mon aïeule, ma mère et moi.

» Ma mère était jolie et ton frère l’aima.

» Ce seigneur aima cette serve, et ma mère se donna à lui librement, non point parce qu’il était bon et doux aux pauvres gens.

» Nous quittâmes la ferme où nous étions employées, ma vieille grand-mère, ma mère et moi, et nous habitâmes le château de Béroeff.

» Les domestiques nous honoraient à cause de l’amitié du maître ; mais nous n’abusions pas de notre pouvoir, et nous faisions autour de nous tout le bien que nous pouvions accomplir.

» J’étais jeune, j’avais le cœur plein d’espérance et de tendresse, j’aurais vécu heureuse avec quelque beau jeune homme, mon mari ! Ah ! malheur à ceux qui m’ont faite triste et terrible comme je suis.

» Il y a six mois, le seigneur Béroeff mourut.

» Toi, son unique héritière, tu vins inspecter ses domaines et compter avarement l’argent qu’il laissait dans ses coffres.

» Tu vis ma mère qui pleurait entre l’aïeule aux cheveux blancs et moi toute attristée.

» — Quelles sont ces femmes ? demandais-tu.

» On te l’apprit.

» Alors tu criais, en montrant ma mère :

» — Cette prostituée ne restera pas un instant de plus dans ma maison !

» Et tu la fis chasser par tes valets.

» La vieille grand’-mère se jeta à tes genoux, te supplia, t’implora.

» Toi, cœur d’hyène, tu ne te laissas pas attendrir, et furieuse, faisant venir l’esclave chargé de châtier les serfs, tu ordonnas qu’on donnât cinquante coups de fouet à la misérable vieille.

» Tu fus obéie.

» Oui, devant les fenêtres du château où elle avait été honorée, mon aïeule, la chère femme qui m’avait bercée dans ses bras en chantant de vieilles chansons, l’aïeule — elle avait soixante-douze ans — subit l’ignoble supplice !

» Elle gémissait, elle pleurait, elle demandait grâce, et je la voyais, et je l’entendais, moi ! Enfin, elle poussa un cri formidable et ce fut le dernier.

» Elle n’avait pas résisté à la cruauté du bourreau, elle tomba, elle était morte, entends-tu ? Je dis qu’elle était morte. Et ma mère aussi, ma belle et jeune mère, avait subi ton arrêt.

» Chassée du château, chassée du domaine, elle avait erré à travers champs, sans ressource, sans asile ; et le matin, des serfs qui allaient au labour, trouvèrent son cadavre au pied d’une roche à pic, d’où elle s’était précipitée.

» Tu avais assassiné mon aïeule, tu avais contraint ma mère au suicide, c’est-à-dire à la damnation.

» Alors moi je me fis douce, serviable, flatteuse ; je feignis de n’avoir pas pris garde à tes cruautés ; j’eus tant de soins, tant de dévouement apparent, que bientôt je vous devins indispensable à toi et à ta fille, que je ne haïssais pas moins que toi.

» Une chienne sous vos pieds, voilà ce que je fus. Mais la chienne songeait à mordre.

» Et maintenant elle a mordu !

» Tu es là, dans ton lit, mourante, et je vais entendre ton dernier râle ; et ma mère aura un éclair de joie dans sa damnation éternelle ; et le cadavre vengé de mon aïeule dormira plus paisiblement dans le cimetière de Béroeff ! »

Pendant ce récit, la vieille princesse Catherine Palkine avait haleté, gémi, s’était tordue pleine d’horreur.

Enfin, elle se dressa, presque toute droite sur le lit, ouvrit terriblement les yeux et la bouche, en raidissant les bras !

Puis, brusquement, elle s’abattit sur sa couche sans qu’on entendît un soupir.

Elle n’était plus.

Natache, les bras croisés, la considérait et disait :

— Mon œuvre s’accomplit, je suis vengée. Oh ! vengée !

Cependant elle frémit.

Elle entendait que tout près d’elle il y avait quelqu’un.

Qui donc ?

Elle se retourna.

Il y avait quelqu’un en effet, un homme immobile en costume de seigneur arménien, mais ayant, au lieu de visage vivant une face de cadavre.

Elle reconnut le commandant du bataillon d’or.


XXV

LE SPECTRE N’ÉTAIT PAS UN MORT.

Le spectre n’était pas un mort.

— Lui, lui ! cria Natache en écarquillant les yeux.

— Eh bien oui, moi, dit-il d’un air de bonne humeur. Quoi d’extraordinaire à cela ? Je suis ici en voisin, Natache. Regarde ces tentures, là, près de la cheminée. Il y a derrière elles une porte grande peu visible, d’ailleurs, par laquelle on peut communiquer avec la maison voisine. Or, cette maison m’appartient et maintenant que tu sais les choses, ma présence n’a plus rien qui doive t’étonner.

— Vivant ! disait-elle, comme pétrifiée d’épouvante.

— Sans doute, vivant ! Pourquoi non ? À ce propos, mademoiselle Natache, continua-t-il avec une voix qui se moque, il faut que je vous fasse mon compliment. Par tous les saints ! Stéphane le graveur et vous, et il est probable que le diable a de grands dessins sur vos personnes puisqu’il les préserve aussi soigneusement. Mais c’est égal, je crois que le diable aura tort, et le moment est venu, mademoiselle Natache, où vous ne m’échapperez pas.

Elle n’entendait pas, elle répétait :

— Vivant, vivant !

Et elle ajouta :

— Oh ! pourtant je lui ai enfoncé le couteau dans le cœur, jusqu’au manche, et son cœur ne battait plus, et son corps était un cadavre.

Il éclata de rire.

— Ah ! je comprends, dit-il. Après avoir été sauvée par ce fin matois de Furet-d’Égout, vous avez voulu m’assassiner, je suppose, pendant que je dormais dans la chambre des Dames ? L’acte était hardi et tout à fait digne de vous ; je vous en félicite ! Mais apprenez, mademoiselle, qu’un homme tel que moi sait se méfier des choses, et je crois qu’il est assez difficile de me tuer, même endormi. Voyons, vous qui avez reçu chez le seigneur Béroeff une fort belle éducation, vous devez vous rappeler ce qu’on raconte du tsar Ivan le terrible ?

Elle se taisait stupéfaite.

Il reprit :

— Vous ne vous rappelez pas ? Eh bien ! voici : Le tsar Ivan était redoutable comme moi, et il avait beaucoup d’ennemis, comme moi. Il se méfiait fort des assassins qui auraient pu s’introduire dans l’appartement où il se retirait pour dormir. En conséquence, il avait eu une idée. C’était un des officiers de sa maison qui couchait dans le lit impérial, et lui, empereur, il passait la nuit dans quelque autre chambre du palais, qui était inconnue à tous.

— Oh ! dit Natache, qui donc ai-je frappé ?

— L’histoire n’est pas finie. L’officier chargé de remplacer l’empereur sous le poignard possible des meurtriers, jugea que sa charge n’était pas sans offrir quelques inconvénients. Mourir à la place du tzar, c’est fort honorable, mais, enfin, il est des gens qui, à cette mort à substitution, préfèrent le plaisir moins glorieux de vivre pour leur propre compte.

L’officier était un habile homme ; il eut une idée à son tour. La chambre impériale demeurait obscure, la nuit justement, comme la chambre des Dames ; — évidemment, les assassins se garderaient bien d’apporter des flambeaux avec eux. Eh bien, notre homme fit faire un mannequin qui avait à peu près la taille et l’habillement nocturne du tzar, et, chaque nuit, pendant que l’homme d’étoffe et de paille attendait sans aucune inquiétude qu’il plût à des conjurés de lui donner un coup de poignard, l’officier reposait paisiblement dans la pièce voisine. À vrai dire, l’empereur eut bientôt vent de la supercherie, et fit décapiter son trop adroit serviteur, qui eut, du moins, la consolation de ne pas mourir pour un autre. Mais Ivan avait trouvé l’expédient ingénieux, et le mannequin continua de coucher dans la couche impériale. Mon histoire est jolie, n’est-ce pas, mademoiselle Natache ?

Et il ajouta avec un nouveau rire :

— C’est égal, votre méprise est assez bouffonne, et je vous avoue qu’à votre place, je serais fort en colère d’avoir été dupé ainsi.

En effet, elle se sentait pleine de rage ; elle avait comme une honte furieuse de s’être laissée prendre à un piège grossier.

Mais elle se remit bientôt et elle dit sans émotion :

— Eh bien ! soit, tu vis. Je t’aurais préféré mort. Tu m’as échappé ; mais qu’importe ? À cette heure, je ne te crains plus, car mon œuvre est accomplie.

Et elle montra sur le lit le cadavre pâle de la vieille princesse :

Il répondit froidement :

— Oui, cette femme, ton ennemie est morte empoisonnée par toi ; je le sais. Peut-être n’ai-je pas pu empêcher ce crime ; peut-être n’ai-je pas voulu l’empêcher. Tu ne sais pas, personne ne sait l’espèce de mission que je me suis imposée ! Donc tu t’es vengée de Catherine Palkine ; mais le reste de ton œuvre n’est pas achevé et ne s’achèvera pas.

À son tour, elle éclata de rire.

— Mon œuvre est terminée, dit-elle.

— Non. Tu as fait signer au prince Georges Palkine un acte aux termes duquel il devra au graveur Stéphane une somme de cent vingt-cinq mille roubles s’il hérite de tous les biens de la princesse Catherine.

— Oui.

— Eh bien, à l’heure où je te parle, oui, en ce moment même, quatre hommes s’introduisent, petite rue de la Marine, dans la mansarde de Stéphane, et cet acte que tu lui as confié, ils le lui arrachent ! Ainsi, même s’il était l’unique héritier, le prince Georges ne te devrait rien, Natache.

— Par tous les saints ! cria Natache, qui donc a envoyé ces hommes ?

— Moi ! dit le commandant du bataillon d’Or.

Natache pâlit de colère. Mais elle se dompta et elle dit :

— Un homme perdu, c’est peu de chose. C’est la ruine de mes ennemis et non pas ma fortune personnelle que j’ai voulue surtout. Et je te dis que j’ai réussi.

— Non. Tout à l’heure à cette table, la princesse Catherine Palkine écrivait un testament par lequel elle déshéritait sa fille, selon ton désir, n’est-ce pas ? Mais ce testament, du consentement même de la princesse a été annulé, détruit.

— Par qui ? dit Natache.

— Par moi, dit le commandant du bataillon d’Or.

— Eh bien ! que peut faire cela ? Déshéritée ou non, Marie Palkine ne peut pas hériter, puisqu’elle est morte.

— Morte ?

— Oui, morte. Et tu l’as dit toi-même cette nuit au traktir des Goujons.

— C’est vrai, je l’ai dit. Tu allais mourir, j’ai voulu te laisser cette dernière joie, de croire que tu étais vengée de ton ennemie. Je lutte contre toi, Natache, mais au fond, je te l’assure, ton énergie et ton courage m’intéressent beaucoup. Et puis tu pouvais m’échapper — comme tu l’as fait — et je trouvais utile de te laisser dans ton erreur.

— Une erreur ! cria Natache.

— Complète, dit le chef des hommes d’Or.

— Non !

— Marie Palkine est vivante.

— Non !

— Je te dis qu’elle est vivante.

— Tu railles ! La vieille Wilhelmine est fidèle et je la payais bien. Si tu passes dans la rue de la Clarté tu verras des draps noirs et des cierges devant une porte.

— La vieille Wilhelmine a versé le poison, mais Marie Palkine ne l’a pas bu.

— Tu mens !

— Quelqu’un est survenu, quelqu’un a dit à l’empoisonneuse : avale le contenu de cette tasse et c’est la vieille Wilhelmine qui est morte.

— Oh ! qui a fait cela ? dit Natache grinçant des dents.

— Moi, dit le commandant du Bataillon d’Or.

La servante haletant de colère, roulait des yeux farouches et se tordait les bras, et tout son jeune visage était devenu la face d’une furie exaspérée.

— Eh bien ! non, non, s’écria-t-elle, je ne te crois pas. Marie Palkine est morte, je suis sûre qu’elle est morte ! Tu sais mon triomphe, mais tu veux me le cacher pour m’arracher ma joie. Morte ! morte ! certainement. Oh ! je le sens bien, je sens qu’elle n’est plus, l’odieuse jeune fille !

— Tu crois ? dit le chef des hommes d’Or avec un ricanement.

— Je le crois !

— Eh bien ! regarde.

Natache se retourna et, devant elle, à quelques pas, elle vit la princesse Marie Palkine, pâle, se soutenant avec peine, mais debout, appuyée au chambranle de la porte entr’ouverte.


XXVI

L’AIGLE D’OR

Comment la princesse Marie Palkine se trouvait-elle là ? Comment, si peu d’heures après les souffrances de la maternité, avait-elle pu venir seule, sans soutien, et pourquoi était-elle venue ? C’est ce que nous raconterons en peu de mots.

Le matin même de ce jour, elle s’était éveillée dans le petit lit aux rideaux de serge blanche, et se sentant horriblement brisée, elle se souvint brusquement de son arrivée chez la sage femme, des douleurs qu’elle avait endurées et du premier cri de son enfant, et aussi de la terrible parole qu’avait dite la vieille Wilhelmine.

— Votre petite fille est morte.

Ah ! elle ne pensait plus à son déshonneur ni à l’infâme qui l’avait séduite et abandonnée, ni à la maison maternelle, où il fallait qu’elle rentrât, toute malade qu’elle était ; elle ne songea qu’à ceci : que sa fille, pauvre petit être, n’était née que pour mourir !

C’est une chose vraie que l’âme se fait maternelle en même temps que le corps enfante, et la jeune femme devenue mère éprouva tout à coup des sentiments inconnus jusqu’alors.

Longtemps, bien longtemps, avec des sanglots qui la déchiraient, Marie Palkine pleura.

— Eh, là ! ne vous désolez pas comme cela ma bonne dame, lui dit Nez-de-Rubis assise auprès du lit.

L’horrible borgne, en parlant de la sorte, avait des larmes dans son bon œil, et bien qu’elle fut hideuse, l’attendrissement sincère qu’elle éprouvait lui donnait un air moins repoussant.

Marie la regarda, stupéfaite.

Quelle était cette femme ? Qu’était devenue la vieille Wilhelmine ? Pourquoi Natache n’était-elle pas là ? Elle voulut parler, interroger.

— Ah bien ! ce serait du joli si je vous laissais bavarder ! interrompit Nez-de-Rubis. Avec ça que vous êtes déjà si forte. Allons, fermez votre petite bouche et fermez vos grands yeux, je ne suis pas assez belle à voir pour que vous me regardiez de la sorte. Gog me trouve à son goût ; mais tout le monde n’est pas de l’avis de Gog. Dormez, soyez sage comme une belle image du petit Jésus. Tout ce que je puis vous dire, c’est que vous êtes en sûreté. Foi de Dorothée, il ne vous arrivera aucun malheur. Je suis meilleure fille que j’en ai l’air, et vous m’avez toute remuée avec vos larmes et votre joli visage honnête. Oui, vous devez être honnête, vous. Ça n’est pas comme moi. Enfin, ce qui est fait est fait. N’en parlons plus. Reposez-vous. Il y a dans le salon à côté des gens qui veillent, Gog et Magog, et vous pouvez être sûre qu’ils ne laisseront pas passer les personnes que vous ne voulez pas voir.

Quoi que put dire la princesse Marie Palkine, elle n’obtint pas une parole de plus. Elle dut se résigner à ne rien savoir, à ne rien comprendre ; et même de peur d’en trop dire, Nez-de-Rubis jugea à propos de passer dans le salon sous le prétexte que la malade, quand elle serait seule, s’endormirait plus aisément.

Elle ne s’endormit pas.

Elle pensait à son enfant, dont on ne lui avait pas même montré le pauvre petit corps sans vie et elle ne pouvait pas parvenir à s’expliquer les étrangetés dont elle était environnée.

Tout à coup, là, par terre, devant le lit, elle aperçut un papier à demi déplié.

Elle le regarda fixement.

Pourquoi ? De quel intérêt pouvait être pour elle cette feuille froissée, une vieille lettre sans doute, que la femme qui était là tout à l’heure avait laissée tomber en se levant ?

Cependant, prise d’un pressentiment, elle ne quittait pas des yeux cette feuille, et elle aurait bien voulu lire les lignes noires qu’elle apercevait en penchant sa tête hors du lit, mais de trop loin pour pouvoir les déchiffrer.

Oh ! certainement cette lettre la concernait et elle lirait cette lettre !

Elle se pencha plus encore, tendit le bras, fit un effort, saisit la feuille et retomba sur son oreiller toute haletante, mais le papier dans la main.

Elle voulut lire.

Hélas ! ses paupières clignaient, elle avait comme un voile sur les yeux ; elle voyait trembler et se mêler confusément les caractères.

— Oh ! je lirai, dit-elle, sûre qu’il y allait pour elle d’un très grand intérêt.

Elle regarda plus fixement, et tout à coup, elle poussa un petit cri, mais c’était presque un cri de joie.

Avant d’avoir déchiffré les mots, elle avait reconnu l’écriture.

— Voyons, dit-elle, suis-je folle, ou est-ce que je rêve ? Non, je ne me trompe pas ; c’est ainsi qu’il écrivait… oui… oui… c’est l’écriture de… Mais comment cela serait-il possible ? Cette feuille n’a pas l’air ancienne et la trace du crayon paraît fraîche encore.

Enfin elle lut : « Ta fille, Marie Palkine, ta fille n’est pas morte ; et ta fille s’appellera Nadège, puisque Nadège veut dire « espérance. » Dès que tu le pourras sans danger pour toi-même, quitte ton lit de douleur, sors de la triste maison où tu as tant souffert, et rentre à l’hôtel Palkine, Marie. Je te jure par la tendresse inconnue que je te porte, les bras de la princesse Catherine s’ouvriront à sa fille pardonnée et tu vivras honorée comme jadis, pauvre coupable innocente ! »

Et c’était tout ce que disait la lettre. Pas de signature. Il y avait seulement, à l’un des coins inférieurs de la feuille, un petit aigle doré, indice mystérieux.

Ciel ! était-ce possible ce qu’on lui écrivait ? Sa fille vivante ! Sa mère sans colère ! Son honneur serait sauf et elle pourrait embrasser son enfant. Qui sait même si cette enfant n’était pas à l’hôtel Palkine, dans quelque chambre où on la cachait à tous les yeux, et si, elle, pauvre Marie, elle ne verrait pas bientôt sa chère petite Nadège.

Ce que disait cette lettre, elle le crut tout de suite ; oui, à cause de l’écriture qu’elle avait reconnue.

Elle ne cherchait pas à comprendre.

Elle avait confiance, voilà tout.

Celui qui écrivait de la sorte ne pouvait la tromper, et elle n’avait plus qu’une pensée : s’éloigner de cette maison et rentrer chez la princesse selon le mystérieux conseil de celui qui avait écrit le billet.

Elle sentait qu’elle aurait cette force.

Elle fit du bruit pour qu’on vînt, et Nez-de-Rubis entra.

— On vous a remis cette lettre ? dit Marie ; on vous l’avait remise pour moi ? Qui vous l’a donnée ? Parlez, répondez vite.

— Allons, bon ! s’écria Dorothée, voilà de mes étourderies. Ce qu’il y a d’écrit là-dessus vous ne deviez pas le lire encore. Tant pis le mal est fait. Mais pour ce qui est de savoir qui m’a chargé du billet, nenni, ma jeune belle dame. Et comme vous ne pourriez pas encore faire un pas sans vous évanouir, vous allez me faire le plaisir de remettre vos bras sous les couvertures et de rester là bien tranquille. D’abord moi, pour plus de sûreté, je vous enferme.

Dorothée se retira, et Marie Palkine entendit qu’on fermait la porte à double tour.

Quoi ! elle ne pourrait pas obéir à son ami inconnu ; on ne la laisserait pas sortir ; elle resterait là dans ce lit maudit, pleine d’une espérance qui devenait de l’angoisse ?

Tout à coup, là, devant-elle, au delà des rideaux, elle aperçut une autre porte étroite, à peine visible, tapissée de papier comme le reste de la paroi.

Oh ! si cette porte donnait sur quelque escalier, si par là on pouvait s’enfuir ; eh bien elle saurait, elle essaierait. Elle se dressa sur son séant, avec d’horribles souffrances. Il lui semblait qu’elle était toute déchirée comme par des tenailles vivantes.

— N’importe, dit-elle, je le veux.

La robe que la vieille sage-femme avait retirée était là ; sur une chaise toute étalée.

Elle l’atteignit, l’attira et s’enveloppa vivement.

Pourrait-elle marcher ? Il lui semblait que non, mais elle était sûre que oui.

La volonté fait de ces miracles.

Déjà elle avait passé ses bras, péniblement, dans les manches du corsage, de son corsage de bal garni de mousseline et de fleurs.

Mais, par dessus la robe, elle mettrait sa pelisse de fourrure, et les passants des rues ne remarqueraient pas sa toilette.

Quand elle voulut descendre du lit, ce fut horrible. Pourtant, elle parvint à se mettre debout sur ses jambes qui tremblaient. Et elle fit un pas pour prendre la pelisse.

Elle évitait de faire aucun bruit pour ne pas éveiller l’attention de la femme qui la gardait.

Couverte de la fourrure, elle marcha très lentement vers la petite porte étroite. Des flammes et des brumes lui passaient devant les yeux ; elle faiblissait, elle allait défaillir, elle marchait cependant.

Enfin elle toucha le bouton de la petite porte et poussa le battant.

Vraiment le ciel la protégeait.

Devant elle, presque à pic, et tournantes, des marches de bois descendaient, peut-être vers la cour, peut-être vers la rue.

Elle pouvait s’échapper.

Une fois dehors, elle trouverait bien quelque voiture et tout serait pour le mieux.

Elle descendit silencieusement.

L’escalier était sombre. Elle se soutenait au mur et descendait toujours.

Mais cette suite d’efforts était au-dessus de ses forces.

Elle souffrait si cruellement qu’elle mettait une main sur sa bouche, tant elle avait peur de crier.

Enfin elle aperçut une clarté, elle entendit des bruits de pas et d’armes ; dans peu d’instants, elle serait dans la rue ou dans la cour.

Mais en ce moment, une faiblesse si grande l’envahit tout entière, qu’elle s’affaissa contre le mur, glissa, roula, resta évanouie.

Combien de temps resta-t-elle ainsi les yeux fermés sans conscience d’elle-même et d’autre chose.

Elle ne s’en souvint pas plus tard.

Lorsqu’elle put soulever ses paupières, elle était toujours là, étendue sur l’escalier ; mais il n’y avait plus de bruit ni de clarté devant elle.

La nuit était venue.

Eh bien, que faisait cela ? Elle s’en irait dans l’ombre.

Son évanouissement qui s’était continué en sommeil lui avait rendu quelque force.

Elle se releva.

Mais tout à coup, au-dessus d’elle, elle entendit du bruit.

Dans la chambre qu’elle avait quittée, on la cherchait avec des exclamations de surprise.

On découvrirait la petite porte qu’heureusement elle avait fermée et elle serait reprise, ramenée, la pauvre jeune mère !

Non cela ne serait pas.

Sans prendre garde à sa faiblesse, à ses souffrances, elle s’élança, se trouva dans la cour, la traversa, fut dans la rue.

Elle continua de marcher le long des rues, courant presque.

Dans ce pauvre quartier, où les boutiques étaient déjà fermées, il ne passait pas de voitures, et la triste Marie Palkine, qui sortait rarement à pied, ne savait pas son chemin.

Elle allait droit devant elle. Tout à l’heure, quand elle serait plus loin de la maison fatale, quand elle n’aurait plus peur d’être rattrapée, elle demanderait sa route à un passant.

Mais, à mesure qu’elle s’enfonçait dans le sombre quartier, suivant des rues, tournant des angles de ruelles, les passants devenaient plus rares ; et voici qu’elle arriva dans une espèce de carrefour où l’on n’entendait aucun bruit, où pas une fenêtre n’était éclairée.

En même temps ses forces surmenées la trahissaient enfin, et elle s’appuya contre une porte, se demandant si elle allait mourir ici, sans avoir reçu le pardon de sa mère, sans avoir embrassé son enfant.

Cependant deux formes sombres, en face d’elle, se détachèrent de la muraille, et bien qu’elle fut tremblante de peur, elle étendit la main et fit signe qu’elle voulait parler.

Deux hommes en haillons, de grands bâtons dans les mains, s’approchèrent curieusement.

Hélas ! la princesse Marie Palkine avait gardé aux oreilles ses pendants de perles et n’avait pas retiré son collier de son cou.

— Bonne prise ! dit l’un des hommes.

— Hourrah pour les Goujons ! dit l’autre.

Et violemment les deux voleurs nocturnes se précipitent sur la pauvre enfant, saisissant les boucles d’oreilles, arrachant le collier.

Celle qu’ils dépouillaient était tombée devant eux, et sur les pavés mouillés de la rue, elle gisait pareille à un cadavre,

Que se passa-t-il alors ?

Ce qui est certain, c’est que, lorsque la princesse Marie Palkine revint à elle, elle se trouva assise, dans les ténèbres éclaircies par une lanterne qui pendait au milieu de la rue, assise sur une borne, devant une porte, et cette porte était celle de l’hôtel Palkine.

Stupéfaite, elle la reconnut.

En même temps, elle remarqua qu’elle avait un papier dans la main : c’était la lettre du mystérieux inconnu. Mais au-dessous des lignes qu’elle avait déjà lues, il y en avait quelques autres, écrites d’une main inhabile, avec des grossières fautes d’orthographe.

Ces lignes disaient :

« Que Votre Excellence veuille bien nous excuser ! Elle remarquera que nous lui avons remis encore son collier, ses pendants de perles aux oreilles, et que nous l’avons portée le plus doucement possible devant la porte de l’hôtel Palkine. En fouillant Votre Excellence, nous avons retrouvé cette lettre et reconnu l’aigle qui est le signe emblématique du chef des Hommes d’Or. Votre Excellence voudra bien rendre compte au maître suprême des égards que nous avons eus. »

Elle se crut folle, enfin.

Quoi ! cette écriture, qu’elle avait cru reconnaître était celle du célèbre bandit qu’on appelait le commandant du Bataillon d’Or ?

Mais ce n’était pas l’instant de démêler ces insondables mystères.

Elle sonna, elle entra, monta rapidement vers la chambre de la princesse Catherine.


XXVII

LA COLOMBE-ROUGE ET L’AIGLE-D’OR

Elle était là, debout contre la porte, pâle et toute faiblissante.

Stupéfaite, pleine d’étonnement et de rage, Natache avait reculé, mais la regardait de loin avec des yeux farouches.

Quant au commandant du Bataillon-d’Or, il s’était vivement dérobé derrière les rideaux du lit où était couché le cadavre de la vieille princesse.

Marie Palkine, qui n’avait vu, sans doute ni Natache, ni le commandant, fit un pas dans la chambre, en disant :

— Vous êtes couchée ma mère ? Est-ce que vous dormez ! Est-ce que votre fille repentante peut venir auprès de vous ?

Elle s’étonna de ne pas recevoir de réponse.

Elle s’approcha, encore et, lentement, s’agenouilla devant le lit.

— Oh ! ma mère, pourquoi gardez-vous le silence ? On m’a dit que vous m’aviez pardonné. On me l’a dit, n’est-ce pas vrai ? J’ai fait une grande faute, mais j’ai tant souffert depuis, que je mérite peu-être plus de pitié que de colère. Ne me parlez pas, si vous ne me jugez pas digne d’entendre votre voix. Mais laissez-moi prendre votre main entre les miennes et la baiser respectueusement.

Elle tendit les bras vers la couche, cherchant les doigts de la vieille princesse.

Elle se redressa vivement.

La main qu’elle avait rencontrée était froide et déjà rigide.

Prise d’une indicible épouvante, elle se précipita sur le lit, regarda dans la pénombre de la chambre le visage blême de Mme Catherine, tâta le corps glacé avec des gestes qui s’effarent, et poussa ce cri d’une voix déchirante :

— Morte ! morte ! ma mère est morte !

Un sanglot étouffé qui venait de derrière les rideaux fut comme l’écho de cette plainte. Oui, l’homme qui était là, cet homme terrible, plein d’ambitions et de vengeances, chef de voleurs et d’assassins, cet homme pleurait à cause de la douleur de Marie Palkine.

Mais Marie n’entendit pas le soupir de cette douleur sœur de la sienne, car elle était tombée, sans mouvement, presque cadavre elle-même sur le corps raidi de sa mère.

Cependant Natache, glissant le long des murs, s’éloignait le plus possible de la partie de la chambre où le chef des hommes d’Or s’était retiré.

Maintenant, cachée aussi par les rideaux, elle remontait silencieusement vers le lit à pas sourds, le buste en avant.

Qu’est-ce donc qu’elle voulait faire ? Et pourquoi tendait-elle la main vers la princesse Marie renversée sur la couche ?

Elle tâta l’étoffe de la robe, comme pour bien s’assurer que le corps était là, car la chambre était devenue de plus en plus sombre à cause de la veilleuse mourante.

Puis tout à coup, elle bondit en avant ayant dans les mains quelque chose qui reluisait, — des ciseaux qu’elle avait pris à sa ceinture, — et baissant une main rapide, elle frappa, frappa encore, frappa trois fois en criant :

— Ah ! le sang coule, le sang coule cette fois !

Avant même qu’eût expiré le cri de la jeune femme assassinée, deux bras robustes saisirent Natache, l’enlevèrent, l’emportèrent au fond de la chambre, loin de la porte, et là, le genou sur la poitrine de Natache, le commandant du bataillon d’Or lui prit le cou entre les mains et le serra de telle sorte, que la servante râla, bleuit, laissa retomber sa tête, ne donna plus signe de vie.

Ensuite il revint vers le lit où agonisait Marie Palkine.

— Marie ! Marie ! dit-il, regarde-moi, parle-moi. Dieu ! comme ton sang coule. Mais non, tu ne mourras pas, il ne se peut pas que tu meures ! ouvre tes yeux, dis une parole.

Elle fit un effort, se souleva, essaya de voir celui qui parlait.

Elle frissonna d’épouvante à cause du visage de cadavre qu’elle avait devant elle.

Il comprit, arracha son hideux masque de soie, et il ajouta :

— Maintenant tu peux me regarder, Marie !

— Vous ! vous !… dit-elle. Est-il possible que ce soit vous… mon père ? ou bien, n’ai-je devant les yeux qu’une vision de l’agonie… N’êtes-vous donc pas mort, ou bien est-ce que vous sortez de votre tombe pour venir me chercher et me guider dans les ténèbres ? Mais non, ce n’est pas vous. Vos cheveux étaient gris et votre front était ridé par l’âge. Il me semble vous voir comme vous deviez être autrefois… quand vous étiez jeune… Oh ! qui que vous soyez, dites-moi votre nom, vous, qui me regardez mourir… qui m’avez frappée peut-être ?

— Moi, ton assassin ! moi qui aurais donné tout le sang de mes veines pour qu’il n’en coulât pas une goutte du tien ! Marie, Marie, qui je suis je ne peux pas le dire… je ne peux pas, je n’ose pas. Mais je t’aime d’une amitié profonde, éternelle, et je ne veux pas que tu meures !

Il la prenait entre ses bras. Il étanchait le sang avec les draps du lit. Il pensait : « Ce n’est peut-être qu’une blessure légère. Je vais l’emporter, là, dans ma maison, on la soignera, on la sauvera. »

Mais en ce moment, Marie Palkine dit :

— Ah !… J’étouffe… j’étouffe… De l’air ! de la lumière !… Je n’y vois plus… Oh ! c’est fini… fini… je n’embrasserai pas ma pauvre petite Nadège !

Sa tête s’inclina.

Le commandant du bataillon d’Or n’avait entre les bras que le cadavre de Marie Palkine.

Bourrelé d’horreur, suffoquant de sanglots, il étendit la fille sur le lit à côté de la mère, et il tomba à genoux devant la couche qui était comme un double cercueil.

— Ainsi, dit-il, voilà ce qu’ont produit mes efforts ! Oh ! comme le destin se joue des volontés humaines ! Moi, puissant, moi terrible, je m’étais donné la mission de veiller sur cette jeune femme et de châtier tous ceux qui avaient osé lui nuire. Je croyais avoir réussi. Déjà, le comte Markoff, l’odieux séducteur, avait été puni ; la moitié de sa fortune s’était évanouie dans les flammes des incendies ; je lui avais volé sa femme, puisqu’il avait volé Marie ; et je l’avais frappé jusque dans sa postérité en guidant la main vengeresse de Mordesko. Mais ce n’est pas là toute ma mission. Il ne fallait pas seulement punir ; il fallait aussi sauver. Il fallait qu’elle vécût, heureuse et honorée, la chère jeune femme, la fille du triste vieillard qui n’est plus ! Et c’est au moment où elle rentrait dans sa maison, qu’elle meurt entre mes bras assassinée sans que j’aie pu la défendre.

Il pleurait à chaudes larmes.

— Oh ! je suis coupable, reprit-il, bien coupable ! J’aurais sauvé Marie Palkine, si j’avais consacré à ce seul but tous mes efforts. Mais le besoin de puissance qui me dévore, la chimère éblouissante à laquelle j’ai voué ma vie prennent une trop grande partie de ma pensée. J’ai eu tort de poursuivre à la fois deux rêves ; et c’est à cause de mon ambition que je n’ai pas accompli mon devoir. Oh ! je me sens plein de tristesse et de découragement ! Suis-je digne de commander aux hommes, moi qui n’ai pas même eu la puissance de sauver une enfant ?

Il continua de pleurer en silence.

Mais tout à coup, derrière lui, une voix dit :

— Eh bien, chef des Hommes d’Or, me diras-tu encore que mon œuvre n’est pas accompli ?

C’était Natache qui s’était relevée et se tenait debout.

— Ah ! serpent ! cria-t-il, tu ne mourras donc jamais !

— De ta main, non ! dit-elle.

— Quoi, folle ! tu dis cela devant le corps de Marie assassinée par toi ? Ah ! tremble, je te dis, car je sais punir, si je ne sais pas sauver !

Il prit un poignard à sa ceinture et marcha sur elle.

Mais Natache dit :

— Tu ne me tueras pas.

— Tu railles !

— Le comte Markoff a remis la fille de Marie à deux paysans de Pergola.

— Eh bien ?

— Ces deux paysans de Pergola, c’étaient Stéphane et moi.

— Tu mens !

— Je dis vrai. La générale Chpilitz était chargée de trouver un asile à l’enfant.

— Comment savais-tu cela ?

— Le comte Markoff, de grand matin, était allé rendre visite à la générale. Le reste était facile à conclure.

— Qui t’avait dit que le comte Markoff était allé chez la Chpilitz ?

— Trompe-à-l’Envers, déguisé en cocher, l’avait conduit chez elle. Prévenus par lui, Stéphane, et moi nous fîmes le guet devant l’hôtel. Deux moujiks arrivèrent. Ils devaient venir pour l’enfant. Stéphane leur parla, les fit boire. Nous avons pris leurs habits, nous nous sommes présentés à leur place. Et à cette heure, il n’y a au monde que Stéphane et moi qui sachent où est l’enfant de la princesse Marie.

Le chef des Hommes d’Or laissa tomber son poignard.

— Je t’avais bien dit, cria Natache, que tu ne m’assassinerais pas !

XXVIII

OÙ L’ON VERRA QU’IL EST QUELQUEFOIS EMBARRASSANT, POUR UN MAÎTRE DE LA POLICE, D’ÊTRE TROP BIEN INFORMÉ.

Il y a en Russie un homme qui est Dieu.

C’est le tsar.

Il est l’empereur des armées et le pape des religieux.

À ceux qui l’approchent, il apparaît formidable ; à ceux qui de très loin lèvent les yeux vers lui il semble surnaturel à force de grandeur et d’éblouissement.

Les fronts des plus puissants se courbent devant lui, les bras de tous les misérables sont tendus de son côté dans une attitude de douloureuse prière.

Or, plusieurs jours après les scènes que nous venons de raconter, un homme se tenait debout dans une vaste et splendide salle de la résidence royale, appelée le Palais d’Hiver.

En grand uniforme de général, il appuyait le coude sur le marbre d’une haute cheminée, et il songeait avec des yeux profonds.

Ce n’était pas le tsar.

Il y avait en ce temps-là un personnage illustre par sa naissance, fameux par ses grandes actions.

Ce personnage qui aurait exercé, si telle avait été sa fantaisie, les plus hautes fonctions de l’empire, n’était ni ambassadeur ni ministre. Soldat blessé trois fois au service de sa patrie, il avait le grade de général et s’en contentait.

Il était l’ami particulier du czar, son conseiller, et bien des gens disaient, à la cour de Russie :

— Nous avons deux empereurs, d’abord l’empereur, puis le général W…

Donc, le général était seul dans une salle du Palais-d’Hiver.

Un officier de garde entra et annonça : Son Excellence le grand-maître de la police.

Quelques minutes après, le grand-maître de la police était en présence du général.

C’était un petit homme, à la barbe et aux cheveux roux, à la figure chafouine.

Le général dit :

— Monsieur le grand-maître, nous avons à nous plaindre de vous.

— Qu’ai-je fait pour perdre les bonnes grâces de Votre Excellence ?

— Vous n’avez rien fait, ce qui est bien pis.

— Je ne comprends pas ce que Votre Excellence veut dire.

— Vous comprenez parfaitement. Cependant, je m’explique.

Le général s’assit, le grand-maître resta debout.

— Monsieur le grand-maître, Saint-Pétersbourg n’est plus une ville. Grâce à vous Saint-Pétersbourg ressemble à une forêt qui serait un coupe-gorge.

Les voleurs pullulent ; les assassins y fourmillent. À quoi servez-vous, vous et votre police ?

— Saint-Pétersbourg, comme toutes les grandes cités, à ses bas-fonds mystérieux, habités par de sinistres gredins, et, si vigilants, si courageux que soient les hommes de mon service…

— Vigilance de marmottes et courage de lièvres. Je précise : Il y a eu, la semaine dernière, cinquante attaques nocturnes.

— Cinquante-quatre, dit le grand-maître de la police.

— Il y a eu quatorze assassinats, et des accusations d’empoisonnements circulent dans toutes les conversations.

— Des accusations.

— Accompagnées de preuves. Pour remédier à cet état de choses, qu’avez-vous tenté ?

— Tout.

— Et qu’avez-vous obtenu ?

— Rien. Que Votre Excellence, à son tour, veuille bien me permettre de m’expliquer.

— Parlez.

— Si la police n’avait rien à faire qu’à des individus isolés ou réunis par groupes peu nombreux, elle en aurait raison facilement et sans retard. Mais il s’est formé, j’ai le regret de l’avouer, une association formidable entre tous les misérables de Saint-Pétersbourg, mendiants, repris de justice, gens aux métiers inavoués. Pour dix que l’on en prend, il en surgit cinquante, et ceux qui sont pris gardent le secret à leurs camarades restés libres. On appelle ce monde hideux : la bande des Goujons, où sont-ils ? Partout. Où peut-on les surprendre ? Nulle part. Il y aurait une ressource : emporter d’un seul coup de filet tous les pauvres diables de la ville, tous ceux qui ont faim, tous ceux qui ont soif ; puis après démêler les coupables parmi les innocents. Mais pour ce coup hardi, ma police ne suffit pas, il me faudrait une armée.

— Tous les hommes qu’il vous faudra vous les aurez ! Mais agissez et réussissez.

— Mettez à mes ordres trois mille cosaques dévoués, je cernerai les quartiers mal famés, je ferai déserts tous les lieux de débauche et d’ivresse, et avant quelques semaines la bande des Goujons aura cessé d’exister.

— Faites.

Mais, continua le grand-maître de la police, quand cette hideuse association aura été dispersée dans les prisons et en Sibérie, il y aura moins de vol, peut-être, mais il y aura encore des assassinats et des empoisonnements.

— Que voulez-vous dire ?

— La bande des Goujons, c’est la boue, c’est la lie. Elle se compose de gens généralement sans intelligence et sans courage, dont on peut venir à bout ; mais au-dessus d’elle, il y a un autre groupe d’hommes moins nombreux, mais plus redoutables, auxquels la bande des Goujons est liée, en effet, mais de très loin, et généralement sans rapports directs, à peu près comme les serfs appartiennent à leur seigneur.

— Quels sont ces hommes ?

— On les appelle les hommes d’or, à cause du costume qu’ils portent dans leurs expéditions.

— Eh bien, étant moins nombreux, ils sont plus faciles à prendre et je vous ordonne de vous en emparer.

— C’est à peu près impossible.

— Pourquoi ?

— Parce que les hommes d’or ne sont pas des voleurs ni des assassins de profession. Si quelques-uns parmi eux sont des hommes de basse condition, la plupart doivent être des personnages puissants et redoutés.

— Cela est-il possible ?

— Cela est vrai. Les Goujons sont de vils malfaiteurs qui tuent et volent pour manger et boire ; mais les hommes d’or sont unis pour exercer des vengeances.

— Des vengeances ?

— Quiconque a été offensé, a été trompé peut se faire admettre dans l’association des hommes d’or ; il rencontre chez ses nouveaux frères tous les secours désirables pour atteindre secrètement son ennemi. Vous parliez d’empoisonnements ? On empoisonne en effet. Il est certain que la princesse Catherine Palkine n’est pas morte d’une mort naturelle. Il est certain aussi que la princesse Marie Palkine a été assassinée sur le cadavre même de sa mère. On n’ignore pas que les fermes et les villages du comte Markoff, en Finlande, ont été incendiés, et on sait que le fils du même comte a été marqué au front, comme par le bourreau, d’un signe d’infamie. Ces crimes qui, pour la plupart, n’ont pas été suivis de vol, ont donc été commis dans l’intérêt de la colère et de la haine !

Monsieur le général, je l’affirme avec regret à Votre Excellence, il existe en Russie comme une franc-maçonnerie de sinistres justiciers. Qui sait même si, dans leurs mystérieux conciliabules, les frères du « Bataillon d’Or » se bornent à préparer des vengeances particulières ? Qui sait si, énivrés par l’impunité, ces mécontents, résolus à tout, n’ont pas entrevu dans l’avenir quelque étrange entreprise qui ne menacerait pas seulement tel homme ou telle femme, mais qui oserait s’attaquer aux lois, à l’État, à l’Empire lui-même ?…

— Vous extravaguez, monsieur le grand maître de police.

— Je vous dis, général, que je sens les premières secousses d’un bouleversement terrible, et les Hommes d’Or sont habillés de la couleur du sang.

Il faut les anéantir !

— Il le faudrait, mais on ne le fera pas. Les Hommes d’Or ne sont pas des individus vulgaires.

Il y en a qui appartiennent à de puissantes familles, qui disposent de beaucoup d’argent et de beaucoup d’amis. Les arrêter serait difficile, et leur arrestation serait une source de scandales et de hontes.

— N’importe ! L’intérêt général doit l’emporter sur des considérations d’intérêt privé. Quels qu’ils soient, ce sont des criminels ; vous les saisirez, et ils seront jugés selon les lois du pays.

— Je les saisirai, c’est possible, et ils seront jugés, peut-être.

— Je vous ordonne de ne pas perdre une heure, pas un instant.

— J’obéirai ; mais quand les Hommes d’Or auront été mis hors d’état de nuire, notre besogne, j’ai le désespoir de le dire à Votre Excellence, sera très loin d’être achevée.

— Êtes-vous fou, monsieur ?

— Il ne suffit pas de disperser la bande des Goujons qui obéissent aux Hommes d’Or et d’anéantir le Bataillon d’Or qui commande à la Bande des Goujons ; celui dont il faudrait s’emparer, c’est le chef du bataillon et de la bande, le chef suprême, celui qu’on appelle « l’Homme à la figure morte », à cause de la face de cadavre, sous laquelle il dérobe son visage.

— Mettez sa tête à prix. Je vous donne cent mille roubles si vous me l’amenez mort ou vif.

— C’est trop peu.

— Deux cent mille.

— Ce n’est pas assez. Vous videriez pour moi les coffres de l’Empire que je ne toucherais pas au chef des Hommes d’Or.

— Monsieur, qui n’ose pas sévir contre un coupable peut être considéré comme complice.

— Non, je suis fidèle ; et vous le savez bien, Excellence.

— Quel est donc cet homme terrible devant qui vous reculez ?

— C’est un jeune homme, un très jeune homme. Ceux qui l’ont vu sans masque disent qu’il a l’air fort doux et qu’il a les yeux d’un enfant. Mais il porte dans son corps frêle une âme téméraire. Il ose concevoir les plus chimériques rêves, et ensuite rien ne l’arrête sur le chemin de l’accomplissement. Je vous ai dit qu’un jour peut-être les hommes d’Or tenteraient quelque coupable émeute ! Eh bien, ce jour-là, général, les Hommes d’Or auront un chef impossible à épouvanter !

— On ne revient pas de Sibérie, et il y sera dans huit jours.

— Non.

— Pourquoi donc, monsieur ?

— Parce que vous ne l’y enverrez pas.

Votre Excellence ne m’a pas encore demandé comment se nomme de son nom véritable celui qui commande à tous les bandits de toutes les Russies.

— Et son nom ?

— Sommes-nous seuls ?

— Nous sommes seuls.

Le grand-maître de la police alla s’assurer que de l’antichambre voisine personne ne pouvait les entendre ; puis revenu, il se pencha vers le général comme pour lui parler à voix basse.

Mais il s’arrêta.

— Non, dit-il. Ce nom, je ne le dirai pas. Je l’écrirai, cela vaut mieux.

Pendant que le général le considérait avec un étonnement profond, le grand maître de la police avait pris une plume sur une vaste table de Boule, et il traça quelques lettres d’une main tremblante, sur une feuille de papier aux armes impériales.

— Tenez, dit-il au général en lui tendant le papier et en détournant la tête comme pour ne pas lire ce qu’il avait écrit.

Le général lut. Il frissonna visiblement de la tête aux pieds.

Il froissa violemment la feuille, la jeta dans les flammes du foyer, s’assura qu’elle se consumait, et prenant de longues pincettes dorées, il dispersa les cendres parmi les braises.

Puis il s’accouda sur le bord de la cheminée et demeura silencieux, très pâle.

Il dit enfin.

— Vous avez raison. Personne ne peut toucher à cet homme, pas même vous, pas même moi, pas même le czar !

Et il ajouta :

— Il n’appartient qu’à Dieu.

DEUXIÈME PARTIE

Histoire de deux amoureux

I

LES COMMÈRES DU DIABLE

— Par tous les satans de tous les enfers ! As-tu fini, oui, toi, Petite-Chatte, de faire crier la neige sous tes pas ? Tu finiras par donner l’éveil.

Mlle Nez-de-Rubis répondit Petite-Chatte, pas moyen d’éviter ça. Comme je suis très grosse, quand je marche, ça craque.

— Eh ! toi, là-bas, Muguet-des-Bois, éteins ta pipe, je te prie ; on pourrait en voir la rougeur.

— Impossible, Mlle Nez-de-Rubis, répondit Muguet-des-Bois, quand je ne fume pas, j’ai peur comme un homme qui vole pour la première fois.

C’est ainsi que causaient entre elles, dans un champ couvert de neige, quelques femmes en haillons sordides, qui s’avançaient dans les ténèbres, vers une maison silencieuse.

C’était les Commères du Diable. Elles formaient en ce temps-là, c’est-à-dire dix-sept ans après les événements de la première partie de notre récit, une bande de voleurs féminins, très redoutée à Saint-Pétersbourg et dans les environs.

Cette bande était peu nombreuse ; mais elle se recrutait parmi les plus enragées buveuses de kummel ou de vodki et les plus sinistres habituées des bouges ; elle avait autant d’audace qu’une troupe d’hommes, avec plus de férocité et la femme qui la commandait, c’était notre ancienne connaissance, Mlle Dorothée, dite Nez-de-Rubis, que les années n’avaient pas réussi à enlaidir.

Que préméditaient les Commères du Diable, cette nuit-là, dans ce champ, en se rapprochant de plus en plus de la maison déserte en apparence ?

À coup sûr, le contraire d’une bonne action.

— Maîtresse, reprit Petite-Chatte, l’affaire sera bonne, hein ?

— Excellente, dit Nez-de-Rubis. Ce vieux gueux de Morozoff a plus de roubles dans ses tiroirs qu’il ne lui reste de cheveux gris sur la tête.

— Y aura-t-il beaucoup de danger, demanda Muguet-des-Bois, qui puait l’eau-de-vie.

— Bah ! ça marchera comme sur des roulettes. Le vieux habite tout seul et il n’y a pas à craindre qu’il crie puisqu’il est muet.

— Muet ? répéta une quatrième commère, qui devait à son habitude de ne rien laisser au fond des flacons le joli surnom de Plomb-de-Bouteille.

— Muet comme un brochet. Mais ce n’est pas de naissance. Il paraît qu’il a eu une aventure dans le temps, qu’on lui a coupé la langue. On dit ça ; mais je ne sais pas bien. Ce qui est sûr, c’est qu’il a de l’argent, qu’il a gagné on ne sait comment, et la nuit sera bonne.

— Moi d’abord, dit Muguet-des-Bois, j’ai brûlé un cierge à la chapelle de St-Mitrofane.

Elles étaient arrivées devant la maison, qui était une bâtisse en bois, au milieu de la plaine toute blanche.

Petite chatte dit :

— Il n’y a donc pas de chien ?

— Pourquoi ?

— Parce que, s’il y avait un chien, il japperait.

— Il y en avait un ; un énorme épagneul. Mais je suis passée hier en me promenant devant la maison. J’ai fait connaissance avec l’épagneul. C’est extraordinaire comme ce chien-là aimait les tartines de miel.

Les commères se mirent à rire entre elles avec un coassement de grenouilles. Cependant tout allait bien.

Aucune lueur ne glissait des fenêtres ; circonstance toute naturelle, puisque minuit était passé depuis longtemps, et pas un bruit ne sortait de la maison.

Nez-de-Rubis reprit à voix basse :

— J’ai pris des informations, cette fenêtre au-dessus de la porte, c’est celle de la chambre du vieux. Mais il met son argent dans un cabinet sans fenêtre qui est à côté de sa chambre. La croisée n’est pas haute. Petite-Chatte qui est robuste fera la courte échelle. Je monte, je m’accroche au rebord, je coupe les deux carreaux avec le diamant que mon cher Gog m’a donné le jour de nos fiançailles je m’introduis ; d’eux d’entre vous me suivent, Plomb-de-Bouteille et Muguet-des-Bois, j’entre dans le cabinet et le reste me regarde.

— Mais, si le vieux s’éveille ? dit Muguet-des-Bois, moins brave que ses compagnes.

— S’il s’éveille ? dit Nez-de-Rubis.

Et elle ajouta, en élevant une main où brillait une lueur d’acier :

— Eh bien, s’il s’éveille, il se rendormira.

Les choses se passèrent d’abord comme l’avait indiqué Mlle Dorothée.

Elle monta sur l’échine courbée de Petite-Chatte, s’agrippa aux saillies de la porte, atteignit le rebord de la croisée et s’y assit.

Elle tâtait déjà le carreau extérieur, quand tout à coup elle dit à ses compagnes, d’une voix assourdie :

— Ah ! diable ! il y a de la lumière !

— Oh ! oh ! dirent les autres, en se groupant craintivement au-dessous d’elle.

— Oui, je vois, Morozoff est couché dans son lit, mais il y a sur une table, à côté, une petite veilleuse qui éclaire assez mal, du reste.

— Est-ce qu’il dort ?

— Je crois que oui. Il est probable qu’il a peur la nuit et qu’il garde de la lumière. Bah ! je la soufflerai en passant.

Déjà on entendait grincer le diamant sur la vitre, lorsque Nez-de-Rubis fit soudain un nouveau mouvement de surprise.

— Il n’est pas seul !

— Filons ! dit Muguet-des-Bois.

— Non, attends, laisse-moi voir. Tiens, c’est un pope.

On sait qu’en Russie, on appelle popes les prêtres de la religion orthodoxe.

— Un pope ?

— Oui, avec ses grandes manches de soie violette. Une figure toute rouge. En voilà un qui ne dit pas avoir horreur du vodki ! Il se penche sur le lit comme s’il écoutait ce que le vieux lui raconte.

— Bête, puisqu’il est muet, le vieux.

— Il paraît que non ; il remue les lèvres, il parle ; ne faites pas de bruit, je crois que je pourrais entendre.

— Ce qu’il y a de mieux à faire, dit Muguet-des-Bois, c’est de nous en aller.

Mais Nez-de-Rubis répondit fièrement.

— Partez, poltronnes ; moi, je reste. Le pope finira bien par se retirer, et je ferai le coup toute seule.

Les autres restèrent, humiliées ; cependant Mlle Dorothée avait approché son visage du carreau extérieur, tout fleuri de givre, et sans prendre garde à sa joue qui commençait à geler, elle s’efforçait de mieux voir et de mieux entendre.

Elle pensait :

— Comme il est pâle, le vieux ! Il fait des soubresauts dans son lit. Ah ! je comprends, il va mourir. Oui, c’est cela, il va rendre son âme, et c’est pour le confesser que le pope est venu. Par le diable notre saint patron ! cela doit être intéressant, la confession de ce bonhomme que personne ne connaît au juste, qui se disait muet et qui ne l’est pas.

Elle tendit si violemment l’effort de son ouïe qu’elle ne tarda pas à percevoir, malgré les deux vitres, quelques paroles.

Mais c’étaient des mots confus, mêlés, qui ne présentaient aucun sens bien précis.

Elle entendait.

« Désobéi… très mal, mon cher fils… le dernier jour… dans l’atelier… seul… avec Barakine… Sibérie… Alors le tsar… damné, mon pauvre enfant… langue… fer rouge… dans la misère… pénitence… donation au pauvre pope… pas muet… me faire, toujours… tsar mort… le lendemain… espéré bien longtemps… mais je n’ai pas pu comprendre… Barakine connaissait le secret… en Sibérie… mort, peut-être… j’espérais toujours… bien coupable, miséricorde infinie… tous les biens au pauvre pope… la chose aussi ? pour le bien de l’église… oui, oui… Eh bien, signez la donation… d’un Dieu clément !… »

Nez-de-Rubis sentait bien qu’il y avait là un mystère, mais que pouvait-elle démêler dans ce chaos incertain de paroles qu’elle avait peut-être mal entendues ? D’en bas Petite-Chatte lui dit :

— Que fais-tu ?

— Taisez-vous, répondit Mlle Dorothée.

Et elle regardait toujours dans l’intérieur de la chambre.

Le moribond d’une main tremblante, signait un papier que le pope se hâta de faire disparaître dans la doublure de sa longue robe violette.

Mais comme si cet effort avait épuisé les dernières forces de Morozoff, le vieil homme, avec un tremblement des lèvres, les yeux grands ouverts, retomba sur son lit.

Sans doute c’était fini ; il avait trépassé.

Alors le pope leva les bras au ciel, et il dit ces mots d’une voix assez haute pour que Nez-de-Rubis, cette fois, entendit parfaitement :

— Les desseins de la Providence sont impénétrables ! Gloire à Dieu ! qui a voulu que, par moi, ses serviteurs devinssent plus puissants et plus riches que les popes et les empereurs !

Brusquement, l’homme d’église prit sous l’oreiller du mort quelque chose qui avait l’air d’une clef, et il se dirigea vers le cabinet voisin, dont la porte s’entr’ouvrait à quelques pas du lit.

Nez-de-Rubis, d’en haut, dit à ses compagnes :

— Je n’y comprends rien. Ce qu’il y a de sûr, c’est que Morozoff est mort et que le pope est seul dans la maison. Un pope, c’est faible comme une femme, et nous sommes des femmes plus fortes que les hommes. Allons, c’est dit, en avant, et suivez-moi toutes !

D’un coup de coude la vieille borgne cassa les deux vitres, élargit la cassure en étendant ses bras, passa la tête, puis le buste et pénétra dans la chambre.

Plomb-de-Bouteille et Muguet-des-Bois ne tardèrent pas à la rejoindre.

Nez-de-Rubis s’écria :

— C’est dans le cabinet qu’est l’argent !

Et elle s’élança la première.

Au moment où elles entraient dans le cabinet, le pope, qui avait allumé une lampe, plongeant ses mains dans un tiroir de secrétaire, où se trouvaient, parmi des liasses de papier, quelques demi-roubles et deux ou trois demi-impériales d’or[2].

Elles bondirent sur lui, l’enveloppèrent, le renversèrent, puis après l’avoir bâillonné d’un grand morceau d’étoffe déchirée, elles le lièrent solidement avec des cordes qu’elles ne manquaient jamais d’emporter dans leurs expéditions, et l’étendirent sur le parquet.

Cela fait, elles se jetèrent sur le secrétaire et remplirent leurs poches de monnaie et de billets de peu de valeur, jusqu’à ce que le tiroir fut vide.

Sans doute, elles avaient cru le vieux Morozoff plus riche ; mais elles avaient appris, dans maintes aventures, à se contenter de peu.

Quelques instants après, elles avaient disparu.

Il n’y avait plus dans la maison silencieuse, au milieu de la plaine de neige, que le vieillard mort, couché sur le lit, et le pope immobilisé par les cordes.

Les heures s’écoulèrent.

La lumière du matin, une lumière grise et froide, venue de la chambre voisine, glissait sur le plancher du cabinet.

Le pope ne bougeait pas.

Était-il évanoui ?

Peut-être.

Tout à coup il tressaillit.

Dans la solitude du crépuscule, il entendit un bruit ; le bruit de la cloche de la porte.

Quelqu’un venait ! Quelqu’un sonnait qui allait peut-être délivrer le pauvre homme !

Il se pouvait aussi que ce fut le vent du matin qui agitait le battant.

Mais la cloche tinta de nouveau, puis encore, puis une quatrième fois, violemment.

Certainement quelqu’un sonnait ! et tout à coup le pauvre pope entendit ces mots, criés par une voix de femme.

— Réveille-toi, Morozoff, viens ouvrir vieillard ! Ceux qui sonnent à ta porte ne sont pas des voyageurs qui réclament un asile, ou des mendiants qui demandent du pain.

La voix ajouta :

— Saute du lit, viens vite ! Je t’apporte les trésors que depuis quarante ans tu comptes dans tes rêves, et tu vas être plus riche que tous les princes et tous les rois !


II

LA FAIM DANS LES STEPPES

Cinq mois avant les scènes que nous venons de raconter, trois voyageurs en haillons erraient dans une énorme plaine.

C’était en Sibérie.

Ils avaient derrière eux, à l’horizon, des plaines, de sombres forêts de sapins ou de cèdres, et déjà bleuissait devant eux, au loin, une ligne bleue, qui était le lac Baïkal.

Un grand et chétif vieillard à la longue barbe blanche, un homme beaucoup plus jeune, quarante ans environ et une jeune femme qui était belle encore, malgré des traces de fatigues et de douleurs, tels étaient ces trois voyageurs. D’où venaient-ils ? où allaient-ils ? Ils venaient des mines de Sibérie et ils allaient à la mort.

C’étaient des condamnés qui avaient réussi à s’échapper et qui s’efforçaient de regagner le pays où l’homme peut vivre.

Mais, entre la Sibérie et les villes civilisées, il y a d’immenses solitudes où le trépas est inévitable.

Depuis vingt-et-un jours, ils avaient marché presque sans relâche.

Les provisions emportées avaient été bientôt épuisées par leur faim et par leur soif.

Puis ils avaient mangé une espèce de chiendent qui pousse au pied des chênes et dont l’odeur est nauséabonde.

Ils avaient bu, en se penchant vers les mares des steppes, une eau pestilentielle qui fait gonfler le ventre et cause d’affreux tourments d’entrailles.

Maintenant, ils n’en pouvaient plus.

Leurs jambes tremblaient sous le poids de leur corps. La soif leur brûlait la gorge ; ils avaient la faim dans leur poitrine comme un animal vivant qui les eut rongés.

Pourraient-ils atteindre, avant de mourir, les bords du lac Baïkal, où peut-être ils rencontreraient quelques huttes de pêcheurs sibériens ?

Le vieillard dit :

— C’en est trop, je ne peux plus avancer. Allez seuls… laissez-moi mourir sur cette terre déserte.

— Courage, mon père ! dit l’autre voyageur, tâchez de prendre courage. Dans quelques heures nous aurons peut-être trouvé du pain pour rétablir nos forces et un asile pour passer la nuit.

Le vieillard fit un effort.

Mais la voyageuse avait saisi le bras de son jeune compagnon et lui avait dit à l’oreille.

— Laisse-le se coucher, il s’endormira et ne se réveillera plus.

— Oh ! tu es cruelle !

— Je veux, je veux arriver à Saint-Pétersbourg ! répondit-elle avec une résolution farouche. Eh bien ! ce vieux me gêne.

Il retarde notre marche, il se plaint. À quoi sert-il ? Abandonnons-le. D’ailleurs, cela vaudra mieux pour lui. Qui sait si, en notre compagnie, il ne lui arrivera pas quelque affreuse aventure ?

— Que veux-tu dire ? tu as prononcé cette parole avec une voix qui m’effraie.

Tais-toi ; il nous écoute. Marchons. Tous trois continuèrent à s’avancer à travers le désert, faiblissant de plus en plus.

Mais la femme, réagissant contre la fatigue, répétait à voix basse :

— J’ai faim, j’ai froid, je me meurs… qu’importe ! J’arriverai, je le veux !

Hélas ! deux cents verstes au moins, c’est-à-dire cinquante lieues, les séparaient encore des pays habités ; et s’ils pouvaient résister à la fatigue, aux privations, ils périraient sans doute victimes de quelque grand ours affamé comme eux.

Quand la nuit commença à venir, ils ne s’étaient que bien peu approchés du lac Baïkal.

Ils rencontrèrent un bouquet d’arbres, et là ils se laissèrent tomber sur le sol.

Ils se tenaient immobiles, sans se parler, regardant un petit feu de branches mortes qu’ils avaient allumé pour réchauffer leurs membres engourdis.

Le vieillard était accroupi, inerte, sans pensée, paraissant ne plus rien éprouver. La nuit se fit obscure ; un vent glacé tourbillonnait autour d’eux.

Quand la femme eut remarqué que le vieillard dormait, elle dit à voix basse :

— Stéphane, écoute-moi. J’ai une chose terrible à te dire ; écoute-moi bien.

— Parle, Natache.

La femme reprit :

— D’abord, souviens-toi. Pendant plus de dix-sept ans nous avons vécu dans cette affreuse Sibérie, toi, moi, et presque tous les Goujons arrêtés en une seule nuit et condamnés par des juges terribles.

— Hélas ! dit Stéphane.

— Tu travaillais dans les mines, j’étais bûcheronne dans les forêts pleines de bêtes carnassières. Quelquefois nous nous rencontrions au retour du travail dans les huttes souterraines.

— Trop rarement, dit Stéphane.

— Eh bien, m’as-tu jamais entendue me plaindre, m’as-tu jamais entendue parler de retourner à Saint-Pétersbourg, de fuir ?

— Tu paraissais résignée.

— N’est-ce pas ? et peut-être même tu as cru que j’avais oublié ma haine pour la race des Palkine, que je ne songeais plus à cette enfant — ce doit être une bien belle jeune fille à présent — l’enfant de la princesse Marie que nous avons volée et cachée avec tant de soin ?

— Quoi ! tu y penses encore ?

— Ma haine ne s’éteindra qu’avec mon dernier souffle. Mais laissons cela aujourd’hui. Je paraissais donc résignée et je ne parlais pas de fuite ni de retour.

— Non, dit-il.

— Sais-tu pourquoi ? Tu n’as pu le deviner. Mais le moment est venu de te l’apprendre. Tiens-toi près de moi, de peur que le vieux ne m’entende.

Il la prit dans ses bras, frissonnante et glacée.

Elle continua :

— Peu de temps après notre condamnation, je rencontrai dans les bois un vieillard inconnu, exilé comme nous. Il vivait en Sibérie depuis très longtemps. Depuis combien d’années ? Il ne s’en souvenait plus ; car déjà sa pensée était obscure, et, ne comptant plus les jours, il ne savait plus l’âge qu’il avait. Cent ans peut-être ! Il parlait peu, travaillait lentement, avec des bras faibles et les yeux presque toujours à demi fermés.

— C’était Barakine.

— Oui, Barakine qui s’est enfui avec nous, qui est à côté de toi maintenant. Les autres condamnés disaient qu’il était fou, parce que souvent, la nuit, dans les huttes, il lui arrivait de prononcer des paroles étranges. Il parlait d’une fonderie de platine, où il avait travaillé autrefois, et d’un empereur qui était mort depuis très longtemps. Ses compagnons haussaient les épaules, en disant : « Laisse-nous dormir, vieux ! » Mais moi, je l’écoutais toutes les nuits, et l’idée me hanta désormais que ce vieillard inconnu recélait dans sa mémoire troublée quelque magnifique mystère de gloire et d’opulence.

— Tu rêvais comme lui, Natache.

— Je ne rêvais pas ! Je poursuis. Dès l’aurore, je le suivais au bois, l’interrogeant. Mais pendant la journée il ne se souvenait pas de ses songes ; et des mois, puis des années s’écoulèrent avant que je n’obtinsse une seule parole précise. Cependant je paraissais résignée, mais c’était parce que j’espérais.

— Tu ne me disais rien !

— Je t’aurais paru folle !

— Et ton espérance s’est réalisée ?

— Oui ! dit Natache, avec un geste fier. Un jour, nous étions seuls, Barakine et moi, ramassant des branches sur le bord pierreux d’un torrent. Le vieillard, qui s’avançait trop, glissa sur les cailloux de la rive et il tomba dans l’eau furieuse, entre les pointes déchirantes de rocs. Il était perdu et tout mon espoir avec lui. Tu sais que je suis forte, Stéphane : je me précipitai plutôt que je ne descendis dans le torrent, me déchirant les pieds, les mains, tout le corps ; mais, je saisis Barakine au moment où il allait disparaître dans le gouffre, où s’écroulait la masse d’eau mugissante, et je le ramenai sur le bord. Il ouvrit les yeux et me dit :

« Tu m’as sauvé ; tu es bonne. Eh bien, écoute : Je ne suis pas fou comme tous le disent. J’ai un secret ; un secret qui me rendrait, si j’étais libre, plus puissant que tous les princes de la terre. Ce secret, depuis bien longtemps, je vois que tu l’épies et que tu t’efforces de le deviner.

Aujourd’hui je te le dirai, parce que tu m’as empêché de tomber dans le gouffre.

Il te l’a révélé ?

— Oui, dit Natache.

— Quel est-il ?

Personne, pas même toi, mon Stéphane, ne me l’arrachera ! Mais tu n’ignores pas que j’ai l’esprit ferme, le cœur sans illusion, et que je ne me laisse pas bercer par des chimères. Crois-moi, Stéphane, si nous ne mourons pas dans la steppe, nous aurons la toute-puissance que donne l’infini de la richesse.

— Oh ! tu m’éblouis ! dit-il.

Elle continua.

— J’avais percé le mystère. Nous pouvions fuir maintenant, mais fuir c’était impossible ! Bien longtemps, bien longtemps, je reculai devant la mort presque certaine qui nous attendait dans le steppe et je remettais de jour en jour le moment périlleux du départ. Pourtant je vieillissais. Je sentais s’éteindre mes forces et ma beauté indispensables à mon bonheur futur. Enfin je me dis : « Je braverai tout, je reviendrai à Saint-Pétersbourg ! » Nous nous sommes échappés un soir, Barakine, toi et moi, et nous avons marché à travers les solitudes sans nourriture, presque sans sommeil.

— Oui, et maintenant notre courage est à bout. La faim, la soif, nous ont vaincus, et tu mourras peut-être dans mes bras, ô ma pauvre Natache ! avec ton rêve inutile.

Elle cria :

— Je ne mourrai pas ! Il faut que j’arrive, j’arriverai. Il nous reste un moyen de salut, Stéphane.

— Lequel ?

— J’ai faim.

— Quelle pensée as-tu ?

— Je te dis que j’ai faim et que, si nous pouvions manger, nous serions moins las, nous aurions moins froid, nous pourrions continuer notre route !

— Eh bien ?

— Et je te dis aussi « Stéphane, regarde ce vieillard qui dort… »

Stéphane frémit et baissa la tête.

Ils se turent.

Les froides étoiles virent seules ce qui se passa cette nuit sous un bouquet d’arbres auprès d’un feu de branches mortes, dans l’immense steppe désert.

Mais cinq mois plus tard, un matin de novembre, le pope, qui avait été lié par les commères du diable, entendit le bruit d’une cloche à la porte du vieux Morozoff qu’il avait confessé quelques heures auparavant.

III

LES TIROIRS VIDES

Natache et Stéphane assez pauvrement vêtus, étaient debout devant la porte de la maison silencieuse.

Natache sonna, appela, cria.

Nulle réponse.

— Es-tu bien sûre, dit Stéphane, que ce soit là la maison qui a été désignée ?

— Très sûre, dit-elle. Les indications du vieux Barakine étaient tout à fait précises et je ne me suis pas trompée de route.

— Ainsi la réalisation de tes vœux est maintenant prochaine ?

— Je touche à mon rêve, dit-elle.

— Mais pourquoi as-tu besoin de voir l’homme qui loge dans cette maison ?

— Pourquoi il faut que je voie Morozoff ? répondit-elle. Pardonne-moi, Stéphane, mais je ne puis pas tout dire. Sache seulement ceci : le secret qui nous fera riches a deux moitiés : l’une est en la possession de Morozoff, l’autre m’appartient maintenant à moi seule, puisque Barakine n’est plus ; et je ne peux rien sans Morozoff, de même qu’il ne peut rien sans moi.

Cependant la demeure était muette et paraissait inhabitée.

— Allons, dit Natache, il faut enfoncer la porte !

— Inutile, dit Stéphane, j’ai de fausses clés dans ma poche.

Quelques instants après, la serrure avait crié et la porte s’ouvrait largement. Natache entra la première, comme quelqu’un qui se précipite, et monta rapidement l’escalier.

Sur la dernière marche, elle s’arrêta toute palpitante.

— Oh ! dit-elle, j’hésite, devant la splendeur réalisée de mon espérance.

Pourtant elle poussa une porte et entra dans une chambre faiblement éclairée par la lueur grise du matin.

— Morozoff ! cria-t-elle. Où es-tu ? parle.

Mais tout à coup, elle demeura les pieds cloués au sol, comme pétrifiée.

Elle venait d’apercevoir le cadavre sur le lit.

— Mort ! mort ! il est mort !

Comme un arbre frappé par la foudre, elle défaillit dans les bras de Stéphane. Puis toute remplie d’un sombre désespoir elle se mit à sangloter de rage, en se mordant les mains.

Mais l’énergie de Natache lui permettait de vaincre bientôt les faiblesses et les colères qui troublent la pensée.

— Eh bien ! dit-elle, soit ; il est mort. N’importe. Ce qu’il me faut, il a dû le conserver jusqu’à sa dernière heure, il a dû le cacher dans quelque coin, au fond de quelque tiroir. Ah ! dans son lit peut-être.

Elle se jeta en avant, fouilla furieusement sous l’oreiller.

— Que cherches-tu donc ? demanda Stéphane.

— Tu ne dois pas le savoir ! dit Natache.

Dans le lit, elle ne trouva rien.

Elle courut vers les meubles, éparpilla les hardes du vieillard, vida toutes les armoires.

— Rien… Toujours rien… disait-elle.

Et elle tomba sur une chaise, découragée enfin.

Mais en ce moment, un gémissement se fit entendre.

C’était la voix du pauvre pope qui se plaignait douloureusement de la chambre voisine.

— Quelqu’un est là !

Natache et Stéphane entrèrent violemment dans le cabinet et virent l’homme qui était couché à terre.

Qu’était-il donc arrivé !

— Délions-le, dit Natache. Il doit savoir quelque chose.

Et ils le délièrent en effet.

Délivré des cordes, le pope se remit debout tant bien que mal, et encore tout plein d’épouvante, il bégayait :

Ah ! monsieur ! Ah ! madame !… merci… que Dieu vous récompense… Les coquines m’ont saisi…, m’ont lié… juste au moment…

— Qui vous a lié ? dit Natache.

— Des femmes… d’affreuses mégères… et elles ont tout volé, tout emporté…

En effet, en regardant autour d’elle, Natache vit les tiroirs d’un secrétaire ouverts et qui étaient vides.

Elle ne résista pas à ce dernier coup.

— Stéphane, dit-elle, tout est perdu.

Et l’énergique créature, vaincue enfin, s’évanouit.


IV

LE GILET DE VELOURS ET LA BAGUE D’ARGENT

— Six roubles ! Tu te moques de moi.

— Pas un copek de plus. Sois raisonnable, patriarche.

— Comment, j’aurais pris la peine d’imaginer l’entreprise, d’en préparer les voies, de fournir tous les renseignements, et, quand le coup a réussi, je me contenterais, de combien ? de six roubles ? Jamais !

— Voyons, voyons, Kouli-Koulitch, tu n’as pas fait grand chose, avoue-le. Tu nous as appris les habitudes du vieux Morozoff, voilà tout. Et c’est moi qui ai dû empoisonner le chien. Remarque aussi que tu nous avais trompées, les Commères et moi ; le vieux n’était pas si riche que tu le disais ; nous avons trouvé dans ses tiroirs plus de papiers sans valeur et de menue monnaie que d’argent véritable.

— Je veux dix roubles, au moins !

— C’est trop !

— Ah ! vraiment, les malhonnêtes gens d’aujourd’hui sont bien des ingrats ! Ce n’était pas ainsi dans mon jeune temps : il y avait de la probité et de la reconnaissance chez les voleurs ! Les Goujons, à la bonne heure, c’étaient des hommes, et quand je tenais le traktir où ils se réunissaient, on pouvait compter sur la parole des canailles. Mais, maintenant, les va nu-pieds mentent comme des grands seigneurs ; ils viennent vous dire : « Ah ! mon cher patriarche, mon bon Kouli-Koulitch, nous ne faisons rien, c’est bien triste ; la morte-saison, quoi ! Est-ce que tu n’as pas en vue une jolie petite affaire, chez des gens de la ville ou chez des gens aisés, à la campagne ? Nous te serons bien reconnaissants, va, et nous t’apporterons fidèlement une bonne redevance. » Kouli-Koulitch par ci, Kouli-Koulitch par là, je me laisse attendrir, parce que je suis une vieille bête ; je mitonne quelque entreprise, pas trop dangereuse, mais quand la chose est faite, on se garde bien de m’apporter la redevance promise, et je sais que l’on se moque de moi par derrière ! Aussi, je le jure par saint Serge ! c’est bien fini !

Je romps avec les voleurs. Plus de conseils, plus de recel. Je suis marchand d’habits ! Eh bien, ce sera dur, mais je me résigne, je n’habillerai plus que d’honnêtes gens.

— Allons, allons, ne te fâche pas, patriarche ; tu sais bien que l’on t’aime, et que l’on ne peut pas se passer de toi. Faites une risette à votre petite Nez-de-Rubis. Allons, risette ! Voilà vos dix roubles.

Ce dialogue avait lieu après le lever du jour, dans une des plus sordides boutiques de friperies du Marché-aux-Punaises.

Cet établissement, bien connu de tous ceux qui avaient à vendre des marchandises de provenances douteuses était tenu par l’ancien patron du traktir des Goujons. Privé de sa clientèle, après la dispersion de la bande, il s’était fait acheteur et vendeur de vieilles loques et de mille autres choses informes ; poêles crevés, casseroles verdegrisées, bonnets dépourvus de poils, pelles et pincettes, livres dépareillés, galons d’uniformes ; et toutes ces vieilles loques, accrochées aux murs, ou entassées dans un des coins encombraient de toutes parts sa noire et sale boutique.

Lui-même, très vieux, courbé, fripé, avec sa pelisse en haillons, il était une espèce de loque humaine. Mais ses petits yeux de singe, luisaient et pétillaient malgré les verres bleus de ses énormes lunettes.

Cependant Mlle Nez-de-Rubis, avait mis vingt demi-roubles sur une table devant laquelle le recéleur était assis.

— Tu remarqueras, dit-elle, que je te paie en argent. Pas de papier. Je suis gentille, hein ?

— Bon, bon, tu m’amadoues. Pour cette fois, je veux bien me contenter de si peu, maintenant file vite. Il y a déjà du monde dans le marché et ma maison est une honnête maison.

— Oui, oui, je te compromets, dit Mlle Dorothée en riant.

Et après avoir en manière d’adieu, frappé deux petites tapes sur chaque joue du bon patriarche, elle ouvrit la porte de la boutique, qui fit un bruit de sonnette, et s’esquiva le long des murs.

Dès qu’il fut seul, l’affreux petit vieillard se frotta joyeusement les mains.

— Nez-de-Rubis est une sotte ! dit-il.

En effet, parmi les vingt pièces de monnaie que Mlle Dorothée avait placées sur la table il y en avait une plus petite que les autres, mais qui paraissait être en platine[3] qui valait trois roubles par conséquent.

Mais tout à coup, Kouli-Koulitch poussa un cri de colère :

— Ah ! la coquine ! C’est moi qui suis volé ! la pièce ne porte pas l’effigie impériale ; elle ne doit pas être en platine. Oui, oui, une pièce fausse, qui non-seulement ne vaut pas trois roubles, mais n’en vaut pas seulement la moitié d’un, et je suis absolument dévalisé ! Oh ! les fripons d’aujourd’hui sont de bien malhonnêtes gens !

Il eut sans doute continué ses jérémiades, mais la sonnette tinta, et il enferma vivement toutes les pièces dans le tiroir de sa table.

C’était une toute jeune fille qui venait d’entrer, presque une enfant.

Elle était misérablement vêtue, sous une ancienne pelisse de cocher, d’une vieille robe de coton rougeâtre rapiécé, de chiffons, et qui s’effilochait partout ; on voyait sortir de ses grosses bottes de cuir crevé les doigts de ses pauvres petits pieds tout bleuis par le froid.

Pourtant elle était charmante, avec ses courts cheveux bruns, ébouriffés en boucles, avec ses yeux clairs un peu sauvages, qui remuaient comme des yeux de faucon, et sa fraîche bouche rouge où riait un rire impertinent.

— Vieux, dit-elle, je suis pressée. Sois honnête tout de suite, et sans te faire prier. Combien me donnes-tu de cela ?

— Ah ! ah ! c’est toi, Nadèje ! Déjà levée ? Peste, on a raison de t’appeler la Grive-des-Neiges, car tu t’éveilles avant tous les oiseaux. Mais j’y pense, tu ne t’es peut-être pas couchée du tout, et tu as passé la nuit en compagnie de quelque beau garçon.

— Pourquoi l’aurais-je fait ? répondit-elle avec un grand air d’innocence.

Mais elle reprit vivement.

— Causons d’affaires. Combien m’offres-tu de ma bague d’argent ?

— De ta bague ?

— Sans doute, ma bague, dit-elle en riant, puisque c’est moi qui l’ai.

— D’abord, il faut voir si elle est en argent, cette bague ! Oui, en argent, je ne dis pas… mais énormément d’alliage ! Tiens, je t’en offre soixante-dix copeks. Mais ce que j’en fais, vois-tu, c’est pour t’obliger, car je n’aime pas à acheter les bijoux.

— Tant mieux ! dit un jeune homme assez proprement vêtu qui venait d’entrer brusquement dans la boutique, car ce n’est pas un bijou que j’ai à vendre, c’est un gilet de velours bleu magnifique, ma foi ! Tâtez-le ! Combien vaut-il, monsieur ?

Avant de regarder le gilet, Kouli-Koulitch regarda le vendeur.

Celui-ci lui était inconnu. Et tout d’abord il lui déplut fort, à cause sans doute de l’air honnête et joyeux qu’il avait.

Le nouveau venu ne paraissait pas avoir plus de vingt ans. Il avait, dans un visage charmant de bonne humeur naïve, de grands yeux bleus très doux et ses cheveux d’un blond clair se relevaient par petites touffes solides.

Mais si ce jeune homme paraissait déplaire à Kouli-Koulitch, il faisait apparemment une toute autre impression à la petite Nadèje qui le regardait fixement, avec un sourire heureux et un regard plein de tendresse.

Cependant, après avoir considéré le vendeur, M. Kouli-Koulitch examina la marchandise.

— Mauvaise étoffe ; et puis elle a été teinte. Je donne deux roubles papier, pas un copek de plus.

— Eh bien, j’accepte, dit le jeune homme avec un geste d’insouciance.

Il prit vivement les deux assignats que lui tendait le marchand et sortit en fredonnant un air de chanson.

Il n’avait pas regardé du tout la jeune fille en haillons qui le suivit, à travers les vitres poussiéreuses, d’un long regard attristé.

— Ça, dit le recéleur avec une moue de dédain, ça c’est un honnête homme. Puis il se retourna vers la jeune fille.

— Eh bien ! que t’arrive-t-il ? À quoi penses-tu, Nadèje ? Tu ne veux plus vendre ta bague ?

— La bague ? dit-elle, comme descendant d’un rêve ah ! oui, c’est vrai, la bague. Elle vaut six roubles au moins ; donnez-m’en trois.

À ces mots « trois roubles » les petits yeux du vieillard pétillèrent sous ses lunettes comme si une heureuse idée lui était venue tout à coup.

— Tiens, dit-il, avec une brusquerie de bon enfant, je t’ai toujours porté beaucoup d’intérêt ma petite Nadèje, tu es une brave fille, tu n’as pas d’amoureux ; parce qu’on est une voleuse, ce n’est pas une raison pour n’avoir pas de vertu ! La bague ne vaut pas le diable, mais je te donne les trois roubles. Et pas de papier, une belle petite pièce en platine ! tiens, prends. Eh ! eh ! un bien brave homme n’est-ce pas, le père Kouli-Koulitch ?

Toujours songeuse, elle reçut la pièce et la mit dans sa poche. Puis elle s’éloigna, et quelqu’un qui l’aurait suivie de près aurait pu l’entendre se dire à elle-même :

— Mon Dieu ! qu’est-ce donc que j’éprouve à présent ?

Dans la boutique de friperie, le patriarche allait et venait, tout secoué de joie.

— Très bien, très bien ! Oh ! la petite niaise. J’ai le bijou et j’ai passé la pièce fausse ! Bonne affaire, très bonne affaire !

En ce moment, il se fit un bruit derrière lui ; un bruit d’argent qui tombe. Il se retourna vivement.

Le gilet de velours bleu qu’il avait acheté avait glissé de la table sur le plancher.

Il y avait donc de la monnaie dans cette défroque ?

Kouli-Koulitch se précipita, ses yeux s’écarquillèrent.

Les deux goussets du gilet étaient pleins de pièces d’argent, enveloppées de chiffons, et, dans une poche de côté, sous la doublure, il y avait de grosses liasses de billets rouges.

C’était une petite fortune que Kouli-Koulitch avait achetée avec le gilet de velours bleu !

Il tressaillait, il balbutiait, il ne pouvait contenir sa joie en remuant la monnaie et les papiers.

Mais tout-à-coup il pâlit et devint immobile.

Là, vers le milieu du gilet, mais un peu à gauche, il y avait une rougeur ronde qui semblait une tache de sang et, au centre de la rougeur, une fente mince, pareille à celle que laisse le passage d’un couteau.

V

POUR L’AMOUR D’UNE ROSE

Le jeune homme qui avait vendu le gilet bleu s’en allait en sifflant sa chanson, à travers les sales étalages du Marché-aux-Punaises.

Sa marche était rapide et directe comme celle de quelqu’un qui sait où il va et se hâte d’y arriver.

Il s’interrompit de chanter.

— Deux roubles, se dit-il, et deux roubles que j’avais, cela fait quatre roubles. Mon Dieu ! mon Dieu ! serai-je assez riche pour acheter la rose mousseuse que j’ai vue hier soir chez la fleuriste de la Perspective ?

En Russie, les fleurs sont rares, même l’été ; mais, en hiver, on n’en trouve presque plus, et il faut être un riche seigneur pour mettre à sa boutonnière un bouquet de violettes ou une marguerite des champs.

Le jeune homme était si préoccupé, sans doute de la fleur qu’il rêvait d’acheter, qu’il ne remarqua pas deux hommes qui le suivaient depuis un instant.

Ces deux personnages étaient des gaillards d’assez mauvaise mine.

L’un petit et trapu, une espèce d’énorme nain, se pendait au bras de l’autre qui était d’une taille démesurée, avec un visage farouche.

— Magog, dit le nain, tu es sûr qu’il a vendu le gilet ?

— Je l’ai vu le vendre, vu de mes propres yeux, pendant que Nadèje vendait la bague d’argent que nous lui avons donnée.

— C’est à Kouli-Koulitch qu’il l’a vendu ?

— Au patriarche. Mais qu’est-ce que cela nous fait, mon petit Gog ?

— Magog, tu as de grandes qualités, et je t’estime autant que je t’aime ; tu n’hésites pas dans l’action, il ne t’en coûte pas plus de brûler la cervelle à un homme que d’avaler un verre de bière blanche, et, cette nuit, tu as reçu, sans pousser un cri, le coup de poignard que le bonhomme t’a donné dans le cou ; mais tu ne vaux rien pour les combinaisons savantes. Apprends une chose, honnête géant ! Lorsqu’on a fait quelque coup dont la justice pourrait s’inquiéter, il n’y a qu’un moyen de se mettre à l’abri de toute poursuite.

— Et lequel ? Car entre nous, je suis assez inquiet des suites de notre ouverture de cette nuit.

— Faire poursuivre un innocent et le faire condamner s’il est possible.

Après ça, vois-tu, on est tranquille comme si l’on était innocent soi-même. Oh ! il était inutile de prendre tant de précautions du temps où la bande des Goujons existait encore ! mais nous n’avons plus de chef ; chacun doit travailler pour soi, et veiller sur soi-même. Tu dis donc estimable colosse, que Kouli-Koulitch a acheté le gilet ?

Mais en ce moment, le jeune homme, dont ils suivaient la piste, venait de s’engager sur la Perspective.

Gog et Magog, grossièrement vêtus ne jugèrent pas à propos de s’aventurer dans ce quartier luxueux. Ils tournèrent les talons.

— D’ailleurs, dit Gog, ce que je sais me suffit.

— Et où allons-nous maintenant ?

— Au bureau de police, mon excellent camarade, car c’est le devoir de tout bon citoyen de dénoncer les criminels.

Cependant le jeune homme marchait vivement le long des hôtels et des magasins somptueux. Il s’arrêta enfin devant la vitrine d’une fleuriste célèbre.

Derrière cette vitrine, il y avait des plantes grasses et quelques hauts arbustes assez forts pour résister à la froidure de Saint-Pétersbourg.

Mais les yeux d’abord n’y voyaient aucune fleur.

Pourtant, toute fraîche, quoique un peu pâle, une petite rose mousseuse souriait dans un vase étroit en porcelaine du Japon.

— Grâce au ciel ! elle y est encore ! s’écria le jeune homme ; on ne l’a pas achetée. Pourvu qu’elle ne coûte pas plus de quatre roubles !

— Ah ! je mourrais de chagrin si je ne pouvais pas donner à Daria cette jolie petite fleur.

Il allait entrer dans le magasin, lorsque tout à coup la main de la marchande s’avança vers le vase du Japon, le prit et le présenta à un seigneur fort élégant qui était debout dans la boutique.

Le jeune homme frissonna des pieds à la tête.

Un autre achetait « sa » fleur ! Car il lui semblait qu’elle lui appartenait déjà, puisqu’il la destinait à Daria qui était sa fiancée.

Il entra vivement dans le magasin. Hélas ! c’en était fait. L’affreux marché était accompli.

Le seigneur avait déjà la fleur a la boutonnière de son frac à la française et il en respirait le parfum, tout en bavardant avec la fleuriste qui était jeune et jolie.

Alors comme sous le coup d’un grand malheur, le pauvre jeune homme s’affaissa sur une chaise qui était là, et il eut presque envie de pleurer parce qu’il n’aurait pas la rose, la seule peut-être qui se trouvât dans tout Saint-Pétersbourg.

Un instant il eut l’idée de dire à l’heureux acheteur.

— Monsieur, ça doit vous être égal d’avoir ou de ne pas avoir cette fleurette ; moi, je serai bien malheureux si je ne la donne pas à la jeune fille que j’aime. Voulez-vous me la céder, je vous prie ?

Mais il comprit que l’on se moquerait de lui ou qu’on le prendrait pour un fou ; et il restait sur une chaise, l’air hébêté.

La marchande qui venait de l’apercevoir, allait lui demander ce qu’il faisait là, lorsqu’un nouveau personnage entra dans la boutique.

C’était un homme très richement vêtu, mais sans élégance criarde. Bien qu’il parut avoir quarante ans environ, sa taille svelte était celle d’un homme très jeune encore. Son visage était doux, avec des yeux bleus et pensifs ; quelques cheveux gris qu’il avait sur les tempes ne messeyaient pas dans sa chevelure blonde, très claire, qu’il portait assez longue.

Il alla droit au seigneur qui caquetait avec la fleuriste, et lui dit en russe, non sans un accent français très prononcé :

— Comte Michel Markoff, ai-je l’honneur d’être connu de vous ?

Le comte Michel Markoff tourna la tête et l’on vit en pleine lumière son jeune visage, assez beau, quoiqu’un peu dur, sur une chevelure rousse, presque rouge qui lui descendait jusque sur les yeux par petites boucles dures et touffues.

Il répondit en français, après un salut courtois :

— Je vous connais parfaitement, monsieur le chevalier Philippe du Quesnoy ; vous êtes un gentilhomme français, nouveau venu à Saint-Pétersbourg, mais dont tout le monde vante déjà la bonne grâce et l’élégance. Je crois que nous avons joué une partie de baccarat ensemble au dernier raout du consul de Belgique ?

L’autre s’inclina.

— Vous me permettez d’user de ma langue maternelle, je vous en remercie, dit-il, car je parle le russe avec une parfaite maladresse.

Il continua.

— Monsieur le comte Michel, tenez-vous beaucoup à la rose que vous avez à votre boutonnière ?

— Mais oui, dit le jeune homme russe.

— Ah ! tant pis, tant pis ! Elle est à peu près la seule fleur de son espèce qui soit, à cette heure, dans toutes les Russies ; elle me rappelle la France, où ses sœurs sont moins rares ; et je donnerais beaucoup pour en être possesseur.

— Vous me voyez désolé, mon cher chevalier, mais je me suis mis en tête de l’offrir à une dame pour qui j’éprouve de fort tendres sentiments.

— Et moi, mon cher comte, c’était à une dame, également, que je la destinais.

— Parbleu, la difficulté est grave, et je ne vois que deux moyens d’en sortir.

— Lesquels ?

— Voici le premier : Montons en voiture, faisons-nous conduire aux Îles et battons-nous. La fleur appartiendra au vainqueur.

— Le moyen est joli, dit le chevalier. Mais, voilà, j’ai précisément deux duels aujourd’hui ; l’un dans une heure, et l’autre dans trois ; et du diantre s’il y a dans ma journée de la place pour une autre rencontre.

— En effet, dit le comte en riant.

— Il y aurait bien la ressource de remettre notre combat à demain, mais demain la rose sera fanée.

— On ne se bat pas pour une fleur morte.

Voici mon second moyen : je renonce à mes droits acquis, je rends à notre jolie fleuriste la fleur qui nous inquiète, elle est mise aux enchères, et, ma foi, celui d’entre nous qui sera le plus riche ou le plus fou sortira d’ici la boutonnière fleurie.

— J’accepte, dit le chevalier Philippe du Quesnoy.

La frêle fleur fut remise dans son vase du Japon par la marchande toute joyeuse de la belle aubaine qu’elle prévoyait.

— J’en donne quatre roubles ! cria tout à coup le pauvre jeune homme qui, pendant toute cette scène, était resté sur sa chaise.

Sans doute il savait le français, puisqu’il avait compris la conversation des deux gentilshommes.

— Quatre roubles ! répéta-t-il plein d’anxiété.

Le chevalier Philippe sembla ne pas l’avoir entendu, mais le comte Michel haussa les épaules en disant :

— Qu’est-ce que ce garçon-là ? Taisez-vous, l’homme.

Puis il ajouta :

— Je mets deux impériales d’or.

— J’en mets cinq, répliqua le chevalier.

— Eh bien, dix !

— Vingt !

— Trente !

— Cinquante !

— Soixante !

— Mille !

Le comte Michel le regarda.

— Chevalier, mille impériales d’or, cela fait quarante mille francs de votre monnaie de France !

En effet, en monnaie française, mille impériales d’or valent quarante mille francs, à peu de chose près.

La marchande était éblouie.

Le pauvre garçon qui assistait à cette lutte folle pensait que les gens riches sont bien heureux, puisqu’ils peuvent donner à leurs amies toutes les fleurs, toutes les joies.

Le comte Michel dit violemment :

— Vous n’aurez pas cette rose ! J’en offre deux mille impériales. Elle est à moi, je pense ?

— J’en offre trois mille dit d’un air fort tranquille le chevalier Philippe du Quesnoy.

Alors le visage du comte s’empourpra de colère, devint presque violet. Il eut un brusque grincement de dents, et il était hideux malgré sa belle jeunesse.

— Soit ! dit-il, je suis vaincu. Vous êtes plus riche que moi, et la fleur est à vous ! Mais cette aventure n’est pas finie, et demain à sept heures du matin, je me rendrai aux Îles avec deux de mes amis.

— Demain, à sept heures du matin deux de mes amis m’accompagneront aux Îles, et j’aurai l’honneur de vous y rencontrer. Mais d’abord, ne nous verrons-nous pas ce soir au bal de la comtesse Markoff, votre mère, qui m’a fait l’honneur de m’envoyer une invitation ?

Le comte Michel n’entendit pas la fin de la phrase, car il était déjà sorti de la boutique en repoussant violemment le battant de la porte.

— Un enfant colère ! dit le chevalier du Quesnoy.

Il tira de son portefeuille une carte de visite, prit un crayon, écrivit sur la carte : « Bon pour trente mille roubles », et la remit à la fleuriste extasiée en disant :

— Vous ferez toucher la somme chez MM. Jonas et Cie, mes banquiers.

Puis il prit la rose mousseuse et en respira l’arôme.

— Mon Dieu ! dit quelqu’un derrière lui.

Le chevalier se retourna.

— Monsieur Darius Mordesko, dit-il, vous espériez donner cette fleur à Mlle Daria, votre fiancée ?

— Oh ! comment savez-vous ?…

— N’importe. Je sais. Combien vouliez-vous la payer ?

— Hélas ! quatre roubles seulement.

— Donnez-moi les quatre roubles. Voici votre fleur, monsieur.


VI

LA CHAPELLE DE SAINTE-NADÈJE

Une heure après la folle enchère qui avait enrichi la fleuriste de la Perspective, un jeune homme et une jeune fille qui se parlaient bas en marchant, s’éloignaient de Saint-Pétersbourg par la route de Péterhoff.

Ils étaient absolument seuls sur ce long chemin, car il faisait très grand froid.

Mais le soleil était clair, faisait briller la neige glacée sur le sol, et le givre mettait des grappes de perles aux pointes noires des branches.

Le jeune homme, c’était Darius. La jeune fille, Daria, ayant à la boutonnière de sa pelisse la rose mousseuse que son ami lui avait offerte.

On eut dit que le hasard, en leur donnant des noms jumeaux, avait voulu les rapprocher, les unir. Ils obéissaient au hasard. Ils s’aimaient depuis un an et se le disaient le plus souvent possible. Leur amour était resté pur à cause de la profonde innocence de leurs âmes ; s’ils songeaient à se marier, c’était seulement parce qu’ils auraient bien voulu être toujours ensemble, et ils ne pensaient à aucune autre chose.

Pourquoi ne se mariaient-ils pas ?

Parce que M. Mordesko, le père de Darius, était un des bourgeois les plus aisés de la ville, et il entendait ne marier son fils qu’avec une fille très riche.

M. Mordesko éprouvait pour son enfant une très profonde tendresse, mais il aimait encore plus l’argent que son enfant.

Or, Mlle Daria, la pauvre petite n’avait d’autre dot que ses seize ans fleuris, sa jolie figure blanche et rose, baignée de cheveux dorés, ses yeux un peu bruns, rêveurs, aux longs cils, et sa jolie bouche d’enfant où riaient des dents de chatte.

Sa mère, pauvre brave femme, veuve d’un officier, était morte dix-huit mois auparavant sans lui laisser aucune fortune. La pension que touchait la mère ne fut pas continuée à la fille, et Mlle Daria, pour vivre, était obligée de travailler de ses jolies petites mains.

Elle était ouvrière en dentelles.

Tout le jour, en chantant un vieil air russe, monotone et doux, elle travaillait derrière la vitre de sa mansarde, sous la cage d’une petite perruche que son amoureux lui avait donnée et à laquelle elle avait appris à dire.

— J’aime Darius, j’aime Darius.

Il arriva bien souvent que l’oiseau et la jeune fille répétèrent ensemble ces douces paroles-là.

La grande joie de Daria était de sortir le dimanche, et quelquefois le jeudi, après la besogne du matin finie, au bras de son cher Darius.

Aujourd’hui, ils étaient bien heureux tous les deux, d’être seuls, sous le clair soleil, entre les arbres de la route, et ils se regardaient avec une délicieuse tendresse.

Comme ils passaient devant une petite chapelle qui s’élevait au bord du chemin, Darius dit à Daria.

— Te souviens-tu, dis-moi ?

— Oh ! oui, je me souviens dit-elle en rougissant un peu.

C’était-là qu’ils s’étaient vus pour la première fois l’an passé.

En revenant de Peterhoff, où elle était allée porter de l’ouvrage, à l’une de ses pratiques, la jolie ouvrière s’était arrêtée devant la petite chapelle dédiée à Sainte Nadège, pour y faire ses dévotions et pour embrasser les saintes images d’or.

Il y avait déjà quelqu’un sous le portrait de sainte Nadège, illuminé par le reflet des cierges.

C’était un très jeune garçon à l’air doux et naïf ; c’était Darius.

Il était à genoux. Il s’écarta un peu pour faire place auprès de lui, sur les dalles, à la jeune fille qui entrait.

Et ils prièrent tous les deux, sans se regarder tout d’abord.

Cependant ils se virent.

Et ils s’aimèrent dès lors.

Lequel des deux prononça la première parole ? C’est à peine s’ils s’en souvenaient.

Il leur semblait qu’ils avaient dû ce jour-là, se mettre à se parler tous les deux en même temps.

Comment il se fit qu’ils revinrent ensemble à Saint-Pétersbourg, s’étant dit tout de suite leurs noms, étant comme s’ils ne se connaissaient depuis longtemps déjà ? C’est ce qu’ils ne songeaient jamais à s’expliquer. Il leur semblait tout naturel d’être ensemble, puisqu’il s’était rencontrés ; et il n’y avait pas de mal à cela, puisque sainte Nadège avait béni leur premier regard échangé.

Aussi, dans leurs promenades, ils ne manquaient jamais de venir visiter la petite chapelle où avaient commencé leurs fiançailles.

Aujourd’hui, comme de coutume, ils allaient entrer pour s’agenouiller, mais ils s’arrêtèrent tout à coup. Devant les saintes images, une femme était en prière, une femme dont on ne voyait pas le visage et qui était en deuil.

Sans doute cette femme, qui devait être riche, car son costume sombre ne manquait pas d’élégance, cette femme était bien absorbée par ses méditations, car elle n’entendit pas venir les deux amoureux.

Ayant fait un pas de plus, ils s’arrêtèrent encore tout attendris, parce que la dévote en deuil ne priait pas seulement, on l’entendait pousser des sanglots étouffés.

Elle leva la tête. Elle disait ces paroles à voix basse, mais ils entendirent pourtant.

— Oh ! bienheureuse Nadèje, ne m’exaucerez-vous jamais ? J’ai pourtant bien souffert, bien gémi, bien prié. Je vous ai fait bâtir sur le chemin cette chapelle, où les passants s’arrêtent pour honorer votre nom, et j’ai orné votre corsage de tous mes bijoux, de tous mes diamants. Hélas ! je suis demeurée malheureuse ! En vain, pendant plus de seize ans, j’ai cherché partout ma pauvre petite fille que je n’ai jamais vue, hélas ! Je veux la chercher encore ! Donnez-moi, donnez-moi la force de ne pas désespérer. Quelle que soit la folie de ce rêve, faites-moi croire que je retrouverai un jour la pauvre enfant chérie qui porte votre nom sacré. Car certainement il n’a pas menti l’être inconnu qui avait la voix et le visage de mon père, celui qui m’a juré que ma fille s’appellerait Nadèje et qu’elle n’était pas morte !

Ce n’était pas par indiscrétion que Darius et Daria écoutaient cette plainte ; mais c’était parce qu’ils étaient des cœurs pleins de pitié.

— Pauvre mère ! dit Daria.

Au bruit de cette parole, la femme se retourna et ils virent son pâle visage amaigri où la beauté s’éteignait dans je ne sais quelle langueur.

Elle les salua avec un sourire triste et elle remarqua, en passant devant eux que Daria avait les yeux pleins de larmes.

— Vous m’avez entendue, mademoiselle, dit-elle. Je vous ai attristée, parce que vous êtes bonne. Je vous demande pardon. Je vois que vous êtes deux braves jeunes gens qui s’aiment et qui viennent demander à la sainte des choses qu’ils espèrent et non pas celles qu’ils ont perdues. Allez ! allez ! priez, qu’elle vous exauce ! Moi, je suis une âme qui ne contient plus que des regrets à cause d’une enfant que je n’ai jamais embrassée.

Elle regarda Daria longuement, puis elle dit avec une lueur dans les yeux :

— Quel âge avez-vous, mademoiselle ?

— Je n’ai pas encore dix-sept ans, dit Daria.

— Hélas ; c’est l’âge que ma fille aurait si elle vivait, qu’elle a, car elle vit ! Je veux en être sûre ! Vous êtes jolie, vous avez l’air bien doux, je voudrais qu’elle vous ressemblât.

Puis elle ajouta très vivement :

— Comment vous appelez-vous ?

— Daria, dit la jeune fille, et mon ami s’appelle Darius.

— Ah ! dit la femme en deuil, tristement, vous vous appelez Daria. Et sans doute vous vivez avec votre mère ?

— Ma mère est morte, madame.

Morte ? On vous a dit qu’elle était morte ? Peut-être vous ne l’avez jamais connue ?

— Pourquoi n’aurais-je pas connu ma mère. Tant qu’elle a vécu, la chère et sainte femme, nous ne nous sommes jamais quittées.

— Ah ! c’est bien, c’est bien, je suis folle, dit la femme vêtue de noir en passant sa main sur ses yeux mouillés de larmes.

Puis elle s’éloigna en jetant un long regard sur la jeune fille toute surprise et elle dit :

— Avec mes tristesses, je vous ai gâté tout le plaisir que vous vous promettiez dans votre promenade. Les malheureux sont importuns.

Cependant, au moment de sortir, elle dit encore :

— Un dernier mot, ma jolie demoiselle. Je vois à votre costume — pardonnez-moi mon indiscrétion — je vois que vous n’êtes pas très riche. Vous êtes ouvrière peut-être ?

— Oui, madame.

— Quel est votre état ?

— Je fais de la dentelle pour les magasins de Saint-Pétersbourg, ou pour les dames riches auxquelles on me recommande.

— Eh bien, mademoiselle, dit la dame en noir, voulez-vous travailler pour moi. Venez me voir bientôt. Je loge près d’ici. Tenez, dans cette grande maison blanche que vous voyez au sommet de la côte. On m’appelle Mme Ivanoff. Retenez ce nom. Adieu, vous êtes bien jolie.

Elle sortit, monta la côte, l’air pensif, non sans retourner souvent la tête vers la chapelle et vers Daria qui, elle-même, toute troublée, la regarda longtemps.

— Parbleu ! cria brusquement une voix jeune et rude, la voix d’un élégant seigneur, dont le coupé à la française venait de s’arrêter devant la chapelle ; parbleu ! le chevalier Philippe du Quesnoy ne pourra pas se vanter d’aimer en haut lieu. Une grisette, fi !… J’avais meilleure opinion de ce gentilhomme français. Mais voyons donc… Mais oui, la petite n’est pas laide. Elle est même adorable, ma foi ! Je vous assure, mademoiselle, que si vous voulez m’aider un peu, je tirerai une belle vengeance de ce fat de du Quesnoy, sans renoncer, d’ailleurs au coup d’épée que je lui donnerai demain matin.

Les deux jeunes gens ne comprenaient pas, tant ce discours leur paraissait étrange.

Darius s’avança et dit :

— À qui parlez-vous, monsieur ?

— À coup sûr, ce n’est pas à toi, manant. Qui es-tu ? Ah ! je te reconnais. N’étais-tu pas dans la boutique de la fleuriste tout à l’heure, avec le chevalier ? Un de ses gens, sans doute, et il paraît que tu as pour fonction de promener ses maîtresses.

— Êtes-vous fou, monsieur ? dit Darius, rougissant de colère.

— Allons, plus un mot, dit l’autre. Il est évident que mademoiselle est la maîtresse du chevalier, puisqu’il lui a fait présent d’une rose de trente mille roubles !

Et il ajouta en descendant de voiture :

— Par tous les diables, ma chère enfant, bien que vous n’ayez qu’une rose, je vous en volerai deux : l’une à votre pelisse et l’autre sur vos lèvres.

Il s’avança hardiment, les bras ouverts.

Mais Darius bondit sur le comte Michel Markoff, car c’était lui, et le souffleta deux fois.

Alors, le comte poussa un hurlement de rage, et avant que son valet de chambre et son cocher ne fussent accourus pour le défendre, il avait empoigné entre ses deux bras robustes le pauvre Darius, plus jeune et plus faible, qui pâlit.

Ils luttèrent cependant, et c’était en vain que Daria, folle de terreur, criait, pleurait, voulait les séparer.

Puis tout à coup Darius tomba.

Le comte, pendant la lutte, l’avait frappé, près du cou, d’un petit poignard au manche d’argent ciselé, qu’il avait retiré de la poche de sa pelisse.

Oui, Darius tomba, blême, fermant les yeux, et une humidité sanglante lui rougissait le col de sa chemise.

À cette vue, Daria, raide comme une morte, tomba aussi, tout de son long, sur la neige glacée et ne remua plus.

— Par saint Nicolas ! dit le comte Michel, l’occasion est belle, et le chevalier du Quesnoy sera fort surpris de cette aventure !

Sur un signe du comte, les deux valets ayant soulevé la jeune fille, la portèrent tout évanouie dans le coupé.

Sans s’inquiéter le moins du monde de Darius, mort peut-être, le ravisseur ne tarda pas à s’asseoir auprès de la pauvre Daria.

— Où va son Excellence ? dit l’un des valets.

— Parbleu ! chez la générale Amalie ! dit le comte Michel Markoff.


VII

MARCHANDE D’OISEAUX ET MARCHANDE D’ENFANTS

On se souvient que Natache s’était évanouie en apprenant le vol commis par des femmes inconnues dans la maison du vieux Morozoff.

Quand elle revint à elle, elle se trouvait couchée toute vêtue sur un lit d’auberge, et Stéphane était assis à côté d’elle. Il l’avait emportée de la maison solitaire, où la police pouvait survenir d’un moment à l’autre, jusqu’à une hôtellerie où il avait logé autrefois, dans un des faubourgs de la ville.

— Oh ! dit-il, rouvre les yeux, Natache, ma Natache adorée !

Elle regarda le lit, Stéphane, toute la chambre, avec des yeux vagues.

— Est-ce que j’ai rêvé ? cria-t-elle. Oh ! non, hélas ! non, je n’ai pas rêvé. Morozoff est mort, des femmes se sont introduites, elles ont fouillé partout, elles ont trouvé… elles ont emporté… ce que j’étais venue chercher de si loin, au péril de ma vie ! Et cette chose, où la retrouver maintenant ? Dans cette ville énorme, elle passera de main en main, inconnue, méprisée, bien que plus d’un roi serait heureux de l’échanger contre son trône ! Ah ! je ne la trouverai pas, je ne la trouverai jamais, et je mourrai misérable, de faim ou de soif, au coin de quelque rue, le front dans le ruisseau !

— Natache, dit Stéphane, je te croirai folle, enfin ! me diras-tu ce que tu cherches ?

— Non, non, jamais, à personne, jamais !

Puis elle descendit vivement du lit et elle dit :

— Sortons d’ici. Si la richesse m’échappe, la fin de ma vengeance ne m’échappera pas, et je sais du moins où retrouver la fille de Marie Palkine.

Ils quittèrent l’auberge après avoir donné quelques copeks à l’hôtelier, marchèrent longtemps en silence, entrèrent dans Saint-Pétersbourg qui commençait à s’éveiller sous les brumes du matin.

De rue en rue, ils arrivèrent dans un sale carrefour, aux maisons de bois noires et branlantes, mais qui était tout plein de gaieté et de chansons, parce que c’était le marché aux oiseaux. Au coin d’une ruelle, il y avait dans une échoppe une très vieille femme courbée, vêtue de loques éclatantes, un foulard rouge autour de la tête, et portant à son cou, ridé comme celui d’un vautour, des verroteries rouges, vertes, bleues, roses.

Des oiseaux dressés qu’elle vendait à quarante copeks la pièce, pillaient des grains de millet sur le tablier de la vieille.

C’était une tzigane évidemment. On la nommait Dirka et elle passait pour sorcière.

Les gens du quartier prétendaient qu’il eût été fort inutile de frapper aux volets de son échoppe pendant les nuits du samedi au dimanche, car ces nuits-là, la Dirka partait pour le sabbat, à cheval sur un manche à balai, ainsi que doit le faire toute sorcière un peu soucieuse des traditions.

Ce qui était certain, c’était que la vieille tirait les cartes, disait la bonne aventure, lisait l’avenir dans les mains des personnes ; et pour une pièce de monnaie elle prédisait l’amour d’un roi aux marchandes d’herbes qui venaient la consulter à leur arrivée de la campagne.

Il courait aussi sur elle d’assez graves histoires d’enfants volés à de riches familles.

Mais elle était rusée, la vieille, jamais on n’avait pu la prendre sur le fait, et quand on la faisait venir au bureau de police, elle répondait avec ingénuité :

— Comment pourrais-je faire du mal à des petits enfants, moi qui aime tant les petits oiseaux ?

Natache dit brusquement à la vieille :

— C’est moi ; me reconnais-tu ? Moi et Stéphane.

La tzigane leva la tête, les regarda, cligna ses yeux jaunes et répondit au bout d’un instant :

— Ah ! non ! Ah, ma foi non ! Je ne vous reconnais pas, pas du tout.

— Tu nous reconnais parfaitement. Allons, rappelle-toi. Nous sommes venus un matin, il y a dix-sept ans, Stéphane et moi. Nous t’avons remis une petite fille et une somme d’argent. Tu devais élever l’enfant et, quoi qu’il arrivât, ne le remettre qu’à moi-même. Parle, qu’en as-tu fait ? Où est-elle ? Et malheur à toi si tu me trompes ! Tu sais que Natache est une ennemie redoutable et qu’il n’est pas prudent de ruser avec elle.

Probablement la vieille eut peur, car elle se mit à dire avec un petit air familier :

— Ah ! Ah !… oui, oui… Attendez donc… Je me rappelle maintenant… Natache, Stéphane, c’est bien cela, un enfant, une petite fille. Je me souviens maintenant. Ah ! Dieu, comme je l’ai soignée. Elle m’a coûté les yeux de la tête, ma bonne madame !

— Eh bien, où est-elle ?

— Ma foi, pour le moment, je ne sais pas, elle est allée jouer, sans doute, avec ses camarades, c’est si jeune : dix-sept ans ! Attendez un peu, vous la verrez peut-être revenir. Seulement, moi je me suis attachée à cette petite, elle est, comme qui dirait mon bâton de vieillesse, et ça me coûtera beaucoup de vous rendre ma jolie Nadèje.

— Nadèje ?

— Oui, c’est comme cela qu’elle s’appelle. Est-ce que ce n’est pas vous qui m’avez dit de lui donner ce nom ?

— Je ne crois pas, dit Natache.

— Eh bien, c’est donc moi qui le lui ai donné ou bien une autre personne. Je ne sais pas bien. Quand on est vieux, la mémoire se trouble. Venons au fait, ma bonne madame. Comme il vous serait difficile de prouver que Nadèje vous appartient, je pourrais bien la garder, n’est-ce pas ? Mais non, je suis bonne, quoi qu’on dise. Combien me donnerez-vous si je vous rends la petite ?

Natache répondit :

— Combien veux-tu ?

— Oh ! je serai raisonnable. Deux cents roubles, ce n’est pas trop.

— Deux cents roubles, soit. Demain, avant midi, je t’apporterai cet argent, et Nadèje me suivra.

— Demain avant midi. Ah ! mon doux Jésus ! comme je pleurerai en me séparant de mon cher trésor ! Vous ajouterez bien un billet rouge de plus ? J’ai fait tant de frais pour l’éducation de Nadèje, une petite princesse, quoi !

Cependant Stéphane avait tiré Natache par le bras et lui disait :

— Deux cents roubles ? où les prendras-tu ?

— Eh ! dit-elle rudement, tu les voleras ce soir. Est-ce qu’il ne passe personne la nuit dans les rues de Saint-Pétersbourg. Je te dis qu’il me faut cette enfant.

Ils allaient se retirer, quand, tout à coup, un homme coiffé d’un foulard rouge, presque noir de peau, avec l’air et le costume d’un tzigane, déboucha vivement de la ruelle et dit à la vieille Dirka :

— Ferme ta boutique et disparais, la mère !

— Eh ! pourquoi ? dit la vieille.

— La police ! dit le bohémien tout tremblant.

Elle vient chez toi. Voilà : on a surpris Nadèje au moment où elle voulait passer une pièce fausse, un triple rouble de platine, chez une marchande de rubans.

Natache s’était rapprochée vivement.

L’homme continua :

— La petite a réussi à s’échapper, avec la pièce, entre les jambes des policiers, et on ne l’a pas rattrapée ; mais quelqu’un a dit : « Je la connais, c’est Nadèje, la fille de Dirka, qui loge au Marché-aux-Oiseaux. » Et, ma foi, la police vient ici, oui, les agents et tout une foule. Tiens, ils courent ; les entends-tu.

L’homme s’enfuit.

En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire la bohémienne traversa la place, tout courant, parmi les marchands d’oiseaux, et disparut dans un cabaret qui, sans doute, avait deux issues.

Or, Natache restait immobile, les yeux pleins d’étonnement, à côté de Stéphane qui la regardait en silence.

Elle dit enfin :

— Une pièce fausse… un triple rouble de platine… Dieu !… serait-il possible ?

Elle songea longtemps ; elle ajouta :

— Pourquoi pas ?… Oh ! ce serait pourtant une chose extraordinaire que le hasard me fit retrouver en même temps l’objet de toutes mes haines, le triple rouble et la fille de la princesse Marie !

Elle saisit le bras de Stéphane :

— Viens, courons après Dirka. Il faut que je voie Nadèje aujourd’hui même, tout de suite !


VIII

NADÈJE

En effet, Nadèje, l’enfant brune aux yeux sauvages, avait failli être arrêtée dans un magasin de la rue aux Pois, où elle achetait un ruban rose pour se le mettre autour du cou.

D’ordinaire, elle n’était pas coquette ; aujourd’hui, elle l’était.

Pourquoi donc ?

Peut-être à cause du jeune homme qu’elle avait rencontré le matin dans la boutique de Kouli-Koulitch.

La coquetterie ne lui avait pas porté bonheur.

La marchande lui avait crié :

— Ça, une pièce de trois roubles ? à d’autres ma petite !

Et on avait fait venir la police tout de suite.

Mais Nadèje, adroite et fluette, était comme ces petits poissons qui s’échappent de tous les filets ; elle s’enfuit, elle fit cent détours par la ville et maintenant elle se promenait, hors d’atteinte, dans l’un des faubourgs de la ville, du côté de Peterhoff.

Elle tira de sa poche le triple rouble de platine, cause de tout le mal et le regarda soigneusement.

— C’est vrai, dit-elle, que ce n’est pas une bonne pièce. Le vieux Kouli-Koulitch m’a joué un vilain tour. Je ne l’ai pas regardée en la recevant. On dirait plutôt une médaille qu’une pièce. Tiens, en l’examinant de très près, on voit des signes dessus. Ce doivent être des lettres. Mais de singulières lettres ; il me semble que je n’en ai jamais vu de pareilles. Du reste, que ce soit des lettres ou non, qu’est-ce que ça fait, puisque je ne sais pas lire !

Elle remit la fausse pièce dans sa poche, en disant :

— C’est peut-être une amulette, une espèce de talisman.

Elle marchait toujours dans le faubourg, où passait peu de monde. Elle continuait à songer.

— La vieille Dirka m’a raconté des histoires où il y a des talismans. Elle est méchante, ma mère, la bohémienne, elle m’a beaucoup battue ; mais elle sait de très beaux contes. Il paraît que c’est vrai : il y a des objets sans valeur, qui n’ont l’air de rien ; et il suffit de les tenir dans la main, en disant : « Je veux cela » pour que ce qu’on veut s’accomplisse. Ah ! Dieu ! si c’était un talisman, le triple rouble du patriarche, je sais bien ce que je lui demanderais…

Elle allait dépasser les dernières maisons de la ville.

— Ce que je lui demanderais, reprit-elle, ce serait de revoir, ne fut-ce qu’une seule fois, le jeune homme qui est venu ce matin dans la boutique du patriarche. Qui peut-il être ?

Le fils de quelque bourgeois, comme il est différent de tous ces hommes, vilains et rudes, avec lesquels je vais dans les takirs et pour qui je fais le guet le soir. Ce ne doit pas être un voleur. Le père Kouli-Koulitch a dit que c’était un honnête homme. Un honnête homme ? Qu’est-ce que c’est que cela ? Je comprends quelqu’un qui est bon, quelqu’un qui a de beaux yeux sans méchanceté et qui rit de très bon cœur. Je ne le savais pas avant, la vieille Dirka ne me l’avait pas enseigné.

En effet, la vieille Dirka ne lui avait enseigné que le mal.

Toute petite, Nadèje avait mendié. Puis elle avait vendu des fleurs, les soirs de bal, aux portes des riches hôtels. Plus tard, on l’avait chargée, sans qu’elle sût pourquoi, de suivre des gens qui rentraient chez eux, de revenir dire où ils logeaient et si leur maison paraissait être une maison riche.

Quand elle rapportait une nouvelle que la Dirka jugeait bonne, Nadèje recevait un petit présent, quelques grains de verroterie, avec lesquels elle jouait tout un jour, ou bien un oiseau dressé dont elle faisait son petit camarade.

Elle accomplissait des choses mauvaises sans comprendre qu’elles l’étaient.

Ne sachant rien de la vie, elle trouvait tout naturel que l’on entrât par les fenêtres dans les maisons, pour dérober de l’argent ou des meubles, que l’on arrêtât des passants la nuit, pour leur prendre leur montre ou leur pelisse.

Petite servante de voleurs et d’assassins, elle était restée innocente à force d’inconscience.

Elle était restée pure aussi.

Les plus abjects de ses compagnons avaient reculé eux-mêmes devant le crime d’abuser d’une si candide ignorance.

Et puis, auprès d’elle tous les cœurs se fussent attendris, tant elle était jolie avec son petit air étonné et farouche.

D’ailleurs, les voleurs l’estimaient à cause de sa fidélité. Elle était très adroite et très dévouée.

Arrêtée un jour à cause d’un vol commis, elle avait reçu trente coups de knout, la pauvre enfant, sans révéler le nom d’aucun de ses complices.

Née vertueuse, elle s’était arrangée de façon à se faire une espèce de vertu au milieu des vices qui l’entouraient.

Telle était la petite Nadèje.

Maintenant elle marchait sur la route étincelante de neige glacée, hors de la ville, et elle songeait toujours à ce joli « honnête homme » qu’elle avait vu.

Vivement elle fourra la main dans sa poche, saisit la pièce fausse entre ses doigts et s’écria :

— Eh bien, si c’est un talisman, je veux le revoir tout de suite.

Elle n’acheva pas.

Là, sur le chemin, devant une petite chapelle, quelqu’un était étendu par terre, et Nadèje avait reconnu tout à coup celui qu’elle aimait déjà sans savoir ce que c’était que l’amour.

Elle courut.

Ah Dieu, il était évanoui !

Elle cria :

— Au secours !

Hélas ! il ne passait personne.

Elle lui toucha les mains, le visage, trouva que la peau était gelée.

— Oh ! dit-elle, il se sera agenouillé devant la chapelle, il se sera peut-être endormi, et le froid l’a saisi.

Elle regarda de tous côtés.

Sur le rebord de la route, il y avait un tas de neige.

Elle se précipita, remplit de neige ses deux mains, revint vers le jeune homme et lui frotta vivement le visage, puis les doigts, puis les poignets, avec la neige qu’elle avait ramassée.

Au bout de quelques instants, Darius, car c’était lui, ouvrit lentement les yeux.

Elle ne s’était pas trompée.

Évanoui sur la route après le coup de poignard qu’il avait reçu, Darius avait été enveloppé par le froid, et peut-être serait-il mort si Nadèje n’était pas passée par là.

— Oh ! s’écria-t-elle, il vit.

Mais, pendant qu’il essayait de se soulever, elle vit une rougeur qu’il avait sur la chemise, près du cou.

— Blessé ! il est blessé.

Cependant Darius regardait autour de lui.

Il paraissait faire un effort pour rassembler ses pensées, et, voyant cette jeune fille qui le considérait avec des yeux pleins de tendres larmes :

— Qui êtes-vous ? demanda-t-il.

Puis, tout à coup :

— Oh ! je me souviens, je me souviens de tout… Un homme m’a frappé ! un homme a insulté Daria. Où est-elle ? Oh ! Dieu du ciel, qu’a-t-on fait de Daria ?

Nadèje frémit.

Elle comprit tout de suite, en un seul instant, beaucoup de choses qu’elle n’avait jamais comprises. Elle sut qu’elle aimait ce jeune homme, qu’elle l’aimait profondément ; et en même temps elle devina qu’il ne l’aimerait jamais, parce qu’il en aimait une autre.

Pourtant elle n’eut point de colère et elle se dit :

— C’est bien ; tout est bien ; celle qu’il aime mérite sans doute son amour. Ce doit être quelque jeune fille comme j’en vois souvent passer dans les rues avec leurs mères. Qu’est-ce que je suis, moi ? une mendiante, une voleuse ; il ne m’aimera pas, il aura bien raison.

En même temps elle sentait naître en elle un magnanime désir de se dévouer à Darius, aussi à Daria qu’il venait de nommer ; et elle aurait bien voulu qu’ils fussent heureux tous les deux, puisqu’elle ne pouvait pas être heureuse elle-même.

Darius, tout à fait maître de lui, reprit :

— Mademoiselle, quand vous êtes venue, étais-je seul ?

— Vous étiez-seul, dit-elle.

— On a donc enlevé Daria, car elle ne m’aurait pas abandonné ! Il faut que je la cherche, il faut que je la retrouve.

Il fit quelques pas ; il voulait s’en aller du côté de la ville.

Mais ses forces le trahirent.

Ce n’était point qu’il eût perdu beaucoup de sang, ni que sa blessure fût très grave.

Elle était peu profonde et le sang ne coulait plus.

Mais le froid lui avait durci les membres.

Il ne pouvait pas plier les genoux ; il faillit tomber comme une planche qui se renverse.

— Oh ! pourtant, je marcherai, cria-t-il. Il le faut.

— Si vous le voulez, monsieur, dit Nadèje ; je vous soutiendrai ; je suis plus forte que je n’en ai l’air.

— Mademoiselle, dit Darius, je ne vous connais pas, mais je vous remercie du fond de mon âme ; vous m’avez sauvé, vous m’aiderez peut-être à retrouver Daria. Que le ciel vous récompense.

— Ah ! monsieur, dit-elle, pendant qu’il lui prenait la main et qu’il lui mettait le coude sur l’épaule, je vous assure que je suis déjà récompensée.

Ils s’en retournèrent vers Saint-Pétersbourg, lui, soutenu par elle, tous deux silencieux : Nadèje, parce qu’elle songeait à Darius, Darius parce qu’il songeait à Daria.

D’abord, ils se rendirent dans la maison où logeait la petite ouvrière en dentelle.

Ils s’informèrent.

Elle n’avait point reparu.

— Hélas ! hélas ! disait Darius en se tordant les bras.

Il imagina ensuite d’aller demander des nouvelles, c’était une folie, il le savait bien, dans les magasins pour lesquels Daria travaillait le plus souvent.

Partout la même réponse.

Personne n’avait vu la jeune ouvrière.

Alors il songea, ne sachant plus quel parti prendre, que Daria, enlevée, mais échappée par un miracle, le cherchait aussi, avait pu aller chez Darius lui-même, c’est-à-dire, chez Mordesko, puisque le père et le fils logeaient ensemble.

Il dit à Nadèje.

— Venez.

— Où allons-nous maintenant, dit-elle ?

— Rue des Officiers.

— Rue des Officiers ? répéta Nadèje avec un frisson.

— Oui.

— Dans quelle maison ?

— La maison qui est à côté…

— De la prison ?

— Justement, comment savez-vous ?

— Oh ! n’allez pas là ! cria Nadèje en se prenant là tête à deux mains.

— Pourquoi n’irais-je pas chez mon père ?

— Votre père ? Vous dites que c’est votre père… qui demeure là… Un bourgeois… Mordesko !… Mordesko est votre père !

— Certainement.

Alors Nadèje poussa un cri terrible et, devant les passants étonnés, elle tomba à genoux devant Darius, en criant :

— Pardon, pardon, pardon ! je suis une misérable !


IX

CE QUI S’ÉTAIT PASSÉ DANS LA MAISON DE LA RUE DES OFFICIERS

Nadèje se releva et dit :

— Eh bien, ce qui doit arriver arrivera. Allez chez votre père, vous êtes assez fort pour marcher maintenant ; je vous quitte, cela me fait beaucoup de chagrin de vous quitter. J’ai fait des choses contre vous sans le vouloir. Ah Dieu, si j’avais su, si j’avais su ! Que le bon Dieu vous accompagne ; nous ne nous reverrons plus jamais.

Et elle s’éloigna rapidement, s’arrêta au détour d’une rue pour envoyer de loin un baiser à Darius, un baiser que celui-ci ne vit pas et elle disparut.

Darius, dont les membres avaient repris leur élasticité naturelle, marcha vivement vers la maison qu’il habitait avec son père.

Elle était située, en effet, tout à côté de la prison centrale. C’était une habitation blanche, à un seul étage, qui avait l’air paisible, honnête, tout à fait bourgeois.

Là, depuis bien des années — après un long voyage qu’il avait jugé prudent de faire à l’étranger, — vivait en paix Mordesko, l’ancien intendant du comte Markoff.

Il s’était fait une petite fortune chez le comte en thésaurisant ses gages et peut-être par des moyens un peu moins légitimes.

Maintenant, l’ancien bourreau des serfs de l’usurier Samarine, l’ancien amant de la comtesse Markoff, l’homme qui avait marqué d’un signe d’infamie le front du jeune comte Michel, passait pour le plus respectable habitant de ce respectable quartier.

On riait un peu de lui parce qu’on le disait avare, mais on l’estimait beaucoup, parce qu’il éprouvait pour Darius une tendresse qui allait jusqu’à l’adoration.

Qui était Darius ? C’était le fils de Mordesko et de la comtesse Markoff, cet enfant que la comtesse allait voir autrefois dans une petite maison aux environs de Saint-Pétersbourg et dont plus tard elle ne s’était pas inquiétée.

À peine Darius eut-il poussé la porte de la maison paternelle, qu’une vieille servante finnoise nommée Akouline, s’écria en lui sautant au cou :

— Ah ! mon jeune maître ! Ah ! mon Dieu ! Si vous saviez ! Où donc étiez-vous pendant tout ce temps-là ?

C’est un bien grand malheur, bien grand, bien grand !

— Quel malheur ? s’écria Darius. Qu’y a-t-il ?

— Il y a qu’on a dévalisé la maison la nuit dernière, et que monsieur votre père va peut-être trépasser dans une heure.

— Mon père !

Le jeune homme se jeta dans l’escalier, ouvrit violemment la porte d’une chambre et il vit Mordesko couché dans un lit, très pâle.

— Qu’avez-vous, mon père, qu’est-il arrivé ?

À la voix de son fils, Mordesko leva un peu la tête, eut un sourire et dit d’une voix presque éteinte :

— C’est toi, enfin ! je souffrais de ne pas te voir !… Je crois bien que je vais mourir… ils m’ont donné un coup de couteau dans le cœur…

— Dieu ! s’écria Darius en se jetant sur le lit, la gorge pleine de sanglots.

La vieille Akouline, qui était rentrée aussi, se mit à raconter toute l’histoire.

Des malfaiteurs s’étaient introduits avant minuit, au moyen de fausses clés, sans doute.

Elle avait bien remarqué, elle, Akouline, une petite fille avec l’air d’une diablesse qui, depuis quelques jours, faisait le guet dans la rue.

Pour sûr, cette petite fille-là, c’était l’espionne des voleurs.

Quoi qu’il en soit, les voleurs étaient entrés, avaient lié et bâillonné dans son lit la servante finnoise, puis ils avaient assailli Mordesko lui-même qui, n’étant pas encore couché, était en train de compter de l’argent sur une table.

Mordesko s’était défendu en homme courageux et vigoureux qu’il était encore.

Il s’arma d’un canif qui lui servait à tailler ses plumes et résista de son mieux.

Mais que pouvait-il contre cinq ou six robustes gaillards qui l’entouraient et le pressaient ?

Il sentit le froid de l’acier dans sa chair et il tomba évanoui.

Voilà tout ce qu’on savait.

Le matin, quand les voisins étaient entrés, étonnés du silence de la maison, toutes les armoires, tous les tiroirs étaient vides ; les voleurs avaient dû faire une expédition fructueuse.

Darius s’écria :

Mon père, mon pauvre père ! A-t-on fait venir un médecin ? Qu’a-t-il dit ?

Le médecin est venu, répondit Akouline, il a hoché la tête, il a mis un appareil sur la blessure, et il a dit qu’il reviendrait. Voilà tout !

— Hélas ! hélas ! Mais on a prévenu la police je pense ?

— Je crois bien, dit Akouline ; il y a une heure que le commissaire de police et son greffier sont dans la salle, en bas, où ils interrogent les gens du quartier et même d’autres personnes que je ne connais pas du tout.

— Bien, dit Darius. Je vais parler au commissaire. Ne craignez rien, mon père, vous ne mourrez pas ; nous vous guérirons, je vous jure ! et vos assassins seront châtiés. Toi, Akouline, reste auprès de notre cher malade.

Il embrassa son père avec une douloureuse tendresse et il se dirigea vers la porte.

Elle venait de s’ouvrir.

Un homme entra, que Darius reconnut pour le commissaire à cause de l’uniforme vert orné de boutons de cuivre.

Plusieurs personnages le suivaient ; des agents, un greffier et un petit vieux aux grandes lunettes qui n’était pas inconnu à Darius.

Le commissaire dit à Darius :

— C’est vous qui êtes entré tout à l’heure dans la maison ?

— Oui, monsieur le commissaire, je suis…

— Vous êtes l’assassin de Mordesko et, au nom de la loi, je vous arrête !

X

L’INTERROGATOIRE

Quelques instants après, Darius, entraîné par les agents malgré ses dénégations et les cris du blessé qui disait : « C’est mon fils, je vous dis que c’est mon fils ! » Darius était dans la salle basse, devant le commissaire, assis à côté de son greffier.

L’homme aux grandes lunettes était là dans un groupe de témoins et de curieux.

— Votre nom ? dit le commissaire.

— Darius Mordesko, répondit le jeune homme qui, redevenu maître de lui-même, attendait avec confiance la fin de ce malentendu.

— Vous prétendez être le fils de l’homme qui a été volé et assassiné cette nuit ?

— Je suis son fils, monsieur.

— Votre crime n’en est que plus affreux, et votre affaire n’en sera que plus mauvaise. Votre âge ?

— Vingt ans.

— Votre profession ?

— Je suis employé dans la maison de banque de MM. Jonas et Ce.

— Votre domicile ?

— Cette maison même, monsieur le commissaire.

— Vous logez ici ?

— Oui.

— Eh bien, monsieur, pourquoi n’êtes-vous pas accouru, cette nuit, aux cris de votre père, qui résistait et qui appelait.

Cette question fit frémir tous les assistants, la plupart habitants du quartier, qui éprouvaient pour le jeune et bon Darius une très réelle sympathie.

Seul, le jeune homme ne parut pas s’émouvoir.

— Cette nuit, dit-il, j’étais absent. Je regretterai éternellement de n’avoir pu défendre mon cher et excellent père.

— Ah ! ah ! vous étiez absent ! Je vous vois venir, vous allez invoquer quelque alibi. Ce système est connu.

— Monsieur, vous avez tort de m’insulter. Je n’ai qu’un système : dire la vérité. Interrogez notre servante Akouline ; elle vous dira que j’ai quitté la maison hier soir.

Akouline fut appelée.

— Est-il vrai, lui demanda le commissaire, que Darius Mordesko ait quitté hier soir la maison de son père, et qu’il ne soit pas rentré ?

— Très vrai, tout à fait vrai, Excellence, répondit la vieille finnoise.

— Darius Mordesko faisait-il souvent des absences nocturnes ?

— Oh ! jamais, Excellence, jamais. M. Darius est rangé comme une jeune fille et c’est bien à tort que vous l’accusez, allez.

— Eh bien, pourquoi est-il sorti hier soir, le savez-vous ?

— Oui… je crois que je devine… Seulement, je ne sais pas si je dois dire…

— Ne cachez rien, Akouline, dit fièrement Darius.

La vieille servante reprit :

— Eh bien, voilà : Hier, après leur souper, leurs noblesses se sont un peu querellées ; je veux dire le père et le fils, M. Mordesko et M. Darius Mordesko.

— Ah ! ah ! dit le commissaire, il y a eu querelle. Ceci est important. Et à quel propos ?

— Comme c’était la veille du jeudi, c’est-à-dire d’un jour de congé, M. Darius demandait un peu d’argent, à son père…

— De l’argent ? ah ! ah ! de l’argent ? et sous quel prétexte, vous souvenez-vous ?

— Dam ! il disait qu’il voulait aller se promener avec ses camarades, mais je crois, au fond, que ce n’était pas la véritable raison. On peut dire cela parce que c’est à la louange de M. Darius ; M. Darius a une bonne amie, une fiancée qui est une très jolie et très brave ouvrière.

— Une femme ! très bien. Il devait y avoir une femme là-dedans.

M. Darius ne pouvait pas dire cela à son père. Mais comme je suis une bonne femme, et que je l’ai vu tout petit, il m’avait dit la vérité, à moi, et je sais bien qu’il voulait un peu d’argent pour donner des fleurs à la personne dont il est amoureux.

Darius embrassa la vieille.

— Tout ceci est vrai, Monsieur le commissaire, je voulais acheter une rose que j’avais vue sur la Perspective, chez une modiste dont le magasin est en face de l’église catholique.

À ces mots, le commissaire se pencha, parla à un agent qui se leva aussitôt et sortit rapidement de la salle.

Puis il dit à la servante finnoise :

— Continuez.

— Donc, le fils voulait de l’argent, le père ne voulait pas en donner. Il faut vous dire que M. Mordesko, — j’en sais quelque chose, moi, — n’aime pas à délier les cordons de sa bourse ; et c’est le seul défaut qu’il ait le pauvre homme, mais il l’a ! M. Darius avait beau prier, le père répondait : « Non pas un copek, je suis un pauvre homme, tu me ruinerais. » Alors, M. Darius a dit tristement : « Vous n’êtes pas bon pour moi, mon père. » Et il a quitté la maison en s’écriant qu’il ne rentrerait pas.

— Et il n’est pas rentré ?

— Au moins, je ne l’ai pas vu, répondit Akouline.

Alors le commissaire demanda à Darius :

— Où êtes-vous allé cette nuit, monsieur ? Vous allez dire, sans doute, que vous étiez chez votre maîtresse ?

— Monsieur, dit Darius, je n’ai pas de maîtresse. La jeune fille que j’aime sera mon épouse un jour.

— Son nom ?

— Daria Vilevski.

— Où demeure-t-elle ?

— Rue des Italiens, maison Ocipoff.

— Bon.

Le commissaire se pencha vers un autre agent qui fit signe de la tête et s’éloigna vivement.

Le commissaire reprit.

— Ainsi vous n’avez pas passé la nuit chez elle ?

— Non, monsieur.

— Où étiez-vous ?

— Dans la rue. J’étais sorti fort attristé de la colère de mon père ; j’avais dit dans un mouvement d’irritation : « Je ne rentrerai pas. » Je n’avais que deux roubles dont j’avais besoin pour le lendemain ; je ne suis pas allé dans un hôtel ; je me suis promené à travers la ville en courant très vite pour me garder du froid.

— À d’autres, monsieur ? vous avez rejoint vos complices et vous les avez introduits dans la maison paternelle.

— Non, monsieur.

— Non ? eh bien, regardez ce gilet.

Le commissaire tira des mains de son greffier un gilet de velours bleu, qu’il étala sur la table.

Darius s’approcha. Il dit :

— Je reconnais que ce gilet était à moi, quel rapport cela présente-t-il avec l’affaire qui vous occupe ?

— Il le demande ! vous avez vendu ce gilet ?

— Oui monsieur.

— Ce matin même ?

— Oui monsieur.

— Un peu après le lever du jour ?

— Il ne devait pas être plus de six heures du matin.

— À un marchand fripier du marché aux Punaises ?

— Parfaitement.

— Enfin l’homme que voici ? acheva le commissaire en désignant le personnage aux grandes lunettes qui était en effet le patriarche Koulitch.

— Oui, dit Darius, je reconnais le marchand à qui j’ai vendu le gilet de velours bleu.

Un soupir d’étonnement sortit de toutes les poitrines, et parmi les gens qui étaient là, plus d’un dit à son voisin :

— Comment, il avoue ! est-ce que ce serait lui, vraiment, qui aurait fait le coup ?

Le commissaire continua :

— Comment ce vêtement était-il en votre possession ?

— Bien naturellement, monsieur le commissaire. Comme je vous l’ai dit, j’ai passé la nuit dehors. Malgré moi, je pensais toujours à la rose que j’avais vue chez la fleuriste et je pensais aussi qu’elle devait coûter très cher. Je me rappelai alors que j’avais dans ma chambre des habits qui ne servaient plus et que je pourrais vendre. Le jour allait venir ; je revins vers ma maison, sûr que personne encore ne devait être levé. En effet, quand j’eus ouvert la porte avec une clé que j’ai toujours sur moi, je n’entendis aucun bruit.

Hélas ! à cette heure-là, le crime sans doute avait été commis. Je montai chez moi à pas très sourds pour ne pas éveiller l’attention. Comme j’allais entrer dans ma chambre, qui se trouve en face de celle de mon père, je vis sur le rebord d’une marche un gilet de velours bleu que je reconnus tout de suite. Quelque temps auparavant, mon père, qui a fait du commerce quelquefois, avait acheté une pièce de velours dont il avait fait faire un gilet pour lui et un gilet pour moi, et même une jupe pour la vieille Akouline.

— Ça, c’est vrai, dit la vieille Akouline, je la mets le dimanche pour aller à l’église, cette belle jupe-là.

— Ce gilet, sur l’escalier, poursuivit Darius devait être le mien. Je m’étonnais un peu qu’il fût là, parce que je me souvenais que je l’avais pendu dans mon armoire. Mais Akouline pouvait l’avoir pris pour le brosser ou le raccommoder et l’avoir posé sur la rampe d’où il était tombé sur l’escalier. Alors, je l’ai ramassé, et je me suis dit : « Il est encore tout neuf, je le vendrai et je pourrai acheter la petite fleur. Je suis sorti en l’emportant et je l’ai donné à monsieur que voilà pour deux roubles assignats.

— Pas mal, pas mal ! dit le commissaire, vous êtes un habile homme. Par malheur pour vous, tout dément votre histoire. Ce gilet n’est pas à vous, monsieur.

— À qui donc appartient-il ?

— À votre père.

— À mon père ? En êtes-vous sûr. Se pourrait-il que, par un hasard, j’eusse pris en effet pour un vêtement à moi un autre vêtement pareil qui se trouvait sur l’escalier…

— Ah ! ah ! vous vous troublez. D’ailleurs, même en admettant votre histoire, comment ne vous seriez-vous pas aperçu, à son poids, que le gilet contenait de l’argent ?

De l’argent ?

M. Mordesko nous a déclaré tout à l’heure qu’il y avait, dans le gousset et dans d’autres poches, de la monnaie d’argent et des billets rouges qui faisaient une très grosse somme.

— En ce cas, le marchand à qui j’ai vendu le gilet, a dû trouver la monnaie et les billets.

— Moi ? s’écria Kouli-Koulitch en levant les mains au ciel, ah ! Dieu ! si j’avais trouvé de l’argent dans les poches je n’aurais pas manqué de le porter à M. le commissaire.

Mais il n’y avait rien, rien, je le jure, rien absolument rien.

Le commissaire reprit :

— Ainsi, vous le voyez, Darius, votre échafaudage de mensonges s’écroule de lui-même. Non, vous n’avez pas pris ce gilet pour le vôtre ; non, vous ne l’avez pas trouvé sur l’escalier. Mais vous l’avez arraché du corps de votre père, à cause de l’argent qui était dedans, après avoir frappé le pauvre homme.

— Moi ! s’écria Darius.

— Vous.

— Allons donc ! Est-ce que mon père ne m’aurait pas reconnu ? Est-ce que mon père ne dirait pas ?…

— La chambre était presque obscure, et d’ailleurs vous aviez des masques, vos complices et vous.

— Oh ! je deviens fou ! dit Darius. Comment cela est arrivé ? Vous croyez que moi, j’ai frappé ?

— Regardez, dit le commissaire. Et en même temps, il montrait à Darius la trace de sang et la déchirure produite par le passage d’un couteau qui se trouvait vers le milieu du gilet un peu à gauche.

Les yeux écarquillés de stupéfaction et d’épouvante, Darius regardait la pièce à conviction qu’on mettait sous ses yeux.

— C’est affreux ! cria-t-il. Mais je vous jure, oh ! que je suis innocent.

Cette parole n’éveilla pas d’écho sympathique parmi les assistants.

L’interrogatoire n’avait pas été favorable à Darius et l’on murmurait autour de lui.

En ce moment, l’un des agents, celui qui était sorti le second, rentra.

— Eh bien ! demanda le commissaire.

— Je suis allé rue des Italiens, dit l’agent. Une jeune fille, nommée Daria, ouvrière en dentelles, loge en effet dans la maison indiquée ; mais elle est sortie ce matin de très bonne heure, et depuis on ne l’a pas revue.

— Darius, dit le commissaire, ceci est une charge de plus. La nommée Daria est votre complice et elle s’est mise en sûreté.

— Hélas ! Daria ! dit Darius.

L’autre agent venait de rentrer aussi, amenant avec lui la jolie fleuriste de la Perspective.

— Mademoiselle, demanda le commissaire, connaissez-vous ce jeune homme qui est là ?

La fleuriste salua et répondit en minaudant :

— Ce jeune homme ? ah ! oui, vraiment, je crois que je le reconnais.

— Lui avez-vous vendu des fleurs ce matin ?

— À lui, monsieur le commissaire, pas précisément ; je vais vous expliquer. Il y avait dans mon magasin deux seigneurs : un gentilhomme russe et un gentilhomme français qui se disputaient une petite rose mousseuse, la seule qu’il y eût à Saint-Pétersbourg. C’est le gentilhomme français qui a offert le plus d’argent et c’est lui qui a eu la fleur. Mais j’ai été bien étonnée après, parce que le Français, qui avait payé la rose trente mille roubles…

— Trente mille roubles ! s’écria le commissaire.

— Oui, monsieur, trente mille. Je dis donc que j’ai été très étonnée parce qu’il l’a cédée tout de suite, sans qu’on l’en priât, au jeune homme que voilà.

— Évidemment, s’écria le commissaire, ce Français était un complice de Darius. Trente mille roubles pour une rose ! Eh bien ! monsieur Darius, soutiendrez-vous encore qu’il n’y avait pas d’argent dans le gilet de votre père ? Nierez-vous toujours lui avoir volé — pourquoi ? pour satisfaire un stupide caprice — la fortune considérable qu’il avait amassée à force d’économie.

Darius éperdu ne comprenait plus ce qu’on voulait lui dire. Tout s’acharnait contre lui, tout devenait une preuve de son crime imaginaire. C’était effrayant, vraiment ; il essaya de fournir des excuses, mais il balbutiait et son trouble paraissait aux gens comme une espèce d’aveu. Enfin, le commissaire dit :

En voilà assez. Les juges apprécieront.

Il ajouta en se tournant vers les agents : Conduisez cet homme à la maison d’arrêt du quartier.

Mais en ce moment la porte s’ouvrit tout à coup, et une jeune fille entra en criant d’une voix éperdue :

— Vous ne savez pas ce que vous dites, Darius est innocent !

C’était Nadèje.

La pauvre fille avait voulu s’éloigner de Darius, mais, quand elle fut un peu loin, elle s’aperçut tout de suite qu’elle n’aurait pas le courage de rester sans le voir.

Elle revint sur ses pas, espérant l’apercevoir une fois encore de loin. Mais non ; il était déjà entré dans la maison.

Alors elle marcha de ce côté.

Quel que fut le danger qu’il y eût pour elle peut-être à se rapprocher de la demeure où le crime avait été commis, elle s’en approcha en se cachant un peu le long des murs.

Était-ce seulement pour voir Darius ? C’était aussi parce qu’un pressentiment, je ne sais lequel, la poussait ; il lui semblait vaguement que dans cette maison il arriverait quelque chose à Darius, quelque chose de terrible. Elle s’arrêta devant la fenêtre qui donnait sur la rue, et cette fenêtre était celle de la salle basse.

Elle regarda, elle vit, elle entendit, elle comprit tout.

Il était accusé, il était perdu le pauvre jeune homme, Darius, à qui en un seul jour elle avait donné pour toujours son âme.

Oh ! elle le sauverait.

Elle savait la vérité ; elle la dirait. Oui, mais dire ce qu’elle savait, c’était perdre ses amis, c’était envoyer en prison tous ces pauvres diables : Gog et Magog et les autres, qui, sans doute, étaient criminels, mais qui, depuis si longtemps, la nourrissaient, l’habillaient, la faisaient vivre, enfin.

Elle hésitait, pauvre conscience obscure !

Mais quand elle entendit ces mots : « Conduisez cet homme à la maison d’arrêt », elle n’y tint plus, elle entra, se précipita dans la salle et cria :

— Vous ne savez pas ce que vous dites. Darius est innocent !

Tous les assistants s’étonnèrent.

Qu’est-ce que c’était que cette enfant, à l’air sauvage, et si jolie ?

Elle reprit en parlant au commissaire.

— C’est d’autres qui ont fait le coup, vous dis-je ! Il a vendu le gilet, qu’est-que cela prouve ? Il l’a trouvé sur l’escalier parce que les voleurs l’avaient laissé tomber. L’argent qui était dedans ? Les voleurs l’avaient déjà pris, ou bien le père Kouli-Koulitch l’a gardé pour lui. C’est une canaille, le patriarche, je le sais bien, puisque ce matin il m’a donné une pièce fausse. Quant aux preuves ce n’est pas sérieux, et vous voyez bien que Darius est innocent, et vous devez le mettre en liberté tout de suite !

Les gens qui étaient là, et le commissaire lui-même furent un peu ébranlés par ces paroles sincères.

Si démontré que parut le crime de Darius, il était en somme si invraisemblable qu’un fils eût assassiné et volé son père que tout le monde, instinctivement, penchait à croire le contraire. Et la situation de Darius allait devenir peut-être un peu moins mauvaise lorsque le vieux Kouli-Koulitch s’écria :

— Veux-tu te taire, petit serpent ! Cela te sied bien à toi, de faire l’honnête fille et de traiter les autres de canailles. Dis donc un peu à ces messieurs, si tu le peux, d’où tu as tiré la bague d’argent que tu voulais me vendre ce matin ?

Une bague d’argent ? s’écria la vieille Akouline, en s’approchant gravement.

— Avec énormément d’alliage, dit le bon patriarche.

— Je parie que c’est ma bague ? reprit la vieille. Une bague sans ornement. Une alliance que m’avait donné mon défunt mari.

— Une alliance, en effet, répondit le recéleur.

— On me l’a arrachée du doigt après m’avoir attachée sur mon lit ! Ah ! la coquine, ajouta la servante en montrant le poing à Nadèje ; tu en étais, et c’est pour toi que l’on m’a dépouillée. Eh ! mais, attends donc ! oui ! oui ! c’est toi qui rôdait la journée autour de la maison pour connaître nos habitudes, pour voir quand le moment serait venu de faire le coup. Oh ! petite gredine ! Tu me rendras ma bague, tu sais, ou je t’étranglerai de mes propres mains !

Il n’y avait plus moyen de conserver aucun doute, Nadèje était la complice des malfaiteurs nocturnes, et puisque, par une généreuse imprudence, elle avait voulu sauver Darius, c’est qu’il était un de ses amis, c’est qu’il était lui-même un de ces malfaiteurs. Le commissaire dit :

— En voilà deux de pris, en attendant les autres !

Nadèje s’était jetée aux pieds de Darius.

— Oh ! disait-elle, pardonnez-moi ! j’ai voulu vous sauver et je vous perds. Oh ! Dieu ! Dieu ! ajouta-t-elle entre ses dents, si je pouvais parler !

— Parler ? répondit Darius, que savez-vous donc, mademoiselle ? Oh ! si vous pouvez me défendre, faites-le ! Déjà vous avez été bonne pour moi. Continuez à l’être. Vous voyez, tout m’accable. Si vous la savez, dites la vérité. Qui peut vous empêcher de sauver un innocent ?

— Eh bien, je dirai tout ! cria-t-elle en se relevant.

Et elle s’avança vers le commissaire d’un air résolu.

Mais elle ne dit pas un mot.

— Non ! non ! pensa-t-elle. Même pour sauver Darius, je ne peux pas perdre Gog, Magog et Dirka, qui est ma mère, et tous les autres… Je me tairai, il faut que je me taise !

Et elle demeurait immobile, sans parole.

— Des simagrées, tout cela, s’écria le commissaire.

Il fit un signe, les agents s’emparèrent des deux accusés.

Mais une voix cria tout à coup : Vous n’emmènerez pas mon fils !

Mordesko venait d’entrer, à moitié nu, pâle, les yeux énormes, avec une grosse rougeur sanglante à la place du cœur, sur la chemise qui collait à la peau. Se soutenant au mur, il dit avec une voix qui râlait :

— J’ai entendu… un peu… je me suis traîné… me voilà… tout ce que le commissaire a dit ce n’est pas vrai… Mon fils n’a pas frappé son père… Mon fils ne m’a pas volé !… Il est innocent… entendez-vous ?… innocent !

Darius se précipita et soutint entre ses bras son père qui allait tomber.

— Oui, oui… embrasse-moi… dit le blessé, reste auprès de moi… tu m’aimes… tu es bon… les autres sont méchants… toi tu es bon… Moi, qui était tout seul et tout triste j’ai vécu heureux… à cause de toi… J’ai des choses à me reprocher… vois-tu… peut-être… Mais le ciel m’a pardonné puisqu’il a permis que j’eusse un fils… comme toi… Tout petit, tu étais si joli… et, jeune homme tu es si honnête… Tu es ma bénédiction et mon amour ! Toi… criminel ?… Allons donc ! c’est moi seul qui ait eu tort, toujours… Je t’aime bien… mais je suis un vieil avare… parce que je suis un vieil imbécile… Ne m’en veuille pas, je me corrigerai.

— Oh ! mon père, mon bon père ! disait Darius en sanglotant.

Mordesko se tourna vers le commissaire :

— Vous voyez bien, monsieur, que mon fils n’est pas coupable… On trouvera les voleurs… et alors, on comprendra toutes les choses… Il y a un mystère, voilà tout. En attendant, vous n’emmènerez pas Darius…, je le garde, je réponds de lui… C’est mon devoir comme père et comme citoyen… On a beau m’avoir volé, je suis très riche, je fournirai caution… Cinquante mille roubles, si vous voulez… Tout ce que vous voudrez. Mais allez vous-en, allez vous-en tout de suite… et laissez-moi seul avec mon Darius adoré.

Telle est la puissance de la tendresse paternelle que tous les cœurs, en un instant, avaient été changés. Mordesko ne pouvait pas se tromper. Ce père réclamant son enfant, mouillant son fil des larmes de ses yeux et des larmes rouges de sa blessure, ne pouvait avoir tort.

En même temps, tous les voisins de Mordesko se souvenaient de la bonne conduite qu’avait toujours tenue Darius, de son honnêteté et de sa bonne humeur. Un brave garçon, enfin !

Les apparences étaient contre lui, sans doute, mais les apparences sont souvent trompeuses. D’ailleurs on verrait. On pouvait bien ne pas l’arrêter tout de suite, puisque Mordesko offrait une caution.

Le commissaire lui-même était visiblement ému.

Il se leva, il s’approcha du blessé :

— Monsieur, dit-il, tout ce qui sera compatible avec les devoirs de ma charge, je le ferai pour vous obliger. J’en référerai à mes chefs. Jusqu’à ce qu’il soit pris une décision, votre fils restera prisonnier dans votre maison, sur votre parole. Je désire, j’espère que l’innocence de Monsieur Darius pourra être reconnue…

— Oh ! merci, monsieur, dit Darius en prenant son père entre ses bras.

Mais alors, Mordesko devint plus blême encore, il s’éloigna violemment de son fils, et levant au ciel ses deux bras, il dit avec un cri terrible :

— Lui !

Tous les assistants l’entourèrent en tumulte.

— Lui ! lui ! répétait-il, effrayant comme un spectre… Je me souviens… Ils sont entrés… Ils m’ont saisi par les épaules… Ils étaient masqués… J’ai voulu me défendre… J’ai pris sur ma table un petit couteau… un canif qui était là sur ma table… et j’ai frappé au hasard… et je suis certain… certain… que la lame est entrée dans le cou de l’un des assassins, là… là… là… !

Et en gémissant ces terribles paroles, Mordesko désignait la blessure que son fils Darius avait à l’épaule, tout près du cou.

Il se fit un grand silence.

L’horreur de la vérité accablait tous les esprits.

Darius essaya de dire :

— J’ai été blessé par un inconnu, sur la route de Peterhoff. Daria était là, Daria que l’on m’a prise.

On ne voulait pas l’écouter, on ne l’entendait pas.

Puis, brusquement, des voix crièrent de toutes parts :

— Parricide ! voleur ! voleur ! parricide !

Nadèje sanglotait aux pieds de Darius.

Elle dit violemment :

— Non !

Elle ajouta :

— Je vais tout dire !

Mais elle s’interrompit encore, et au milieu de tout ce tumulte, elle dit : « Non je ne peux pas. » Et elle retomba anéantie.

Cependant Mordesko, le père, écartant d’un geste terrible son fils épouvanté, dit à son tour :

— Parricide !

Et il dit aussi, les yeux égarés, d’une voix folle :

— Tout s’expie, tout s’expie.

Il dit encore :

— J’ai torturé des hommes autrefois… Dieu me torture maintenant… J’ai marqué du signe de honte le fils de mon ennemi… J’ai été terrible… J’ai été cruel… Le ciel me punit par le crime de mon fils !… C’est sinistre mais c’est juste… Allons je me résigne… et je veux mourir… tout de suite…

D’un geste soudain, Mordesko arracha l’appareil de sa blessure, et, la chemise toute imbibée de sang, avec une clameur horrible, tout convulsionné, il tomba sur le plancher en râlant, en mordant ses mains.

Quelques instants après, Mordesko l’ancien intendant du comte Markoff, avait rendu le dernier soupir, et les agents de police emmenèrent à la prison du quartier, sous les huées et les vociférations des voisins Nadèje, qui regardait devant elle d’un œil fixe, et Darius qui n’osait plus lever la tête sous tant d’horreur et tant de honte.

XI

PILE OU FACE

C’était le même soir, à l’hôtel Markoff, dans cet hôtel où nous avons déjà introduit le lecteur, autrefois, au commencement de ce récit.

Les escaliers et les salons resplendissaient de lumières et de verdures.

Une foule élégante, composée de toutes les notabilités mondaines de Saint-Pétersbourg, dansait, causait ou buvait du champagne devant les buffets somptueusement garnis.

Il était minuit environ.

Tout à coup, au milieu du bruit de la musique, de robes froissées et des causeries, un huissier annonça :

— Monsieur le chevalier Philippe du Quesnoy.

Les conversations s’interrompirent, et plus d’un danseur cessa de danser pour mieux regarder le nouvel arrivant. Car le chevalier Philippe, bien qu’il fût depuis peu de temps à Saint-Pétersbourg, y avait déjà conquis une célébrité universelle.

Il n’était bruit que de ses bonnes fortunes, de ses duels et de l’extravagance toujours spirituelle de ses prodigalités.

On chuchotait tout bas qu’il avait dû être envoyé à la cour de Saint-Pétersbourg par le gouvernement français et on le croyait chargé de quelque mission secrète. Ce qui était certain, c’est qu’il était singulièrement riche, car il avait un crédit illimité chez MM. Jonas et Cie, la maison de banque la plus considérable de toutes les Russies.

Ce qui n’était pas moins sûr, c’est qu’il était à l’épée d’une force remarquable, qu’il faisait mouche à trente pas par dessus son épaule, et qu’à souper il vidait six bouteilles de champagne sans rien perdre de son sang-froid exquis. En outre, on lui attribuait, mais ceci se disait à voix basse, des relations assez suivies avec les jésuites, qui, en ce moment-là, recommençaient à pulluler à Saint-Pétersbourg ; et l’on remarquait que le père Villemain, un prédicateur qui faisait alors fureur, ne parlait jamais du chevalier Philippe, si mondain que fut celui-ci, qu’avec les plus grands éloges et d’un air de sincère estime.

Naturellement l’entrée de ce mystérieux et élégant personnage devait produire un grand effet.

Svelte, irréprochablement vêtu et l’air jeune encore, malgré ses cheveux grisonnants, le chevalier Philippe remercia d’un petit salut de tête l’attention générale, et comme il venait pour la première fois chez le comte et la comtesse Markoff, il demanda à quelqu’un de vouloir bien lui désigner les maîtres de la maison. Puis il s’avança vers le comte et la comtesse, assis à côté l’un de l’autre sur un grand sopha.

Tout à coup il s’arrêta ; il fit même un pas en arrière.

Ce qu’il voyait c’était horrible.

Au milieu de tout le luxe et de toute la joie de la fête, le comte Markoff, branlant la tête, les yeux chassieux, la langue un peu pendante, avait l’air d’un centenaire brisé, courbé, avachi ; et cette vieillesse sans grandeur, sans sérénité, avait quelque chose de sale et de repoussant. Quant à la comtesse, bien qu’à cette époque, elle n’eût pas encore quarante-cinq ans, elle avait vraiment cessé d’être une femme. Très fardée, toute enveloppée de parfums, son visage, comme celui de son mari, étalait à tous les yeux une laide décrépitude et, chose affreuse, elle avait sous les paupières, au lieu de ses jolis yeux, si brillants autrefois, deux affreux globes blancs traversés de stries sanguinolentes.

Vieux tous deux avant l’âge, le comte était à peu près idiot et la comtesse était aveugle, car le châtiment, un jour ou l’autre, s’appesantit sur toutes les têtes.

Après la terrible aventure de leur fils, marqué au front par Mordesko, les deux époux avaient quitté la Russie, avaient voyagé à l’étranger, en France, en Allemagne.

Se haïssant l’un l’autre, ils avaient emporté avec eux leur amour commun des joies sans élévation, du plaisir à tout prix.

Peu à peu blasés, ils avaient sombré, lui, dans la crapule ; elle dans un libertinage sans frein.

Ils furent hideusement célèbres, à Paris surtout, pour des caprices étranges qu’on se racontait à voix basse. Très riches encore et vivant loin de leur pays, ils avaient perdu toute retenue.

Ces deux monstres se montrèrent ce qu’ils étaient en effet, et on eût dit qu’ils trouvaient dans le mépris on ne sait quelle volupté horrible.

S’il nous était permis de restituer ici, au comte et à la comtesse, leur véritable nom, plusieurs de nos lecteurs se rappelleraient certainement ce Russe et cette Russe qui, pendant plusieurs années, épouvantèrent Paris lui-même.

Cependant leur fils légitime, le comte Michel Markoff, qu’ils avaient amené avec eux, grandissait, devenait un petit homme.

Ils ne l’aimaient pas, car Dieu pour châtier les monstres, ne leur permet pas d’être véritablement père ni mère.

Et puis, le signe qu’il portait sur le front et qu’on essayait de cacher sous les cheveux retombant, leur était à eux-mêmes un objet de dégoût ; et ils en voulaient au comte Michel de leur rappeler le jour le plus honteux de leur honteuse existence.

L’enfant ne reçut d’autres conseils que ceux de « il signor Popoli, » ce gouverneur italien dont nous avons déjà parlé, et qui accompagnait dans ses voyages, la famille du petit comte. Ce précepteur était un vieillard plein de bonhomie qui ne pouvait voir un enfant sans qu’un sourire s’épanouit sur son visage, ce qui faisait honneur à la bonté de son âme.

D’ailleurs, bien qu’il affirmât à tout le monde que son élève, à douze ans, était déjà une espèce de petit savant, la vérité nous oblige à dire, qu’à cette époque, il n’avait jamais réussi à faire ouvrir un alphabet au comte Michel.

Cependant il le surprit un jour, dans la chambre de l’hôtel, furetant, dans le coffre de son précepteur, et occupé à regarder certaines images au-dessous desquelles se trouvaient imprimées d’étranges explications d’une décence contestable.

Le doux vieillard, pour charmer ses loisirs, avait collectionné beaucoup de gravures de cette sorte.

En surprenant son élève en faute, il prit d’abord un visage sévère ; mais le petit comte la face rouge et le regard enflammé, poussa l’effronterie jusqu’à demander à Popoli de lui lire ce qui était écrit au-dessous des images.

Alors la grimace morose du gouverneur se fondit en un large sourire de satisfaction.

Il avait une idée : son élève saurait lire enfin !

Il fit comprendre au jeune gentilhomme que, si celui-ci voulait lui promettre de ne révéler à personne leur façon d’étudier, il lui expliquerait le sens des gravures et que même, il le rendrait bientôt capable de lire des livres infiniment plus intéressants et plus instructifs.

La proposition fut acceptée, et quelque temps après le jeune comte savait lire.

Élevé de la sorte, cet enfant fut bientôt un détestable débauché.

Joueur, ivrogne aussi, ne cherchant dans l’amour que la satisfaction de ses passions ou de sa vanité, il poursuivit le plaisir avec toute la violence de sa nature cruelle et avec tous les raffinements d’une éducation coupable.

Il n’aimait ni le comte ni la comtesse. Quand sa mère fut malade pendant deux mois de la fièvre typhoïde qui lui fit perdre la vue, il n’eut pas une heure d’inquiétude, pas une minute d’attendrissement.

Cependant les années se passèrent.

La famille Markoff, dont les affaires avaient été un peu dérangées par des excentricités sans nombre, fut obligée de revenir en Russie.

Si vieilli que fût le comte, et si horrible à voir que fut la comtesse avec ses yeux sans lueur, ils n’avaient pas perdu le goût des fêtes et des plaisirs mondains.

Ils donnèrent des dîners, invitèrent à des bals. Et c’était vraiment une chose sinistre que de voir, au milieu des dames sous la splendeur des lumières, ces deux êtres hideux, pareils à leurs propres spectres, qui essayaient de sourire encore.

Le chevalier Philippe du Quesnoy, après avoir triomphé d’un sentiment d’horreur, s’inclina devant la comtesse en murmurant un compliment.

À cette voix, la veille pécheresse tressaillit tout entière, et un sourire qui avait je ne sais quoi de content et triste lui passa sur les lèvres.

Cependant le chevalier Philippe s’était bientôt éloigné.

Il traversa la salle de danse et gagna la salle de jeux.

Il regardait autour de lui comme cherchant quelqu’un.

Il vit le comte Michel Markoff renversé dans un fauteuil d’un air assez maussade, à côté d’une table de lansquenet.

— Bonsoir comte, dit le chevalier.

L’autre dit :

— Comment, monsieur, vous ici ?

— Sans doute. Ne vous avais-je pas dit que madame votre mère m’avait fait l’honneur de m’adresser une invitation.

— C’est possible, reprit le comte d’un ton dur. Moi aussi, monsieur, je ne vais pas toujours le soir dans les endroits où l’on danse ; mais je vais toujours le matin dans les endroits où l’on se bat. D’ailleurs, c’est très joli, les Îles.

— Ah ! oui, je me souviens, vous y êtes allé deux fois aujourd’hui ?

— Deux fois.

— Et vous n’êtes pas mort ?

— Mais à ce qu’il me semble. Croyez que si j’étais mon propre fantôme je n’aurais pas le mauvais goût de le conduire au bal. Non, les choses se sont fort galamment passées. Mon premier adversaire, un aide de camp du tzar, en a été quitte pour une balle dans le bras droit, qui lui vaudra probablement d’être manchot ; le second, capitaine dans la garde impériale, a reçu trois pouces de fer dans la poitrine.

Il n’en mourra pas, mais il est forcé de prendre sa retraite. Vous voyez mon cher comte, que tout va le mieux du monde.

— J’espère, Monsieur, que demain vous n’en direz pas autant.

Là-dessus, le comte Michel se leva et voulut quitter la salle de jeu.

Mais le chevalier Philippe, le retint en disant :

— Allons, je vois que vous m’en voulez à cause de la rose mousseuse. À quoi bon cette rancune, ce soir, puisque demain nous devons nous battre ? Tenez, je vous ai vaincu ce matin, je vous offre une espèce de revanche. Voici des cartes, jouons. Cela vous plaît-il ?

L’autre dit :

— Eh bien, soit.

Il faut dire que le comte Michel qui avait fréquenté à Paris, les cercles les plus mal famés, avait acquis une adresse singulière dans le maniement des cartes.

Trichait-il ?

Ce Russe était-il un grec ?

C’est ce que peu de personnes oserait affirmer car cet habile joueur avait dix ans de salle.

Mais le fait est qu’il avait, à l’écarté particulièrement, une chance tout à fait invraisemblable.

Ils s’assirent l’un en face de l’autre.

— À l’écarté ? demanda le chevalier.

Le comte sourit.

— À l’écarté ! dit-il.

— Je n’ai que de l’or français. Cinquante louis ?

— Cinquante louis !

Le comte battit les cartes, donna, tourna le roi.

Le chevalier eut un petit haussement d’épaule.

Il avait compris sur l’heure que son adversaire était un joueur adroit.

Mais n’importe, tourner le roi déjà, c’est une maladresse.

— Trois points, dit le comte.

Car il avait la volte, ce qui était une maladresse encore.

Le chevalier donna à son tour.

Il ne tourna pas le roi. Il eut un jeu qui n’était ni bon ni mauvais. Avoir un jeu pitoyable, c’eut été pécher par l’excès contraire.

De sorte que le comte se dit :

— Allons, un niais. S’il y avait encore une rose chez la fleuriste de la Perspective, j’aurais dans une heure de quoi l’acheter.

Il avait quatre points.

Mais tout à coup, la chance vint au chevalier, et en deux tours, il gagna. Il n’avait pas tourné le roi, mais il l’avait eu dans ses cartes deux fois de suite.

Alors les deux joueurs se regardèrent et ils se comprirent.

Le succès n’était plus une question de bonheur ou de science, c’était une question d’adresse.

Mais, grâce à leur friponnerie commune, les chances s’égalisaient à peu près ; la mauvaise foi de l’un autorisait l’autre à être de mauvaise foi aussi, et il ne s’agissait que de savoir lequel volerait le mieux.

Tranquilles, le sourire aux lèvres, ils acceptèrent cet étrange duel.

Groupés derrière eux, des gentilshommes et même quelques femmes, abusés par l’habileté des deux adversaires, croyaient assister à la partie la plus honnête du monde.

Une heure après, le chevalier Philippe gagnait trente mille francs.

Le comte se leva, très pâle, et avec des mains qui tremblaient de colère.

— Allons, monsieur, dit-il, je vois qu’il n’y a pas moyen de lutter contre vous ; il me reste à savoir si vous maniez aussi bien l’épée que les cartes.

Le chevalier Philippe était resté assis.

— Eh ! quoi, nous en restons là ?

— Oui, dit le comte, qui ne se sentait pas de force à continuer le combat.

— Tant pis. Je voulais vous offrir de jouer les trente mille francs que je vous gagne, contre…

— Contre ?…

— Contre une discrétion, mon cher comte.

— Une discrétion ?

— C’est-à-dire que si je perds je vous rendrai vos quinze cents louis ; mais si je gagne, eh bien si je gagne, j’aurai le droit de vous imposer un caprice que j’ai. Oh ! rassurez-vous, la chose n’est pas grave et je ne suis pas capable de vous demander quelque chose d’énorme.

— Et nous jouerions à l’écarté ? sans doute.

— Non, dit le chevalier avec un petit rire, à pile ou face. Voulez-vous. Quinze cents louis c’était une somme considérable. Le comte Michel avait perdu en un instant le double de la pension trimestrielle que lui faisait son père. Il songea qu’à pile ou face les chances étaient égales, qu’une « discrétion » entre gens du monde ne saurait avoir des conséquences excessives, et il répondit brusquement :

— J’accepte.

Le chevalier jeta une pièce d’or en l’air.

— Pile, dit le comte.

La pièce retomba.

C’était face.

Le chevalier riait de son petit rire impertinent.

— Allons, dit le comte en grimaçant un sourire, vous êtes invincible, monsieur. Je suis à vos ordres. Parlez, que m’imposez-vous ?

Le cercle des regardants s’était resserré autour d’eux et chacun attendait avec curiosité les paroles de celui qui avait gagné.

Que diantre le chevalier Philippe du Quesnoy allait-il ordonner au comte Michel Markoff ?

Mais l’attente fut trompée.

Le Français se leva, et dit au jeune Russe en lui prenant le bras avec une sorte de familiarité.

— Je suis un homme très mystérieux. Venez dans ce coin là-bas, nous causerons.

Ils s’éloignèrent ensemble et gagnèrent une pièce déserte en ce moment, qui était près de la salle de bal, à quelques pas de l’antichambre.

Ils étaient seuls.

— Eh bien ! que dois-je faire ? demanda le seigneur russe.

Le chevalier le regarda avec des yeux où pétilla brusquement un éclair de haine.

— Comte Michel Markoff, dit-il, relevez vos cheveux.


XII

LE MOINE À LA BARBE D’OR

Le lendemain de la soirée à l’hôtel Markoff, un moine catholique, à la longue barbe dorée, était en prière dans la plus sombre cellule du couvent de Saint-Séverin.

Nous disons qu’il était en prière, mais nous n’en sommes pas bien sûr.

Quand un homme est agenouillé sur un prie-dieu et croise les mains devant ses yeux baissés, il est possible qu’il invoque son patron ou tout autre saint, mais il est possible aussi qu’il médite sur les affaires les plus mondaines.

Qu’il priât ou non, il y avait sur une petite table, à côté de ce moine, des objets assez peu religieux de leur nature.

C’était un plan de Saint-Pétersbourg, tout déployé, et un plan de la résidence de Tsarskoï-Célo, où le tzar passe d’ordinaire les beaux mois de l’année.

Quelqu’un qui fut entré aurait difficilement compris en quoi ces plans pouvaient être utiles à un pauvre reclus du couvent de Saint-Séverin.

On frappa à la porte de la cellule.

Le moine fit rapidement disparaître les deux plans dans le tiroir de la table et après s’être remis en prière, il dit d’une voix douce :

— Entrez.

Un frère lai entra.

— Frère Barnabé, dit-il, je vous annonce une visite qui vous fera grand honneur. Le vénérable père Villemain, l’une des gloires de notre Église et du saint ordre des jésuites, demande à vous voir sur le champ.

Le moine répondit avec un empressement plein d’humilité :

— Dites au vénérable père que je descends au parloir sur le champ.

— C’est inutile, frère Barnabé, le père Villemain préfère venir dans votre cellule, et, tenez le voici.

En effet le P. Villemain entra.

C’était un jésuite très célèbre qui voyageait en Russie, prêchant dans les églises catholiques avec une onction parfaite et il avait déjà fait un grand nombre de conversions parmi les chrétiens grecs de l’empire.

Vieux et tout petit, il avait une tête ronde et chauve qu’illuminait un sourire plein de divine mansuétude, mais ses yeux pétillaient avec une malice endiablée.

À l’aspect du père Villemain, le moine s’inclina en donnant les marques du plus obséquieux respect.

Il disait :

— Mon père… Ah ! quelle joie… quel honneur pour un pauvre religieux. Mais dès que le frère lai fut sorti en refermant la porte, le moine se redressa et dit brusquement, avec une sorte de colère :

— Je travaillais. Que me voulez-vous ?

Parlez vite.

Puis il s’assit devant la table, s’accouda et reprit :

— Allons, j’attends.

Le père Villemain s’assit en face de lui et lui dit :

— Vous avez l’air d’assez mauvaise humeur, mon cher fils, mais n’importe, j’ai beaucoup de choses à vous dire, et je ne m’en irai pas sans vous avoir réprimandé.

— Réprimandé, dit l’autre.

— Eh oui ! Vous faites cent folies.

Le moine se leva :

— Monsieur, dit-il, il me paraît que vous oubliez qui je suis, qui vous êtes, quelles sont vos conventions !

« Rappelez-vous.

» Autrefois, après bien des malheurs, après bien des aventures, fatigué d’avoir châtié ceux que je haïssais, triste de n’avoir pu trouver ceux que j’aimais, j’ai quitté la Russie ; j’ai trouvé un asile dans une maison de votre ordre, à Florence.

» J’ai prononcé mes vœux, puis, pendant de longues années, j’ai vécu plein de regrets et sans espérances, sans ambitions même.

» Je croyais avoir renoncé pour jamais à tout ce qui est la vie et même au rêve lumineux qui m’avait hanté autrefois, oui, même à la gloire immense et au pouvoir infini auquel me donne droit ma naissance !

« Non, mon ambition n’était qu’assoupie.

» Elle se réveilla.

» Je regardai autour de moi, je vous observai, vous qui étiez prieur, vous et les vôtres.

» Votre ordre était persécuté dans presque toutes les nations de l’Europe. Vous n’avez en Russie que deux ou trois établissements à peine tolérés et quelques adhérents en très petit nombre.

« Cependant vous étiez puissants, riches, adroits, hardis.

» Je crus que l’union de mes forces avec les vôtres produirait de grands avantages pour moi-même et pour votre société.

» Je m’ouvris à vous, je vous dis qui j’étais.

» Oui, le secret de ma naissance qui n’était connu que de deux personnes, — puisque le général W… était mort, — ce secret d’épouvante et de gloire, je vous l’ai révélé.

» Vous êtes un homme aux pensées subtiles. Vous avez compris en un moment tout l’accroissement de pouvoir que je pouvais, si je réussissais un jour, procurer à votre compagnie.

» Cette Russie hérétique, cette Russie d’où vous étiez chassés, eh bien ! grâce à moi, elle pourrait vous appartenir un jour.

» Nous conclûmes l’alliance.

» Vous jurâtes que vous mettriez à ma disposition tous les moyens, toutes les sommes qui pourraient m’être nécessaires, et je vous promis, en échange, que le jour de mon triomphe serait celui de votre victoire sur tous vos ennemis.

« Nous partîmes pour la Russie, et nous avons commencé à grouper les premiers membres de la vaste association, qui doit faire un jour, de nous deux, les maîtres de l’Europe orientale.

Le moine continua :

« Mais songez-y — et je ne devrais pas avoir besoin de vous le rappeler, car ceci a été convenu aussi, — songez que je ne dois compte ni à vous, ni à d’autres, des moyens que j’emploie, des routes que je suis pour parvenir à mon but suprême, et je ne suis pas, mon cher père, un enfant à qui l’on pardonne. »

Le moine avait dit ces paroles d’un ton hautain, avec un air de commandement il ajouta :

— Maintenant, laissez-moi seul, j’ai à travailler, monsieur.

Or, pendant tout le discours du moine, le père Villemain, la tête un peu basse, avait souri d’un air conciliant, avait fait des gestes pour s’excuser, et il finit par dire d’une voix flûtée :

— Eh ! là, mon doux Jésus, ne vous mettez pas en colère. Nos conventions je les connais et Dieu me garde d’y manquer ! Je venais seulement entre amis… sans malice, vous faire quelques petites observations, cependant, rien de plus… voilà tout, ce qui parut apaiser l’irritation du moine à la longue barbe blonde. Il se rapprocha, s’assit devant la table et dit au père Villemain avec un sourire de condescendance :

— Eh bien, voyons, mon vieil ami, qu’avez-vous à me reprocher, dites ?

L’autre se frotta les mains.

— Vous voilà comme je vous aime.

Et il poursuivait en ces termes :

Vous vous compromettez, vous faites parler de vous inutilement.

— Vous croyez ?

— Eh ! eh ! j’en suis sûr. Eh ! eh ! je sais bien des choses ; j’ai des espions, moi aussi. Vous vous êtes battu hier matin aux Îles, et vous avez logé une balle dans le bras de votre adversaire.

— Remarquez que c’était dans le bras droit, mon père.

— Dans le bras droit. Pourquoi vous êtes-vous battu ?

— Mais tout simplement parce que j’avais insulté, dans un mouvement de vivacité, un gentilhomme de la cour.

— Imprudence, grave imprudence.

— Prudence parfaite, au contraire. Savez-vous qui était mon adversaire ?

— Oui, l’aide de camp du tzar.

— Et, en outre, l’un de ses plus dévoués serviteurs.

— Eh bien ?

— Eh bien, désormais, ce serviteur ne pourra plus servir, car on ne conserve pas un aide de camp manchot.

Le père Villemain gratta son crâne chauve.

— Oui… oui. J’entrevois, je comprends… Mais votre second duel ?

— Avec un capitaine de la garde impériale ?

— Oui.

— Mon père, j’avais remarqué que ce capitaine, dans les bals où nous nous rencontrions, me regardait avec un air singulier, il est très vieux, peut-être se souvenait-il. Grâce au coup d’épée que je lui ai donné. Il prendra sa retraite, quittera Saint-Pétersbourg et ne me reverra plus.

Le père Villemain dit :

— Allons, vous êtes trop fort.

— Oui, vous n’avez pas, je pense, autre chose à me dire ?

— Si, si, nous ne sommes pas au bout. Autre grief : vous faites des dépenses exagérées. Eh, eh ! mon cher fils, nous ne sommes pas riches encore. Ce que j’ai d’argent dans la caisse de M. Jonas n’est pas inépuisable. Pourquoi diable avez-vous payé une fleur trente mille roubles et vous êtes-vous exposé à perdre des sommes considérables dans une partie de cartes avec le comte Michel Markoff.

— Tenez-vous beaucoup à ce que je vous réponde ?

— Beaucoup.

— Allons, je suis bon prince. Vous n’ignorez pas, mon cher père, qu’un jour ou l’autre, bientôt lorsque notre association sera formée, lorsque notre entreprise sera mûre, nous serons obligés d’accomplir deux actions également étranges ?

— Oui, oui, je sais, dit le père Villemain avec un air surpris.

— De ces deux actions, l’une est un acte héroïque et l’autre est ce que les hommes vulgaires appellent un crime.

— Eh bien ; ces deux actions, qui les commettra ? Sera-ce moi ?

— Vous ? oh ! c’est impossible.

— Sera-ce vous ?

— Moi, un pauvre religieux !

— Donc il vous faut deux hommes résolus et sûrs. Or, suivez-moi bien, depuis longtemps, dans la maison de banque de M. Jonas, dont comme vous le savez, je suis le principal associé, j’avais remarqué un jeune employé, un garçon de vingt ans à peine, à l’air honnête et franc. Il se nomme Darius Mordesko. Je connaissais ce nom. Moi qui ai haï tant d’hommes, je n’avais pas de raison pour haïr ce jeune homme, dont j’avais connu le père autrefois.

Je me suis intéressé à lui ; je l’ai rencontré dans une boutique de fleuriste, je lui ai donné pour quatre roubles la rose de cent vingt-cinq mille francs, pour laquelle il aurait donné sa vie ? Vous jugez de sa joie et de sa reconnaissance. Je vous assure mon père, que le jour venu de tout hasarder, Darius Mordesko m’offrira le dévouement qu’il me faut, le dévouement honnête, bien entendu.

— Bien, bien, dit le père Villemain, j’approuve la note, quoi qu’elle ait coûté bien cher. Mais pourquoi avez-vous joué avec le comte Michel Markoff ?

— Vous oubliez qu’il y aura un crime à commettre. J’ai trouvé le criminel : Ce sera cet être farouche et mauvais, ce jeune homme que je hais parce qu’il est le fils d’un monstre qui a jadis déshonoré la princesse Marie Palkine !

— Marie Palkine.

— Une très vieille histoire que vous n’avez pas besoin de connaître, mon père.

— Soit. Mais je ne vois pas le but de la partie. Si vous avez perdu, il est fâcheux que vous ayez joué et si vous avez gagné, qu’avez-vous gagné ?

— J’ai gagné l’occasion d’apprendre au comte Michel que je suis le maître d’un secret qu’il croyait bien caché. Le comte sait que, désormais, d’un geste, oui, rien qu’en levant la main que voilà, je peux le rendre ridicule et hideux aux yeux de tous. Hier, j’ai eu la bonne grâce de ne pas user de ma victoire, mais le comte me craint ! J’en ferai mon ami, une espèce d’ami obéissant, et peu à peu un complice. Tenez, ce matin déjà, il m’a envoyé des excuses par écrit. C’est le fils du comte Markoff qui frappera, vous dis-je.

Le père Villemain, regardait le moine avec un air mêlé d’admiration et d’épouvante.

Oh ! quel terrible maître vous serez ! dit-il.

L’autre rêva.

Puis il dit :

— Je serai bon aussi, et la puissance que j’acquerrai par tous les moyens, par le mal s’il le faut, j’en userai pour le bien, mon père.

Le père Villemain reprit :

— Oui, nous aurions cette puissance, mais, l’aurez-vous, l’aurons-nous ? Que d’obstacles ! Le temps presse. Quand donc viendra le moment d’agir ?

Le moine sortit brusquement de sa rêverie, cria :

— Que demandes-tu ?

Et il ajouta :

— Dans quelques mois nous serons les maîtres.

— Oh ! dit le père Villemain ébloui.

— Écoute, continua le moine. Tu avais raison tout à l’heure ; la caisse de M. Jonas n’est pas inépuisable, et ce qui nous manque pour grouper dans une immense association tous les éléments, toutes les forces vives de la Russie dont elle dispose, ce qui nous manque pour nous créer, dans toutes les classes de la société, les amis et les alliés sans nombre qu’il nous faut, c’est de l’argent, n’est-ce pas ? énormément d’argent, plus d’argent que n’en peut fournir elle-même la Compagnie que tu représentes !

— Hélas ! oui, dit le père Villemain.

— Eh bien ! dans une heure peut-être, si le hasard me seconde, — et il me secondera, car je le veux, — je possèderai plus de richesses que les plus fous alchimistes n’en ont jamais entrevu dans leurs rêves.

— Êtes-vous fou ? dit le père Villemain.

Le moine répondit :

— J’attends Tarask, oui, Tarask, cet enfant adroit et subtil auquel je me confie ; s’il m’apporte la réponse que j’espère, j’aurai entre les mains, dans une heure, le triple rouble de Paul Ier !


XIII

LE TRIPLE ROUBLE DE PAUL Ier

Le père Villemain, stupéfait, répéta :

— Le triple rouble ?…

Et il ajouta, avec l’air de quelqu’un qui rassemble ses souvenirs :

— En effet, je me souviens d’une histoire… un voyage mystérieux de l’empereur Paul… Mais comment a-t-on pu savoir ?…

— L’empereur, peut-être, aura parlé trop haut dans un de ses accès… D’ailleurs, les choses les plus secrètes finissent toujours par être connues à demi et deviennent une légende qui, plus tard, s’oublie et se perd.

Le moine se recueillit pendant un instant.

— Cette histoire, dit-il, mieux qu’aucun, j’ai pu la connaître. Écoutez-moi :

« Un soir, il y a cinquante-huit ans, le tzar Paul, déjà mélancolique, se promenait dans l’une des allées du parc de Péterhoff.

» Un homme sortit d’entre les branches et, bien qu’il fut défendu d’approcher l’empereur, il alla vivement vers lui, s’agenouilla en étendant les bras.

» C’était un homme à l’air étrange.

» Il était vêtu de peaux de bêtes.

» L’empereur s’effraya et recula d’abord.

» Il cria :

» — Qui es-tu ? Que veux-tu ?

» L’autre dit :

» — Je suis un pauvre homme. Je chasse les ours dans les plaines sibériennes et puis je vais vendre leur peau dans les foires. Un vieux pope, par charité, m’a appris à lire, et en échange de l’argent qu’on me donne, j’achète des livres où je lis de belles histoires, où j’étudie des sciences oubliées ; puis le soir je me promène en regardant les étoiles.

» — Un fou ! dit l’empereur.

» — Un fou qui, si vous voulez l’entendre, vous rendra le plus riche de tous les souverains du monde.

» Le tsar Paul était un homme plein de défiance par instant, et quelquefois plein de confiance exagérée. Tout ce qui était bizarre l’attirait, l’intéressait. Il écouta cet espèce d’halluciné qui lui parlait à genoux.

» L’homme prétendait qu’il avait découvert, dans une gorge des monts Ourals, une mine d’or blanc ou de platine, plus considérable et plus riche que toutes celles qui étaient connues à ce jour.

« Ce qu’il apportait à son souverain, ce n’était pas une opulence ordinaire, c’était des milliards et des millions, cent milliards de roubles peut-être !

» De quoi acheter aux rois et aux empereurs tous les royaumes et tous les empires de la terre !

» Le Tsar fut ébloui.

» Presque insensé lui-même, il accorda confiance aux paroles de ce fou.

» — Ce secret, dit-il, tu ne l’as révélé à personne ?

» — Je l’ai dit à vous seul, répliqua le chasseur.

» Quelques jours après on disait dans le palais que Paul Ier, malade, s’était retiré pour quelques mois dans un couvent de Finlande.

» La vérité, c’est qu’il était parti pour les monts Ourals, avec le chasseur d’ours.

» Le chasseur n’était pas un fou.

» La mine existait.

» Avec des pioches et d’autres outils, dont ils s’étaient munis, l’empereur et le chasseur creusèrent et demeurèrent certains qu’ils avaient devant eux d’incommensurables richesses.

» Alors il se passa une chose terrible.

» Une roche, tout à coup détachée du versant de la colline, s’écroula lourdement et fracassa le crâne du pauvre chasseur.

» L’empereur était seul dans les farouches monts Ourals.

» Seul !

» Mais il savait l’endroit précis où commençait la mine.

» Il s’en retournerait à Saint-Pétersbourg, ferait venir des ouvriers en nombre, serait le plus riche des maîtres de la terre !

» Il s’en retourna en emportant un bloc de pierre où scintillaient des paillettes de platine, comme pour avoir avec lui la certitude palpable du magnifique rêve.

» Il s’en retourna. Mais à chaque instant il s’arrêtait pour tailler un signe dans la roche, pour creuser une lettre dans l’écorce d’un arbre, et quand il fut de retour dans la plaine où quelques serviteurs l’attendaient auprès d’un traîneau attelé de trois chevaux, il laissait derrière lui des indices certains qui lui permettraient de revenir sans hésitation à la mine de platine.

» Quand il fut revenu à Saint-Pétersbourg, l’empereur parut plus inquiet et plus mélancolique que jamais.

» C’était un homme étrange que ce tsar qui mourut tragiquement.

» Le trésor qu’il avait acquis comme par un miracle, il conçut l’étrange manie de ne le partager ni avec les siens ni avec son peuple.

» Il le réservait pour l’accomplissement de l’un des fantastiques projets qui occupèrent les dernières années de son existence.

» Cependant il était agité d’une crainte.

» Qui sait si la place où se trouvait la mine, si les indices mêmes dont il avait marqué la route, ne sortiraient pas de sa mémoire, qu’il sentait se troubler de plus en plus chaque jour ?

« Le tzar, presque insensé, eut une idée singulière.

» Il fit dissoudre en sa présence le minerai qu’il avait apporté des monts Ourals, sous forme de sable mêlé de particules ferrugineuses, et il en résulta une petite quantité de platine à l’état pur.

» Quelques jours après, il se déguisa en gentilhomme campagnard, et il s’en alla, tout seul, louer dans un village au bord d’une rivière, à trois verstes de Saint-Pétersbourg, une maison qui avait été habitée autrefois par un forgeron.

» L’empereur fit venir là deux ouvriers fondeurs d’une rare habileté et dont l’un avait quelques connaissances en chimie.

» Il leur ordonna, sans être connu d’eux et en leur recommandant le plus grand secret, d’établir un atelier de fonderie. Et quand cela fut fait, il leur dit de préparer un coin et tous les outils nécessaires pour frapper au marteau une médaille en platine de la grandeur d’une pièce de trois roubles, sur laquelle seraient gravés des mots et signes qu’il leur donna écrits sur une feuille de papier.

» Les ouvriers obéirent.

» Trois jours après, l’un des deux ouvriers, nommé Morozoff, remit à l’empereur une médaille, grosse à peu près comme une pièce de trois roubles, et sur laquelle on pouvait lire des lettres et des caractères tracés en relief sur le métal indestructible.

» Évidemment, ces caractères relataient la place de la mine et les indices dont l’empereur, en s’en retournant, avait marqué le chemin.

» Désormais, il n’avait plus à craindre une perte de mémoire, et il porta, toujours pendue à son cou, la médaille qui était comme la clé de l’incommensurable trésor. »

Le moine en était là de son récit, lorsque le père Villemain lui dit :

— Oui, une partie de cette histoire ne m’était pas inconnue. Mais on sait aussi que, quelques jours avant la nuit où il fut tué, le tsar Paul Ier, dans une attaque de démence, fut surpris frappant, à coups de marteau, une médaille qui avait la forme d’un triple rouble, et, quand il cessa de frapper, la médaille était plate des deux côtés, sans signe visible.

— En effet, l’empereur, dans son avare mélancolie, avait voulu cacher à tous le trésor dont il n’avait pas osé jouir, et il avait fait disparaître les signes indicateurs.

— Eh bien, dans ce cas, vous rêvez, mon cher fils, et quand même vous auriez retrouvé le triple rouble de Paul, il ne vous servirait à rien. Il n’y a aucun espoir, hélas, de retrouver la mine des monts Ourals.

— Peut-être. Je vous ai parlé des deux ouvriers fondeurs.

— L’empereur a dû les placer dans l’impossibilité de commettre une indiscrétion.

— Il l’a essayé. L’un d’eux qui se nommait Barakine, a été envoyé en Sibérie, dont il n’est jamais revenu, où il est mort sans doute. Mais l’autre qui se nommait Morozoff, est resté dans le village.

— L’empereur l’a laissé libre ?

— L’empereur pensait qu’il n’avait rien à craindre de lui.

— Comment cela ?

— Il lui a fait couper la langue.

— Il n’a donc rien pu dire.

— Si, il a parlé.

— Comment ?

— Cet homme muet ne l’était pas. Par pitié ou par maladresse, le bourreau opérateur avait mal fait son métier, et Morozoff, qui feignit de ne pouvoir plus prononcer une parole, pour ne pas exposer sa vie, pouvait se faire entendre quand il voulait.

— Il a parlé ! s’écria le père Villemain avec un commencement d’espérance.

— Oui, l’avant-dernière nuit, en se confessant avant de mourir.

— À qui ?

— Au pope Davidoff. Tu le connais. Bien qu’hérétique, il est de notre compagnie ; il est des nôtres, enfin. Et, hier matin, au point du jour, il est revenu me rapporter les paroles du vieillard mourant.

— Oh ! parlez vite. Qu’a dit Morozoff ?

— Il a dit que Barakine et lui, les deux ouvriers fondeurs, avaient d’abord flairé quelque mystère à cause de l’attitude du gentilhomme campagnard, à cause des précautions qu’il prenait. Puis les caractères qu’ils avaient creusés dans le moule et reproduits sur la pièce de platine leur avaient révélé la vérité ; et pour ne jamais oublier, eux aussi, les indices de la mine et de la route à suivre, ils avaient à l’insu de l’empereur frappé deux médailles au lieu d’une. Surpris par le tzar au moment où ils achevaient leur besogne, Morozoff avait jeté une des pièces par la fenêtre ouverte sur la rivière qui coulait derrière la maison. Mais plus tard, Morozoff avait plongé et avait retrouvé la précieuse médaille.

— Ainsi, cria le père Villemain en élevant les mains en l’air, il existe un second exemplaire du triple rouble de Paul Ier, du triple rouble plus précieux que toutes les richesses du monde ?

— Il existe.

— Mais pourquoi donc le vieux Morozoff n’en a-t-il pas fait usage ? Pourquoi n’a-t-il pas retrouvé la mine ?

Le moine rêva.

— C’est la seule question, dit-il, à laquelle je ne puis pas répondre. Il y a là un mystère que je découvrirai quelque jour. Mais, n’importe, elle existe la pièce révélatrice.

— Et tu la possèdes ? s’écria le père Villemain extasié.

Le moine frappa sur la table.

— Hélas ! non, dit-il. Par une fatalité terrible, des voleurs se sont introduits dans la maison au moment où le pope mettait la main sur le triple rouble.

— Grand Dieu ! dit le père Villemain.

— Mais n’importe je le retrouverai, je le retrouverai.

En ce moment, la porte de la cellule s’ouvrit brusquement et un jeune garçon entra.

C’était Tiépolo, qu’on appelait Tarask depuis qu’il était à Saint-Pétersbourg ; un petit homme, presque un enfant, l’œil très vif, la lèvre joyeuse ; et quand il retira sa pelisse, on vit un habit singulier, très collant, rose et vert, qui lui donnait l’air d’une sorte de perroquet.

— Voilà, dit-il. J’ai couru tous les traktirs de la ville ; je payais à boire, je faisais causer les buveurs. On se défiait un peu, mais je me nommais, et il paraît que le nom de Tarask est déjà illustre parmi les canailles de Saint-Pétersbourg.

— Eh bien ? demanda vivement le moine à la longue barbe blonde.

— Eh bien, il y a eu l’avant-dernière nuit, deux vols seulement. L’une des expéditions, dirigée par Gog et Magog, a eu lieu rue des Officiers.

— Ce n’est pas cela.

— L’autre affaire s’est passée à la campagne chez un vieux qui vivait tout seul et qu’on appelait Morozoff.

— Bien ! bien ! Et par qui le vol a-t-il été commis ?

— Par les Commères du Diable qui ont pour chef Mlle Nez-de-Rubis.

— Nez-de-Rubis ? répéta le moine, comme si ce nom éveillait en lui quelques souvenirs.

— Oui, j’avais entendu parler de cette jolie personne, et je savais où la trouver.

J’ai d’assez belles connaissances. J’ai payé à boire à Mlle Dorothée, et, adroitement je lui ai parlé du triple rouble.

— Et qu’a-t-elle répondu ?

— Elle a beaucoup ri. Hier matin, jugeant la pièce fausse, elle l’avait donnée pour de bon argent au patriarche Kouli-Koulitch qui loge sur le marché aux Punaises.

— Alors qu’as-tu fait ?

— Je suis allé chez Kouli-Koulitch parbleu ! il ne devait pas tenir à sa pièce fausse, il serait facile de me la faire donner.

— Grand Dieu ! Tu l’as peut-être ?

— Ah ! bien oui. Le vieux m’a raconté en riant qu’il avait fait une bonne farce et qu’à son tour, il avait passé le faux triple-rouble à la petite Nadèje qui l’avait pris sans le regarder.

— Nadèje ! cria le moine, Nadèje ! répéta-t-il. Oh ! ce nom en ce moment comme c’est étrange.

Mais il reprit :

— Et cette Nadèje, la connais-tu ?

— Si je la connais, dit Tiépolo ; si je la connais ! Oh ! je le crois bien, par la sainte Madone ! elle est jolie et sauvage comme un petit épervier des bois et je mourrais avec plaisir pour lui baiser le bout des doigts.

Mais elle est aussi farouche que jolie, et elle ne m’écoute guère.

— L’as-tu rencontrée ?

— Hélas ! non, personne, ni sa mère, ni Gog, ni Magog ne savent ce qu’elle est devenue.

Le moine mordait ses poings fermés.

— Oh ! stupide jeu du hasard ! cria-t-il, mais je ne me laisserai pas abattre, je ne me laisserai pas vaincre ; je retrouverai cette Nadèje ; et j’aurai ce triple rouble du tzar Paul Ier.


XIV

OÙ IL EST PROUVÉ QUE LE CRIME A QUELQUEFOIS PEUR DE L’OBSCURITÉ.

À l’heure même où ces paroles étaient prononcées dans la cellule du frère Barnabé, le comte Michel Markoff entrait violemment dans le somptueux salon de la générale Amalie.

Les lecteurs qui nous suivent fidèlement depuis le commencement de ce long récit n’ont pas oublié cet appartement plein de confort et de luxe, où la dangereuse créature recevait des clients et vendait des conseils.

Quelquefois même ce n’était pas seulement des conseils qu’elle vendait. La générale avait singulièrement vieilli.

Dix-sept années avaient fait d’elle quelque chose de rond, de gros et d’informe, où de la peau flasque pendait de toutes parts.

D’ailleurs, elle se fardait toujours et se montrait toujours minaudière avec des grâces d’éléphant blanc.

Disons aussi que la considération légitime dont elle jouissait jadis à St-Pétersbourg s’était encore accrue.

Elle avait, dans tous les mondes, plus de relations que jamais, et, en outre, ce qui la recommandait à la sympathie de tous, c’est qu’elle s’adonnait, depuis quelque temps, à des pratiques religieuses évidemment sincères.

Même, quoique très bonne chrétienne, elle assistait fréquemment aux sermons catholiques du père Villemain, et beaucoup de gens avaient remarqué que le digne jésuite lui faisait de temps en temps un petit salut de tête et aussi un clignement d’yeux qui témoignaient d’une considération, d’une affection toutes particulières.

Donc, le comte Michel entra violemment dans le salon de la générale, et il dit en se jetant sur un fauteuil :

— Eh bien ! générale, que devient ma farouche conquête ?

— D’abord, mon cher comte, répondit la générale, je vous prie de bien vouloir ne pas crier si haut. Pensez-vous être chez Darotte ou dans quelque autre de vos lieux de débauche ? Vous êtes chez moi, monsieur, c’est-à-dire dans une maison honnête, et nous nous brouillerons définitivement si vous ne prenez pas d’autres façons.

— Eh ! dit le comte Michel, c’est que je suis furieux. Tout se réunit pour me bafouer, pour m’irriter, pour me mettre hors de moi. Mais, voyons, venons au fait. Comment se comporte la jeune fille en question ?

— Fort mal, comte Michel, fort mal. Et je crains bien, entre nous, que vous n’ayez fait quelque sottise.

— Voyons, que se passe-t-il ?

— Eh bien, depuis que vous l’avez amenée ici, elle ne cesse de se plaindre, d’appeler et de crier, que pour retomber dans des évanouissements profonds, et je crois vraiment que si les murs de mes petites chambres n’étaient pas d’une épaisseur très convenable, mes voisins auraient conçu de moi une bien fâcheuse opinion.

— Bah ! dit le comte en haussant les épaules, elle se calmera en me voyant. C’est quelque petite rusée qui veut faire valoir sa vertu. D’ailleurs, cette enfant, il me la faut. Ce n’est pas seulement un caprice qui me pousse maintenant vers elle ; en me faisant aimer, je me venge de quelqu’un. Allons, faites-la moi voir.

La générale agita une sonnette d’argent qui était sur la table, et une servante apparut.

— Marfa, conduisez monsieur à la chambre rose. Je lui ai donné la chambre rose, mon cher comte, ajouta la vieille criminelle, à cause de la couleur des cheveux de votre jeune amie. Le rose et le blond, rien ne va mieux ensemble.

Quelques instants après, le comte Michel poussait une porte qui s’ouvrit sans bruit, et il vit la pauvre Daria agenouillée, les coudes sur une chaise et le front dans les mains.

C’était dans l’une des chambres mystérieuses de la générale Amalie, dans l’une de ces chambres de crime et de damnation — sans autre issue que sa porte, sans fenêtre, on s’en souvient, et seulement éclairées par une lampe qui descendait du plafond très bas, — c’est dans l’une de ces chambres que la jeune ouvrière s’était trouvée la veille en sortant de son évanouissement ; et depuis hier elle était restée là sans voir d’autres personnes qu’une servante qui lui apportait les repas et ne répondait aucune parole aux questions suppliantes de la pauvre fille.

Où l’avait-on conduite ? Qu’est-ce qu’on voulait d’elle ?

Et surtout, qu’était-il devenu, son ami, son fiancé, son cher Darius ?

Elle se souvenait ; elle l’avait vu tomber, frappé d’un coup de poignard, sur la route glacée.

Est-ce qu’il était mort ? Grand Dieu !

Ah ! si elle avait été libre, elle l’aurait bien trouvé, et, eût-il été mort, elle l’aurait ressuscité avec des paroles et des caresses.

Mais elle était prisonnière, et toute pleine d’angoisse et d’épouvante. Elle entendit alors un léger bruit, elle se retourna, elle poussa un grand cri parce qu’elle reconnut le jeune seigneur qui l’avait insultée sur la route de Péthéroff, l’homme qui avait frappé Darius !

— Lui ! Lui ! Que me voulez-vous ?

— Parbleu ! la belle enfant, dit le comte en riant, je veux de vous ce que vous avez donné au chevalier Philippe du Quesnoy : je veux votre charme d’enfant et votre délicate jeunesse.

— Et moi je veux sortir d’ici, je veux revoir Darius. Ne m’approchez pas !

— Trois choses également impossibles, ma belle demoiselle ; vous ne sortirez pas d’ici.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il me plaît que vous y restiez. Et vous ne reverrez pas Darius, comme vous dites. C’est probablement le jeune homme qui était avec vous lorsque je vous ai rencontrée ?

— C’est lui.

— Quelque secrétaire, surintendant ? Ah ! ce pauvre chevalier. On lui préfère sa valetaille. Quoi qu’il en soit, vous ne reverrez pas votre amoureux, mademoiselle.

— Pourquoi ?

— Mais parce qu’il serait fort ridicule que j’allasse vous chercher moi-même mon rival. Et puis, d’ailleurs, qui sait, il est peut-être mort ce jeune homme.

— Mon Dieu ! mon Dieu !

— Quant à votre troisième exigence, gageons que vous m’en voudriez si je m’avisais de m’y conformer. Ne pas m’approcher de vous ? Ce serait vous faire injure, et je suis trop bon gentilhomme pour ne pas pousser la courtoisie jusqu’à l’impertinence.

Là-dessus il alla droit à elle et la prit dans ses bras, ardemment.

Elle se déroba, voulut fuir, se jeta contre les murs.

Mais il la poursuivait, allait la ressaisir et cette fois elle ne lui échapperait plus.

Tout exaspéré par cette résistance à laquelle ses faciles amours ne l’avaient pas accoutumé, le comte Michel ne songeait plus ni au chevalier du Quesnoy, ni à l’espèce de vengeance qu’il avait recherchée ; il ne pensait plus qu’à cette belle jeune fille, qui lui paraissait d’autant plus désirable qu’elle s’efforçait de lui échapper.

Les yeux rouges d’un sang bilieux, il la rattrapa d’un bras violent. Elle glissa encore dans son étreinte, avec des pleurs, avec des cris, et tomba à genoux en disant :

— Ah ! monsieur, ayez pitié ! C’est affreux ! Que me voulez-vous ? Je suis une pauvre fille, mais une honnête fille. J’ai un fiancé, ne me touchez pas. Si vous me touchez je sens que je mourrai. Que faut-il vous dire pour que vous soyez moins méchant ? Qui que vous soyez, vous avez une mère, et une sœur peut-être ?

Elle continua toute en pleurs :

— Ah ! monsieur ce qui m’arrive ici, si cela arrivait à votre sœur, vous seriez bien désespéré, n’est-ce pas ? Eh bien, c’est au nom de cette sœur que je vous supplie.

Faites-moi grâce monsieur, pour que personne ne lui fasse mal.

Il la regardait en ricanant, ayant en son pouvoir cette innocente faiblesse.

— Une sœur ? dit-il avec un mauvais rire. Ma foi, non, je n’en ai pas. Ah ! si, j’en ai une, à ce que l’on m’a raconté. Du temps qu’il n’était pas vieux, mon père a eu des aventures. Mais ce sont là des vieilles théories, et, d’ailleurs, mademoiselle, ce n’est pas de ma famille qu’il s’agit en ce moment.

Il la força de se relever.

Il la tenait, il la serrait contre lui, et sa bouche coupable menaçait ce front d’enfant de son infâme brûlure.

— Protégez-moi, mon Dieu, dit désespérément Daria.

— Tu m’appartiendras ! cria le comte Michel.

Mais en ce moment, derrière eux la porte s’était brusquement ouverte ; avant même que le comte eût le temps de se retourner, l’unique lampe avait volé en éclats, et la chambre tout à coup devint absolument obscure.

— Qui va là ? demanda le comte.

Mais personne ne répondit. Et l’on n’entendit dans le silence qu’un long sanglot de Daria qui s’était laissée choir sur le tapis.

Qui donc était entré ?

Qui donc avait éteint la lampe ?

Alors dans cette obscurité, le comte hésita.

Malgré l’amour plein de colère que lui inspirait Daria, et malgré sa bravoure de bretteur, il eut je ne sais quelle épouvante.

— Holà ! Quelqu’un ! Marfa, de la lumière !

Mais c’était la discipline de la maison de la générale, qu’aucune servante ne devait répondre aux bruits qui pouvaient se produire, sinon lorsque les cris étaient accompagnés de certaines paroles convenues que le comte Michel ne connaissait pas ou qu’il avait peut-être oubliées.

Très soucieux, il résolut de sortir.

Tout à l’heure, il reviendrait et le mystère serait éclairci.

Il tendit la main pour s’assurer que Daria était toujours là, et qu’elle ne s’était pas évadée.

Puis il chercha la porte à tâtons, ressortit et la referma soigneusement à double tour.

Plein d’inquiétudes, il allait sans doute prévenir la générale de l’incident qui s’était produit.

Mais, dès qu’il se fut éloigné, la chambre cessa d’être obscure, et Daria, levant son visage mouillé de larmes, vit devant elle une jeune fille en habit de religieuse — avec la robe longue et le haut chapeau en velours noir, — qui la regardait d’un air tout effaré.


XV

UN VOILE VAUT UN MASQUE

Un élégant traîneau s’arrêta devant l’entrée principale de la prison des femmes.

Il en descendit une fort élégante dame qui, évidemment, devait se faire habiller par une couturière parisienne, tant la coupe de ses vêtements avait bon air ; et tant son chapeau, quoique tout enveloppé d’une très épaisse voilette, indiquait le souci d’être coiffée à la mode.

Un homme descendit après elle, fort irréprochablement vêtu lui-même. Mais on aurait pu deviner, à la façon dont il s’empressait auprès de la dame, qu’il devait être une espèce d’intendant ou de courrier à moins qu’il ne fut un sigisbée poussant l’exécution des petits soins jusqu’à l’obséquiosité.

Il souleva le lourd marteau de la porte. Quand l’un des gardiens de la prison eut entr’ouvert le guichet, il lui dit, vivement :

— Peut-on voir immédiatement, à l’instant même, monsieur le directeur ?

— Hein ? demanda le gardien qui n’avait pas trop entendu.

— Je vous demande si l’on peut voir M. Georges Palkine, le directeur de cette prison.

— C’est selon. Que lui voulez-vous ?

La femme voilée prit la parole.

— Dites à Monsieur le directeur que je désire lui parler, à propos d’un papier qu’il a perdu, il y a dix-sept ans, par une nuit d’automne, dans un traktir de Saint-Pétersbourg.

Le gardien, naturellement, ne comprit pas, mais il répondit :

— Si vous venez pour affaire personnelle, c’est bien, vous pouvez entrer.

Il ouvrit la grande porte et quelques minutes après les deux visiteurs étaient introduits dans une pièce assez richement meublée qui était le salon de M. le directeur.

— Attendez ici, dit le gardien, pour le moment Son Excellence est en conférence dans son cabinet.

— Ah ! dit la visiteuse avec une sorte d’inquiétude instinctive. Et elle ajouta, en mettant un billet de cent roubles dans la main du gardien.

— Avec qui donc est-il en conférence ?

— Dam ! je ne sais pas. Avec un seigneur qui parle assez mal le russe et qui doit être Français ou Allemand. J’ai oublié son nom : Ah ! je me souviens ! M. le chevalier du Quesnoy. Ce nom, sans doute, ne rappelait aucun souvenir à la visiteuse, car elle répondit tranquillement :

— C’est bien ! maintenant prévenez le directeur de ma visite.

— Le nom de votre Excellence ?

— Vous lui annoncerez la Colombe Rouge.

— Comment ?

— J’ai dit : la Colombe Rouge !

Faites vite. Ah ! seulement, ne dites pas ce nom haut ; et faites en sorte qu’il ne soit entendu que de M. le prince Georges Palkine.

Quand les deux visiteurs furent seuls dans le salon, l’homme dit vivement à la femme :

— Imprudente ! C’est tout ce qu’il nous reste d’argent, que tu as donné à ce gardien. Ta robe et nos habits nous ont coûté très cher et il nous a fallu payer pour la location du traîneau.

La femme haussa l’épaule et dit :

— Comment t’étais-tu procuré l’argent que nous n’avons plus ?

— Eh ! parbleu, répondit-il, tu le sais bien, en dépouillant un seigneur qui sortait un peu ivre de chez Darotte. Je crois même l’avoir assommé.

— En somme, la nuit dernière tu as volé.

— Oui.

— Eh bien ! la nuit prochaine tu voleras encore, voilà tout. Pour la démarche que je tente, il me fallait une apparence de luxe, et nous aurions été jetés à la porte si nous n’avions pas été bien vêtus.

Une porte s’ouvrit, et M. le prince Georges Palkine entra rapidement.

Nos lecteurs n’ont pas oublié ce personnage qui, un soir, après être tombé d’une fenêtre, avait sauté sur les épaules de M. Jonas et avait fait jouer à l’honnête juif le rôle humiliant de cheval de selle.

Il eut été difficile de reconnaître dans le grave fonctionnaire qu’il était à présent, le jeune homme aux airs impertinents qu’il était jadis.

Après la mort de sa mère, la vieille princesse Palkine, empoisonnée par Natache, comme on ne l’a pas oublié, l’étourdi n’avait pas tardé à dissiper l’héritage et il se serait trouvé fort à plaindre sans la tendresse qu’il avait inspirée aux demoiselles Chiponine.

Il n’avait qu’une ressource : épouser l’une des trois Grâces.

Mais laquelle épouserait-il ?

Barbara qui louchait ?

Rose qui était noire comme du charbon ?

Ou Julie, qui était sur le point de perdre ses quatre dents dernières ?

Après de longues hésitations, il se décida en faveur de Barbara qui, à tout prendre, était la moins laide et qui serait un jour la plus riche, grâce à l’affection toute particulière que lui portait sa mère. Cet aimable hyménée rétablit quelque peu les affaires du prince, mais s’il connut la joie de donner des fêtes et d’avoir les plus beaux chevaux du monde, il connut aussi l’enfer d’être l’époux adoré de la plus insupportable mégère qui fut dans toutes les Russies.

D’ailleurs, Barbara, quoique fort riche, était fort avare, et ce n’était jamais qu’après maintes criailleries que Georges Palkine obtenait de quoi subvenir à ses coûteuses fantaisies.

Après dix années d’un malheur presque sans mélange, le prince Georges Palkine obtint, par le crédit de Barbara, la place fort bien rétribuée de directeur de la prison des femmes.

La famille Chiponine n’était pas aimée, on la redoutait tant on la savait féconde en médisances habiles et en adroites calomnies.

Peu à peu le prince, qui d’ailleurs vieillissait, s’absorba dans ses fonctions.

Il renonça presque entièrement à ses habitudes de luxe, et l’exemple de Barbara aidant, il devint méticuleux, soigneux de ses intérêts, très soucieux de sa bonne renommée dans l’administration, en un mot, comme dit le monde, un personnage tout à fait respectable.

Vous pensez quel effet dut lui produire le nom prononcé à son oreille par le gardien qui lui servait de domestique.

— La Colombe-Rouge !

Il entra vivement et dit à la visiteuse :

— C’est vous qui m’avez demandé, madame ? Que me voulez-vous ? Parlez.

— Je vois à votre empressement, dit la Colombe-Rouge, toujours voilée, je vois que vous avez bonne mémoire ; et je remercie monsieur le prince Georges Palkine de ne pas avoir oublié l’unique rencontre que nous avons eue, il y a dix-sept ans, au Traktir des Goujons.

— Quoi, dit-il, en tombant sur une chaise, vous êtes véritablement ?…

— Véritablement, dit la visiteuse en s’asseyant à son tour.

On conçoit que l’apparition imprévue de la Colombe n’avait rien de très agréable pour Georges Palkine.

Il s’était passé, après la nuit dans le traktir, de terribles événements, auxquels le prince s’était bien douté que la Colombe-Rouge n’était pas étrangère, et il s’effrayait de ce retour subit qui pouvait être de nature à le compromettre quelque peu.

Cette pensée fut la seule raison qui empêcha le directeur de faire jeter à la porte la visiteuse et son compagnon. Il lui importait de savoir les intentions qu’ils pouvaient avoir et les projets qu’ils avaient formés contre lui. Il dit :

— Que voulez-vous ? Après ce qui s’est passé autrefois, entre nous, après la violence dont j’ai été l’objet, je vous trouve imprudente d’être venue ici. Enfin, dites vite ; quel motif vous amène ?

— Mais d’abord, dit-elle avec un petit éclat de rire, il se pourrait bien que je vinsse pour vous épouser.

— Pour m’épouser ?

— Mais oui. Ne vous souvenez-vous donc pas de la dernière parole que j’ai prononcée dans la nuit d’autrefois : « Prince Georges Palkine, vous verrez mon visage quand je serai votre femme ! »

— Allons, vous voulez rire ?

— Pas du tout. Il est vrai que vous êtes marié, à ce que l’on m’a dit, marié avec Barbara Chiponine, une fort agréable personne, et je vous fais mes compliments ! Mais le divorce existe en Russie, je pense, et Mme Barbara ne serait pas un obstacle sérieux à notre union. Cependant, rassurez-vous, mon voile me cache tout aussi bien que le masque que je portais jadis, et tant que vous ne verrez pas mon visage, vous ne serez pas sur le point d’être mon mari.

— Cessons cette plaisanterie, madame, songez que je pourrais vous prier de sortir et que n’ayant rien à craindre de vous, je vous écoute par pure obligeance.

— Rien à craindre de moi ? En êtes-vous bien sûr ? Pensez-vous que si je voulais révéler ce qui s’est passé entre nous, vous ne seriez pas étrangement mêlé aux sinistres aventures de jadis ? Allons, avouez que vous m’écoutez, parce que vous ne pouvez pas faire autrement. Pourtant, je veux bien ne pas vous faire languir et j’irai droit au but.

Voyons, dit Georges Palkine.

— Mon cher prince, reprit la Colombe-Rouge en lui montrant son compagnon qui fit un pas en avant, j’ai l’honneur de vous présenter monsieur Stéphane, graveur de son métier, et qui logeait, il y a dix-sept ans, dans la petite rue de la Mairie.

— Ah ! diable ! pensa le prince.

— Je pense que vous n’avez pas oublié les termes de l’engagement que vous avez bien voulu signer ?

Cet engagement m’a été extorqué !

— Bon ! Comment le prouverez-vous ? Donc, d’après cet engagement qui ne vous a pas été extorqué, je vous assure, vous deviez remettre à première réquisition une somme de cent vingt-cinq mille roubles à M. Stéphane, graveur dans le cas où vous hériteriez seul de Mme Palkine, votre mère.

— Je ne sais pas… Je ne me souviens plus…

— Vous vous souvenez parfaitement. Eh bien, mon cher prince, vous avez hérité seul. Quelques jours après la mort de votre mère, la princesse Marie Palkine, que d’abord on avait crue morte, est morte en effet des blessures que lui avait faites un assassin inconnu. Vous avez donc été mis en possession de tous les biens de la princesse Catherine Palkine. Or, à cette époque, M. Stéphane et moi, nous partions pour un voyage très long, il ne nous a pas été possible de vous rendre visite. Mais nous voici de retour, enfin, nous vous serions très obligés si vous vouliez bien nous remettre les cent vingt-cinq mille roubles qui nous sont dus très légitimement.

— Vous avez le papier ?

— Eh ! sans doute, nous l’avons.

La Colombe-Rouge mentait.

On se souvient que le commandant du bataillon d’or avait fait enlever au graveur Stéphane, par des hommes à lui, l’engagement du prince Georges Palkine. Mais la Colombe-Rouge, qui, sans doute, avait ses desseins, ne jugeait pas à propos de dire la vérité.

— Eh bien, reprit-elle, nous attendons, mon cher prince ! Avez-vous cette somme dans votre secrétaire, ou préférez-vous nous donner un bon sur votre banquier.

Alors Georges Palkine qui se souciait fort peu de débourser une somme aussi considérable résolut de payer d’audace.

— Je ne vous donnerai pas un copek, cria-t-il. Je ne vous connais pas, je ne sais pas ce que vous voulez dire. Vous faites partie d’une troupe de voleurs, si vous ne sortez pas à l’instant je vous fais arrêter.

— Faites-nous arrêter, dit la Colombe-Rouge ; mais j’ai l’honneur de vous prévenir, monsieur, que je montrerai votre engagement au commissaire qui m’interrogera ; et ce ne sera pas de ma faute, si les termes de l’écrit rapprochés des bruits qui ont couru à propos de l’empoisonnement de la princesse Marie, occasionnent d’étranges soupçons.

— Sur moi ?

— Et sur qui donc ? dit la Colombe-Rouge.

Le prince était bien obligé de reconnaître la gravité de sa situation.

Oui, l’acte par lequel il s’était engagé à payer cent vingt-cinq mille roubles, dans le cas où il hériterait seul de sa mère, pouvait donner à penser qu’il n’avait pas été étranger au crime commis sur les deux princesses ; oui il se sentait pris entre ces deux choses terribles, donner une somme énorme où être accusé d’empoisonnement et d’assassinat.

Il rapprocha sa chaise.

— Voyons, dit-il, ne jouons pas au plus fin. Et d’abord dites-moi qui vous êtes ?

En même temps il étendit le bras comme pour soulever le voile de la Colombe-Rouge.

Celle-ci recula vivement et dit avec un éclat de rire qui avait l’air d’être tout à fait naturel :

— Ah ! prenez garde ! Si vous me voyez, vous m’épouserez !

— Toujours cette plaisanterie.

— Rien n’est plus sérieux.

— Eh bien, je ne demande pas à vous voir. Mais tâchons de nous arranger. Que diable ! Vous n’avez aucune raison pour me vouloir du mal et, de mon côté, si Vous voulez bien vous contenter d’une somme moins forte, si vous promettez de me rendre l’engagement en échange, par exemple de huit ou dix mille roubles…

C’était sans doute là que la Colombe-Rouge attendait le prince ; car elle se leva, et, tirant de son corsage un vieux papier fripé et plié en quatre, elle dit vivement :

— Voici l’acte que vous avez signé. Prince Georges Palkine, je vais vous le rendre pour rien.

— Pour rien ! répéta le prince.

— Je suis généreuse. Vous voyez ce poêle ? Eh bien, devant vous, je jetterai dans la flamme le papier qui vous compromet, si vous voulez…

— Si je veux ?… demanda le prince stupéfait.

— Me rendre un petit service. Oh ! presque rien, je vous assure.

— Expliquez-vous.

— Voici, dit-elle en se rasseyant. Vous me prenez, je suppose, pour une personne extraordinaire, et vous voyez toujours en moi je ne sais quel chef de brigands, qui commande à des hommes terribles et fait enlever les gens, la nuit, dans les rues ? Il y a quelque chose de vrai dans votre hypothèse, je ne dis pas. Mais à mieux regarder les choses, je suis une femme comme toutes les femmes, assez simple d’esprit et de mœurs, et pleine de toutes sortes de manies banales.

— Où voulez-vous en venir ?

— Comme vous êtes impatient ! Parmi ces manies, il y en a une qui me possède furieusement. Je suis superstitieuse à un degré qu’on ne saurait dire. Eh bien ! un de mes parents, mort tout récemment, et qui s’appelait Morozoff, possédait une petite médaille en platine…

— Une médaille en platine ? répéta le prince avec l’air du plus profond étonnement.

— Oui, en platine, de la grosseur d’un triple rouble à peu près. Cette pièce, en soi, n’a aucune valeur. Mais voilà : elle a été bénie à Moscou par un véritable métropolitain mort en odeur de sainteté. C’est une espèce de relique et l’on dit qu’elle fait des miracles. Mon oncle me l’a léguée, et vous jugez si je tiens à cet héritage. Eh bien ! par une coïncidence fatale, la relique a été dérobée dans la nuit même où est mort Morozoff.

— Extraordinaire ! vraiment extraordinaire, disait le prince Georges Palkine à voix basse.

La Colombe-Rouge poursuivit :

— Mais par un grand bonheur, je sais où retrouver à présent la médaille dont il s’agit. De mains en mains elle est arrivée en la possession…

— D’une voleuse appelée Nadèje s’écria le comte Georges Palkine.

— Oui, dit la Colombe-Rouge étonnée à son tour.

— Qui a été arrêtée hier rue des Officiers ?…

— Qui vous a dit ?…

— Qui a passé la nuit au dépôt, et qui sera conduite aujourd’hui, selon la coutume, à la prison où nous sommes et dont je suis le directeur.

— Oui, oui, c’est cela ! Et si vous faites fouiller cette prisonnière, si vous me remettez la relique que je convoite, je brûlerai sur l’heure, devant vous, l’acte qui vous engage. Mais cependant, dites-moi, comment avez-vous pu deviner qu’il s’agissait de cette Nadèje ? demanda la Colombe-Rouge avec inquiétude.

— Eh parbleu ! parce qu’on me l’a dit ! Il faut croire que tout le monde est devenu fou, puisque tout le monde court après une pièce fausse qui ne vaut pas trois copecks.

— Tout le monde ! Qui donc ?

— C’est à en perdre la raison ! continua le prince en se prenant la tête à deux mains. Si je ne vous donne pas la relique, vous ne déchirez pas l’acte qui me compromets, et je perdrai ma place si je ne la remets pas au Français qui est venu me la demander tout à l’heure et qui est encore là !

— Un Français ! cria Natache. Un homme qui veut m’arracher le triple rouble ! Mais qui donc est-ce ? Parlez donc ! Comment se nomme-t-il ?

— Eh ! qu’importe son nom ?

C’est un homme redoutable, un ami du père Villemain.

Les jésuites ont cabalé contre moi, ils ont circonvenu l’esprit du président du conseil, je serai destitué si je ne les apaise pas, si je ne fais pas ce qu’ils m’ordonnent. Ah ! je suis vraiment bien à plaindre ! Mais qu’est-ce donc que cette médaille, enfin, pour que tant de gens la poursuivent avec tant de fureur ?

— Un Français ?… les jésuites ?… Il m’épouvante vraiment !… Oh ! je connaîtrai celui qui entre en lutte avec moi.

Elle se précipita vers la porte qui donnait dans le cabinet du directeur.

Cette porte s’ouvrit d’elle-même et le chevalier Philippe du Quesnoy entra l’air très calme.

— Bonjour, Natache, dit-il.

— Le commandant du Bataillon d’Or, s’écria-t-elle en reculant stupéfaite.

Ainsi se rencontrèrent, après dix-sept ans, les deux adversaires d’autrefois. Tous les deux à la recherche du triple rouble du tzar Paul, ils avaient trouvé tous les deux la piste de Nadèje.

Cependant le Chevalier fut étonné.

Il ne pouvait pas comprendre comment il se faisait que Natache le reconnut.

Il ne se souvenait pas qu’autrefois, près du cadavre de la princesse Palkine il avait un instant retiré son masque hideux pour ne pas faire horreur à la princesse Marie.

Il lui fut importun d’être reconnu par Natache.

Cependant, il se remit, et sans lui répondre, il dit à Gorges Palkine :

— Je connais un peu cette femme. Ne vous inquiétez pas d’elle ; elle est à demi-folle. D’ailleurs, ajouta-t-il, vous n’avez rien à craindre d’elle, car elle ment.

Il marcha vivement vers Natache et avant que Stéphane eût pu s’élancer, il lui arracha le papier qu’elle tenait encore à la main.

— Voyez, dit-il au prince pendant que Natache, impuissante, grinçait des dents, il n’y a rien d’écrit sur cette feuille. La Colombe-Rouge vous menaçait en vain ; il y a dix-sept ans que votre compromettant engagement a été déchiré.

Le prince, étourdi d’une si étrange aventure ne savait plus que penser. Cependant il comprit que, désormais, cette femme qui était là n’était plus dangereuse pour lui, et tout à coup, pris d’une brusque colère, assez commune chez les gens faibles, il sonna violemment quatre fois de suite et dit à trois gardiens effarés qui accoururent à toute hâte :

— Emmenez cette femme et son compagnon. Faites-les jeter dehors à l’instant même, sans pitié, brutalement.

Les gardiens, qui étaient de robustes gaillards, se jetèrent sur Natache et sur Stéphane. Ceux-ci d’ailleurs, ne résistèrent pas.

— Oui, je sors, dit Natache les dents serrées. Oui, je suis vaincue un instant, mon éternel ennemi ! Mais sache que je n’abandonne pas le combat, et tu me reverras, je te le jure !

Puis elle sortit vivement.

— Qu’est-ce que cette femme, enfin ? demanda le prince Georges Palkine.

— Une folle je vous l’ai dit. Laissons cela et causons de nos affaires, mon cher prince.

— Oui, oui. Mais c’est égal, je suis encore tout troublé. Quelle journée ! Votre visite, celle de cette inconnue… et puis en outre… cette ressemblance…

— Ah ! oui… vous m’en avez parlé tout à l’heure. Je ressemble vraiment au prince Palkine, votre père ?

— À s’y méprendre.

Il y a de ces rencontres. Rien d’extraordinaire à cela. Revenons à notre sujet. Il est entendu que dès que la prisonnière sera arrivée…

— Oui, c’est convenu… et en échange je garde ma place ?

— Et vos appointements en double.

— Bien, bien. Mais quel diable d’intérêt vous et le père Villemain pouvez-vous avoir à posséder cette médaille, puisqu’elle est sans valeur ?

— Ah ! cela, dit en riant le chevalier Philippe du Quesnoy, cela c’est mon secret.

En ce moment, on entendit le bruit d’une lourde porte qui s’ouvre et d’une voiture qui entrait dans la prison.

— La prisonnière, peut-être, s’écria le chevalier.

— Probablement, répondit le directeur.

Quelques instants après, un commissaire de police entra dans le salon ; c’était celui qui, la veille, avait interrogé Darius Mordesko dans la maison de la rue des Officiers.

Il annonça qu’il amenait une voleuse, nommée Nadèje, à la prison des femmes.

Après quelques explications rapides, le directeur dit :

— C’est bien, monsieur, remplissez au greffe les formalités ordinaires ; puis, sans perdre une minute, vous ferez fouiller cette Nadèje. Elle doit avoir une médaille de platine, grosse à peu près comme un triple rouble. Vous prendrez cette pièce et vous me l’apporterez sur-le-champ.

— Vous serez obéi, monsieur le directeur, dit le commissaire de police qui salua et sortit.

Cependant, au milieu de la chambre, debout et les bras croisés, le chevalier Philippe du Quesnoy fermait à demi les yeux pour ne pas laisser voir les éclairs de joie et de triomphe qui lui brûlaient les paupières.


XVI

CE QU’IL Y AVAIT DANS LA LANTERNE DE NADÈJE.

On n’a pas oublié qu’après la double arrestation dans la maison de la rue des Officiers, les agents avaient emmené Darius et Nadèje au milieu des vociférations cruelles de la foule.

Darius, irrémédiablement accablé, ne relevait plus le front, subissait en silence toute l’horreur de son destin.

Nadèje, les yeux à demi clos, songeait amèrement qu’elle aurait pu sauver et qu’elle n’avait pas sauvé l’homme pour qui elle serait morte avec tant de plaisir.

Cependant, les agents arrêtèrent devant la prison, qui était très voisine, ainsi que nous l’avons dit, et l’on fit entrer Darius sous bonne escorte, naturellement.

Quant à Nadèje, ce n’était pas dans cette maison d’arrêt qu’elle devait être enfermée en attendant le jour du procès.

On la conduisit au dépôt de l’arrondissement, où elle passerait la nuit et d’où elle sortirait le lendemain pour être menée à la prison des femmes.

La prison des femmes est située dans l’un des quartiers les plus excentriques de la ville.

Le lendemain donc, pour éviter les attroupements que n’aurait pas manqué de produire le passage à travers les rues de la jeune fille arrêtée, le commissaire, qui devait assister au transfèrement, donna l’ordre de la faire monter dans une espèce de fourgon qui stationnait sous le porche de la maison de dépôt.

À Saint-Pétersbourg, il n’y a pas de voitures cellulaires ; généralement les prisonniers sont transférés de prison en prison dans les télègues ou dans les traîneaux ouverts ; et même les voitures fermées dont on fait usage dans de certains cas, ne ressemblent qu’assez peu à celles qu’on appelle en France des « paniers à salade ».

Elles ont bien, à l’extérieur, les petites persiennes étroites par où entre un peu d’air et de jour, mais, à l’intérieur elles ne sont pas divisées en plusieurs petites cases, et ce sont plutôt des espèces de grands chariots couverts, où l’on entasse les prisonniers comme des bestiaux dans un wagon.

Des agents poussèrent Nadèje dans la morne voiture et refermèrent violemment la porte pleine devant laquelle l’un d’eux resta debout sur un marchepied.

Le commissaire de police, son greffier et le cocher prirent place en avant du véhicule, sur un siège peu élevé, et les deux chevaux démarrèrent sous un rude coup de fouet.

À l’intérieur, Nadèje était seule.

Elle se dit brusquement :

— Eh bien, je le sauverai cependant. Oui, je verrai Gog, Magog et ma mère aussi. Je leur dirai combien il est beau, combien il est bon, celui que j’aime. Je leur dirai qu’il ne doit pas souffrir, puisqu’il n’est pas coupable. Et je les prierai tant, je serai si douce, qu’ils avoueront la vérité. Ils feront cela d’eux-mêmes ! Ah ! je pense qu’ils n’ont rien à me refuser, à moi, qui les sert depuis si longtemps et qui vient de laisser accuser Darius pour ne pas les trahir !

Dans son étrange candeur, elle imaginait que d’affreux bandits comme Gog, Magog et les autres seraient susceptibles de générosité !

Elle ne savait pas que c’était précisément ces hommes qui, pour se mettre à l’abri des poursuites, avaient dénoncé le fils de Mordesko au commissaire de police à propos de la vente du gilet bleu.

D’ailleurs, elle était folle, vraiment.

Pour voir ses amis, pour retrouver sa mère, il aurait fallu qu’elle fût libre. Hélas ! c’est en prison qu’on la conduisait.

Avant une heure, des murs énormes et des portes qu’on n’enfonce pas, la sépareraient de tous les hommes et de toutes les femmes.

Mais Nadèje avait peut-être une idée.

Elle alla vers la porte de la voiture, appliqua l’oreille aux planches.

À un frôlement d’étoffe, elle reconnut qu’il y avait un agent de ce côté-là.

D’ailleurs la porte était fermée à triple tour.

Nulle possibilité de fuite.

En se hissant sur la pointe des pieds elle mit les yeux à l’une des persiennes. Mais elle ne vit que le brouillard très épais du ciel, parce que les petites planchettes des jalousies étaient tournées à l’envers.

Elle marcha alors vers le fond de la voiture, mit encore l’oreille aux planches en avant desquelles se trouvait le siège, puis elle dit avec un petit sourire :

— Bon, ils causent entre eux ; ils ne feront pas attention à moi.

Après ces paroles, elle se mit à genoux et commença de tâter le plancher du véhicule, dont le bois avait été enduit, assez récemment paraissait-il, d’une espèce de vernis rougeâtre.

De temps en temps, Nadèje donnait avec son poing fermé des coups sur l’une des planches, puis baissait la tête vers la planche frappée, comme pour en étudier la sonorité.

— Celle-ci fera mon affaire, dit-elle enfin.

Et elle tira de sa poche une espèce de petite lanterne ; il n’y avait pas seulement un reste de chandelle, il y avait aussi quelques instruments qui, dans certains cas, pouvaient rendre de grands services.

C’était un couteau très petit, dont la lame était assez large, un tourne-vis pas plus grand qu’une clef de montre, et une scie très flexible, longue comme le petit doigt, emmanchée dans un os de gelinotte.

Qu’est-ce donc que Nadèje voulait faire ?

Avec le couteau, elle commença de gratter l’enduit qui recouvrait la planche… Mais tout à coup elle s’arrêta.

Elle se fouilla vainement, et ce qu’elle retira de sa poche ce fut le triple rouble que lui avait donné le patriarche.

— Pour sûr, dit-elle, c’est un talisman, puisque c’est lui qui m’a fait retrouver M. Darius sur la route.

Et elle baisa pieusement la médaille en s’écriant :

— Je veux sortir d’ici !

Puis elle se remit à la besogne.

Après avoir gratté pendant un certain temps, elle souffla sur l’enduit qui s’envola en petits copeaux rouges et le bois lui-même apparut.

Il semblait très solide, avec des nœuds très forts.

Mais çà et là, on voyait des têtes de vis qui, sans doute, assujettissaient la planche à des barres transversales se croisant sous la voiture.

Nadèje prit le tourne-vis qu’elle avait retiré de la lanterne et s’efforça de le faire rentrer dans l’une des rainures de fer.

Sans doute, on avait martelé les vis après les avoir enfoncées, car ces rainures étaient très resserrées et presque imperceptibles.

Elle appuyait de toutes ses forces, et le temps pressait, car les chevaux marchaient très vite et, bien que la prison fût très éloignée, on arriverait enfin !

Sous ses efforts redoublés, le tourne-vis pénétra ; elle le fit tourner, très péniblement d’abord, puis avec plus de facilité, et bientôt l’une des vis fut retirée de son trou.

Mais Nadèje avait bien vu que la planche à laquelle elle s’était attaquée était assujettie à cinq endroits encore.

Il faudrait donc recommencer cinq fois la difficile besogne qu’elle venait d’achever à grand’peine ?

N’importe, elle pensa :

— Il faut que je sois libre pour délivrer Darius.

Avant de se remettre au travail, elle posa la lanterne sur le plancher, alluma vivement, au moyen d’une allumette, la mèche charbonneuse de la chandelle, et elle plaça sur la flamme la petite scie emmanchée d’un os de gelinotte.

Puis elle se remit à la besogne.

Une vis encore, puis une autre furent enlevées, et enfin la planche où s’acharnait Nadèje cessa d’être assujettie aux barres qui se croisaient sous le véhicule. Mais il n’était pas devenu possible de soulever cette planche, puisqu’elle était maintenue aux extrémités par les deux parois de la voiture.

Cet obstacle, Nadège l’avait prévu, et c’est pourquoi elle avait incliné la scie vers la mèche de la chandelle allumée.

La lame d’acier, très finement dentelée, commençait à rougir au feu.

Nadège la prit par le petit manche en os d’oiseau, qui lui-même était brûlant, et l’introduisit dans l’interstice de deux planches, aussi près que possible de la paroi de droite.

Quoique minuscule, l’instrument était excellent, et le bois, plus vieux peut-être qu’il n’en avait l’air et amolli par la chaleur, cédait facilement sous le va-et-vient de la scie.

Cependant, il faudrait beaucoup de temps encore pour que l’ouvrage fût achevé, et les chevaux allaient de plus en plus vite, et la prison, maintenant, ne devait plus être éloignée,

Nadèje s’acharna.

Tout en maniant la scie de la main droite, elle lui préparait sa route de la main gauche au moyen du couteau.

Elle aurait bien voulu aller regarder aux persiennes, essayer de deviner où l’on en était du chemin ; mais une minute perdue, ce pouvait être Darius perdu, et tout en sueur, malgré la température glacée, Nadèje travaillait, travaillait toujours.

Soudain, il y eut le bruit d’une clef dans la serrure de la porte. Quoi ? l’homme de police l’avait-il entendue ?

Certainement, il allait entrer, il la surprendrait, tout espoir était perdu !

En effet un agent entra.

Mais vivement, Nadèje s’était assise par terre, étendant ses vêtements sur le plancher attaqué, sur les instruments épars et sur la lanterne aussi.

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! pensa-t-elle.

Cependant, pourquoi l’homme de police était-il entré ?

Sans raisons, sans doute ; parce qu’il faisait froid dehors ; pour causer avec la prisonnière, qui était jeune et jolie ; pour rien.

Il vint auprès d’elle, et, grossier, les yeux vils, avec une grasse lèvre pendante, il lui donna une petite tape sur la joue, en disant :

— Eh ! Eh ! mignonne commère, vous voilà donc coffrée ?

Alors Nadèje sentit lui monter au visage tout son fier sang de vierge.

Jamais, parmi ses féroces et hideux compagnons des trakirs, jamais personne n’avait osé lui toucher la peau, et elle fut sur le point de se dresser et de payer d’un soufflet la caresse de l’agent !

Mais en se levant, elle aurait laissé voir la planche dépourvue de son enduit les instruments et la lanterne.

Elle se violenta.

Elle s’efforça de prendre l’air de ces filles qu’elle avait souvent rencontrées dans les bouges, et elle répondit avec un rire :

— Bah ! coffrée ! Qu’est-ce que cela fait ? En prison, on a de quoi boire et de quoi manger ; on ne crève pas de faim en prison.

— Bien dit, bien dit, reprit l’homme de police. Et aussi, quand on est jolie, on peut espérer quelque douceur, parce que les geôliers s’attendrissent.

En parlant ainsi, l’agent s’assit à côté d’elle, la prit par la taille et l’embrassa dans le cou avec ses grosses lèvres.

Elle eut comme l’impression d’être prise dans un enveloppement sale et gluant.

En même temps, elle sentit tout à coup, dans sa chair, près du genou, une douleur intense et cuisante.

Voici ce qui était arrivé :

La chandelle de la lanterne renversée avait mis le feu sous le vieux carrick de cocher, aux vêtements de la jeune fille.

La douleur redoubla, se fit plus aiguë, devint intolérable.

Et en même temps, l’homme de police, plus rapproché, plus ignoble, lui disait des paroles à l’oreille.

Alors, l’horreur des caresses et le tourment des brûlures lui firent un désespoir trop affreux.

Elle ne pouvait plus supporter ni ceci, ni cela.

Elle ne s’échapperait pas, Darius périrait, n’importe, l’instinct allait être le plus fort, elle allait se lever, révéler sa tentative d’évasion. Mais, en ce moment, la voiture qui venait de tourner, roula avec des soubresauts plus sonores, comme si elle était entrée dans un espace plus étroit ; l’homme de police courut vivement vers la porte, en criant :

— Diantre ! nous sommes arrivés !

L’agent sortit.

Elle était seule.

Trop tard, hélas ! Il n’y avait plus rien à tenter, puisque la voiture roulait sous la porte de la prison. Pourtant elle ne se découragea pas. L’agent avait pu se tromper, on passait peut-être sous quelque voûte. Non, non, on n’était pas encore arrivé ! Ce n’était pas vrai que ce fût la prison déjà ?

Violemment, elle avait arraché ses loques embrasées et fumantes, et ne gardant que le carrick qui avait résisté au feu, elle piétinait pour les éteindre.

Cela fait, elle se rua sur la planche.

Elle ne se servait plus de la scie, elle n’avait plus le temps.

Se rebroussant les ongles, se déchirant les doigts, elle fit passer l’une de ses mains sous le coin soulevé de la planche, et l’attirant à elle avec un effort terrible, elle fit se produire un grand craquement.

Le bois s’était levé, et, à travers l’ouverture, elle vit la neige du sol.

Pourrait-elle passer par là ?

Il faudrait bien qu’elle passât.

Elle mit les pieds d’abord et se laissa glisser.

Ah Dieu ! les esquilles du bois rompu déchiraient sa pauvre chair toute meurtrie de brûlures et l’intensité formidable de la douleur lui faisait sortir de la gorge des cris qu’elle étouffait entre serrées.

Enfin, après s’être heurté le menton, dans un choc horrible, elle passa tout entière et tomba sur le sol entre les roues.

Si, en ce moment, l’agent qui était debout sur le marche-pied, ne regardait pas à terre, elle pouvait être sauvée et sauver Darius.

Mais que se passait-il donc ?

Mais elle était tombée depuis une minute, et elle voyait toujours l’ouverture au-dessus de son front, et elle ne voyait pas encore le ciel plein de brouillard.

Les roues ne tournaient pas.

Ainsi, la voiture s’était arrêtée pendant les derniers efforts de Nadèje !

L’agent de police avait eu raison, on était arrivé, et c’était dans la cour même de la maison d’arrêt que Nadège s’était échappée.

Plus d’espérance possible.

Mais Nadèje était de celles qui ne désespèrent jamais. Elle regarda autour d’elle dans le brouillard épais de la cour.

Personne ne passait.

Pourquoi donc ne la cherchait-on pas ?

Pourquoi ne s’occupait-on pas d’elle ?

Ah ! oui les formalités.

Le commissaire et ses agents devaient être au greffe, et on la croyait dans la voiture bien enfermée.

Eh bien ! elle tenterait encore quelque folle entreprise de délivrance !

Marchant sur les mains et les pieds elle sortit de dessous la voiture.

Précisément, à quelques pas, il y avait un grand amas de bois de chauffage.

On sait qu’en Russie, les caves ne servent que pour emmagasiner la glace, et c’est dans les cours que l’on conserve les approvisionnements de bois pour l’hiver.

Nadèje, inaperçue dans l’épaisseur de la brume, marchant sur les pieds et sur les mains comme une bête, tourna vivement l’énorme tas de bûches et se cacha derrière au ras du mur.

Que voulait-elle tenter ?

Elle ne le savait pas elle-même.

Tout ce qu’elle savait, c’est qu’elle ne voulait pas être prise, et elle se cachait instinctivement, en serrant entre ses doigts, dans la poche du carrick, son talisman précieux.

Un peu plus loin, toujours derrière le tas de bois, il y avait une porte entrebâillée, et Nadèje vit, au delà de la porte un escalier tournant.

Irait-elle de ce côté ?

Oh ! non, non.

Elle se souvenait de la prison où elle avait déjà passé quelques jours ; là-haut était l’infirmerie.

Se dérober par là, ce n’eût été qu’entrer dans une geôle plus sûre ; c’eût été s’enfoncer davantage dans plus de captivité. Mais voilà que tout à coup, la cour s’emplit de bruits de pas et de bruits de voix.

C’étaient le commissaire et ses agents qui sortaient du greffe et venaient vers la voiture.

Ils l’ouvrirent vivement en criant :

— Descendez !

Alors, ce ne fut de toutes parts que des exclamations de surprise.

La voiture était vide.

On appela, des gardiens s’élancèrent, et avec eux quelques hommes de l’ordre de Saint-Vawara, qui accoururent de l’infirmerie.

Le commissaire crut d’abord que la prisonnière s’était évadée pendant le trajet.

Mais l’agent qui avait pénétré dans la voiture affirma que Nadèje s’y trouvait encore quand on était entré dans la prison.

En ce cas, on la retrouverait.

Çà et là, tout le monde courait, visitant les encoignures, passant derrière les tas de bois qui encombraient la cour ; tout cela avec des cris, avec des étonnements ; et Nadèje était introuvable comme si, ayant des ailes, elle se fût envolée par dessus les murs.

Où donc était Nadèje en effet ?

Le commissaire commençait à être sérieusement inquiet.

Il craignit d’être ridiculisé par cette évasion invraisemblable ; ce qui concourait à l’inquiéter davantage, c’était l’ordre qu’il avait reçu de fouiller la prisonnière et de trouver une médaille qu’elle avait sur elle.

Qui savait si sa position dans l’administration n’allait pas être compromise ?

Il voulut partager le plus tôt possible la responsabilité qui lui incombait et dit :

— Il faut prévenir le directeur à l’instant.

— Voulez-vous que j’aille l’avertir, monsieur le commissaire, demanda une petite nonne qui était là et qui cherchait comme tout le monde.

— Je vous prie, ma sœur, dit le commissaire.

Alors la petite nonne s’en alla du côté du greffe, mais chose singulière, quand elle fut entrée dans la bâtisse, au lieu de suivre le corridor qui conduisait au cabinet directorial, elle s’engagea à droite dans un long couloir qui aboutissait à l’allée de la porte cochère fermée d’une énorme grille.

Il y avait là trois gardiens.

L’un d’eux demanda :

— Vous voulez sortir, ma sœur ?

— Oui, dit-elle, je vais brûler un cierge à la chapelle de Sainte-Vawara, pour cette pauvre novice qui est à l’infirmerie et qui se sent de plus en plus mal.

La grille fut ouverte et la petite nonne sortit de la prison.

Cependant dans la cour, les recherches continuaient, vainement toujours.

Et voici que soudain une infirmière s’approcha du commissaire et lui dit :

— Ah ! monsieur, elle doit s’être échappée, la rusée !

— Qu’y a-t-il donc ?

Il y a, monsieur le commissaire, que, tout à l’heure, en entendant des cris, je suis descendue, et j’ai laissé seule, dans sa cellule, une de nos sœurs qui est bien malade et qui va peut-être mourir du jour au lendemain, et même avant quelquelques heures.

— Eh bien ?

— Eh bien, en remontant, je me suis aperçu que ses vêtements avaient disparu et j’ai trouvé par terre une vieille pelisse de cocher. La prisonnière que vous cherchez s’est peut-être emparée, pendant mon absence d’un instant, des habits de la malade, et qui sait si l’on ne l’a pas laissée sortir sous ce déguisement.

Alors le commissaire se souvint de la petite nonne qui lui avait offert d’aller prévenir le directeur. On s’informa auprès des gardiens.

Plus de doute possible.

La coupable s’était évadée.

Mais on la rattraperait !

Justement, le costume qu’elle portait rendrait la poursuite plus facile.

Sans perdre un instant, les agents auxquels se joignirent plusieurs gardiens sortirent de la prison et s’élancèrent les uns à droite, les autres à gauche.

Ce qui rendait la recherche malaisée c’était l’épaisseur du brouillard qui était devenu tout jaune.

Cependant après une longue course, un homme de police, l’un de ceux qui étaient allés à gauche, crut apercevoir, à quelques pas devant lui, une jupe noire et une haute coiffure qui ressemblait à un vêtement religieux.

La bande policière se précipita en avant.

Elle tenait sa proie.

Mais non, plus personne, la forme s’était évanouie dans le brouillard.

Alors, comme les agents se trouvaient dans la rue de l’Amirauté, en face la chapelle Sainte-Catherine, ils entrèrent dans le sanctuaire où la fausse nonne aurait pu avoir l’idée de se réfugier.

Ils s’étaient trompés. Il n’y avait là que quelques fidèles prosternés qui priaient dévotement.

Qu’était donc devenue la religieuse entrevue ?

D’ailleurs, était-ce Nadèje ?

C’était Nadèje, en effet.

Pendant qu’on la cherchait dans la cour, elle avait monté l’escalier qui s’ouvrait à côté d’elle, derrière le tas de bois. Par je ne sais quel instinct, elle s’était jetée dans une cellule dont la porte était entr’ouverte, avait aperçu dans un lit une forme étendue qui ne donnait pas signe de vie, puis des vêtements de nonne pendus à des clous ; et nos lecteurs savent le reste.

Une fois dans la rue, elle avait marché assez lentement d’abord, mais bientôt elle s’était mise à courir, se sentant poursuivie.

Au moment où elle passait devant la chapelle Sainte-Catherine — et elle entendait derrière elle les pas rapprochés des agents — elle vit une petite rue qui s’ouvrait à sa gauche. Elle s’y jeta en courant, toujours à perdre haleine, puis la tête perdue, croyant sentir des mains sur ses épaules, elle entra dans une maison, suivit un long corridor, monta un escalier très étroit, ne rencontra personne, s’engagea dans d’autres corridors plus obscurs où il y avait de loin en loin des portes. Mais toutes ces portes, qu’elle tâtait vainement, étaient fermées. Une, enfin, céda sous sa poussée. Alors une grande clarté l’éblouit ; elle vit deux formes qui se querellaient, qui criaient.

Où était-elle venue ?

On allait peut-être la saisir, la livrer !

Toutes ces idées, en une seconde, lui traversèrent l’esprit, et, d’un violent coup de poing, elle renversa la lampe qui pendait du plafond.

Puis, comme une bête poursuivie, elle s’accula dans le coin le plus sombre des ténèbres qui l’entouraient.

Ce fut seulement au bout d’un instant quand le silence se fut rétabli, quand elle se crut seule, qu’elle se leva, marcha à tâtons, et rencontrant des allumettes sur un meuble, en alluma une pour voir où elle était.


XVII

LES DEUX AMIES DE DARIUS

C’est ainsi que se trouvèrent en présence Nadèje et Daria, la petite ouvrière et la petite voleuse, aimant toutes les deux Darius, pures toutes les deux.

Ne se connaissant pas, elles se regardèrent longuement, un peu effrayées, sans paroles d’abord ; puis Nadèje dit :

— Où suis-je ? Quelle est cette maison ? Qu’est-ce que c’est que l’homme qui était là ?…

— Je ne sais pas, dit Daria, je ne sais rien. Mais vous-même qui êtes-vous ? Oui, je vois une religieuse. Pourquoi êtes-vous venue ? Ah ! de toute façon, c’est le ciel qui vous a envoyée, ma sœur. Sans vous, j’étais perdue. Merci, merci ! Il me tenait dans ses bras. Oh ! mon Dieu, il allait m’embrasser, l’odieux seigneur qui a frappé Darius.

Darius ! s’écria Nadège avec un violent sursaut.

— Oui, Darius, vous le connaissez ?

— Si je le connais !

Mais elle s’interrompit et regarda Daria bien en face. Une pensée lui avait traversé l’esprit, elle s’écria brusquement :

— C’est vous qui êtes Daria ?

— Oui, ma sœur, je m’appelle Daria ?

Alors Nadèje considéra longuement celle que Darius aimait, celle qui était sa rivale. Mais il n’y avait rien, rien, rien de méchant dans son regard. Ne se jugeant pas digne de l’amour d’un honnête homme, elle s’était résignée, on le sait, à aimer Darius sans espoir de récompense ; elle n’éprouvait que de la tendresse pour la jeune fille respectée et digne de respect qui lui était justement préférée.

Elle s’approcha de Daria.

— Je m’appelle Nadèje. Je suis une pauvre fille. Ça ne fait rien, voulez-vous me permettre de vous embrasser ? dit-elle.

Elle songeait que Darius ne l’embrasserait jamais.

— Je veux bien, ma sœur, dit Daria, qui se sentait prise de sympathie pour cette enfant de son âge, à l’air assez farouche, mais dont les yeux, un peu humides, s’adoucissaient en la considérant.

Quand elles se furent embrassées tendrement, Nadèje raconta à Daria, à voix basse et rapide, tous les tristes événements qui avaient eu lieu.

On devine le désespoir immense de la petite ouvrière quand elle apprit l’arrestation de son fiancé, quand elle sut qu’il était accusé d’avoir volé et d’avoir assassiné son père.

À son tour, elle dit à Nadèje, tout en sanglotant, ce qui lui était arrivé à elle-même ; comment elle s’était évanouie sur la route ; comment, après un temps qu’elle n’avait pu apprécier, elle s’était trouvée seule dans la chambre où elle était encore. Elle raconta aussi, en frémissant, les paroles violentes que lui avaient dites le jeune seigneur inconnu.

Alors Nadèje s’écria :

— Mais il va revenir !

— Hélas !

— Et nous sommes faibles, et nous ne pouvons rien, nous deux femmes contre un homme ! Oh ! il faut que vous sortiez d’ici à l’instant, à l’instant même !

— Oui, il le faudrait, mais comment ? La porte est bien fermée, il n’y a pas de fenêtre. Croyez-vous que depuis hier je n’ai pas crié, pas appelé ? Personne n’est venu, personne ne viendra. Et je suis en prison aussi comme mon pauvre Darius.

Nadèje courut à la porte, essaya de l’ébranler, puis elle s’arrêta, impuissante, se tordant les bras, quoi ! après avoir laissé arrêter le fiancé de Daria, elle laisserait la fiancée de Darius à la merci d’un infâme ? Elle ne pourrait pas plus sauver l’une qu’elle n’avait sauvé l’autre ?

Oh ! elle ne pensait pas à elle-même. Elle ne se disait pas que, tout à l’heure, dans un instant, le seigneur allait la trouver, elle, et que peut-être, il la garderait prisonnière aussi ou la tuerait pour qu’elle ne pût pas révéler les choses qu’elle avait apprises ! Non. Elle ne songeait qu’à Daria. Elle ne tremblait, petite âme magnanime, que pour sa chère rivale.

— Que faire, que faire ? répétait-elle.

En ce moment, un bruit de pas encore lointain se fit entendre dans la maison silencieuse et vint redoubler horriblement leur terreur.

Dans une minute tout serait perdu.

Mais Nadèje dit brusquement :

— Écoutez-moi. Êtes-vous brave ? Pour vous conserver digne de votre fiancé, seriez-vous capable d’un grand courage ?

— Je me serais tuée déjà si j’avais eu un couteau !

— Bien ; d’ailleurs, il vous suffira peut-être d’être adroite. Puisque le ciel m’a amenée près de vous, c’est qu’il veut que vous soyez sauvée !

Là dessus Nadèje éteignit vivement la lampe qu’elle avait allumée.

Que se passa-t-il dans l’ombre ?

Les deux jeunes filles se parlaient vivement, à voix basse.

Cependant, un bruit de pas se fit entendre de nouveau.

Cette fois, il n’y avait pas à s’y méprendre ; des gens venaient, des gens allaient entrer.

En effet, la clef tourna dans la serrure et la générale Amalie apparut.

Elle s’avançait avec précaution en élevant un flambeau. Le comte Michel Markoff marchait derrière elle.

Mais tout à coup la générale s’arrêta et, après avoir regardé autour d’elle, elle poussa un grand éclat de rire. Quant à Michel Markoff, il avait l’air stupéfait.

— Ma foi, mon cher comte, dit la générale, il faut avouer que vous êtes un grand poltron. Regardez vous-même ; vous avez rêvé ou bien un coup de vent aura poussé la porte et éteint la lampe, voilà tout.

En effet, il n’y avait dans la petite chambre rose qu’une seule personne, Daria, étendue sur le sopha, la tête entre les mains.


XVIII

LA FAUSSE RELIGIEUSE

Comment la petite nonne avait-elle réussi à sortir de cette chambre si bien close, qui n’avait même pas de fenêtre ?

Ce qui est certain, c’est qu’elle s’était échappée.

Après avoir suivi le long corridor obscur, elle tourna à gauche, dans le petit escalier par où sortaient, on s’en souvient, les clients furtifs de Mme Amalie.

Elle entendit l’éclat de rire de la générale, ce qui dut la rassurer un peu.

Elle poussa la porte qui ouvrait sur la ruelle et s’élança dans le brouillard qui pourrait protéger sa fuite.

Quel était son projet ? Qu’avait-elle imaginé pour sauver Daria ?

En tout cas, elle devait ne pas perdre de temps, puisque celle qu’elle aimait maintenant, comme une sœur, était restée à la merci de l’homme dangereux qui l’avait enlevée.

Certainement, elle ne devait pas songer à voir tout de suite Gog et Magog pour leur demander de révéler la vérité sur l’affaire de la rue des Officiers. En ce moment le danger que courait Darius était moins pressant que celui où se trouvait Daria.

Elle suivit très rapidement, le long des maisons, la rue de l’Amirauté. Elle ne tournait pas la tête.

Où donc allait-elle ?

Les passants s’étonnaient un peu de cette religieuse qui allait seule et si vite ; mais l’attention qu’elle excitait n’avait rien d’inquiétant, et, sans doute, elle se croyait sûre de ne pas être suivie.

Elle se trompait.

Au moment où elle avait quitté la maison de la générale Amalie, deux personnes qui étaient à côté de la porte, dans la ruelle, avec l’attitude de gens qui attendent en se cachant un peu, s’étaient détachées du mur et s’étaient mises à marcher derrière la religieuse. D’ailleurs, ils laissaient entre elle et eux une distance assez grande, afin que leur espionnage ne fut pas remarqué.

Étaient-ce deux des agents qui avaient suivi, depuis la prison, l’adroite fugitive ?

Non. Les hommes de police avaient bien perdu la piste ; ils s’en étaient retournés remettant leur recherche à quelque moment plus opportun. Ceux qui marchaient sur les pas de la nonne, c’étaient un homme élégamment vêtu et une femme en riche toilette.

C’étaient Natache et Stéphane ! et Natache disait à son compagnon :

— Oh ! que n’est-il nuit ! Oh ! pourquoi la ville n’est-elle pas dans l’ombre !

— Pourquoi ? dit Stéphane.

— Parce que s’il faisait sombre, nous nous jetterions sur cette enfant et nous lui arracherions le triple rouble qui nous rendra plus riches que les rois !

N’importe, nous l’avons retrouvée, tout va bien.

Ainsi Natache et Stéphane, plus heureux que les agents, avaient découvert les traces de la prisonnière évadée.

On se souvient qu’ils avaient été brutalement chassés de la prison des femmes.

Mais ils n’étaient pas remontés dans leur traîneau.

Adossés à la muraille, près de la porte de la prison, ils s’étaient tenus immobiles, sans se parler. Ils avaient vu entrer la voiture où se trouvait Nadèje ; ils avaient vu se refermer la grande porte.

Natache grinçait des dents.

— Donc, pensait-elle, il se trouve pour la seconde fois, sur mon chemin, celui qui, jadis, a failli me vaincre. Comme moi, il est instruit du secret magnifique et terrible ; il poursuit le but que je poursuis ! Et il triomphe ! Maintenant, Nadèje est en son pouvoir ; maintenant il s’empare de la médaille ; et moi, je ne puis rien, et je reste là, immobile, pendant qu’il me vole mon rêve resplendissant. Qui sait même s’il n’a pas appris aussi que Nadèje est la fille de la princesse Marie ? Non seulement, il me dérobera mes richesses, mais il défendra contre moi et il sauvera peut-être l’enfant de mon ennemie.

Oh ! toute ma haine se ranime plus violente que jamais, et, à cette heure, je ne sais pas si elle n’est pas plus forte que ma convoitise. Je crois, oui, vraiment, je crois que j’hésiterais si j’avais à choisir entre l’immense trésor et la perte de l’odieuse Nadèje.

Pendant qu’elle pensait ainsi, la porte de la prison s’entr’ouvrit pour laisser sortir une jeune religieuse.

Natache prit à peine garde à cela.

Mais quelques instants après elle recula vivement dans le brouillard, parce que des agents et des gardiens sortaient à leur tour de la prison.

À quelques mots prononcés par ces hommes, à la rapidité avec laquelle ils s’élancèrent les uns à droite, les autres à gauche, elle comprit ce qui s’était passé, Nadèje s’était évadée.

Cette religieuse qui était passée par là tout à l’heure, c’était Nadèje !

Grand Dieu ! tout ce que Natache désirait en ce moment, c’est-à-dire la vengeance et l’opulence, venait de passer, là, tout près d’elle, et elle n’avait pas tendu la main pour s’en emparer !

D’ailleurs, elle éprouva une joie immense. L’évasion de Nadèje avait trompé la victoire du chevalier du Quesnoy. Le commandant du Bataillon d’Or ne tenait pas encore le triple rouble ! et quand il retrouverait Nadèje, il serait trop tard, parce qu’il aurait été devancé par Natache.

Comme elle savait de quel côté s’en était allée la fausse religieuse, elle n’hésita pas un instant.

Avec Stéphane, elle monta dans le traîneau qui les attendait toujours, dépassa les agents, aperçut bientôt la fugitive.

Alors elle mit pied à terre, toujours suivie de son compagnon, et, après une assez longue course, elle vit Nadèje entrer dans la ruelle qui donne sur la rue de l’Amirauté et se précipiter dans la maison de la générale Amalie.

Alors elle se dit :

— Que faire ?

Appeler des hommes de police, livrer Nadèje ? C’était la rendre au chevalier Philippe.

Natache pensa à entrer dans la maison.

Mais sous quel prétexte ?

On les chasserait ; son commencement de réussite avorterait misérablement.

Elle résolut d’attendre.

Évidemment, Nadèje, dans cette habitation, n’était pas chez elle. Elle s’était jetée dans ce long couloir par affolement, pour éviter une poursuite qu’elle devinait ; mais certainement elle allait repartir. Natache, comme on le sait, ne s’était pas trompée ; et maintenant toute pleine d’une ardente espérance, elle marchait derrière la princesse Palkine, qui emportait dans une poche de son habit de religieuse, la plus impériale des fortunes.

Natache reprit :

— Oui, tout va bien, Stéphane. De deux choses l’une : ou elle essaiera de se réfugier dans quelque traktir et alors nous entrerons après elle, et je me charge du reste ; ou bien, pour se mettre à l’abri, elle gagnera la campagne, et là il ne passera plus personne, et nous réussirons plus facilement encore ! Tu as un couteau, j’espère ?

— J’ai un couteau, dit Stéphane.

Il est probable que des deux moyens de se mettre à l’abri dont avait parlé Natache, la fausse religieuse avait choisi le dernier, car elle ne tarda pas à abandonner la rue de l’Amirauté, où passent beaucoup de gens et de traîneaux, pour s’engager dans les rues plus désertes qui s’éloignent du centre de la ville. Elle passa l’un après l’autre les ponts des innombrables canaux qui sillonnent Saint-Pétersbourg.

Elle traversa les quartiers marchands, se hâtant de plus en plus et après une course qui ne dura pas moins de deux heures, elle se trouva sur une route bordée de tas de neige que nos lecteurs connaissent déjà, sur la route de Peterhoff.

— Bien, bien, disait Natache, encore quelques instants et nous pourrons agir.

L’action sinistre que préméditait Natache serait d’autant plus facile à accomplir que déjà le jour était moins clair.

Dans ces journées d’automne, le soir monte très vite et le crépuscule, qui ne dure pas plus longtemps qu’un quart d’heure, fait rapidement place à la nuit.

Il faisait presque sombre quand la petite nonne commença de monter la côte, au sommet de laquelle, — ainsi que nos lecteurs ne l’ont pas oublié, — s’élevait une grande maison dont les murailles blanches commençaient à s’estomper dans les demi-ténèbres.

Depuis longtemps déjà elle avait dépassé la chapelle de Sainte-Nadèje ; et il n’y avait plus personne sur le chemin, sinon la pauvre fille et ses redoutables poursuivants.

Alors, elle tourna la tête d’un air inquiet.

Elle avait entendu du bruit derrière elle.

Eut-elle le pressentiment du danger auquel elle était exposée ?

Ce qui est certain, c’est qu’elle se mit à courir tout à coup.

— Allons, dit Natache, c’est l’heure.

Et elle s’élança, entraînant Stéphane.

La religieuse, qui ne pouvait plus douter du péril qui la menaçait, courut plus vivement encore, et bientôt elle ne fut plus très éloignée de la grande maison blanche qui domine la route.

Mais Natache et Stéphane, plus vigoureux, gagnèrent du chemin.

Chacun d’un côté de la route, ils se précipitaient avec une vitesse furieuse, et soudain ils bondirent vers la religieuse qui, mourante d’effroi, se laissa choir sur les genoux, en disant :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! Qu’est-ce que vous me voulez ?

Elle avait à peine dit ces mots que les deux assaillants, l’avaient renversée, et Natache cria terriblement dans la nuit :

— Je la tiens ! J’ai là, devant moi, la fille de la princesse Marie !

Puis elle ajouta :

— Le rouble, vite, le rouble !

Malgré les cris de la petite nonne, ils la fouillèrent violemment, avec des mains féroces qui déchiraient les étoffes.

Elle criait, elle appelait.

Natache dit :

— Allons, Stéphane, le couteau ?

Alors Stéphane frappa.

Et la triste victime, laissant tomber sa tête, n’était plus qu’une forme inerte sur la route glacée.

Cependant Natache fouillait toujours et fouillait en vain. Elle disait entre ses dents :

— Quoi, rien ? Quoi ! je serai vengée seulement, rien que vengée ? Oh ! elle a le rouble, elle l’a, il faut que je le trouve !

Elle retourna toutes les poches, déchira toutes les doublures. Inutilement. Il fallut bien que Natache se rendit à l’évidence ; Nadèje n’avait pas gardé le triple rouble de Paul Ier.

Elle restait à genoux, immobile, hébétée, quand tout à coup Stéphane cria :

— Fuyons, fuyons vite ! Regarde.

Une femme et des valets portant des flambeaux, étaient sortis de la maison blanche et ils couraient attirés sans doute par les cris qu’avait poussés la victime.

— Non ! dit Natache, je ne m’en irai pas !

Et dans un affolement forcené, elle déchirait, cherchant toujours, les habits de la religieuse, se mouillant les mains dans le sang qui sortait de la blessure.

Mais Stéphane saisit Natache à bras le corps.

— Viens, viens, ou nous sommes perdus ? Ces gens sont très nombreux, nous serons enveloppés, arrêtés.

Elle résistait, elle s’acharnait aux vêtements. Les valets étaient tous proches, c’est en vain que Stéphane voulut emporter sa maîtresse.

Déjà les serviteurs accourus cernaient le groupe tragique de la victime et de ses deux assassins.

Alors Natache leva la tête et vit la femme qui était sortie de la maison blanche.

Elle se redressa, sinistrement épouvantée et, dans un hurlement elle cria :

— Marie Palkine ! vivante ! Elle vivante ! Oh !… je suis folle, ou c’est un spectre que je vois.

La femme qu’elle regardait, c’était Mme Ivanoff, la pauvre mère en deuil qui, la veille — on s’en souvient — avait rencontré Darius et Daria dans la chapelle de Sainte-Nadège. Était-ce Marie Palkine ?

— Oui, elle ; c’est bien elle ! répéta Natache dans le paroxisme de la stupéfaction et de la rage.

Et pendant que les domestiques s’emparaient des assassins, elle ajouta avec le terrible rire des vengeances satisfaites :

— Voilà ta fille, Marie Palkine, voilà Nadèje ; je te la rends. C’était une voleuse et maintenant, c’est un cadavre !


XIX

BEAUCOUP DE BRUIT POUR UN VIEUX MANTEAU

Nous avons laissé le chevalier Philippe du Quesnoy dans le salon du prince Georges Palkine, directeur de la prison des femmes. Certain que Nadèje était arrêtée, qu’elle était dans la prison et que le rouble de l’empereur allait lui appartenir, à lui, chevalier Philippe, il était tout haletant d’espérance et de joie.

Donc, il possédait cette incommensurable fortune qui lui permettait de réaliser un autre rêve, son rêve de puissance et de domination.

On conçoit quel fut le brusque désespoir de Philippe du Quesnoy lorsqu’il apprit l’évasion de la jeune fille.

Son premier mouvement fut de se précipiter, avec les agents et les gardiens, à la poursuite de la fugitive. Mais il ne s’arrêta pas à cette pensée.

Une autre idée lui vint quand il apprit que Nadèje s’était enfuie sous des habits de religieuse.

Il était possible qu’en changeant rapidement de costume, Nadèje eût laissé dans ses vêtements personnels la médaille de platine à laquelle elle ne devait pas attacher de valeur.

Cela était même très probable.

Le chevalier entraîna le prince Georges Palkine, et il se précipita dans la cour où ils rencontrèrent la nonne infirmière qui avait révélé le déguisement de Nadèje.

Elle répéta ce qu’elle avait dit au commissaire ; c’est-à-dire que la prisonnière avait pris les habits d’une novice malade couchée dans une cellule particulière.

— Et les habits de Nadèje, où sont-ils ? cria Philippe du Quesnoy.

— Là-haut, dans la cellule, répondit l’infirmière.

Le chevalier s’élança. L’infirmière le suivait et le directeur aussi.

Quand ils eurent monté l’escalier, la nonne s’arrêta, ouvrit une porte en disant :

— L’habit est auprès du lit. C’est une espèce de carrick ; nous allons le trouver là.

Ils entrèrent vivement.

— Oh ! dit l’infirmière stupéfaite.

En effet, le vêtement avait disparu.

— Pourtant, continua-t-elle, pendant que le chevalier l’interrogeait du regard, je suis bien sûre de l’avoir vu tout à l’heure ; il était par terre, il me semble le voir encore : une étoffe très grossière, une grande loque grisâtre.

— Le chevalier Philippe grinçait des dents.

— Misérable hasard ! dit-il. Qui donc s’est introduit, qui donc a volé ce manteau ?

— Je n’y comprends rien, dit l’infirmière.

— Si l’on interrogeait la malade ? proposa le directeur de la prison.

Hélas ! la pauvre novice n’était guère en état de répondre. Tout proche de la mort, — du paradis, comme elle disait, — elle était bien faible et elle ne s’occupait plus qu’à prier Dieu en attendant l’agonie.

Elle se rappela, en effet, qu’une jeune fille était entrée, avait pris des effets pendus à un clou dans le fond de la cellule et avait Laissé tomber un grand manteau qu’elle avait sur les épaules ; et puis la jeune fille s’en était allée vivement.

C’était tout ce que savait la malade.

Ah ! si, elle se souvenait encore d’une chose.

Après le départ de la jeune fille au manteau, une autre femme était entrée aussi, s’était baissée, avait ramassé quelque chose, au pied du lit, et s’était retirée brusquement.

— C’est elle qui a volé le manteau ! s’écria l’infirmière.

Et Philippe du Quesnoy, haletant, demanda à la malade !

— Cette femme, la connaissez-vous ?

— Non, dit la novice.

Et, fatiguée d’avoir tant parlé elle laissa retomber sa tête sur l’oreiller.

— Stupidité du sort ! disait à voix basse le chevalier.

Mais il releva vivement le front.

Rien n’était perdu.

Il n’était pas probable que la femme par qui le manteau avait été dérobé, connût l’importance de la pièce qui devait se trouver dans l’une des poches. Ce ne pouvait pas être Natache, puisque Natache avait été chassée de la prison. La voleuse devait être sans doute une des condamnées de la maison d’arrêt, qui volait en prison comme si elle avait été en liberté ? Eh bien, dans ce cas on retrouverait le manteau et par conséquent le rouble.

— Prince, dit Philippe du Quesnoy, donnez ordre que toutes les prisonnières soient rassemblées dans la cour ; interrogez toutes les femmes, faites fouiller tous les coins des dortoirs. Quant à moi — il faut qu’on annonce cela — je promets d’obtenir sa grâce et je donnerai en outre dix impériales d’or à celle qui livrera le manteau.

Dans le fond de son âme le prince Georges Palkine trouvait que le chevalier était fou de se donner tant de peine pour une misérable loque et pour la relique qui pouvait y avoir été oubliée ; mais il savait que Philippe du Quesnoy pouvait lui faire perdre ou conserver sa place, et il se hâta d’accomplir ce qu’on exigeait de lui.

Quelques instants plus tard, les prisonnières étaient réunies dans la cour.

Elles étaient deux cents environ.

C’était un spectacle hideux de voir toutes ces faces jaunies et ridées, même les plus jeunes, et de voir tous ces haillons, rapiécés et sordides.

Certes, l’annonce de la grâce promise et de l’énorme gratification avait fort ému les misérables femmes.

Elles n’avaient pas volé le carrick, elles ne l’avaient même pas aperçu. Une seule eut l’air de mieux comprendre et, peut-être, de savoir quelque chose, lorsque le chevalier Philippe l’interrogeait.

C’était une femme assez jeune, qui avait été condamnée pour infanticide quelques années auparavant.

Chose étrange ! cette femme, qui avait tué son enfant, s’était mise à le regretter à penser à lui toujours dans sa prison.

On eût dit que, pour ajouter au châtiment humain, Dieu avait inspiré à cette mauvaise mère cet amour maternel posthume.

Elle ne se mêlait pas aux autres prisonnières, elle se tenait dans des coins, en faisant le geste de bercer entre ses bras un enfant imaginaire ; et quand elle parlait, c’était de son pauvre petit, disant quelquefois :

— Si vous saviez comme il est joli ! Nous avons bien joué ensemble tout à l’heure.

Sans doute elle était folle ; plus d’une fois déjà, il avait été question de la transférer dans une maison d’aliénées.

C’était cette femme qui avait eu l’air de comprendre quand on lui avait parlé du manteau.

Mais non, elle n’avait pas compris. Elle était comme les autres, elle ne savait pas de quoi il s’agissait. Elle n’avait pas vu la pelisse du cocher.

Elle alla s’asseoir dans un coin de la cour et se mit à imiter avec ses bras le mouvement d’un berceau, en chantant quelque vieille chanson de nourrice.

Cependant, le chevalier Philippe du Quesnoy ne perdit pas courage. Personne, sinon la fausse religieuse, n’avait pu sortir de la prison ; donc il faudrait bien qu’il retrouvât la défroque qui contenait le trésor.

On fit de toutes parts de minutieuses recherches. On chercha dans la chapelle, dans le chœur, derrière l’iconostase ; on regarda même sous les couches des nonnes effarouchées.

Rien, toujours rien.

La nuit commençait à venir, le chevalier Philippe du Quesnoy se sentait plein de fureur devant l’incompréhensible mystère du manteau disparu.

Une pensée lui vint.

L’infirmière avait pu s’être trompée.

Peut-être n’avait-elle pas vu, en effet, la pelisse au pied du lit de la malade, et peut être Nadèje avait-elle emporté ce vêtement roulé en paquet, sous son bras ?

Les gardiens de la porte, interrogés, ne purent donner aucun renseignement précis.

Cependant l’un d’eux crut se souvenir, assez vaguement, il est vrai, que la nonne qui était sortie pour aller brûler un cierge à la chapelle de Sainte-Varvara, portait d’une main quelque chose de rond, d’une couleur grisâtre. Mais il n’affirmait rien ; il était porté à croire cela, voilà tout.

Cette espèce d’indication suffit au chevalier pour le confirmer dans le soupçon qu’il avait.

Il était probable, certain même, que Nadèje avait emporté la pelisse, et dans la pelisse le triple rouble sans doute.

Donc, ce qui importait, avant tout, c’était de poursuivre Nadèje et de la reprendre.

Il regretta amèrement le temps perdu en vaines recherches, et sortit vivement de la prison.

Que faire, cependant ?

En quel lieu, de quelle façon mettre la main sur la jeune fille qui avait tant de raisons maintenant, non pas pour céler la médaille de platine, mais pour se dérober elle-même ?

Ne sachant qu’imaginer, plein de pensées et de colère aussi d’avoir vu de si près sans l’atteindre, la réalisation de son espoir, il marchait dans l’ombre déjà plus épaisse, lorsque quelqu’un s’arrêta devant lui, et d’une voix joyeuse :

— Ah ! vous voilà, mon maître !

Celui qui avait parlé, c’était le jeune Tiépolo, que l’on appelait aussi Tarask.

Il reprit :

— Comme je vous avais prévenu que la pauvre Nadèje avait été arrêtée, je pensais bien que vous étiez allé à la prison des femmes. Eh bien, course inutile, mon maître ! Nadèje a été arrêtée, en effet, mais elle a réussi à s’évader, la jolie rusée ?

— Eh, je le sais, dit le chevalier avec un geste de colère.

— Oui, vous l’avez appris, c’est possible, mais vous ignorez où elle est maintenant.

— Et tu le sais, toi ? s’écria Philippe du Quesnoy.

— Je le sais.

— Oh ! parle, parle vite.

— Je parlerai, dit Tiépolo, mais à une condition.

— Tu fais des conditions quand il s’agit de me servir, toi, mon enfant ?

— Oh ! je ne suis pas un ingrat. J’étais un pauvre petit domestique dans le couvent italien où vous avez passé tant d’années. On me battait, bien souvent, lorsqu’il m’arrivait, que voulez-vous on n’est pas parfait, de dérober des confitures dans le buffet du réfectoire et quelquefois de l’argent dans la caisse du prieur ; mais vous, vous preniez ma défense ! Vous m’avez appris à lire et à écrire ; vous m’avez enseigné beaucoup d’autres choses, et, même, mon penchant pour le vol ne me faisait pas prendre en aversion pour vous. Puis vous m’avez emmené en Russie ; vous m’avez donné de beaux habits ; vous avez fait de moi une espèce de page élégant et charmant ! Quand il vous manque quelques cigares, vous ne vous fâchez pas, et vous ne comptez pas votre argent le soir. Enfin, vous me permettez d’aller rôder dans les traktirs avec les camarades, et quand je rentre un peu gris, vous ne me battez pas. Aussi je vous aime de tout mon cœur, et je vous suis tellement dévoué que je mourrai pour vous le jour où ça vous fera plaisir. Donc, croyez-le bien, ce n’est pas une condition que je veux vous faire, c’est une prière que je veux vous adresser.

— Eh bien ! dis.

— J’aime Nadèje, monsieur le chevalier. Elle est méchante pour moi, elle rit quand je lui parle ; mais c’est égal, je l’aime profondément. Promettez-moi que quoi qu’il arrive, il ne lui sera point fait de mal ; promettez-moi que vous la défendrez contre tout le monde, vous qui êtes si puissant ! Dites-moi aussi que vous lui conseillerez de m’aimer, de m’épouser ; — je veux bien me marier avec elle, car c’est une honnête fille ! — Jurez-moi que vous ferez d’elle, Mme Tiépolo ou Mme Tarask, selon qu’il lui plaira mieux. Alors, moi, je vous conduirai près d’elle à l’instant.

— Tout ce que tu as demandé, je te le promets.

— Venez donc, mon maître, je viens de voir Nadèje entrer au traktir de la Botte-Verte, et je vais vous montrer le chemin.

Après ces paroles, les deux hommes se mirent en marche, et le chevalier songeait fiévreusement que le hasard, qui venait de le tromper, avait l’air de vouloir le servir cette fois.

Cependant, comment pouvait-il se faire que Tiéopolo eût rencontré Nadèje au moment où elle entrait au traktir de la Botte Verte, puisque nous l’avons vue tomber frappée d’un coup de coup de couteau sur la route de Péterhoff.

XX

LA MÈRE ET LA FILLE PEUT-ÊTRE

C’était dans une chambre éclairée d’une seule lampe, et qui paraissait très confortablement meublée.

Sous les rideaux d’un grand lit, une jeune fille était couchée, le visage blême ; peut-être elle dormait, peut-être elle était morte.

Assise devant la couche, Mme Ivanoff, les yeux pleins d’une anxiété suprême, considérait longuement, toujours, la pâle morte ou la pâle dormeuse. Natache ne s’était-elle pas trompée ? Mme Ivanoff était-elle Marie Palkine, certainement ?

Oui.

Nous raconterons brièvement son histoire.

Quand le commandant du Bataillon d’Or l’avait vue tomber entre ses bras à côté du cadavre de la vieille princesse Catherine, il avait cru qu’elle avait cessé de vivre.

Il ne put la venger sur Natache, puisque, seule, Natache savait où était la fille de Marie.

Désespéré, il quitta la chambre témoin d’un double crime, et put sortir sans être vu, grâce à la porte secrète qui faisait communiquer l’un avec l’autre les deux hôtels voisins ; le lendemain il quittait la Russie, plein de regrets et de tristesse.

Quant à Natache, elle jugea naturellement peu prudent de demeurer dans une maison où elle avait empoisonné et assassiné ; elle s’esquiva, rejoignit Stéphane et se déroba avec lui, parmi la foule des Goujons jusqu’au jour où la bande fut arrêtée, emprisonnée, envoyée en Sibérie.

Ainsi, Marie était restée seule, couchée sur le lit funèbre de sa mère.

Une heure plus tard, le prince Georges Palkine entra, demeura stupéfait et appela les domestiques.

Tous crurent d’abord qu’ils étaient en présence de deux cadavres.

Mais le médecin, rappelé, reconnut que si la vieille princesse était morte la jeune princesse respirait encore.

Les ciseaux de Natache avaient pénétré assez profondément dans le cou de la victime.

Pourtant tout espoir n’était pas perdu.

On la transporta dans la chambre voisine qui était la sienne, et elle y demeura pendant bien des jours pleins de fièvre et de délire, entre la vie et la mort.

Ce fut par un miracle qu’elle survécut, car une grande faiblesse, suite naturelle de son récent accouchement, compliquait beaucoup le danger de la blessure.

Mais la Providence, qui poursuit son but à travers les choses humaines, la réservait à d’autres épreuves. Au bout de quinze jours, elle put se lever.

Hélas ! elle fut triste d’être vivante. La mort de sa mère, la disparition de son enfant, la plongeaient dans une mélancolie pleine d’angoisse ; et en même temps le séjour de Saint-Pétersbourg, où son histoire, c’est-à-dire sa honte, avait été publiée grâce au bon naturel des demoiselles Chiponine, le séjour de Saint-Pétersbourg lui était insupportable.

Elle partit pour la Finlande. Peut-être parce qu’elle jugeait qu’elle serait moins malheureuse dans ce château où son père l’avait aimée, peut-être parce qu’elle avait un dessein plus facile à réaliser dans une province éloignée, parmi des serviteurs dévoués.

Elle avait un projet, en effet.

Peu de temps après le départ de Marie, une lettre de Finlande annonça au prince Georges Palkine que sa sœur était morte.

« La blessure, écrivait-on, s’était rouverte dans un accès de fièvre qu’avait eu Marie ; la jeune princesse avait rapidement succombé ; et, selon son désir, on l’avait ensevelie près du château, dans la forêt, à côté de la tombe où reposait son père. »

Georges Palkine, que cette nouvelle — nous regrettons de devoir l’avouer — ne chagrina pas outre mesure, se garda bien d’aller en Finlande pour prier sur la tombe de sa sœur.

Il hérita des biens entiers de sa mère et ne s’occupa qu’à manger son héritage le plus agréablement possible.

Mais Marie n’était pas morte.

Ayant dispersé peu à peu, dans les villages voisins, les domestiques dont elle n’était pas sûre, elle était restée presque seule dans le château. Un vieux pope, à qui elle confia les motifs de sa conduite, ne jugea pas sacrilège de l’aider dans cette supercherie, et après quelques jours de feinte maladie, un cercueil vide fut enterré dans la forêt au pied d’un chêne.

Puis, Marie Palkine disparut pendant la nuit.

Elle séjourna durant quelque temps dans une petite ville voisine, où elle n’était pas connue, et là elle prit le nom de Mme Ivanoff. On se souvient que le vieux prince Palkine s’appelait Yvan, de sorte que ce faux nom était presque un nom véritable.

Comme elle avait emporté de Saint-Pétersbourg ses bijoux personnels, qui étaient en grand nombre et tout à fait précieux, elle se trouva à l’abri du besoin.

Elle se trouva ainsi à l’abri des méchantes paroles et des mauvais regards qui suivent en tous lieux les pauvres filles qui ont commis une faute, car Dieu pardonne, mais les hommes ne pardonnent pas, ni les femmes.

Elle eut la paix, l’oubli.

Mais cela, ce n’était pas tout ce qu’elle voulait.

L’enfant qu’elle n’avait jamais vue, elle l’adorait et il lui fallait sa fille ! Oh ! comme elle la bercerait, comme elle l’embrasserait, comme elle serait heureuse de la porter entre ses bras !

Quand quelques mois se furent écoulés elle osa revenir à Saint-Pétersbourg, voilée, inconnue, et commença ses recherches.

Elles ne pouvaient pas réussir.

Quelles indications avait-elle ? Aucune.

Natache n’était plus là ; la vieille sage-femme, qui aurait pu fournir des renseignements, avait disparu. Savait-elle seulement si Nadèje, — elle se plaisait à dire ce nom, parce que « Nadèje » veut dire « espérance » — savait-elle seulement si sa fille était vivante ?

Elle ne le savait pas, mais elle en était sûre.

Non pas seulement à cause des paroles de l’inconnu si ressemblant au prince Ivan Palkine, qui lui avait dit : « Ta fille est vivante » mais encore parce qu’elle sentait en elle l’obstiné, l’invincible espoir de la retrouver un jour.

Elle chercha longtemps, très longtemps.

Elle ne se cachait presque plus, devinant bien que tout ce monde heureux et indifférent auquel elle avait été mêlée autrefois, ne songeait plus à elle, et n’aurait garde de la reconnaître.

Chaque fois qu’elle rencontrait dans la rue ou sur quelque promenade une jeune fille qui avait l’âge que devait avoir sa fille, tout le cœur de la pauvre mère se troublait douloureusement et délicieusement, et elle disait :

— Oh ! si c’était elle.

Ce n’était pas elle.

Ces jeunes filles qui passaient avaient des mères, d’heureuses mères, hélas ! Cependant, Marie Palkine ne répudia pas le désir qui était l’unique but de sa vie. Elle ne cessa pas de croire à la réapparition de l’enfant disparue, et quelquefois le ciel clément lui envoya la nuit de beaux rêves où elle tenait entre ses bras sa Nadèje idolâtrée.

On le sait, elle avait eu raison de ne pas désespérer, puisque ce soir, au moment où elle sortait de sa maison, attirée par des cris de victime, son enfant lui avait été rendue. Car, certainement, c’était son enfant, cette jeune blessée, puisque Natache — que Marie Palkine avait bien reconnue — puisque Natache avait dit : « Voilà ta fille, la voilà ! »

Mais Dieu était cruel.

Il lui donnait Nadèje ; mais il la lui donnait sanglante, si pâle, morte peut-être.

Pleine d’extase à la fois et d’épouvante, la pauvre mère regardait là, devant elle, dans ce lit qui était peut-être un tombeau, la chère créature retrouvée qui, peut-être, hélas ! ne lui dirait jamais « ma mère ».

Mme Ivanoff avait envoyé chercher un médecin.

Après un temps peu court, mais qui lui parut bien long, la porte de la chambre s’ouvrit et le docteur entra.

— Oh ! monsieur, monsieur, s’écria-t-elle, dites-moi que ma fille est vivante.

Le médecin s’approcha, écarta les draps de la couche, et considéra la blessure.

C’était en pleine poitrine que Stéphane avait frappé la fausse religieuse. Mais il l’avait frappée peu violemment, n’étant pas animé par cette haine qui transportait Natache, et le couteau n’était pas entré profondément.

Le médecin répondit :

— Rien de très grave, madame, et, après avoir placé un appareil léger sur la petite blessure qui saignait peu, il se retira en disant :

— Ne vous inquiétez pas, je réponds de la malade. À demain, madame, à demain.

Alors Marie Palkine fut comme folle de joie.

Elle avait sa fille, et sa fille vivait !

En un instant, toutes les épouvantes du passé, toutes les angoisses de dix-sept années, furent comme si elles n’avaient pas été.

Elle pleurait de joie, l’heureuse mère, car elle était heureuse aussi maintenant, comme les autres ! Et ne pouvant contenir son ivresse, elle se pencha vers la blessée et la baisa sur le front, sur les yeux, dans les cheveux, éperdûment, en s’écriant :

— Nadèje, Nadèje, ma chère Nadèje !

La malade ouvrit lentement les yeux et en regardant devant elle :

— Où suis-je, où suis-je ? dit-elle.

— Chez ta mère, chez toi !

— Chez ma mère ! non, oh non ! ma mère est morte.

— Elle vit, elle t’embrasse.

— Vous, madame ! dit la blessée en se tournant vers celle qui lui parlait.

— Oui, moi, moi ! Moi qui t’ai rencontrée hier dans la chapelle, et qui ai deviné tout de suite aux battements de mon cœur que tu étais ma fille en effet. Ah ! méchante ! tu ne l’avais point deviné, toi.

L’enfant blessée ne comprenait pas, essayait d’éclaircir ses pensées tout obscurcies par les ombres de l’évanouissement.

— Attendez, dit-elle, je ne sais plus ce qui s’est passé… Ah ! je me souviens… Darius, Darius est accusé, arrêté !… C’est la sœur de sainte Varvara qui me l’a dit. Nous étions tous deux dans l’horrible petite chambre. Le méchant seigneur allait revenir ; c’en était fait de moi ! Alors nous avons éteint la lampe et, dans l’obscurité, nous avons changé d’habits… On entendait des pas, la porte allait s’ouvrir ; je me suis placée, moi, à côté de la porte. Le battant poussé du dehors, m’a cachée, et pendant que le seigneur entrait avec une vieille femme, je me suis glissée derrière eux et je me suis enfuie.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! disait la mère, elle a le délire, elle est folle !

— Non, non, je ne suis pas folle ; je me rappelle, je me rappelle tout. Dès que j’ai été dans la rue, j’aurais voulu courir à la prison de Darius, pour crier qu’il était innocent, pour qu’on me le rendit. Hélas ! on ne m’aurait pas écoutée. Je pensais aussi aller chez moi, mais la religieuse m’avait recommandé de ne pas faire cela, parce qu’il devait y avoir chez moi des gens de la police qui m’attendaient pour me prendre comme complice de Darius, à ce qu’il paraît.

Il fallait bien que je restasse libre pour le délivrer ! Alors je me suis souvenue de vous, madame, de vous que j’avais rencontrée dans la chapelle, sur la route de Péterhoff. Je ne connais personne, moi, pauvre fille. Vous m’aviez parlé avec douceur, vous m’aviez donné votre adresse. Vous étiez bonne, vous pouviez être puissante ; c’est pourquoi je suis venue du côté de votre maison.

— C’est le ciel qui t’a guidée, mon enfant !

— Oh ! l’enfer me suivait. Je revois clairement toutes les choses qui se sont passées. Un homme et une femme couraient derrière moi. Ils m’ont saisie, ils m’ont renversée, ils déchiraient mes habits ; ils me fouillaient, et, enfin, j’ai senti quelque chose de froid qui m’entrait dans la poitrine. Ah ! tenez, voyez, je ne suis pas folle, ajouta-t-elle en écartant les draps, là, là, j’ai une blessure ! ils m’ont tuée, je vais mourir, je ne reverrai pas Darius !

Elle s’était dressée dans la fièvre ; elle retomba plus pâle, en laissant pendre ses bras faibles.

À vrai dire, de toute cette histoire, Mme Ivanoff ne comprenait rien. Ce dont elle était convaincue, ce dont elle était certaine, c’est qu’elle avait sa fille devant elle, tout près d’elle, et elle lui dit :

— Tais-toi, ne parle plus, tu te ferais du mal.

Puis, prenant dans les siennes la main de son enfant, elle pleurait de douces larmes en répétant tout bas :

— Nadèje ! Nadèje !

Mais la jeune fille, levant le front, dit :

— Nadèje ? Ah ! oui, je comprends, maintenant, je comprends tout, madame.

— Dis « ma mère ».

— Non ; non ; c’est une autre qui doit dire cela.

— Une autre ?

— Oui. Écoutez-moi, je m’explique bien des choses ; je vous ai dit que je suis sortie de la maison où l’on m’avait enfermée, sous les habits d’une religieuse.

— Oui, tu me l’as dit.

— Eh bien, ce n’est pas moi, c’est cette religieuse qui s’appelle Nadèje ; je suis sûre qu’elle m’a dit ce nom, oui, oui, tout s’éclaircit, les gens qui m’ont suivie, qui m’ont frappée, ont été trompés par mon déguisement ; ils ont cru suivre et frapper la religieuse, à laquelle ils en voulaient ; et si l’on vous a dit que je suis votre fille, c’est que l’on m’a prise pour une autre.

— Quoi ! vous n’êtes pas Nadèje ! s’écria Marie Palkine en levant au ciel ses bras désespérés.

Et elle ajouta :

— Ainsi Natache s’est trompée ou a voulu me tromper. Ah ! Dieu ! comme le destin se joue de ma triste tendresse ! Mais, continua-t-elle brusquement, cette Nadèje, oui, cette religieuse qui vous a prêté ses habits, où est-elle, dites-le vite ? Car c’est mon enfant, celle-là !

— Hélas, dit Daria, pardonnez-moi Madame. Dans mon ardent désir de sauver Darius, j’ai eu tort d’accepter le sacrifice qu’elle m’offrait ; je l’ai laissée, à ma place, dans un lieu bien dangereux, et le ciel m’a punie déjà en voulant que je fusse frappée pour elle !

— Que dites-vous ? s’écria Marie Palkine. Dans un lieu dangereux ? Nadèje court un péril ? Parlez !

— Je vous répète de me pardonner, madame, et courez vite, et puissiez-vous arriver avant qu’on ne lui ait fait du mal.

XXI

LE PORTEFEUILLE D’UN AGENT DE POLICE

Quelques instants après, Mme Ivanoff sortit de sa maison.

Elle avait recommandé que l’on eût bien soin de la pauvre Daria, avait ordonné qu’on allât chercher le médecin sans retard, si quelque aggravation se produisait dans l’état de la malade.

Quant à elle-même, son devoir l’appelait ailleurs.

Cette Nadèje, cette religieuse dont lui avait parlé la blessée, ce devait être sa fille, en effet.

Sans doute, rien de certain encore, mais beaucoup de probabilités.

Mme Ivanoff aurait bien voulu interroger Natache ; par malheur, Natache et son compagnon avaient réussi à s’échapper des mains des serviteurs, dans le tumulte, dans la nuit, pendant que l’on ramassait sur la route la jeune fille frappée par Stéphane.

Aussi Mme Ivanoff ne pouvait s’en rapporter qu’aux suppositions de Daria, mais elles lui paraissaient assez vraisemblables pour la décider immédiatement à se rendre à la maison où Nadèje était captive, et que Daria lui avait indiquée du mieux qu’elle avait pu.

Nous avons dit que son devoir la poussait ; ce n’était que son devoir, nous devons le répéter.

Chose étrange, elle ne se sentait pas attirée vers cette Nadèje, qui devait être sa fille ; tandis que tout son cœur bondissait vers Daria, qui n’était pas son enfant !

Elle aurait donné tout au monde pour être la mère de la pauvre jeune malade, et elle se disait en marchant :

— Mon Dieu, mon Dieu ! Qu’est-ce donc qui se passe en moi ? Est-ce que je serais une mauvaise mère ?

Un traîneau de louage passait ; elle y monta après avoir dit au cocher :

— Rue de l’Amirauté, près la chapelle de Sainte-Catherine.

Peu de temps était écoulé quand la machine glissante fit halte devant le sanctuaire.

Mme Ivanoff descendit vivement, et, après avoir congédié le cocher, elle entra dans la ruelle voisine et s’arrêta devant une petite porte.

Mais cette porte était fermée.

Marie souleva le marteau et frappa une fois, deux fois, trois fois.

Personne ne vint lui ouvrir, aucun bruit ne lui répondit.

Pourtant, elle ne s’était pas trompée.

Cette porte, c’était bien celle que Daria lui avait désignée.

Elle songea qu’il était assez tard déjà, et que peut-être les habitants de la maison étaient endormis.

Elle frappa de nouveau.

Vainement.

Mais si le bruit qu’elle faisait n’éveillait aucune attention dans l’intérieur, il n’en était pas de même au dehors, dans la ruelle.

Sur la porte d’un traktir, qui, était en face de l’habitation silencieuse, un homme était debout.

Il avait relevé le collet de sa pelisse. Son bonnet de fourrure lui descendait jusque sur les yeux, de sorte qu’on ne pouvait pas distinguer ses traits dans l’ombre déjà très épaisse.

Cependant, il paraissait suivre avec des gestes qui n’étaient pas dépourvus d’inquiétude, les mouvements de Mme Ivanoff.

Puis, tout à coup, comme s’il avait pris une décision, il s’avança vers elle.

— Pardonnez-moi, madame, dit-il, si je vous adresse la parole sans avoir l’honneur d’être connu de vous ; mais je puis, je pense, vous rendre un service.

— Parlez, monsieur.

— Vous frappez à cette porte, et vous paraissez désirer beaucoup qu’elle vous soit ouverte.

— Beaucoup, monsieur.

— Eh bien ! madame, elle ne s’ouvrira pas, car la maison est inhabitée.

— Inhabitée ?

Alors Mme Ivanoff pensa que décidément elle avait mal retenu les indications de Daria. Elle se disposait à s’adresser aux habitations voisines, lorsque l’inconnu reprit :

— Un mot encore, madame. Je dois vous dire qui je suis. Je suis un des employés du commissaire chargé de la police de ce quartier. La police a de ces agents sans uniforme qui rôdent le soir, pour veiller à la sûreté des passants. S’il vous est arrivé quelque chose ou si vous avez quelque plainte à formuler, je me mets à votre disposition, ainsi que c’est mon devoir.

Mme Ivanoff s’écria :

— Ah ! monsieur, c’est le ciel qui vous envoie ! La police ! en effet, j’aurais dû penser à cela en effet ! Toute seule, je ne pouvais rien ; mais il y a une police pour aider les honnêtes gens. Ah ! je crois bien, monsieur, que j’ai une plainte à porter.

— Eh bien, madame, je vous écoute.

Madame Ivanoff lui raconta tout ce qu’elle savait de l’enlèvement de Daria et de sa séquestration, et aussi de l’attaque dont la jeune fille avait été victime sur la route de Péterhoff. Elle lui dit en outre qu’une autre jeune fille appelée Nadèje était restée dans la maison mystérieuse, à la place de la prisonnière ; et elle ajouta avec de vives paroles qu’il fallait retrouver tout de suite les coupables, et surtout faire mettre en liberté sans tarder l’enfant qui avait dû demeurer captive.

— Oh ! oh ! dit l’homme de police, voilà qui est très grave. Comment vous appelez-vous, madame ?

— Marie Ivanoff.

— Et vous logez ?

— Sur la route de Péterhoff, dans la maison blanche qui est au sommet de la côte, à gauche.

— La jeune fille qui se nomme Daria et qui a été blessée, dites-vous, sur la route, savez-vous où elle est en ce moment ?

— Elle est chez moi.

— Ah ! Ah ! elle est chez vous ?

— Oui, monsieur, mais c’est de l’autre enfant qu’il s’agit surtout.

— J’entends, j’entends bien. L’affaire est très compliquée et il faut que j’en réfère à M. le commissaire qui recevra votre témoignage et agira en conséquence. Voulez-vous m’accompagner, madame, jusqu’au poste de police ?

— Oh ! oui, oui, je veux tout ce qu’on voudra, pourvu qu’on me rende Nadèje.

Ils se mirent à marcher l’un à côté de l’autre, dans les rues obscures où les passants commençaient à devenir rares.

Le poste n’était pas très éloigné ; ils seraient bientôt arrivés.

Tout en marchant, Mme Ivanoff suivait ses pensées. C’était un hasard qui lui avait fait rencontrer cet homme. S’adresser à la police était ce qu’il y avait de plus simple à faire, et elle s’étonna de n’y avoir pas pensé d’abord.

Elle était si absorbée dans ses préoccupations qu’elle ne s’aperçut pas que son compagnon se tenait trop près d’elle et, par instant, lui frôlait ses vêtements d’une main qu’il retirait tout à coup, comme par crainte d’être surpris.

Cependant on apercevait déjà la tourelle, du haut de laquelle on observe les incendies et qui, à Saint-Pétersbourg, fait reconnaître les établissements de police.

Alors, violemment, l’inconnu saisit Mme Ivanoff par le bras l’entraîna, stupéfaite, malgré ses cris, courut, poussa la porte du poste et fit entrer devant lui, dans la salle pleine d’agents, la pauvre femme qui ne savait plus ce que signifiait cette aventure.

Puis il dit brusquement :

— Je m’appelle le comte Michel Markoff. Je passais dans la rue ; cette femme s’est approchée de moi et m’a volé un portefeuille qui était dans la poche de ma pelisse. Il y a vingt billets rouges dans ce portefeuille. J’ai saisi la voleuse et je l’amène. Fouillez-la, elle a toujours le portefeuille…

Les agents s’avancèrent en tumulte sur la femme accusée, l’empoignèrent, la fouillèrent, et, dans la poche de sa robe, il y avait en effet un portefeuille qui contenait vingt billets rouges.

Pas de doute possible.

Cette femme était une voleuse !

Or, Mme Ivanoff se laissait faire et laissait dire.

Pourquoi ?

À cause du nom qu’elle avait entendu : Markoff ! Michel Markoff ! C’était bien là les paroles qui avaient été prononcées.

Coup terrible du sort ! Intervention sinistre de la Providence !

Quoi ! au moment où elle cherchait sa fille, elle se trouvait tout à coup en présence d’un homme qui portait le nom du père de cette enfant !

Qui était-il ?

Un parent du séducteur d’autrefois ?

Qui sait, peut-être son propre fils ?

Oui, oui ; elle se souvenait qu’on lui avait parlé autrefois de l’enfant légitime du comte Markoff, appelé le comte Michel.

Ainsi, ce passant qui l’accusait d’avoir volé, c’était le frère de Nadèje. Tout ceci la bouleversait et l’accablait. Elle pensait qu’elle était folle, ou qu’elle était la victime d’un étrange cauchemar.

Sans parole, elle regardait le comte Michel ; elle retrouvait sur ce visage les traits de l’homme qu’elle avait tant aimé, tant détesté !

Cependant elle sortit de son immobilité quand deux agents la saisirent pour la pousser dans l’étroite logette où l’on a l’habitude de mettre les voleurs et les vagabonds en attendant qu’ils soient conduits au dépôt.

— Non, cria-t-elle, je n’ai pas volé ! c’est lui qui m’a trompée. Je cherche ma fille, occupons-nous de ma fille. J’ai de l’argent, je suis riche, je vous dis que je n’ai pas volé !

Mais on ne l’écouta pas, et bientôt la porte de la logette fut refermée sur elle.

L’épaisseur du bois empêchait d’entendre ses cris.

Tout étant terminé, le comte Michel donna son adresse au secrétaire du commissaire et quitta rapidement le poste de police.

Cependant, comment avait-il pu se faire qu’il se fut trouvé près de la maison de la Chiplitz au moment même ou Mme Ivanoff frappait à la porte, — et dans quelle intention l’avait-il abordée :

Nous le dirons en peu de mots.

Quand la générale Amalie et le comte Michel entrèrent dans la mystérieuse chambre rose, ils furent trompés d’abord par les vêtements de Daria, que Nadèje avait revêtus comme on sait.

Mais ils ne tardèrent pas à s’apercevoir qu’ils avaient été dupes d’une adroite substitution.

Alors le comte Michel entra en fureur.

On n’ignore pas qu’il avait de ces violences soudaines.

Honteux d’être joué, il se jeta sur la jeune fille qui avait remplacé celle qu’il appelait sa conquête, et, la prenant par le cou, il faillit l’étrangler. Mais la générale, en honnête et discrète personne qu’elle était, n’aimait pas les aventures bruyantes et les scènes scandaleuses.

À cause de ses belles relations, elle tenait à ce que rien n’entachât la respectabilité de sa maison.

Elle fut donc d’avis de prendre la chose en douceur, sans bruit et sans cris.

La demoiselle s’était échappée ; eh bien, tant mieux.

La générale avait toujours prévu, — le comte devait s’en souvenir, — que cette affaire finirait mal ; elle ne s’en était mêlée qu’à regret, préférant recevoir chez elle des personnes qui n’y venaient pas par la force.

Ainsi, ce qu’il y avait de mieux à faire, disait la générale Amalie, c’était de laisser partir la jeune fille qui était restée, en lui donnant même quelques roubles pour qu’elle promît de garder le silence ; et parlerait-elle, d’ailleurs, cela ne ferait rien, puisqu’une fois qu’elle serait hors de la maison, on pourrait facilement nier tout ce qui s’y était passé.

Bon gré, mal gré, le comte dut céder à la volonté de la générale.

Il fut permis à Nadèje de sortir.

En outre, de peur que le comte ne la suivit et ne causât quelque scandale dans la rue, Mme Amélie le retint assez longtemps et ne lui fit ouvrir la porte que lorsque la nuit fut tout à fait venue.

Dès qu’il fut dehors, elle fit soigneusement barricader toutes les fenêtres et les diverses entrées de sa maison, voulant faire croire sans doute qu’elle était partie en voyage.

Quant au comte Michel, il s’éloigna la rage dans l’âme.

Elle lui échappait, cette jeune fille rebelle, pour laquelle il se sentait maintenant tout brûlé d’un forcené désir !

Comme il allait sortir de l’étroite ruelle qui ouvre dans la rue de l’Amirauté, il vit passer à côté de lui une femme qui, quelques pas plus loin, s’arrêta devant la maison qu’il venait de quitter.

C’était Mme Ivanoff.

Instinctivement, il la suivit des yeux et s’étonna de l’insistance avec laquelle elle frappait à la porte de la Chiplitz.

Ayant le pressentiment d’une rencontre qui pourrait contrarier ses desseins, il se mit en faction devant la porte du traktir, et le reste est connu de nos lecteurs.

Maintenant il s’éloignait du poste où Mme Ivanoff avait été retenue prisonnière.

Il avait l’air satisfait et se frottait les mains en marchant.

Quel était le projet qu’il avait conçu et quelle était son espérance ?

Il fit signe à un cocher de traîneau qui passait et lui ordonna de le conduire à la pharmacie la plus voisine.

Le véhicule fit halte, le comte s’entretint quelques instants avec l’apothicaire puis revint vers le traîneau. Alors il dit au cocher de le conduire vers la route de Peterhoff, et il ajouta :

— Vous vous arrêterez devant une maison blanche, qui domine la côte à gauche.


XXII

LE TRAKTIR DE LA BOTTE-VERTE

Le traktir de la Botte-Verte était un bouge infâme.

Moins vaste que celui des Goujons où nous conduisîmes jadis nos lecteurs, il était plus hideux, plus repoussant à l’œil.

On eut dit que toutes les hottes de tous les Chiffonniers de la ville avaient été vidées là, tant on y voyait d’ordures et de puantes loques.

Et les gens qui, ce soir, s’y trouvaient réunis, étaient les dignes hôtes de ce lieu abject. Moins nombreux qu’autrefois les Goujons, ils étaient aussi sinitres.

D’ailleurs, plusieurs personnages que nous avons aperçus autrefois, se trouvaient plus vieux et plus affreux, dans ce traktir de la Botte-Verte.

Il y avait là l’énorme Magog, qui avait quelque chose de rouge au cou à cause la blessure que lui avait faite Mordesko, et Gog, le nain large et trapu.

Perruquier-d’Amour, avec sa face blafarde vermillonnée aux pommettes et passant de temps en temps la main dans ses cheveux pommadés de suif à l’héliotrope, jouait une partie de cartes avec Étrangle-la-Mort pendant que Boris, surnommé Trompe-à-l’Envers, prenait entre ses bras la taille considérable de Mlle Muguet-des-Bois.

Dans un coin, Nez-de-Rubis qui, depuis quelques jours, boudait un peu son cher Gog parce qu’elle l’avait surpris disant des douceurs à Mlle Plomb-de-Bouteille, montrait à Petite-Chatte une cravate de soie qu’elle venait d’acheter et qui était d’une belle couleur rouge, moins rouge pourtant que le nez de Dorothée.

D’autres personnages, hommes et femmes, comparses anonymes de notre drame, buvaient et jouaient çà et là avec des cris, avec des rires, avec des chansons ordurières, dans la lourde atmosphère ampuantée de tabac.

Et tout ce monde était plein d’une joie féroce et sale.

Gog et Magog surtout étaient contents. Leur coup chez le vieux Mordesko avait remarquablement réussi. Sans doute ils regrettaient le gilet, lourd d’argent que dans leur fuite ils avaient laissé tomber sur l’escalier, et Magog se plaignait fort du coup de canif qu’il avait reçu dans le cou ; mais c’étaient là des accidents sans gravité.

L’entreprise, en somme, avait rapporté de grosses sommes d’argent, et ce qu’il y avait de meilleur c’était qu’ils ne seraient jamais inquiétés à cause d’elle, puisque Darius avait été dénoncé par eux comme vendeur du gilet ; ils s’étaient bornés à faire porter une lettre anonyme au commissaire du quartier, et puis ce jeune homme serait condamné à leur place inévitablement.

— C’est égal ! s’écria Gog, il fera une drôle de mine, ce beau jeune homme, quand on le conduira devant les juges ; et je ne manquerai pas d’aller le voir.

Alors une voix cria derrière Gog :

— Tu ne le verras pas !

Qui avait parlé ?

Nadèje.

À peine sortie de chez la générale, et croyant que Daria s’était mise en sûreté, elle s’occupait de Darius, naturellement.

Elle reprit d’une voix rapide et ferme :

— Je te dis, Gog, que tu ne verras pas M. Darius devant les juges.

— Et pourquoi donc ? demanda Gog.

— Parce que demain M. Darius sera libre.

Gog pâlit.

Une idée affreuse lui avait traversé l’esprit.

— Par tous les diables ! cria-t-il avec un grand coup de poing sur la table, est-ce que tu nous as trahis, toi ?

— Vous savez bien que je ne trahis pas. Un secret que l’on me confie, c’est comme une pierre qu’on jette dans la mer ; on ne la retrouve jamais. Cependant, M. Darius sera délivré.

— Bon, et par qui ?

— Par vous-mêmes.

— Hein ? dit Gog.

— Voici, dit Nadèje. Vous direz la vérité à la police et M. Darius sera reconnu innocent.

Un grand éclat de rire s’éleva d’un groupe qui s’était formé autour de Nadèje, et Gog reprit en se tordant les mains dans un excès d’hilarité :

— Ça, c’est bien ! ça c’est drôle ! Ah ! ah ! c’est extraordinairement amusant ! Nous dirions la vérité, nous ? Nous raconterions que nous avons volé et assassiné le vieux de la rue des Officiers ?

— Oui.

— Pour qu’on nous coffre, pour qu’on nous marque à l’épaule, et pour qu’on nous envoie en Sibérie ?

— N’importe.

— Comment ! n’importe ? dit Mlle Nez-de-Rubis, qui s’était rapprochée et à qui le danger possible de son amant faisait oublier ses motifs de bouderie ; comment n’importe ? Est-ce que vous croyez que je souffrirai, moi, que l’on marque à l’épaule mon amour de Gog, qu’on lui abîme sa jolie petite peau ?

Alors l’hilarité redoubla.

Nadèje poursuivit :

— Je parle sérieusement. D’ailleurs, vous pouvez dire la vérité sans vous compromettre. Écrivez une lettre, tu sais écrire, toi, Gog, racontez par écrit tout ce qui s’est passé chez Mordesko et comment les choses se sont passées ; cela suffira peut-être. Et pour que vous ayez le temps de vous mettre en sûreté, j’attendrai deux jours avant de remettre le papier au commissaire, bien que cela me fasse beaucoup de chagrin de laisser M. Darius en prison.

— Ah ! ça, dit Gog, tu es folle, décidément ? Nous ne pourrions pas rester à Saint-Pétersbourg, et puis on nous repincerait ! Allons, en voilà assez, ce qui est fait est fait ; tout est bien. Parlons d’autre chose.

Malgré cette parole, Nadèje, à qui il semblait si naturel que tout le monde voulut sauver Darius, ne put pas croire que Gog ne reviendrait pas sur sa décision.

Elle se dit qu’elle avait parlé trop brutalement, qu’elle aurait dû prendre par la douceur ses amis, qui n’étaient pas mauvais au fond.

Elle dit :

— Oh ! je t’en prie, mon cher Gog, et vous tous aussi, je vous en prie, ne me refusez pas ce que je vous demande, laissez-vous attendrir. Si vous saviez comme il est bon et comme il est beau, M. Darius ! Oh ! il ne m’aime pas ; il a une fiancée, Mlle Daria, qu’il adore et que j’ai sauvée tout à l’heure. Mais moi, je l’aime. Si on le condamne, je mourrai. Vous ne voulez pas que je meure, n’est-ce pas ? Je vous ai toujours servis fidèlement ; je fais le guet aux portes pendant que vous volez dans les maisons. Puis je vais vendre les choses que vous avez prises.

Oh ! vous ne voudrez pas me faire tant de chagrin. Je vous l’ai expliqué, vous pouvez sauver M. Darius sans vous exposer vous-même. Tenez, voyez, je ne vous parle plus avec un air de commander comme je faisais tout à l’heure.

Maintenant, je vous supplie, je pleure ; regardez-moi, je suis à vos genoux. Ah ! mon Dieu ! faisons cette bonne action de sauver un innocent, et peut-être à cause de cela, le ciel nous pardonnera ce que nous avons fait de mal depuis si longtemps.

Elle s’était agenouillée ; elle allait de l’un à l’autre, leur prenant les mains, les regardait suppliante, avec des yeux pleins de larmes ; et comme cette étrange fille, douce et sauvage à la fois, avait inspiré je ne sais quelle affection pure, même à ces obscènes bandits, plus d’un se sentait le cœur tout remué par les paroles qu’elle disait. Mais Gog se leva brusquement.

— Je tiens à ma peau ! cria-t-il. Et quand j’ai dit non, c’est non.

Alors, elle se leva aussi.

— Ainsi, vous ne voulez pas !

— Non, non, non ! dirent toutes les voix.

Maintenant elle ne priait plus, elle avait les yeux secs, et elle reprit d’une voix ferme :

— C’est bien. Je savais que vous étiez des voleurs ; je sais à présent que vous êtes des monstres. Je ne vous demande plus rien. Vous n’avez ni pitié pour M. Darius, ni reconnaissance pour moi. À votre aise. Ce que je vous offrais de faire, je le ferai toute seule.

— Malheureuse ! cria Gog, tu nous perdras ?

— Oui, et je me perdrai aussi. M. Darius avant tout. Votre cruauté me délie ; je ne vous dois plus rien. Je suis libre de garder ou de livrer votre secret qui est aussi le mien, et je vais le livrer. Je ne vous aime plus. Adieu !

Alors ce furent autour d’elle des paroles furieuses et des menaces, et Gog cria :

— Plus souvent !

Avant que Nadèje eût pu faire un pas en arrière, il la saisit rudement par les deux épaules.

— Écoute, dit-il, nous t’aimons, nous ; tu nous plais, tu es jolie et tu chantes des chansons ; cela nous ferait de la peine de te faire du mal ; tu es une espèce de fille que nous aurions. Eh bien, jure-nous que tu ne feras pas ce que tu as dit, et nous continuerons à être bons pour toi comme par le passé.

— Je ferai ce que j’ai résolu, dit Nadèje sans trembler.

— Tu nous dénonceras ?

— Oui, ce soir même.

— Ah ! prends garde !

— Je n’ai pas peur.

— Écoute encore. Ce traktir, où tu viens depuis bien des années, est-ce que tu le connais tout entier ?

— Oui.

— Es-tu descendue dans la cave quelquefois ?

— Oui, pour aller vous chercher des bouteilles.

— Sais-tu qu’il y a au fond de la cave une espèce de niche creusée dans le mur, sans lumière et sans air, et qui a une porte solide ?

— Après ?

— Quelqu’un qu’on mettrait dans cette cave, et sur lequel on refermerait la porte, pourrait y mourir de faim ou de soif, sans que personne du dehors pût entendre ses cris.

— Que m’importe ?

— Nadèje ! Tu vas jurer de garder notre secret, ou, par tous les diables ! je jure, moi, que tu seras avant deux minutes dans la niche de la cave, et alors tu pourras nous dénoncer aux pierres de ton cachot !

— Quoi qu’il arrive, s’écria Nadèje, je sauverai M. Darius !

Et, rapidement, elle se retourna et voulut s’élancer vers la porte.

Mais tous, les hommes et les femmes, l’enveloppèrent, la saisirent, et c’est vainement qu’elle s’efforçait de leur échapper,

Chatte-Blanche, la plus hideuse peut-être de toutes les Commères du Diable, sans en excepter Mlle Nez-de-Rubis, avait ouvert une porte basse par où l’on descendait à la cave.

L’horrible femme avait grand intérêt à ce que Nadèje gardât le silence, car de même que Dorothée faisait les délices de Gog-le-Nain, elle était, elle, la belle amie de Magog-le-Géant.

Elle cria :

— Laissez-moi faire. Les femmes s’entendent à mener les femmes. Avec moi, Nadèje sera douce comme un agneau.

En effet, Nadèje fut douce avec Chatte-Blanche, à peu près comme le mouton l’est avec le boucher, car la commère saisissant la pauvre fille par le bras leva sur elle un énorme couteau à trancher les viandes qu’elle avait pris sur une table.

Toute résistance était inutile ; Nadèje le comprit, et, se sentant vaincue, l’âme affreusement désespérée à cause de Darius, qu’elle ne pouvait pas sauver, elle se laissa conduire dans la cave où allait s’ouvrir pour elle une espèce d’horrible in pace.

Celles qui l’emmenèrent furent Chatte-Blanche, Muguet-des-Bois et Plomb-de-Bouteille ; les autres bandits se rassirent devant leur table, se remirent à boire, et Gog s’écria :

— Voilà qui est fait ; elle est dans le trou, elle ne vous trahira pas.

Mais, en ce moment, quelqu’un fit brusquement son entrée dans la salle du Traktir.

C’était Tiépolo.

Il dit vivement :

— Bonjour, les camarades ! Ne vous dérangez pas ; ce n’est que moi. Je viens pour affaire ; il faut que je parle à Nadèje tout de suite.

Ceci inquiéta les chenapans et les commères.

— Nadèje ? dit Gog. Bon, où est-elle ? Est-ce que nous le savons ? Nous ne l’avons pas vue ; cherche-la ailleurs.

Gog était allé trop loin.

S’il avait dit seulement : « Nadèje n’est pas ici » ; Tiépolo aurait pu le croire et s’imaginer qu’après être venue au traktir, la jeune fille en était sortie.

Mais Gog disait : « Nous ne l’avons pas vue. » Il mentait donc, puisque Tiépolo était certain que Nadèje était entrée à la Botte-Verte.

Le jeune garçon répondit, avec un commencement de colère :

— Allons donc ! Vous me trompez. Elle est ici. Qu’en avez-vous fait ? Vous savez bien que je l’aime, ma petite Nadèje, et je n’entends pas qu’on lui fasse du mal.

Et il se mit à chercher autour de lui derrière les gens, entre les groupes.

Gog était mal à l’aise. Il se pouvait que Tiépolo voulût descendre dans la cave. L’affreux nain prit brusquement le parti de dire la vérité pour se débarrasser de l’aventure.

Alors Tiépolo poussa un cri de colère.

Quoi ! on l’avait mise dans l’horrible niche noire, humide, pleine de rats grouillants, la chère fille qu’il adorait !

Ah ! parbleu, il ne souffrirait pas cela !

— Vous êtes tous des lâches ! cria-t-il.

Et, violemment, il se précipita vers la porte de la cave en ajoutant :

— Je la délivrerai, moi !

Mais tous les assistants se ruèrent sur lui ; et, comme ils avaient empoigné Nadèje, ils empoignèrent Tiépolo qui se débattait en vain.

Même, Mlle Nez-de-Rubis cria :

— C’est un traître aussi, étranglons-le !

C’en était peut-être fait de Tiépolo, qui périrait sur le seuil même de la cave où l’on avait emporté Nadèje, lorsqu’une voix ferme et sonore dit ces mots dans le tumulte :

— Laissez cet enfant. Délivrez Nadèje.

Je l’ordonne, moi !

Tous les bandits se retournèrent et demeurèrent stupéfaits. L’homme qui était devant eux, ayant laissé tomber sa pelisse, portait un étrange costume rouge, avec des aiguillettes d’or, et il avait un masque d’étoffe très fine, teint de rouge aux pommettes, qui donnait à sa face l’affreux aspect d’un visage de cadavre fardé.

— Le commandant du Bataillon d’or ! crièrent tous ceux qui étaient là.

Car tous le connaissaient, même ceux qui ne l’avaient jamais vu ; et depuis dix-sept ans, c’est-à-dire depuis sa disparition, on n’avait pas cessé de se raconter dans les préaux, dans les bouges et même en Sibérie, les détails de son costume, de ses attitudes, en même temps que ses terribles exploits.

D’ailleurs, Gog, Magog et Nez-de-Rubis ne pouvaient pas s’y méprendre ; eux qui avaient été mêlés, jadis, à l’histoire du commandant, devenue une légende, ils savaient bien que celui qui venait d’entrer, c’était leur ancien maître tout-puissant.

Ils ne firent pas une objection. Le commandant du Bataillon-d’Or ordonnait, cela suffisait. Il ne leur restait qu’une chose à faire : obéir.

Gog dit à Tiépolo.

— Tu es libre.

Et il ajouta en baissant le front devant le maître :

— Quant à Nadèje, elle a été conduite dans la cave par Petite-Chatte et d’autres commères ; mais je vais aller la chercher.

— Bien, dit le chef, je vois que vous n’avez pas oublié. Prends cette lampe, Gog, et passe devant moi ; je veux délivrer moi-même votre prisonnière.

Le groupe des voleurs se disjoignit en double haie ; la porte de la cave se rouvrit, et le commandant du Bataillon-d’Or suivit Gog entre les murs de l’escalier souterrain.

On a deviné que le commandant n’était autre que le chevalier Philippe du Quesnoy.

Ayant appris par Tiépolo que Nadèje était au tratkir de la Botte-Verte, il avait pensé que son ancienne autorité sur les bandits de Saint-Pétersbourg pouvait lui être utile en cette circonstance, et il avait jugé à propos de s’arrêter quelques instants au couvent de Saint-Séverin où il avait revêtu, sous une grande pelisse, son costume d’autrefois, dont il ne s’était jamais séparé.

Maintenant, il était satisfait ; il tenait Nadèje.

De deux choses l’une :

Ou Nadèje avait sur elle le précieux triple rouble, et alors il s’en emparerait.

Ou elle ne l’avait pas ; mais alors elle dirait ce qu’elle en avait fait et donnerait des indications qui permettraient de le retrouver.

De toutes façons, le chevalier se sentait proche de la réussite, et son cœur battait violemment.

Quand Gog et Philippe du Quesnoy furent arrivés dans la cave, ils se trouvèrent en face des trois commères qui se disposaient à remonter.

— Vous avez mis Nadèje dans la niche ? demanda Gog,

— Oui, répondit Petite-Chatte, mais ce n’a pas été sans peine. Enfin, tout est bien et ce n’est pas elle qui vous dénoncera.

— La clé.

— Là voici, dit Petite-Chatte étonnée.

Alors les deux hommes marchèrent vers le cachot, la clé tourna dans la serrure et la porte s’ouvrit.

Sous la lampe que Gog élevait, ils virent Nadèje, couchée sur le sol humide et qui paraissait évanouie ou feignait de l’être.

Quoi qu’il en fût, elle ne bougea point.

— Nadèje, dit le chevalier par deux fois.

Mais il n’obtint aucune réponse.

— Eh bien, je la fouillerai. Cela vaut peut-être mieux ainsi, pensa-t-il.

Et, s’étant mis à genoux, il visita avec soin toutes les poches et même les doublures des vêtements de la jeune fille évanouie.

Bientôt son visage se contracta péniblement.

Il était impossible d’en douter : Nadèje n’avait plus sur elle la précieuse médaille de platine !

L’avait-elle laissée véritablement dans le manteau qu’il avait été impossible de retrouver parmi les prisonnières de la maison d’arrêt ?

C’était possible.

Il se pouvait aussi que l’ayant emportée au moment de son premier déguisement, elle n’y eût plus songé par la suite et l’eût laissée dans ses habits de religieuse qu’elle avait cédés à Daria.

Mais non, — puisque Natache avait vainement fouillé la fausse religieuse sur la route de Péterhoff.

Qu’était donc devenue la précieuse pièce révélatrice d’un immense trésor.

Quoique le chevalier du Quesnoy ne connût qu’une partie des événements qui s’étaient accomplis, il eut raison de penser que Nadèje, seule, pourrait fournir des renseignements.

Une parole de Nadèje pouvait le rendre fabuleusement riche et, par conséquent, tout puissant ; une parole de Nadèje, c’était son suprême espoir.

Qu’elle fut évanouie ou feignit seulement de l’être, il résolut de l’interroger sur-le-champ.

Il la secoua, sans rudesse, cependant, et la prenant par la taille, il l’attira vers lui.

La jeune fille parut se ranimer et rouvrit lentement les yeux.

Mais alors, sous la lampe que Gog, le nain, baissa un peu, un horrible spectacle s’offrit aux regards du chevalier.

Nadèje avait la bouche toute rouge et, quand elle l’ouvrit, un flot de sang épais et noir jaillit avec violence.

Pendant que le commandant du Bataillon d’Or, bien qu’accoutumé aux visions terribles, jetait un cri d’horreur, Gog le nain comprit tout.

Pour que Nadèje, qui ne savait pas écrire, ne pût en aucun cas dénoncer ceux qui avaient volé et frappé Mordesko, Petite-Chatte, la monstrueuse commère du diable, au moyen du grand couteau qu’elle avait emporté dans la cave, avait coupé la langue de la malheureuse enfant.

Ainsi, Nadèje ne parlerait plus, elle ne parlerait plus jamais ! Et pendant que le flot rouge coulait toujours, largement de la bouche ensanglantée, le chevalier Philippe du Quesnoy se répétait, dans une rage épouvantable, qu’il ne retrouverait jamais le triple rouble de Paul Ier.

XXIII

LE POIGNARD QUI FRAPPA DARIUS

Le même soir, un traîneau de louage s’arrêta devant la maison de Mme Ivanoff, sur la route de Péterhoff.

Un homme en descendit, vêtu d’une longue pelisse, le bonnet d’astrakan sur les yeux.

Après avoir payé le cocher, il frappa à la porte de la maison, mais sans hâte, comme un homme qui n’est pas pressé, avec des gestes méthodiques.

Un valet vint ouvrir.

— C’est ici que demeure Mme Ivanoff ? demanda le visiteur.

— Oui, Excellence.

— Elle n’est pas encore rentrée ?

— Non, Excellence.

— Elle ne tardera pas. Veuillez m’introduire près de la jeune fille malade qui est dans la chambre de votre maîtresse.

Le serviteur hésita.

— Ah ! oui, dit l’autre, vous ne me connaissez pas. Très bien. Votre embarras est d’un bon serviteur. Vous ne pouvez pas deviner. Je suis un médecin chargé par Mme Ivanoff de soigner la malade.

— Mais, dit le domestique, il est venu un médecin, déjà ?

— Sans doute, sans doute. Votre maîtresse m’a prévenu qu’elle avait fait appeler un de mes confrères. Mais elle a peu de confiance en lui, ne le connaissant pas. Elle m’a prié de venir sur le champ. Je suis le docteur Pétinyeff.

Ce nom était celui d’un des plus illustres docteurs de Pétersbourg, et il était si connu qu’un pauvre domestique lui-même ne pouvait pas l’ignorer.

Le serviteur s’inclina.

— Donnez-vous la peine d’entrer, Excellence. Je vais vous conduire auprès de la demoiselle.

Il prit un flambeau dans l’antichambre, monta l’escalier en précédant le docteur.

Quand il fut arrivé au premier étage, il dit, en montrant une porte :

— C’est ici, Excellence.

— Bien.

Le médecin allait entrer quand tout à coup, comme se ravisant :

— À propos, demanda-t-il, êtes-vous le seul domestique de Mme Ivanoff ?

— Non, Excellence. Mais en ce moment je suis tout seul dans la maison, parce que les autres sont allés se coucher dans le pavillon tout au fond du jardin.

— Tant pis, tant pis. J’aurais eu besoin que l’on me fit une commission sur-le-champ.

— Eh bien, Excellence, je puis la faire moi-même ou réveiller l’un de mes camarades.

— Non, laissez-les dormir. Vous ferez la chose vous-même ; ce sera plus simple et cela vaudra mieux, car vous m’avez l’air fort intelligent.

— De quoi s’agit-il ?

— Voici. Dans une de mes visites, aujourd’hui, j’ai oublié ma trousse chez un de mes clients, le comte Michel Markoff. Il se peut que j’en aie besoin. Vous irez la réclamer de ma part.

— Où demeure le comte Michel Markoff ?

— Sur la Perspective Newski.

— Oh ! oh ! c’est un peu loin.

— Vous prendrez une voiture.

— Et comment trouverai-je la maison ?

— Vous demanderez l’hôtel Markoff, tout le monde vous l’indiquera. Partez vite.

— À l’instant même, Excellence.

Le valet, après avoir posé le flambeau sur une petite table, allait se retirer, lorsque le médecin lui dit :

— Attendez. Une précaution. On pourrait, ne vous connaissant pas, vous refuser la trousse. Voici un mot pour l’intendant du comte.

Le docteur Pétinyeff tira de sa poche une carte de visite sur laquelle il écrivit au crayon quelques lignes.

— Vous savez lire ?

— Non, Excellence.

— N’importe. Vous demanderez l’intendant du comte, vous lui donnerez ce mot à lui-même et il vous donnera la trousse.

Après avoir entendu ces paroles, le valet salua profondément et descendit l’escalier, tandis que le docteur Pétinyeff, prenant le flambeau d’une main, mettait l’autre sur le bouton de la porte.

Daria était couchée, on le sait, dans la chambre où il allait entrer.

Après avoir donné à Mme Ivanoff tous les renseignements nécessaires pour retrouver la maison où Nadèje était restée, elle était retombée sur son oreiller et, pleine d’angoisses, elle avait envisagé l’horreur de sa situation.

Ainsi, tous ces affreux malheurs n’étaient pas un rêve !

Darius avait été blessé sur la route de Péterhoff ; elle-même, elle avait été enlevée et n’avait échappée au déshonneur que par un miracle ! Mais ce n’était pas tout. Elle était là maintenant, couchée dans ce lit, blessée à son tour, et son pauvre, son cher Darius, accusé d’un crime, avait été mis en prison !

Pauvre fille, qui ne connaissait de la vie que le travail mêlé de chansons et que la tranquille douceur de ses promenades avec son fiancé ; pauvre innocente que la destinée aurait bien pu laisser dans son repos et dans sa candeur, elle se sentait brisée par tant de secousses, et elle se demandait quel mal elle avait pu faire pour que la Providence la traitât si durement.

Ayant beaucoup de fièvre, elle avait une espèce d’épouvante inexpliquée, dans cette grande chambre éclairée à peine par une seule veilleuse, dans cette chambre inconnue, où on l’avait laissée toute seule.

Chaque fois qu’il se produisait quelque craquement dans un meuble ou un mouvement des rideaux devant la fenêtre, elle avait un frisson, et il lui semblait parfois qu’il allait se passer quelque chose, ou que quelqu’un allait apparaître tout à coup, quelqu’un de terrible.

Malgré elle, elle tournait souvent les yeux vers une grande glace placée en face du lit ; et sa propre image, si pâle et si triste, ne parvenait pas à la rassurer.

Soudain, elle poussa un cri.

Dans cette glace, là, elle venait d’apercevoir une forme sombre, une forme d’homme qui s’approchait avec précaution en élevant un flambeau.

Sans doute, elle avait tort d’être effrayée ; car celui qui entrait c’était, on l’a deviné, le docteur Pétinyeff.

Pourtant elle se dressa sur son séant, et pendant que le médecin s’approchait d’elle, elle se réfugia dans le fond du lit, plus blême encore, les yeux écarquillés par l’horreur.

— Le seigneur ! le seigneur ! répétait-elle.

— Oui, moi ! dit violemment le nouveau venu en laissant tomber sa pelisse.

Et celui qui était là, c’était le comte Michel Markoff.

— Écoute. Ne pousse pas un cri, ne fais pas un geste. Les cris seraient inutiles ; les domestiques sont couchés dans le pavillon au fond du jardin ; cette chambre est bien close, ils ne t’entendraient pas. Un seul serviteur était là, qui aurait pu te défendre ; l’imbécile est allé porter à mon propre intendant une carte sur laquelle j’avais écrit : « Retenez cet homme jusqu’à demain à tout prix, quoi qu’il arrive. » Quant à Mme Ivanoff, elle est hors de la maison et n’y rentrera pas. Il paraît que c’était une voleuse, et quelqu’un l’a remise aux mains de la police.

Donc, tu le vois, nous sommes bien seuls et tu es en mon pouvoir. Ah ! Mademoiselle Daria, je vous assure que vous ne m’échapperez pas cette fois !

Les yeux brûlés de désir et de rage, il se pencha vers la pauvre enfant toute convulsée d’angoisse et d’effroi, et il voulut l’attirer vers lui.

Mais elle se dérobait, se faisait petite, se ramassait contre la muraille comme si elle eût espéré que la cloison se briserait pour lui livrer passage.

Dans ces efforts, l’appareil que l’on avait mis sur sa légère blessure se dérangea sans doute, car une rougeur humide mouilla le devant de sa chemise.

Certes, tout autre homme eut été attendri par les muettes prières et les gestes désespérés de la blessée.

Mais la résistance ne faisait qu’exaspérer l’affreuse convoitise du comte Michel, et même la vue du sang ne lui inspira pas de pitié, et il fut comme ces bêtes fauves dont la férocité augmente encore quand le sang commence à couler.

— Je te dis, cria-t-il, que je te veux et que je t’aurai. Regarde ! Vois-tu ce poignard ? C’est lui qui a frappé ton amant, hier, sur la route de Péterhoff. Prends garde ! Il peut frapper encore. Vois aussi ce flacon, oui, cette petite fiole ; c’est du poison qu’elle contient. Eh bien ! Daria, choisis entre la mort et mon amour.

Le comte avait placé sur une petite table, auprès du lit, le poignard et la fiole de poison.

— Choisis, répéta-t-il, en étendant ses bras, choisis entre la mort et moi !

— Ah ! mon choix n’est pas douteux ! s’écria Daria.

Et passant sous l’étreinte prochaine du comte, elle allait saisir le poignard sur la table, quand Michel Markoff l’enlaça furieusement et dit les dents serrées tout près de la bouche de la jeune fille.

— Non, non, tu vivras, un instant encore, pour m’appartenir ! et tu mourras après, si tu veux !

Elle se débattait entre ses bras, elle criait, elle appelait, et lui, farouche, il la pressait toujours davantage !

Mais brusquement, il se produisit tout auprès d’eux un grand bruit de pas et de portes qu’on ouvre.

Un cri de femme retentit, et avant que le comte eût eu le temps de se retourner, il avait reçu un coup de poignard entre les deux épaules, — il tourna sur lui-même et, montrant son visage, il tomba sur le lit, avec un râle, près de mourir.

Mme Ivanoff reconnut le comte Michel !

Car celle qui venait d’entrer, c’était Marie Palkine que suivaient trois agents.

On se souvient que nous l’avons laissée au poste de police. Mais elle avait réussi à attirer l’attention du secrétaire du commissaire ; elle lui avait dit : « Je ne suis pas une voleuse. Vous ne pouvez pas croire cela. Je m’appelle Marie Ivanoff. Je loge sur la route de Péterhoff. Faites-moi conduire chez moi. Vous interrogerez les voisins. Tout le monde vous dira que je suis une honnête femme. » Le secrétaire du bureau de police avait consenti à ce qu’elle demandait et l’avait fait conduire chez elle, sous la garde de trois agents chargés de prendre des informations.

C’est ainsi qu’elle avait pu arriver dans sa chambre, au moment où Daria, à bout de forces, allait être vaincue.

En entrant, elle avait vu l’homme incliné sur la jeune fille ; elle avait deviné quel crime il allait commettre !

Elle avait saisi le poignard sur la table et, d’une main justicière, elle avait frappé.

Le meurtre accompli, elle se précipita sur Daria, qui l’embrassa désespérément.

Puis, se retournant vers les agents stupéfaits, elle leur dit :

— Non ! je n’avais pas volé ! mais, maintenant, j’ai tué. Que le ciel soit béni, puisque je suis arrivée à temps pour sauver une enfant innocente, et puisque j’ai accompli ma propre vengeance en frappant le fils d’un traître !

XXIV

NADÈJE INTERROGÉE

C’était quelques jours plus tard, dans une petite chambre mansardée, mais où des tentures de couleurs vives, et d’une étoffe assez rare, révélaient une certaine recherche de luxe.

Il y avait dans l’angle d’un mur une statuette de la madone, peinte et dorée, qui portait dans ses bras le divin bambino.

C’était, en effet, dans la chambre de Tarrask, dont le vrai nom était Tiépolo.

Là, sous la fenêtre ronde d’où tombait un rayon de soleil triste, Nadèje était à demi couchée dans un grand fauteuil.

Elle avait les yeux fermés comme si elle eût été endormie, et ses deux bras pendants.

Assis tout près d’elle sur un tabouret bas, Tiépolo, le front levé, la regardait avec une tendresse douloureuse.

Il ne disait pas une parole, mais il y avait dans son regard et dans toute son attitude une adoration profonde, une pitié sans bornes.

C’est que c’était vrai : transporté sous le ciel froid de la Russie par le caprice du sort, Tiépolo s’était pris d’un grand amour pour la jolie et farouche Nadèje, qui avait les airs résolus et vifs des jolies filles qu’il avait vues dans son pays.

Et puis, entre ces deux enfants, il y avait, en même temps que de singuliers rapports de caractères, bien des ressemblances de destinées.

Tous les deux, ils avaient mené une vie coupable, tous les deux, ils avaient volé ou prêté aide à des voleurs ; mais, par une bénédiction céleste, ils étaient demeurés innocents au milieu de tout le mal qu’ils avaient fait ou laissé faire.

Ce n’était pas leur faute si une volonté inconnue les avait poussés dans les mauvais chemins, et quels que fussent leurs torts, ils étaient restés honnêtes parce qu’ils étaient restés enfants.

Il eût été beau qu’ils se fussent aimés tous deux, et que, se conseillant mutuellement, se communiquant l’un à l’autre leurs commencements d’expérience, ils se fussent peu à peu retirés du mal, se faisant une vertu à cause de leur amour.

Mais, hélas ! Tiépolo aimait seul ; et c’était pour un autre homme que battait le cœur de Nadèje.

Il savait bien, le jeune garçon, que jamais il ne serait payé de retour. Pourtant, son dévouement pour Nadèje n’était pas diminué par la certitude de ne pas être aimé ; et maintenant, assis tout près, il le considérait avec des yeux pleins d’une passion douce.

Quelqu’un entra.

C’était le chevalier Philippe.

Il avait l’air singulièrement inquiet et il demanda vivement :

— Eh bien ?

— Eh bien, répondit Tiépolo, la journée d’aujourd’hui ressemble à celle d’hier qui ressemblait à celle d’avant-hier. Depuis que nous l’avons transportée ici, chez moi, Nadèje est toujours la même. La plaie de sa langue s’est enfin cicatrisée ; mais la pauvre enfant est toujours secouée par de violents accès de fièvre qui s’achèvent dans un sommeil profond comme un évanouissement. Ah ! mon maître !

Non seulement elle demeurera muette mais j’ai peur qu’elle ne soit folle aussi.

— Elle seule, pourtant, dit le chevalier Philippe peut me tirer de la gêne terrible où je suis ! Ah ! Tiépolo, les jours passent ; le père Villemain et ses amis, tous ceux qui se sont jetés avec moi dans mon aventure commencent à se lasser des retards, et je suis mis en demeure de réussir tout de suite ! Ils ne veulent plus attendre ; ils m’abandonneront si je ne leur donne pas avant peu de jours quelque espérance certaine ! Il faut que je trouve le triple rouble, ou je suis perdu ! Vois-tu, Tiépolo, par amitié pour toi, par pitié pour Nadèje, j’ai eu tort de ménager cette enfant malade.

Si elle ne peut parler, elle pourra du moins répondre par signes ; retire-toi : laisse-moi l’interroger.

— Oh ! monseigneur, ne faites pas cela ! Vous savez bien ce que le médecin a dit : Une émotion trop brusque peut tuer ma pauvre Nadèje. Il ne faut pas la tourmenter.

— Il faut que je réussisse ! dit le chevalier.

Tiépolo vit que la résolution de son maître était inébranlable ; alors, de deux maux il préféra le moindre.

Il reprit.

— Soit, on l’interrogera. Mais pas vous. Vous seriez trop violent. Vous lui feriez peur. Je lui parlerai moi-même.

Je sais ce que vous cherchez aussi bien que vous, continua Tiépolo. Eh bien ! retirez-vous d’ici. Je vous promets que la journée ne se passera pas avant que j’aie appris de Nadèje tout ce qu’on peut en apprendre, et je vous promets que dès que je saurai quelque chose, j’irai vous le dire sur le champ.

Le chevalier Philippe du Quesnoy rêva pendant quelques minutes, puis il dit :

— Je consens à attendre encore. Ce soir, à huit heures, je serai au couvent de Saint-Séverin.

Il sortit.

Chose singulière : le chevalier Philippe du Quesnoy se sentait ému, malgré lui, par la tendresse de Tiépolo pour la malheureuse Nadèje, et même pour conquérir son rêve d’opulence et de gloire, il n’osait pas, lui qui aurait sans scrupule marché sur des cadavres d’hommes, il n’osait pas violenter cette jeune fille malade.

Resté seul, Tiépolo se dit :

— Allons, il faut obéir. Mais me comprendra-t-elle ? M’entendra-t-elle, seulement ?

Il prit entre ses mains la main pendante de la jeune fille.

— Nadèje ? dit-il.

Elle ne fit aucun mouvement.

Il l’appela une seconde fois, une troisième fois, d’une voix plus haute.

Enfin elle ouvrit les yeux, regarda autour d’elle, tout étonnée, comme quelqu’un qui sort d’un long sommeil.

Elle vit Tiépolo, elle tendit les bras vers lui, et, comme pour lui parler, elle entr’ouvrit la bouche.

Hélas ! Chatte-Blanche, que l’on appelait aussi Petite-Chatte, avait bien fait son œuvre de bourreau et Nadèje ne parlerait plus jamais !

Comprenant sans doute son affreuse destinée, Nadèje se prit la tête entre les mains et sanglota amèrement.

— Ah ! ma mignonne ! ma pauvre mignonne ! dit Tiépolo, comme tu dois souffrir ! Quelle chose monstrueuse ils ont faite, les gens du traktir ! Oui, pleure, pleure, cela te fera du bien. Depuis que tu es ici, tu n’avais pas encore pleuré. Tu avais toujours des attaques, avec des cris sans paroles, et un terrible délire, d’autant plus effrayant qu’il était muet. Pleure, ma chère bien-aimée, et rassure-toi. Ici tu es en sûreté. Personne ne te fera plus de mal. C’est Tiépolo, ton ami Tiépolo qui te parle.

Elle ne répondit pas ; elle pensait.

Ce n’était sans doute pas à elle-même qu’elle songeait, la généreuse enfant ; elle songeait à Darius, dont elle ne pouvait pas révéler l’innocence, puisqu’elle était muette et puisqu’elle ne savait pas écrire.

Qui pourrait exprimer les tourments qui lui bourrelaient le cœur, dans ce moment où, après bien des jours de fièvre, elle avait repris la conscience de son horrible situation ?

Cependant Tiépolo lui dit :

— Écoute-moi, ma pauvre Nadèje. Il faut que je te parle d’une chose. Tâche de rassembler tes souvenirs. Je ne devrais pas t’ennuyer de cela, triste et troublée comme tu l’es.

Mais, si je ne t’interrogeais pas moi-même, d’autres le feraient, et ils sauraient pas la douceur que j’ai. Écoute-moi bien et réponds-moi, si tu peux, par signes.

Elle le regarda comme pour lui dire :

— Parle.

— Est-ce que tu te souviens, Nadèje, d’une médaille en platine, d’un faux triple rouble, que tu as eu !

Vivement, Nadèje fit signe que oui. Oh ! certainement, elle devait se rappeler la pièce qu’elle avait considérée comme un talisman puisqu’elle lui avait fait retrouver M. Darius blessé sur la route.

— Aussi tu ne l’as pas oublié ! Tant mieux, tant mieux. Eh bien, as-tu ce triple rouble ?

Nadèje portait encore les vêtements que lui avait donnés Daria en échange de l’habit de religieuse. Elle se fouilla vivement, ne trouva rien. Elle fit un mouvement de tête comme pour exprimer qu’elle n’avait plus ce qu’on lui demandait.

— Je comprends, dit Tiépolo. Nous savions déjà que la pièce n’était pas sur toi. On t’a fouillée, on l’aurait trouvée. Mais la possèdes-tu encore ? Sais-tu où elle est ?

Nadèje leva la tête, rêva longtemps, cherchant dans ses souvenirs.

Sans doute, il était bien naturel qu’après tant de catastrophes elle ne sût plus ce qu’était devenu le rouble.

On ne l’a pas oublié : la dernière fois que Nadèje avait paru s’en inquiéter, ce fut dans la voiture, où elle l’avait invoqué comme une relique, dans l’espoir que le ciel lui permettrait de s’évader.

Mais, depuis, qu’en avait-elle fait ?

Était-il resté dans les chiffons brûlés de sa robe de dessous ? ou dans le lourd carrik dont elle s’abritait contre le froid ?

En admettant cette dernière hypothèse, avait-elle eu la pensée de le retirer du carrik lorsqu’elle se déshabilla et rhabilla dans la cellule de la novice ?

En admettant encore qu’elle eût pris ce soin et qu’elle n’eût pas oublié le rouble dans la vieille défroque, ne se pouvait-il pas qu’elle l’eût laissé dans les habits de religieuse donnés à Daria ?

Autant de questions auxquelles personne, en ce moment, n’aurait pu répondre, et toute cette histoire devait paraître bien confuse, bien obscure à Nadèje elle-même.

Après avoir rêvé assez longtemps, elle leva doucement les épaules avec un geste d’ennui, comme pour entendre qu’elle avait perdu la mémoire des choses dont on lui parlait, et que cela l’ennuyait d’ailleurs.

Mais si Tiépolo adorait Nadèje, il n’aimait pas moins son maître, et il insista.

— Oh ! je t’en conjure ! Tâche de te rappeler. Il y va d’un si grand intérêt ! Si tu savais que de choses sont attachées à la possession de ce rouble ! Nadèje, pense bien, revois bien les jours qui viennent de s’écouler, et tâche de te faire comprendre.

Elle avait sinon de l’amour, du moins beaucoup d’amitié pour le petit Tiépolo ; elle s’efforça de faire ce qu’il lui demandait.

Elle revécut par la pensée les tristes jours qui s’étaient écoulés, et la fixité de ses yeux indiquait qu’elle concentrait toute son attention sur les moindres détails.

Enfin, elle remua vivement les mains et agita les lèvres, sans paroles, hélas !

Elle se souvenait.

Mais alors la douleur contracta ses traits. Elle considéra Tiépolo avec l’air de dire que cela ne servirait à rien qu’elle se souvint, puisqu’elle ne pourrait pas s’exprimer.

— N’importe, dit Tiépolo, qui l’avait devinée. Un geste, un signe pourront me suffire. Essaye, mon cher amour, de parler sans la voix.

Alors, quoique bien faible, encore, elle se leva.

Elle tendit les deux mains vers les murs, puis les rapprocha lentement.

— Est-ce que tu veux dire, demanda Tiépolo, que tu étais dans une chambre petite, étroite ?

De la tête elle fit signe que oui.

— Bien, bien, continue.

Brusquement, elle montra du doigt la madone qui était dans un angle de la pièce.

Que signifiait cela ?

— Je ne t’entends pas, dit Tiépolo.

Elle montrait toujours l’image de la madone.

— Est-ce que tu veux invoquer la madone ?

Elle fit signe que non. Mais elle désignait toujours la figure avec un commencement d’impatience.

— Impossible de t’entendre ! Passe là-dessus.

Elle fit d’autres mouvements, en effet.

Elle marcha aussi vivement qu’elle put vers la muraille et fit le geste de décrocher quelque chose qui aurait été pendu là.

— Tu as pris une robe suspendue au mur ?

Elle fit signe que oui.

— Va, va toujours.

Elle mit sa main au-dessus de sa tête, puis l’éleva le plus haut qu’elle put.

Tiépolo se découragea de nouveau.

— Enfin, dit-il, je comprendrai peut-être plus tard.

Il continua à l’observer fixement.

Elle retira un fichu qu’elle avait sur les épaules et le laissa tomber par terre à côté du lit.

— Tu t’es déshabillée ?

Elle fit signe que oui.

Et elle se dressa sur la pointe des pieds comme pour atteindre la robe imaginaire suspendue à la muraille.

— Tu as mis d’autres vêtements ?

Elle fit signe encore que c’était bien cela.

— Très bien ! très bien ! et, quand tu as changé d’habits, tu avais le rouble sur toi ?

— Oui, fit-elle de la tête.

— Eh bien, l’as-tu mis dans les nouveaux habits ou l’as-tu laissé dans ceux que tu as quittés ?

Elle désigna le fichu qu’elle avait laissé tomber à terre.

Alors Tiépolo se frotta joyeusement les mains. Il ne lui restait plus à deviner que le lieu où s’était fait le changement d’habits, et, quand il aurait deviné cela, la piste du triple rouble pourrait être retrouvée.

Déjà même une lumière lui venait.

Pour s’évader de la prison, il se doutait bien, — quoique son maître eût omis de lui parler de cela, — il se doutait bien que Nadèje avait dû employer un déguisement, et ne sachant pas qu’elle avait une seconde fois changé de vêtements dans la maison de la Générale, il était presque convaincu que la médaille de platine était restée dans la prison.

Il dit, comme il l’avait déjà fait au commencement de cet interrogatoire :

— Tu étais dans une petite chambre ?

Mais de nouveau Nadèje leva le doigt vers la madone de plâtre peinte et dorée.

Ce que ce signe voulait dire, il était impossible au jeune garçon de le deviner ; et il se disait avec une sorte d’irritation :

— N’avoir plus qu’une chose à apprendre, et ne pas pouvoir y parvenir.

Mais, en ce moment, la porte qui était restée entrebâillée après le départ du chevalier s’ouvrit toute grande, et Philippe du Quesnoy, qui sans doute ne s’était pas éloigné, reparut en disant :

— Tu as réussi, Tiépolo ! Je sais tout, maintenant.

Nadèje eut peur de cet inconnu et se rassit toute tremblante.

Mais Tiépolo la rassura en lui disant que le nouveau venu était son maître, leur ami à tous deux, et que loin de lui faire du mal il la protègerait contre tout le monde.

— Oui, je sais tout ! dit le chevalier. Quand Nadèje mettait sa main sur sa tête, puis l’élevait, elle voulut indiquer le haut bonnet des religieuses, et quand elle montre de la main la madone qui est là, cela signifie qu’il y avait une image de sainteté aussi dans la chambre où elle a changé d’habits. Ainsi plus de doutes, c’est dans la prison des femmes, c’est dans la cellule de la novice que Nadèje a laissé le rouble, et on le retrouvera si on retrouve le manteau qu’elle a quitté !

Nadèje baissa vivement la tête pour indiquer qu’on ne se trompait pas, que c’était bien cela qu’elle avait voulu exprimer.

— Eh bien, mon maître, s’écria Tiépolo, vous devez être content ?

— Tout est perdu ! dit Philippe du Quesnoy. Ce que j’apprends maintenant je l’avais pressenti, et j’ai cherché le manteau vainement. On l’a volé dans la prison même, et il a disparu !

S’étant assis sur le rebord du lit, le chevalier regardait fixement le plancher en se tordant les doigts avec rage.

Mais tout à coup il releva la tête et il considéra Tiépolo.

Il semblait qu’une idée lui était venue.

— Tarrask, dit-il, tout n’est peut-être pas perdu, si tu peux m’aider.

— Tout ce que vous me demanderez, mon maître, je le ferai, si je puis le faire sans nuire à Nadèje.

— Sois tranquille sur le sort de ton amie ! Je réponds de son salut. Ainsi suis-moi vite et partons.

— Quoi ! la quitter ? dit Tiépolo.

— Nous enverrons quelqu’un, un médecin, qui veillera sur elle, qui ne l’abandonnera pas.

— Cependant…

— Ah ! je le veux ! dit le chevalier.

— J’obéis, dit Tiépolo.

Quelques instants plus tard, après avoir fait ses adieux à Nadèje, après lui avoir promis qu’il reviendrait bientôt, le jeune garçon sortit avec son maître.

Quand ils furent dans la rue :

— Où allons-nous ? demanda Tiépolo.

— Au Marché-aux-Punaises.

— Bah ! chez qui ?

— Chez le Patriarche Kouli-Koulitch.

— Chez ce vieux réprouvé ? Pourquoi ?

— Il vend de vieux habits d’hommes et de femmes.

— Eh bien ?

— Eh bien, tu vas te déguiser.

— Moi ?

— Toi-même.

— En femme, peut-être ?

— En femme, justement.

— Et cela pour retrouver le triple rouble ?

— Pour cela, précisément.

Malgré les graves préoccupations de Tiépolo à propos de Nadèje, l’imagination du chevalier parut si bizarre au jeune garçon qu’il ne put s’empêcher de rire. La jeunesse, même parmi les tristesses, a de ces instants d’heureux oublis.

Mais si, en ce moment, il se fût retourné, Tiépolo aurait cessé de rire sans doute.

Car, pendant que le maître et le serviteur s’éloignaient, des hommes qu’on pouvait aisément reconnaître pour des agents de police, bien qu’ils fussent sans uniformes, entraient dans la maison que le chevalier venait de quitter.

L’un d’eux dit à la concierge, avec la plus grande politesse :

— Pardon, Madame, pardon. N’est-ce pas ici que loge un jeune homme nommé Tarrask, que l’on nomme aussi Tiépolo ?

— C’est ici, dit la concierge, mais il vient de sortir.

— Il vient de sortir ? Fort bien, fort bien. Mais, depuis quelques jours, quelqu’un n’est-il pas venu loger chez le nommé Tarrask ?

— Si fait, messieurs.

— Une jeune fille ?

— Une enfant.

— Qui s’appelle Nadèje ?

— Je crois que j’ai entendu ce nom.

— Et qui est malade, n’est-il pas vrai ?

— Oh ! très malade ! il paraît que des gens lui ont coupé la langue.

— Fort bien, fort bien. Tout est pour le mieux. Et où se trouve le logement de M. Tiépolo ?

— Au second étage, tout au fond d’un grand couloir.

— À merveille. On ne saurait mieux répondre. C’est tout ce que nous voulions savoir, et nous avons l’honneur de vous remercier, madame.

Après ces paroles, les agents commencèrent à monter l’étroit escalier qui conduisait à la mansarde de Tiépolo.


XXV

UN INNOCENT

Pendant que se passaient les divers événements que nous venons de raconter, un innocent supportait toutes les angoisses que peut endurer un homme de cœur.

Ce malheureux, c’était Darius.

D’abord, il était rentré sans parole et comme stupide sous le poids de son désespoir.

Daria, qu’il aimait plus que sa propre vie, Daria avait disparu.

Où était-elle, qu’en avait-on donc fait ?

Lui, honnête homme et bon fils, il était accusé d’avoir volé, d’avoir assassiné son propre père, et son père était mort en le croyant coupable, en le maudissant !

Vraiment, c’était trop de douleurs à la fois, et le pauvre garçon, naguère si joyeux, était comme un homme qui serait tout à coup jeté hors d’un lieu plein de lumière, dans je ne sais quel gouffre d’horreur et d’épouvante.

D’abord il avait dû endosser l’affreux uniforme de la prison, c’est-à-dire la veste courte de bure grossière avec un collet brun ; puis on l’avait poussé dans une cellule où il s’était trouvé seul, car il devait être maintenu au secret.

Quels jours et quelles nuits !

Il se disait par instants :

— Non, ce n’est pas possible ; on reconnaîtra mon innocence ; je serai délivré.

Mais le découragement le reprenait bientôt, et, songeant à la malédiction de son père, songeant à l’enlèvement de Daria, il poussait de longs sanglots, puis il avait envie, dans des accès de rage, de se briser le crâne contre les murs de sa cellule.

Cinq ou six fois, il fut conduit dans le cabinet du juge d’instruction entre deux gardiens, et on lui attachait les bras derrière le dos, car on le considérait comme un criminel dangereux.

Tout ce qu’il est possible de dire pour émouvoir la pitié d’un homme, pour intéresser l’intelligence d’un juge, Darius le dit dans ses interrogatoires.

Mais les preuves étaient accablantes.

Le gilet de velours, vendu par Darius.

Ce gilet déchiré par le passage d’un couteau et marqué d’une tache sanglante ; l’absence inexpliquée du jeune homme cette nuit-là ; l’achat extravagant de la rose mousseuse, et, plus que tout, la blessure dont il portait encore au cou la cicatrice, et que le vieux Mordesko s’était bien souvenu d’avoir faite au cou de l’un de ses assassins ; ces terribles vérités l’accablaient, le confondaient.

Il se disait qu’à la place du juge il aurait été obligé de penser comme le juge, et il finit par ne plus répondre que ces mots :

— Je suis innocent, innocent, innocent !

Une autre chose semblait prouver sa culpabilité, c’était la disparition de Daria dont il s’était avoué le fiancé et dont on le croyait l’amant.

Vainement, la police avait recherché la petite ouvrière, on n’avait pas pu la prendre. Or, puisqu’elle se cachait, c’est qu’elle était, coupable ; et puisqu’elle était coupable, Darius l’était aussi.

Ne sachant qu’invoquer pour sa défense, Darius demanda à être confronté avec l’enfant que l’on avait arrêtée en même temps que lui.

— Elle paraissait savoir la vérité, disait-il. Deux ou trois fois, le jour de notre arrestation, elle a été sur le point de parler ; je ne sais quelle puissance l’a retenue. Faites-la venir, interrogez-la, elle révèlera peut-être enfin la vérité.

Le juge répliqua seulement que la confrontation était inutile pour le moment, qu’elle aurait lieu à l’audience, plus tard.

Sans doute, le magistrat instructeur ne jugeait pas à propos d’apprendre à Darius que Nadèje s’était évadée et que, depuis beaucoup de jours, elle se dérobait aux plus fins limiers de la police.

Cependant, le jour du jugement public arriva, et ce fut précisément le jour où nous avons vu Tiépolo interroger Nadèje dans la petite mansarde.

Des chaînes aux pieds, des chaînes aux bras, tout courbé par cette horrible pesanteur, Darius fut conduit au tribunal, à pied, entre quatre soldats, frémissant sous les regards et sous les injures des passants.

Oh ! quelqu’un qui, en ce moment, lui aurait donné un coup de couteau, l’aurait rendu bien heureux, car enfin, il défaillait sous la honte et l’angoisse.

Ce n’était pas la peur du châtiment, ni la vision de la froide Sibérie qui bourrelaient surtout le pauvre garçon ; non, ce qui portait au point suprême sa douleur, c’était l’infamie qui l’enveloppait de toutes parts.

Et même l’espérance chimérique de revoir quelque jour Daria ne l’eût pas empêché d’accepter avec joie la mort.

Quand on l’eut introduit dans la salle de justice, quand il fut assis sur le banc d’ignominie, il n’osa pas regarder d’abord devant lui ; il se tenait la tête entre les mains et pleurait silencieusement.

Accusé, levez-vous ! dit une voix.

Il se leva machinalement et regarda, les yeux tout obscurcis de larmes.

En face de lui, il y avait les jurés, silencieux, graves, mornes ; et les membres de la Cour, en somptueux costumes, étaient là, terribles.

Puis au fond de la salle, il y avait un très grand nombre de têtes qui le considéraient.

C’était les gens qui étaient venus pour le voir juger.

Et tous les yeux le regardaient obstinément, cruellement et, bien que personne ne parlât, il lui semblait, aux expressions des bouches, que tout le monde allait crier :

— Voleur ! assassin !

Lui, assassin ; lui, voleur ; lui que Daria aimait tant !

Comment pouvait-on croire que Daria l’eût aimé s’il n’avait pas été un honnête homme ?

Un greffier lut d’abord l’acte d’accusation.

Nos lecteurs connaissent tous les faits qu’il relatait.

Pendant cette lecture, le pauvre Darius faisait signe de la tête que ce n’était pas vrai. Voilà tout.

Puis il répondit, avec une voix souvent brisée par les sanglots, aux demandes du Président.

Ses réponses n’expliquaient rien. Il ne pouvait que nier ; et ce sont justement les plus grands criminels qui avouent le plus rarement.

Les juges et l’auditoire, un peu attendris peut-être par la jeunesse et l’air de douceur de Darius, ne tardèrent pas à le considérer comme un très habile hypocrite, et l’on n’éprouvait plus de pitié du tout.

Le témoignage de Kouli-Koulitch, de la fleuriste et de tous ceux qui avaient assisté à l’agonie du vieux Mordesko, acheva de le perdre dans l’esprit de tous les assistants, et son avocat lui-même, accablé par l’évidence, le défendit sans conviction.

Ainsi, c’en était fait ! L’heure approchait où le jury allait entrer dans la salle de ses délibérations, et il en rapporterait un verdict affirmatif.

Certainement Darius serait condamné.

À quelle peine ?

Au fouet, d’abord.

Puis à la marque.

Puis à la main coupée, en tant que parricide.

Puis à la déportation dans les mines de Sibérie.

Le fouet, la marque, le poing sautant sous la hache et l’exil sans retour dans le froid pays des glaces.

Et ceci n’était pas un rêve ; c’était la réalité, l’affreuse réalité, et avant une heure, le sort s’accomplirait.

Mais voici que tout à coup, au moment où les jurés allaient sortir de la salle, un huissier traversa vivement le prétoire et vint parler tout bas au président.

Le president se pencha vers les membres de la Cour assis à ses côtés, puis s’etant levé, il alla instruire le jury de la nouvelle qu’on apportait.

Qu’était-il donc arrivé ?

Quelques-uns des juges ayant parlé à voix un peu haute, l’auditoire et l’accusé lui-même, finirent par entendre qu’il s’agissait d’un complice recherché depuis longtemps et sur lequel aujourd’hui même, la police venait de mettre la main.

Ce complice, ou plutôt cette complice, serait-elle introduite et interrogée sur le champ ou bien l’affaire serait-elle renvoyée au lendemain ?

La Cour se décida pour la première alternative, et sur un ordre du président, l’huissier se dirigea vers la porte de la salle.

Celle-ci fut ouverte largement, et Darius poussa un cri de joie, car celle qui entrait là, entre des hommes de police, c’était Nadèje, qu’il avait si souvent réclamée pendant l’instruction, Nadèje qui pouvait le sauver.


XXVI

CELLE QUI SAIT LA VÉRITÉ

On se souvient que, peu après la sortie de Tiépolo et du chevalier Philippe du Quesnoy, des agents étaient entrés dans la maison et étaient montés vers la mansarde du petit Italien.

Ils s’étaient facilement emparés de Nadèje qui, hélas, la pauvre enfant, n’eût opposé aucune résistance, même à la mort, et ils l’avaient emmenée, satisfaits d’avoir retrouvé cette adroite voleuse qui, une fois déjà, avait réussi à s’évader et qui, depuis beaucoup de jours, déjouait les efforts et les ruses des plus fins policiers.

Maintenant, elle était dans la salle des assises, et, elle aussi, elle parut très joyeuse quand elle aperçut Darius.

Mais bientôt son visage changea d’expression, elle frissonna visiblement et deux grosses larmes lui coulèrent des yeux.

On lui avait à peine fait prendre place sur un banc peu éloigné de celui de Darius, que le jeune homme s’écria en tendant les bras vers elle :

— Ah ! c’est vous enfin ! Vous allez tout dire, n’est-ce pas ? Dire tout ce que vous savez ? Pourquoi n’êtes-vous pas venue plus tôt ? Où étiez-vous ? C’est très mal de m’avoir laissé accuser. Et, vous ne savez pas, on accuse aussi Daria, ma pauvre Daria que j’adore. Mais vous êtes là, et tout va changer. La vérité, que vous savez, j’en suis sûr, vous allez la dire. Vous prouverez que je n’ai pas volé et que je n’ai pas assassiné mon père, et que Daria, non plus, n’est pas coupable ! Mais hâtez-vous, dites vite ! Oh ! dites vite que je suis innocent !

Pendant ces paroles, tous les assistants regardaient la jeune fille qui ne répondait pas.

Mais du regard, des signes de sa tête et des gestes de ses bras, ardemment, passionnément, elle avait l’air d’affirmer ce que disait Darius.

Tout le monde s’étonnait qu’elle ne parlât pas, et lui président lui dit :

— S’il est vrai que vous sachiez quelque chose qui puisse éclairer la justice, parlez, je vous l’ordonne.

Mais alors des cris d’épouvante s’élevèrent de toutes parts, parce que Nadèje, en fondant en larmes, avait ouvert la bouche, et l’on vit, dans la pleine lumière de la salle, en arrière des lèvres écartées, une espèce de tronçon noir qui était la langue tranchée de la misérable enfant.

Accusée ou témoin, n’importe, Nadèje ne parlerait pas.

Darius, vraiment, demeura stupéfait devant l’excès de son mauvais destin.

Quoi, un mot de cette bouche pouvait le rendre libre, lui permettre de retrouver Daria, et cette bouche était muette.

Il se laissa tomber sur son banc, accablé, les bras inertes.

Cependant, quand l’émotion produite par cet affreux incident se fut un peu calmée, le président essaya de tirer quelques renseignements des signes de Nadèje, qui pourraient en quelque sorte suppléer à la parole.

Hélas ! que pouvait-elle faire entendre ?

Si Gog et Magog eussent été présents, elle aurait pu les désigner pour les véritables auteurs du crime ; mais, après l’aventure du traktir, le géant et le nain avaient jugé bon de se mettre en sûreté, et, par prudence, ils avaient renoncé à leur souriant projet de voir condamner Darius.

Tout ce que Nadèje pouvait faire, c’était de montrer du doigt l’accusé, puis d’affirmer par des gestes négatifs que ce n’était pas lui qui avait assassiné et volé dans la maison de la rue des Officiers.

Darius demanda l’autorisation de l’interroger lui-même.

— Connaissez-vous les coupables ? dit-il.

Elle fit signe que oui.

— Ce sont eux qui vous ont mutilée ?

Même réponse.

— Pour que vous ne puissiez pas révéler leurs noms ?

Même réponse encore.

— N’avez-vous aucun moyen de les désigner ?

Nadèje songea.

Puis elle éleva la main comme pour indiquer quelque chose de très haut, puis elle la baissa comme pour faire comprendre quelque chose qui serait très bas.

Elle voulait sans doute indiquer Magog le Géant et le Gog le Nain.

Mais qui donc aurait pu la comprendre ?

D’ailleurs, se fût-elle expliquée avec plus de clarté, aurait-on attaché beaucoup d’importance à sa déposition ?

Ne résultait-il pas du procès et surtout de la déposition de la vieille Akouline, qui avait longuement parlé de sa bague d’argent, que Nadèje était la complice de Darius ?

Il était tout naturel qu’elle essayât de défendre celui-ci pour s’innocenter elle-même ; et sans doute les juges se faisaient ces réflexions, car déjà ils considéraient d’un regard moins sympathique l’enfant mutilée qui d’abord les avait un peu émus.

Une heure plus tard, les jurés, après avoir délibéré, rentrèrent dans la salle de justice.

Ils rapportaient, en ce qui concernait Darius et en ce qui concernait Nadèje, un verdict affirmatif sur presque tous les points.

Nadèje, n’entendit pas l’arrêt qui la condamnait à recevoir cinquante coups de knout. — C’était pourtant la mort, cela — mais quand, les bras tendus et les yeux écarquillés, elle comprit que Darius serait marqué, aurait la main coupée, irait en Sibérie, elle ouvrit la bouche, poussant je ne sais quel horrible sanglot muet, puis, tombant à terre et s’y roulant avec des râles, dans d’affreux sursauts, elle frappait de ses deux poings fermés, comme de deux marteaux, cette bouche sinistre, cette bouche maudite, qui ne pouvait pas sauver le pauvre et cher Darius !

XXVII

MADAME IVANOFF

La suite de notre récit nous ramène à la prison des femmes où nous avons déjà conduit nos lecteurs.

Il y avait dans l’horrible endroit deux nouvelles prisonnières.

L’une, qui était là depuis huit jours environ, était une femme qui paraissait avoir quarante ans ; elle était belle encore, malgré l’air de mélancolie dont son visage était attristé.

Elle n’était pas condamnée, elle n’était qu’inculpée.

C’était Mme Ivanoff, c’est-à-dire Marie Palkine.

Le meurtre qu’elle avait commis sur la personne du comte Markoff en la présence même des agents de police, avait eu pour résultat qu’on l’avait conduite d’abord au Dépôt, puis incarcérée dans la maison d’arrêt en attendant le jour où elle serait jugée.

Comme elle n’était pas sans ressources, elle avait obtenu une cellule particulière où elle vivait dans la solitude, ne se mêlant pas aux autres prisonnières.

Elles lui faisaient horreur, toutes ces voleuses, toutes ces meurtrières, toutes ces prostituées.

Une seule lui avait inspiré une sorte de sympathie ; c’était cette pauvre femme condamnée pour infanticide, devenue à moitié folle, et qui, — nos lecteurs ne l’ont peut-être pas oublié, — passait le temps à bercer entre ses bras coupables, un enfant imaginaire.

Triste mère, injustement poursuivie par le sort, Mme Ivanoff n’avait pu se défendre de quelque pitié pour cette misérable mère, justement punie.

Pourtant, elle ne la voyait que rarement, et elle passait toutes ses heures enfermée dans sa cellule, en pleurs ou en prière.

Elle n’éprouvait pas de remords à cause du coup de poignard dont elle avait frappé Michel Markoff.

Si terrible que fût cet acte, il lui semblait qu’elle avait eu raison de le commettre, et elle croyait que la justice divine s’était servie d’elle pour le châtiment d’un criminel.

Elle attendait sans crainte le verdict des juges. Elle espérait qu’on l’estimerait innocente.

D’ailleurs, elle était bien résolue, si on la condamnait, à éviter l’infamie du supplice public ; elle était résolue à se donner la mort s’il le fallait.

On se souvient que le comte Michel Markoff avait placé sur une table, auprès de Daria, un poignard et une fiole contenant, avait-il dit, du poison.

Elle devait en contenir, en effet, car elle portait sur son étiquette une tête de mort au dessus de deux tibias en croix, et, à Saint-Pétersbourg, c’est la coutume des pharmaciens d’employer ce sinistre rébus, pour distinguer les drogues qui peuvent donner la mort.

Cette image, Mme Ivanoff, pendant que les agents se jetaient sur elle, l’avait aperçue et elle s’était adroitement emparée de la fiole.

Grâce au poison, elle pourrait, quand elle jugerait l’heure venue, se dérober à l’injustice de la justice humaine.

Ainsi, de ce côté, elle éprouvait une sorte de paix.

Mais ce qui la tourmentait, c’était la pensée de Daria qu’elle avait laissée sans soutien et malade dans la maison de la route de Péterhoff, et dont elle n’avait pu avoir aucune nouvelle.

Elle pensait aussi, avec tant d’amertume, à l’enfant inconnu qui s’appelait Nadèje et qu’elle était allée chercher sur les indications de Daria.

Hélas ! cette Nadèje, ce devait être sa fille ; et captive, maintenant, Marie Palkine ne pouvait rien faire pour la retrouver, rien faire pour la tirer des dangers où elle pouvait être.

Tout cela était bien horrible, et passant les jours presque sans nourriture, et les nuits presque sans sommeil, Mme Ivanoff, innocente meurtrière, se consumait dans une longue angoisse.

Nous avons parlé d’une autre prisonnière, nouvelle venue dans la maison d’arrêt.

Celle-ci, arrêtée depuis quelques heures, était toute jeune et aussi folle dans ses allures, aussi joyeuse dans ses propos que Marie Palkine était réservée et morne.

Pourquoi était-elle en prison ? ses compagnes n’avaient pas eu le temps de s’en informer.

Mais elle allait, venait, courait, si vite, furetant dans tous les coins, avec des airs de chercher quelque chose, que les prisonnières lui avaient tout de suite donné un surnom.

On l’appela la Souris-noire.

« Souris, » à cause de son air à l’éveil et de sa manie de fourrer partout son petit nez curieux : « noire », à cause de ses cheveux très touffus et très bruns comme on en voit peu en Russie.

Elle eut bien vite fait d’organiser des jeux dans la cour de la prison, et, remuante et spirituelle, elle amena des sourires sur la face morose des condamnées les plus rébarbatives.

Précisément, elle était en train de faire des gorges chaudes à propos d’une certaine histoire de manteau qu’elle venait de se faire raconter, et elle s’écriait : « Comment ? » vraiment ? il a disparu, comme ça, sans qu’on ait pu le retrouver ? Ah ! ça, mais c’est donc un manteau qui avait des ailes ? lorsque, tout à coup, elle s’arrêta de parler, devint très pâle, puis courut violemment vers la porte de la cour, qui venait de s’ouvrir pour livrer passage à une nouvelle arrivante.

— Nadèje ! s’écria la Souris-Noire.

Et, en effet, c’était Nadèje qui venait d’entrer, poussée par deux gardiens, dans la cour de la maison d’arrêt.

Après le verdict qui avait condamné Darius et l’avait condamnée elle-même, elle avait été conduite à la prison ; et c’était le lendemain, dès le lever du jour, qu’elle devait subir son châtiment, c’est-à-dire recevoir cinquante coups de knout, de la main du bourreau, sur la place des Coursiers, où ont lieu d’ordinaire les exécutions.

À la voix de la Souris-Noire, Nadèje leva la tête et regarda celle qui lui parlait, d’un air étonné, comme si elle l’eût reconnue.

Mais bientôt, elle courba de nouveau le front, et, ne prenant plus garde à personne, se dérobant aux curiosités des prisonnières qui la dévisageaient méchamment, elle s’en alla dans un coin de la cour, et là, elle s’assit sur un banc, songeuse, morne, avec des yeux tout gros de larmes.

Comme elle était terriblement éprouvée, elle aussi !

Ah ! ce n’était pas de sa condamnation qu’elle souffrait, ni de l’approche de son supplice.

Ce qui la navrait, c’était d’avoir entendu condamner Darius, elle qui savait ce qui pouvait le sauver, et de n’avoir pas pu le défendre.

La pauvre muette remuait en elle-même cette horrible pensée, et ne s’inquiétait pas d’autre chose.

Elle ne voyait même pas que la Souris-Noire la regardait fixement, d’un peu loin il est vrai, avec un regard plein de tendresse ; et elle ne s’apercevait pas non plus, qu’une autre femme, debout sur la première marche d’un escalier qui était là, la considérait aussi, longuement, ardemment.

Cette femme, c’était Mme Ivanoff.

Pourquoi, en ce moment, était-elle descendue de sa cellule dont la fenêtre donnait sur la cour ?

Elle s’approcha de Nadèje, et lui dit :

— Pardon, mademoiselle, je voudrais vous demander une chose.

L’autre se tourna vers elle.

— Mademoiselle, continua la pauvre mère ; il y a un instant, j’ai entendu quelqu’un dans la cour, dire ce nom : « Nadèje ». Vous venez d’arriver dans la prison, je crois. Est-ce vous qu’on appelle Nadèje ?

L’enfant fit signe que oui.

— Grand Dieu ! s’écria Mme Ivanoff.

En effet, la rencontre était singulière et terrible aussi.

Cette enfant qui était là, une voleuse peut-être et qui sait, pis encore, il se pouvait que ce fût sa fille. Et sur la route de Peterhoff, Natache n’avait-elle pas crié : « Voilà ta fille, Marie Palkine ! elle était une voleuse ! »

Quoi, Dieu aurait cette cruauté en lui rendant son enfant, de la lui rendre déshonorée ?

Mme Ivanoff était cruellement déchirée entre le désir et l’épouvante d’avoir retrouvé sa Nadèje disparue.

Elle reprit en tremblant :

— Une question encore, mademoiselle. Il y a huit jours, une jeune fille, appelée Nadèje comme vous, était retenue chez de méchantes gens, dans une maison qui se trouve près de la rue de l’Amirauté, elle portait des habits de religieuse qu’elle a changés contre ceux d’une autre jeune fille appelée Daria et qui était là aussi ; cette religieuse, cette Nadèje, était-ce vous ?

Pourquoi Nadèje aurait-elle caché la vérité à cette femme inconnue qui avait l’air très bon et qui lui parlait avec douceur.

Elle fit un signe de tête qui voulait dire : — C’était moi !

Alors, tout autre sentiment que la joie d’avoir là, devant elle, enfin, l’être adoré qu’elle n’avait jamais tenu entre ses bras, abandonna Marie Palkine, et, oubliant la prison et toutes les autres détresses, elle se précipita vers l’enfant toute étonnée et la pressa passionnément sur son cœur en s’écriant :

— Ma fille ! ma fille ! Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! J’ai ma fille !


XXVIII

UNE GRAVE RÉVÉLATION

C’était le soir du même jour, au couvent de Saint-Séverin, dans la cellule du moine à la barbe d’or.

Nos lecteurs n’ignorent plus que le moine à la barbe d’or n’était autre que le chevalier Philippe du Quesnoy, et que le chevalier, lui-même, était cet homme étrange, autrefois connu sous le nom de commandant du Bataillon d’or.

Le but immédiat qu’il poursuivait, c’était, on le sait la découverte du triple rouble de Paul Ier.

Mais les richesses qui dépendaient de la précieuse médaille n’étaient pas tout son idéal.

Son ambition démesurée préméditait d’atteindre un autre but.

Lequel ?

C’est ce que nous ne tarderons pas à apprendre.

Ce soir-là, le moine avait l’air morne et songeait profondément.

Tout à coup il leva la tête ; il avait entendu un bruit de pas dans le corridor qui conduisait à sa cellule.

Il attendait sans doute quelqu’un, car il s’écria :

— Oh ! si c’était lui !

Celui qui entra n’était sans doute pas celui qu’il attendait, car le moine ne put s’empêcher de faire un mouvement d’humeur.

— C’est vous, père Villemain, dit-il, que me voulez-vous ?

Le jésuite qui paraissait, lui aussi, d’assez méchante humeur, répondit brusquement.

— J’ai une chose à vous dire ; toute alliance est rompue entre nous.

— Ah ! dit le moine qui feignit de recevoir ce coup sans être ébranlé. Et pourquoi ne sommes-nous plus alliés, mon cher père ?

— Je ne suis plus votre dupe. Vous avez menti en vous attribuant une glorieuse naissance. Vous vous appelez de votre véritable nom : Alexandre Palkine, fils du prince Ivan Palkine, mort, il y a dix-sept ans, en Finlande.

Le moine bondit et cria :

— Mensonge !

— Vérité ! répliqua une troisième personne qui venait d’entrer.

— Natache ? dit le moine stupéfait.

— Oui, moi-même, Natache. Ah ! vraiment, vous pensiez, commandant du Bataillon d’or, que je vous laisserais paisiblement marcher à votre but ? Il n’y a que peu de jours, dans la prison des femmes, chez le prince Georges Palkine, que vous m’avez fait chasser au moment où j’allais posséder, peut-être, le rêve unique de ma vie.

Vous avez fait cela, vous, mon vieil ennemi, et vous n’avez pas craint de me trouver toujours en travers de votre chemin. Ah ! vous avez jugé à propos de renouveler ma haine toujours si vivace pourtant ? Eh bien ! vous avez eu tort. Vous savez que je suis adroite et terrible, terrible autant que vous. Depuis que nous nous sommes retrouvés, je vous ai suivi, guetté, observé. Moine ou gentilhomme français, n’importe, vous m’avez eue dans votre ombre, toujours. Pourquoi habitiez-vous ce couvent ? Pourquoi étiez-vous affilié avec la Compagnie des Jésuites ? Vous deviez avoir combiné avec eux quelque évènement redoutable. Vous deviez les avoir trompés, séduits, par l’illusion de quelques promesses.

Natache continua.

— J’ai entrevu je ne sais quel énorme projet digne de votre audace. Je me suis juré de rompre votre dessein, et cela n’a pas été difficile en vérité. Il m’a suffi de venir chez le père Villemain et de lui dire : « Il y a un homme en qui vous avez confiance, je suis certaine qu’il vous trompe. Savez-vous son nom ? Il s’appelle Alexandre Palkine. » J’avais frappé juste ; vous étiez démasqué, et vous êtes perdu.

Le moine, un instant troublé, n’avait pas tardé à se remettre.

Il demanda au père Villemain :

— Vous croyez ce que cette femme a dit ?

— Elle prétend avoir des preuves, répondit le jésuite.

— Elle ment. Nul ne peut affirmer que je suis Alexandre Palkine.

— Moi, je le peux, dit Natache. Vous n’avez pas bonne mémoire, chef des Hommes d’or. Vous avez oublié qu’un soir, un soir terrible, au moment où Marie Palkine, votre sœur, tombait mourante entre vos bras, vous avez oublié que ce soir-là, moi, j’étais non loin de vous, renversée par votre brutalité, et que je vous ai vu sans masque. Or, j’avais été servante chez le seigneur Béroeff, dont votre père a épousé la sœur ; j’avais vu le prince Ivan Palkine, dont vous êtes la vivante image ; et je savais aussi l’histoire d’un bâtard du prince, élevé à l’étranger, loin de son père. Car je vous ai flatté tout à l’heure en vous appelant Alexandre Palkine. Vous n’avez pas même ce nom. Vous n’avez pas de nom du tout.

— Ainsi, dit le moine avec un rire ironique, cette ressemblance prétendue est la seule preuve que vous fournissez de mon origine.

— J’en ai d’autres, dit Natache. Pourquoi vous obstiniez-vous à défendre contre moi Marie Palkine ? Parce qu’elle était votre nièce.

— Ce sont là de simples hypothèses, reprit le moine, qui, cependant, ne put s’empêcher de frémir.

Et il ajouta, en se tournant vers le père Villemain :

— Je vous répète que cette femme ne sait ce qu’elle dit. Chassez-la, je le veux.

— Oui, je la chasserai, dit le père Villemain, et même elle sera mise hors d’état de nous nuire, si vous me prouvez qu’elle ment en effet.

— Et si je dédaignais de le prouver ? dit le moine fièrement.

— En ce cas, je jugerais qu’elle dit vrai.

— Et que feriez-vous ?

— Il y a dans ce couvent plus d’une cellule solitaire dont la porte ferme bien et dont les murs étouffent les cris ; si vous m’avez trompé, vous ne sortirez plus de ce couvent où vous ferez pénitence jusqu’à la fin de vos jours.

Le moine frémit.

Il savait que le père Villemain était le maître dans le cloître de St-Séverin, que tous les moines lui obéiraient ; et, au lieu des splendeurs et des gloires qu’il avait rêvées, il entrevoyait une longue vie de ténèbres et de solitude.

Pendant ce temps, Natache souriait, triomphante.

C’était, à vrai dire, sans but précis et guidée seulement par l’instinct de sa haine, que Natache avait révélé au père Villemain ce qu’elle savait sur le commandant du Bataillon d’Or.

Mais son ressentiment l’avait bien inspirée et elle avait réussi au-delà de ses espérances.

Son ennemi resterait prisonnier dans le cloître, et désormais elle serait seule à rechercher le triple rouble de Paul Ier.

Cependant le moine leva le front.

— Monsieur, dit-il, au père Villemain l’heure est venue où je révélerai le secret de ma vie. Je vous ai menti, c’est vrai ; et pourtant je vous ai dit la vérité. N’essayez pas de comprendre ; moi seul je peux vous expliquer les choses. Vous le voulez ? Soit, j’y consens.

Il continua :

— Faites conduire cette femme en quelque cellule d’où elle ne puisse pas s’échapper, où elle ne puisse communiquer avec personne, vous restez auprès de moi. Vous apprendrez un étrange mystère. Après que je vous aurai parlé, vous me séquestrerez, vous m’annulerez, si je ne vous ai pas convaincu ; mais si j’ai réussi à vous convaincre, cette femme, vous le jurez, ne reverra jamais la lumière du jour ?

— J’accepte ces conditions, dit le père Villemain.

Natache, si forte que fut son âme, ne put s’empêcher d’être effrayée.

Sur un ordre du père Villemain, deux moines entrèrent et emmenèrent la dénonciatrice.

Le jésuite et le chef des Hommes d’Or demeurèrent seuls.

Ils s’assirent à côté l’un de l’autre, et le moine commença de parler :

— Je vais vous raconter mon histoire puisque vous m’y forcez, dit-il.

XXIX

HISTOIRE D’UN ABANDONNÉ

— « Oui, dit le moine, c’est mon histoire que vous allez entendre, et vous serez ici-bas le seul être qui la connaisse tout entière.

» Elle est triste et elle est étrange.

» Un jour, il y aura bientôt 35 ans de cela, une pauvre femme qui avait été belle, mais que les chagrins avaient vieillie avant l’âge, mourut de faim et de misère plutôt que de maladie, dans une mansarde où il n’y avait plus de meubles, sur un lit où il n’y avait plus de draps.

» C’était en France, à Paris, et cette femme, c’était ma mère.

» Longtemps, elle avait été une honnête fille, une brave ouvrière ; puis, un gentilhomme russe qui voyageait en France, la vit, l’aima, s’en fit aimer.

» Elle connut d’abord l’ivresse de la faute ; elle devait en connaître bientôt les remords et les angoisses.

» Celui à qui elle s’était donnée, sans espoir de jamais se reprendre, dut revenir en Russie.

» Aurait-il pu l’emmener avec lui, en faire sa femme ? Je ne sais. Il ne m’appartient pas de juger ceux qui sont morts.

» Ce qui est certain, c’est que la pauvre femme resta en France, seule et pauvre.

» Oui, pauvre.

» Certes, le gentilhomme russe avait tout fait en la quittant pour lui faire accepter une fortune qu’il voulait lui laisser.

» Elle refusa.

» De celui qui la quittait, elle n’avait voulu que l’amour ; elle aurait accepté son nom, mais rien de plus.

» Vainement, quand il fut retourné dans sa patrie, le seigneur russe essaya-t-il de faire parvenir des secours à la délaissée qui avait été sa maîtresse ; elle eut la noble fierté de répudier ces offrandes.

» Elle essaya de lutter par le travail contre la misère ; elle reprit l’habitude de l’atelier et des besognes du soir, après les besognes du jour.

» J’étais né cinq ou six mois après le départ de mon père.

» Je fus pour la pauvre femme, en même temps qu’une consolation, un lourd surcroît d’amertume.

» Il eût fallu qu’elle gagnât davantage, et elle commença de gagner moins, à cause du temps que lui prenaient les soins qu’elle me donnait.

» Cependant, sa fierté ne se démentit pas, et elle eut le grand courage de ne pas apprendre à mon père qu’il était père en effet, et elle voulut que son enfant n’appartînt qu’à elle seule.

» Mais ses forces la trahirent, elle s’affaiblit, devint malade, dut s’aliter.

» J’avais dix ans alors, et quoique tout petit, c’était moi qui portais au Mont-de-Piété les objets que, chaque matin, il fallait engager pour vivre un jour de plus.

» Oh ! je la vois encore dans mon souvenir, la chère et digne créature, je la revois encore, pâle, amaigrie, et me regardant avec des yeux pleins de larmes.

» Combien elle devait souffrir !

» Elle ne se plaignait pas. Elle n’accusait personne ; jamais elle n’eut une parole amère pour celui qui l’avait prise et abandonnée. Au contraire, elle me disait :

» — Alexandre, je ne veux pas, quand tu seras grand, que tu aies de la haine pour celui que j’ai tant aimé, que j’aime tant encore. Jure-moi, si jamais tu le rencontres, si jamais il te connaît, de l’honorer, de lui obéir, de lui dévouer ton cœur ; et, s’il s’est marié, s’il a des enfants, tu n’auras pas de colère contre eux ; tu feras tout pour les servir s’ils ont besoin de toi, pour les défendre s’ils sont en péril, pour les venger si quelqu’un leur a fait du mal.

» Ces paroles, ma mère me les répéta encore quelques heures avant de fermer ses yeux pour l’éternité. Elle les répéta d’une voix plus pressante encore qui ordonne et qui supplie ; moi, bien que je ne fusse qu’un petit enfant, je la comprenais et je jurais de lui obéir.

» Hélas ! je sentis sa main se raidir entre les miennes, devenir plus froide sous mes baisers et mes larmes.

» Elle poussa un grand soupir, elle n’était plus.

» J’avais dix ans ; je me trouvais tout seul dans cet immense Paris, sans parents, sans ressources.

Le convoi de ma mère fut payé par quelques voisins charitables, et une pauvre vieille, — je me souviens qu’elle avait pour métier de carder des matelas dans les maisons, — me recueillit dans son pauvre taudis.

» Je menais la vie paresseuse des enfants pauvres, qui courent par les rues, écoutent les mauvais conseils des garçons plus grands, n’apprennent pas à lire et quelquefois apprennent à voler.

» Une fierté, étrange chez un gamin de mon espèce, me préserva d’abord de commettre des actions coupables.

» Mais la vue des enfants riches qui passaient et des belles boutiques pleines de beaux costumes et de jouets tentateurs, eut bientôt raison de mes scrupules.

» Je devins envieux, je devins mauvais ; je me promis de devenir un jour, par tous les moyens possibles, non-seulement l’égal, mais le maître de ceux dont le bonheur m’humiliait ; et, les mauvaises connaissances aidant, je ne tardai pas à être un garnement parfait.

» J’avais douze ans.

» Il se forma, je ne sais plus comment, dans le quartier où j’habitais, une espèce de bande de petits voleurs.

» Comme j’étais très hardi et très adroit, je fus leur chef.

» La vieille qui m’avait recueilli ne soupçonnait guère que, pendant qu’elle allait travailler chez des bourgeois, je passais le temps à rôder devant les devantures, épiant le moment où les marchands ne me regardaient pas, et fourrant dans ma poche quelque objet rapidement dérobé.

» Cependant les exploits de la bande que je dirigeais commencèrent à faire du bruit, non seulement dans le quartier, mais dans la ville. On racontait de nous des équipées téméraires. Tout enfants que nous étions, nous avions l’audace d’arrêter des hommes dans la rue. Nous eûmes une espèce de célébrité, et mon cœur se gonflait d’un mauvais orgueil en songeant que j’étais le héros principal des aventures que j’entendais raconter.

» Ce qui devait arriver arriva.

» La police parisienne s’inquiéta de nos vols longtemps impunis.

» Je fus arrêté, jugé et renfermé dans une maison de correction.

» J’avais été mauvais, je le devins bien davantage.

» La prison me rendait furieux.

» Je me sentais un désir terrible de liberté et de commandement. Et ces ambitions refoulées, qui me rentraient au cœur, s’y changeaient en violents appétits de vengeance.

» Oui, de vengeance. Contre qui ? Contre tous.

» Je grandissais, rongeant mon frein, lorsqu’un jour je fus appelé dans le cabinet du directeur de la maison de correction.

» Le directeur n’était pas seul ; un homme était avec lui, qui, dès qu’il m’aperçut, marcha vivement vers moi et me prit entre ses bras.

» Je le reconnus tout d’abord à cause de l’étrange ressemblance qu’il avait avec moi-même.

» Cet homme c’était mon père.

» Il m’apprit qu’il était revenu en France, depuis peu de temps, qu’il s’était informé de ma mère et qu’il avait été instruit en même temps de la mort de la pauvre femme et de ma naissance.

» — Oh ! disait-il, pourquoi m’a-t-elle caché que j’eusse un fils ? Je l’aurais aimé, je l’aurais sauvé des tentations, et je ne le trouverais pas, maintenant, si jeune et déjà coupable.

» À l’aspect de mon père, aux paroles qu’il me disait, je me sentais profondément ému.

» Je me souvenais des recommandations de ma mère mourante, et quand il m’embrassa en disant : « pauvre enfant » ! tout ce qui restait de bon en moi se réveilla, et mon cœur se fondit en tendresse.

» Mon père, qui s’appelait le prince Ivan Palkine, avait obtenu que je quitterais la maison de correction.

» Il avait répondu de moi ; il m’emmena.

» C’était un homme bon, qui disait des paroles, à la fois graves et douces.

» Il me pardonnerait d’avoir été méchant, parce que j’avais été seul ; il me disait souvent : « C’est de ma faute », et il ajoutait : « Désormais, tu seras honnête et je te rendrai digne du nom que tu porteras. »

» Nous allâmes prier ensemble sur la tombe de ma mère, et il me sembla en sortant du cimetière que j’étais tout différent de l’être que j’avais été.

» Nous partîmes pour la Russie.

» Mon père me mit dans un collège à Moscou.

» C’est là que je devais regagner le temps perdu et devenir digne du rang que j’occuperais un jour dans la société.

» Vraiment, je me sentais plein de bonnes pensées. Et, de ma nature d’autrefois, je n’avais conservé qu’un orgueil et un désir de gouverner que légitimait, en somme, le sang d’où j’étais sorti.

» Des années se passèrent.

» Mon père qui habitait dans ses domaines en Finlande, venait me voir deux fois l’année, très régulièrement.

» J’avais pour lui un profond et respectueux amour.

» Enfin, une fois, il me dit :

» — Écoute, Alexandre, il est temps que tu saches une chose ; je suis marié et j’ai deux enfants : la princesse Marie Palkine, ta sœur, et le prince Georges Palkine, ton frère. Ta place est marquée à mon foyer, égale à la leur. Tu resteras ici pendant six mois encore ; dans six mois, je viendrai te chercher, et tu vivras désormais à mes côtés, parce que tu es mon fils, et parce que je t’aime.

» — Mon père, répondis-je, je vous remercie. Quant à ma sœur et quant à mon frère, je serai plein de tendresse pour eux, car ma mère, en mourant, me l’a ordonné.

» Il partit.

» J’étais presque un homme déjà, et je travaillais ardemment pour me rendre digne de ma famille.

« Les six mois s’écoulèrent.

» J’attendais avec une ardente impatience le moment où le prince Ivan Palkine viendrait me retirer du collège.

» Hélas ! il ne vint pas.

» Une lettre de lui m’apprit qu’il ne pourrait pas venir.

» Elle m’avouait aussi, avec des paroles où le père s’humiliait devant le fils, elle m’avouait que la princesse Catherine Palkine, sa femme, refusait de me recevoir, et que jamais je ne serais admis dans mon domaine familial.

» Ce fut un coup terrible.

» Il est vrai que je ne songeais pas à en vouloir à mon père et que je ne l’en aimais pas moins, car la cruelle lettre était pleine de tristesse et de regrets, et je sentais bien que le cher homme n’agissait comme il le faisait qu’à cause d’une nécessité fatale.

» En effet, n’ayant pas été reconnu, je n’avais aucun droit légal à réclamer ma place auprès de mon père. La princesse Catherine Palkine était fondée à me repousser, à ne pas vouloir d’un bâtard auprès de ses enfants légitimes.

» Mais si je n’eus pas de ressentiments contre le prince, si même je ne songeais pas à jalouser ses autres enfants, plus heureux, je me sentis repris par cette espèce de haine générale qu’avaient fait naître en moi, autrefois, l’abandon et la misère.

» La lettre de mon père à laquelle était jointe une somme considérable, pas moins de cent mille roubles, autorisait mes maîtres à me laisser sortir du collège.

» Je quittai Moscou.

» J’avais dix-sept ans, je me trouvais riche, et j’éprouvais je ne sais quelle joie furieuse d’être libre et d’avoir de l’argent.

» Il me semblait qu’avec cet argent et cette liberté je pourrais me rendre terrible, et il me semblait aussi qu’il ne pouvait y avoir de bonheur que dans la soumission des autres sous ma volonté et sous ma puissance.

» J’étais beau, j’étais hardi ; je voyageais partout, en Angleterre, en Italie, en Allemagne, semant l’argent, hantant les lieux de débauches et de jeux ; ayant des maîtresses que je me faisais un jeu de charmer et d’abandonner ; trouvant des délices aux cruautés de l’amour ; ayant presque chaque jour des duels, où une rare adresse d’escrime et de tir me rendait dangereux, où la colère me rendait impitoyable.

» Je changeais de nom chaque fois que je changeais de pays, et dans chaque pays je laissais un souvenir étrange, entaché et glorifié tout à la fois d’une renommée amoureuse et sanguinaire.

« Ruiné, je le fus bientôt.

« Mais, que m’importait ! Je n’étais pas moins habile à contrefaire des signatures et à manier des cartes, que je n’étais adroit à tirer l’épée.

» Comme à trahir, comme à tuer, j’éprouvais une joie étrange, une sorte de plaisir vengeur à duper et à voler.

» J’étais une espèce d’escroc sinistre et élégant ; un chevalier d’industrie qui avait du sang et des larmes à ses ruses. Bravant les lois, bafouant le respect humain, je me cachais à peine d’être l’homme que j’étais, sinon dans les cas où ma sûreté personnelle eût été compromise ; cela m’enorgueillissait que l’on me méprisât pourvu que l’on me craignît, et je faisais à tout cette réponse suprême : un haussement d’épaules !

» Un soir — c’était à Vienne — je sortais d’une maison de jeu où j’avais gagné, comme il m’arrivait souvent, des sommes considérables.

» Le pauvre diable de colonel autrichien avec qui j’avais joué et que j’avais à peu près ruiné, était demeuré tout pâle après son dernier enjeu perdu.

» Qui pouvait savoir si cet homme, en rentrant chez lui, ne se serait pas fait sauter la cervelle ?

» Je pensais à cela tranquillement et même avec une espèce d’horrible plaisir.

» Un homme voué à la mort, à la damnation peut-être, cela m’apparaissait comme une chose plutôt agréable que fâcheuse, et ma rancune universelle y trouvait son compte.

» Tout à coup, j’entendis un cri parmi des cliquetis d’armes.

» On se battait, on appelait au secours.

» Ce devait être dans la ruelle voisine.

» Je tirai l’épée, et je me précipitai pour porter aide à celui qu’on assassinait peut-être.

» Contradiction étrange de ma nature !

» Je faisais le mal avec joie et je n’aimais pas à voir d’autres le faire.

» J’aurais poussé dans l’eau sans remords quelqu’un qui m’eût coudoyé en passant, mais je me serais élancé sans hésitation dans un fleuve pour sauver quelqu’un qu’un autre y aurait jeté.

» Désir de vengeance personnelle ou sinistre orgueil, je n’autorisais que le mal dont j’étais l’auteur.

» Donc je me précipitai vers la ruelle, exposant ma vie pour défendre un inconnu.

» Sous une lanterne, un homme, un gentilhomme évidemment, se défendait contre cinq ou six bandits qui avaient voulu, sans doute, lui voler sa bourse.

» — À moi, monsieur ! cria-t-il en français.

» Mon secours fut efficace.

» J’embrochai le plus proche des chenapans, blessai un ou deux autres, et le reste s’enfuit.

» — Parbleu, monsieur, dit le gentilhomme que j’avais délivré, vous avez une vaillante épée, et vous vous êtes fait un ami du chevalier Philippe du Quesnoy. »

À ce point du récit que faisait le moine à la barbe d’or, le père Villemain ne put s’empêcher de l’interrompre.

— Quoi, dit-il, l’homme que vous aviez sauvé, s’appelait le chevalier Philippe du Quesnoy ?

— Il s’appelait ainsi, dit le moine.

Et il continua :

« Nous nous serrâmes la main, et le chevalier me demanda mon nom, naturellement.

» Je lui répondis que je n’en avais pas, et que j’en avais plusieurs cependant ; que l’on m’avait nommé, à Paris, le comte de Mercilly ; le marquis de Valvèdre en Italie ; le baron de Kerschoff en Prusse, et que je me faisais nommer à Vienne le prince Alexandre Palkine, parce que cela me plaisait ainsi.

» — Vous êtes étrange, dit le chevalier, et malgré cela, ou bien à cause de cela, vous me plaisez fort. Devinez où j’allais lorsque j’ai été attaqué par ces voleurs de petite rue ? Chez la Lauriani, cette chanteuse italienne qui fait fureur parmi les dilettantes viennois. Nous devions souper, je pense. Venez avec moi, cher prince. La Lauriani a bien quelque camarade de théâtre, qu’elle pourra faire éveiller.

» Nous soupâmes à quatre et dès lors, nous fûmes amis, le chevalier Philippe et moi, de cette amitié sans tendresse qui met en commun le jeu, les débauches, les maîtresses même, tout, sauf le cœur et la pensée.

» Nous fîmes des voyages. Mon compagnon me plaisait en somme ; car il était très hardi et montrait peu de scrupules.

» Était-il riche ? Il le paraissait. Mais je ne tardai pas à m’apercevoir qu’il n’était pas moins habile que moi dans le maniement des cartes et que sa meilleure source de revenus était la niaiserie des dupes.

» Nous formions un élégant et odieux assemblage.

» Cependant, le chevalier du Quesnoy recevait quelquefois par la poste des sommes très considérables, venant je ne sais d’où.

» Mais il les dispersait bien vite dans les plus extraordinaires orgies qu’un homme eût jamais osées, et il fallait qu’il recourût au jeu pour maintenir sa réputation de grand seigneur et débauché.

» Une fois, nous étions depuis trois jours à Varsovie, après un séjour d’une année en Autriche, — une fois, je venais de rentrer dans l’hôtel où je logeais ainsi que le chevalier, lorsque je le vis se jeter tout à coup dans ma chambre.

» Il avait l’air bouleversé, ses yeux lui sortaient de la tête, et des gouttes de sueur lui perlaient sur le front.

» — Eh, bon Dieu ! qu’y a-t-il ? lui demandai-je.

» — Il y a, me répondit-il, que je vais être déshonoré.

» — Eh bien, après, où sera le mal ? lui répartis-je. Déshonoré, ne l’êtes-vous pas déjà ?

» — Ah ! ne raillez pas. Oui, je suis comme vous, c’est possible, un séducteur de filles, un joueur déloyal, un aventurier enfin, mais jusqu’à ce jour, j’avais réussi à ne pas avoir de démêlés avec la justice, et mon nom n’avait pas paru dans les comptes rendus des jugements.

» — Et qu’avez-vous donc fait qui vous expose à un scandale public ?

» — Voici, me répondit-il.

» Et il me raconta ce qui était arrivé.

» En sortant d’un bal, il s’était engagé dans une rue déserte pour gagner l’hôtel où nous logions.

» Toutes les boutiques étaient closes, toutes les fenêtres éteintes. Cependant, en passant devant une petite maison basse, il vit une lueur dans l’entrebâillement d’une porte de magasin.

» Ce magasin, entr’ouvert à pareille heure, l’étonna.

» Il eut la curiosité de voir ce qu’on faisait là dedans.

» Or, c’était une boutique de changeur, dans laquelle un homme était assis devant son comptoir, et cet homme comptait des billets et des monnaies qui faisaient à côté de lui un grand tas d’or et de papier.

» Sans doute il ne s’était pas aperçu qu’il avait mal fermé sa porte après avoir bien fermé sa devanture, et il se croyait en sûreté.

» Le chevalier Philippe du Quesnoy regardait cet homme qui comptait tant d’argent.

» Précisément il y avait assez longtemps qu’il n’avait reçu l’un de ces mystérieux envois qui l’enrichissaient pour quelques jours ; et le jeu ne le servait guère à Varsovie où sa chance avait paru suspecte.

» L’idée le prit de voler l’or et les billets qui étaient si près de lui.

» Personne ne passait dans la rue, il était armé ; « pourquoi pas ? » se dit-il.

» Mais non. L’homme attaqué se défendrait, appellerait, crierait, et le chevalier serait perdu.

» Il repoussa la tentation ; il allait se retirer, lorsqu’il vit une chose qui le retint derrière la porte.

» Le changeur s’était levé, et tenant une petite lampe, il se dirigeait vers le fond de la boutique.

» Il y avait là un petit escalier tournant qu’il se mit à monter.

» Quoi ! il laissait ainsi ses richesses, sans gardien, sans défense !

» Mais, sans doute, il montait dans son appartement pour un instant, pour prendre quelque objet, et il allait revenir.

» Eh bien ! qu’importe ?

» Une minute suffirait au chevalier pour entrer dans la boutique, pour s’emparer des papiers et des monnaies et pour s’enfuir, pour disparaître.

» Déjà le changeur était entré dans la chambre d’en haut, sans doute.

» Philippe du Quesnoy se précipita.

» Il remplit ses poches, il remplit ses mains, et, riche pour longtemps, il allait se dérober, quand le changeur, sa lampe à la main, reparut au sommet de l’escalier.

» Il poussa un grand cri.

» Le chevalier perdit la tête, bondit dans la rue et se mit à fuir désespérément.

» L’autre le poursuivait en appelant, en hurlant : « Au voleur ! au voleur ! »

» Par bonheur, aucun passant dans la rue.

» Mais l’homme volé gagnait du terrain et le chevalier dans son trouble ne songeait pas qu’il pouvait se retourner et tuer le poursuivant.

» Cependant il eut une idée pour retarder la course du changeur.

» Il laissa choir des poignées de monnaies et de billets de banque, espérant que l’homme s’arrêterait pour les ramasser.

» Mais celui-ci, soit qu’il ne les eût pas vu tomber, soit que la colère l’emportât, s’élançait de plus belle ; et bientôt Philippe du Quesnoy sentirait sur son épaule la main de celui qu’il avait volé.

» Il fallait prendre un parti !

» Redevenu maître de lui-même, il fit volte-face, bondit et frappa l’homme qui tomba en poussant un râle.

» Cela fait, il pouvait être sauvé, et il reprit sa course dans la direction de l’hôtel.

» Dans peu d’instants il serait hors de danger.

» Il allait se précipiter dans le corridor de l’hôtel, quand il entendit derrière lui un grand bruit de voix et de pas qui se hâtent.

» Il se retourna.

» Il avait mal frappé sa victime.

» Le changeur était vivant, et accourait, montrant le chemin à des agents de police, rencontrés par hasard, sans doute.

» Alors fou d’épouvante, le chevalier avait monté l’escalier et s’était jeté dans ma chambre.

» L’avait-on aperçu ? Il ne savait. En tout cas, on fouillerait probablement les maisons du quartier ; on ne tarderait pas à le découvrir : et son nom serait déshonoré.

» Quoi, lui dis-je, les du Quesnoy existent véritablement ? Je m’imaginais que c’était le nom de quelque famille éteinte, que vous aviez usurpé.

» — Vous vous trompiez, elle existe, répondit-il d’un air gêné.

» — Tant mieux, ou tant pis, comme il nous plaira. Mais que puis-je pour elle dans cette conjoncture ?

» — Beaucoup, dit le chevalier. Écoutez-moi. Ce nom de Palkine, que vous portez, ce nom est-il le vôtre ?

» — Ah ! vous êtes curieux.

» — Un nom d’emprunt, n’est-ce pas ?

» — Peut-être.

» — Mais, naturellement, étant un habile homme, vous avez dû acheter ou fabriquer vous-même des papiers suffisants pour établir votre fausse identité ?

» — Il est possible. Je ne comprends pas. Continuez.

» — Voici. Puisque vous ne vous appelez pas Palkine, il vous importe peu que ce nom soit souillé. Eh bien, donnez-moi vos papiers, et ne me démentez pas quand je dirai aux gens qui viendront m’arrêter que je suis Alexandre Palkine. De cette façon, je serai condamné et je ferai ma peine sans déshonorer mes ancêtres.

» — Fort bien, dis-je, mais vous vous souciez trop peu des miens.

» — Vous en avez donc ?

» — Tout le monde en a, je pense. D’ailleurs, votre idée n’est guère praticable.

» — Pourquoi ? Nous ne sommes à Varsovie que depuis trois jours, et personne ne nous y connaît. Nous avons signé ensemble sur le registre de l’hôtel, et il est à peu près sûr que l’hôte ne sait pas lequel des deux voyageurs s’appelle Palkine ou du Quesnoy. Ainsi rien de plus facile que cette substitution, et le nom de du Quesnoy sera sauf.

» — Oui, mais celui de Palkine ?

» — Sera quelque peu sali ; vous en serez quitte pour en changer.

» Cette proposition avait quelque chose qui m’était pénible et en même temps quelque chose qui m’était agréable.

» S’il me répugnait de rendre publiquement infâme le nom de mon père et celui de ses enfants, je ne pouvais m’empêcher de sourire à l’idée du déshonneur d’une race qui m’avait cruellement repoussé.

» Et puis le chevalier se mit à me prier avec tant d’insistance que, vraiment, malgré la sécheresse de mon cœur, je me sentis quelque peu ému par les supplications de cet homme pour lequel je n’éprouvais pas, sans doute, une amitié réelle, mais avec qui j’étais lié par une longue habitude de camaraderie.

» Cependant, je crois que j’aurais refusé si le chevalier ne m’avait promis de me faire adresser désormais les sommes considérables qu’on lui envoyait de temps à autre, mystérieusement.

» — Je me ferai donc appeler Philippe du Quesnoy ? demandai-je.

» — Oh ! non, non, ne faites pas cela, je vous en conjure ! Mais soyez tranquille, d’une façon ou d’une autre, l’argent vous parviendra.

» Cette assurance me décida et, sur l’heure, je remis à mon compagnon un passe-port en assez bonne forme, qui suffirait à le faire prendre pour moi.

» Il me remercia avec une ardeur de reconnaissance qui m’étonna véritablement, puis il s’écria :

» — Maintenant, il n’y a plus une minute à perdre ; il faut que je fasse disparaître les papiers qui sont dans mon coffre et après, j’essaierai de m’évader, si je puis.

» Mais comme il allait sortir de ma chambre, il se fit un grand bruit dans l’escalier.

» Ce pouvait être les gens de police.

» — Sortez, lui dis-je, vous me perdriez sans vous sauver.

» — Oh ! mes papiers ! mes papiers, dit-il, et il sortit rapidement.

» Dès qu’il ne fut plus là, je collai mon oreille à la porte et par les paroles que j’entendis, je devinai ce qui se passait.

» Après avoir fouillé quelques maisons du quartier, le changeur blessé et les policiers qu’il conduisait étaient entrés dans l’hôtel.

» L’homme qui avait été volé reconnut son voleur et le fit saisir dans le corridor au moment même où le chevalier allait entrer dans sa chambre.

» La victime l’avait reconnu.

» Le voleur ne nia pas.

» — Oui, c’est moi, dit-il.

» — Votre nom ?

» — Alexandre Palkine.

» — Votre passe-port ?

» — Le voici.

» On l’emmena et l’hôtel, un instant troublé par le tumulte des arrivants, redevint silencieux.

» Quant à moi, j’avais été frappé de l’air d’épouvante avec lequel le pauvre diable avait dit : « Mes papiers, mes papiers ! » J’avais toujours flairé quelque mystère dans l’existence de mon compagnon, surtout à cause de l’argent qu’il recevait et qu’il n’avait pas réussi à me cacher.

» Je sortis de mon appartement, sans faire de bruit, une lampe à la main, et je me dirigeai vers sa chambre.

» Les clés de chambres d’hôtel sont assez souvent pareilles et la mienne ouvrirait sans doute la porte du chevalier.

» Non, elle cria dans la serrure, mais ce fut tout.

» Une si piètre difficulté ne devait pas m’arrêter.

» Je portais toujours sur moi un petit appareil de coutellerie, assez compliqué, qui m’avait été plus d’une fois utile. Il contenait, outre plusieurs lames, d’autres instruments propres à divers usages. Il y avait parmi eux ce qu’on appelle un « rossignol. »

» Après quelques efforts, la serrure cria de nouveau et la porte s’ouvrit.

» J’allai droit au coffre dont le chevalier avait parlé, et j’en soulevai rapidement le couvercle.

» Sous des hardes élégantes, je ne tardai pas à trouver une liasse de papiers et de lettres, soigneusement serrée d’un ruban de soie.

» Et dès que j’eus commencé à lire, je poussai, malgré moi, un cri d’étonnement !

» Je n’en pouvais douter.

» Des lettres, signées d’un nom que naguère on ne prononçait qu’en tremblant, puis des lettres de femme, prouvaient d’une façon évidente que l’homme qui voyageait sous le nom de Philippe du Quesnoy était le fils naturel… »

Le moine n’acheva pas.

Le père Villemain s’était dressé ; il avait compris.

— Quoi, dit-il, le chevalier Philippe était le fils ?…

— Oui, dit le moine, le fils de Celui qui régna et qui est mort maintenant. Sa mère, une anglaise, fameuse par sa beauté, avait été aimée jusqu’à l’adoration par un des plus grands souverains du monde. Cette liaison avait été si chère à l’autocrate, qu’il avait longtemps songé, ainsi que le prouvaient les lettres, à légitimer l’enfant qui en était issu. Plus tard, un fils légitime lui était né, et le tsar avait renoncé à son premier dessein.

» Mais la mère avait conservé les lettres et les autres documents qui établissaient d’une façon incontestable l’origine de son fils ; et, au moment de mourir elle les lui avait remises. D’ailleurs, le souverain n’abandonna jamais entièrement l’homme dans les veines duquel coulait son propre sang. Il ne voulut plus le voir, le fit élever à l’étranger, mais toujours il lui fit passer des sommes qui devaient lui permettre de tenir un rang considérable dans la société. Ce nom de du Quesnoy avait été imposé par la volonté paternelle. Le fils du tsar ne serait pas prince, mais passerait à tous les yeux pour un riche et honorable gentilhomme. Les débauches et les excès dans lesquels tombent presque forcément les jeunes gens sans famille, avaient fait une autre vie au chevalier Philippe. Il était devenu quelqu’un d’affreux et de coupable, il était devenu quelqu’un de pareil à moi ! Cependant, au moment où son ignominie allait devenir publique, il avait hésité, il s’était dit, sans doute, que la justice, en fouillant dans le passé, découvrirait aisément dans le chevalier Philippe, le fils naturel d’un empereur et, à cause d’un peu de bel orgueil qui lui restait, il n’avait pas voulu déshonorer le trône sur lequel son père avait été assis ! C’est pourquoi il m’avait emprunté mon nom.

Le père Villemain écoutait, la tête basse.

Il la releva et dit :

— Ensuite, qu’avez-vous fait ?

— Une idée étrange m’avait traversé l’esprit. Ce bâtard impérial n’avait jamais été en Russie ; son père était mort, sa mère était morte ; qui donc aurait pu dire à un homme muni de preuves et disant : « c’est moi, » qui donc aurait pu dire à cet homme : « tu mens ! » Les lettres parlaient bien d’un confident du tsar, chargé de faire parvenir des sommes au chevalier, mais le confident lui-même n’avait jamais dû voir l’enfant naturel. Je m’emparai des papiers et quittai l’hôtel et Varsovie la même nuit.

Le père Villemain écoutait toujours.

— Ce qui s’est passé depuis, peu vous importe, dit le moine. Je suis venu à Saint-Pétersbourg, j’ai été le chef, ignoré même de ceux qui m’obéissaient, d’une association qu’on appelait : les Hommes d’Or. J’ai exercé des vengeances, et j’ai beaucoup souffert. Puis je suis parti pour l’Italie où je vous ai connu. Mais à quoi bon ces détails ? Ce qui est vrai, important, ce qui est certain, c’est que je suis, à cette heure, l’un des rejetons de la race impériale, que je puis prouver cela, que nul ne saurait affirmer le contraire ; et, quand le jour sera venu de la révolution, puis du triomphe, c’est un descendant du maître légitime, qui s’assoira sur le trône de toutes les Russies !

Le père Villemain dit :

— Ces papiers, vous les avez toujours ?

— Toujours. Autrefois, en Italie, je vous en ai montré quelques-uns pour appuyer mes affirmations ; il est temps que vous les connaissiez tous.

Le moine marcha vers le mur où s’ouvrait une armoire, et, dans cette armoire, il y avait une étroite caisse de fer.

De cette caisse, il tira des lettres que le père Villemain compulsa avec une ardeur passionnée.

Le jésuite dit :

— Oui, oui, c’est vrai, évident, palpable. Avec de telles armes on peut hasarder le combat.

Mais tout d’un coup il frappa du poing sur la table.

— Non, non, il y a un obstacle, un terrible obstacle. Le véritable bâtard impérial peut surgir à chaque instant.

— Il est mort.

— Vous l’avez tué ?

— Il s’est tué dans sa prison.

— N’importe ! s’il est impossible de prouver que vous n’êtes pas ce que vous prétendez être, on peut vous dire, comme cette femme l’a crié : « vous vous nommez Alexandre Palkine ! »

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce qu’Alexandre Palkine est mort. N’est-ce pas sous ce nom que le fils du tsar a été arrêté ? n’est-ce pas sous ce nom qu’il repose dans le cimetière de Varsovie ?

— C’est juste, dit le jésuite.

Après un long silence, le moine reprit :

— Eh bien, maintenant, que résolvez-vous ? Ce que je vous ai dit que j’étais, je le suis en effet. Bientôt, dans quelques heures peut-être, le triple rouble de Paul Ier sera en notre possession, c’est-à-dire la toute-richesse, la toute-puissance ! et nous pourrons engager la suprême bataille. Parlez vite, que résolvez-vous ?

Le père Villemain ne répondit pas, mais il ouvrit la porte et appela un frère lai qui passait.

— Qu’a-t-on fait de la prisonnière ? demanda-t-il.

— Mon père, on l’a mise dans une chambre voisine du réfectoire où l’on a beaucoup de peine à la maintenir, car elle se démène furieusement. Elle pousse de tels cris, qu’il est à craindre qu’on ne l’entende du dehors.

— Tous les in-pace sont-ils occupés ?

— Il en est un de libre, mon père. Mais on l’emploie pour y mettre des provisions de bois.

— Vous le ferez disposer pour qu’il puisse recevoir la prisonnière. En attendant, qu’on la conduise dans ma propre cellule. Là, vous le savez, il y a un réduit creusé dans le mur et qui me sert d’oratoire. C’est dans cette niche, que ferme une porte épaisse, que vous mettrez la prisonnière ; on ne l’entendra pas crier, allez.

Le frère sortit.

Alors le père Villemain se tourna vers le moine à la barbe d’or et lui dit :

— Je vous accorde trois jours pour réussir, c’est-à-dire pour conquérir le triple rouble. Pendant ce temps, je vous aiderai encore de tout mon pouvoir ; la femme qui a surpris votre secret ne pourra le révéler à personne ; et, si vous réussissez, elle disparaîtra. Mais si la précieuse médaille vous échappe, eh ! bien, dans trois jours je vous abandonne, je mets Natache en liberté, et vous êtes perdu.


XXX

LE SECRET DE LA BOHÉMIENNE

Cependant Mme Ivanoff avait entraîné Nadèje vers la cellule qu’on lui avait désignée au premier étage de la prison.

Elle s’assit, la prit sur ses genoux, la serra entre ses bras.

Elle tenait son enfant, enfin.

Elle disait tant de choses, précipitait tellement les paroles, qu’elle ne s’étonnait pas de ne pas recevoir de réponse.

— Oui, c’est toi, c’est bien toi. Il n’y a pas moyen de s’y tromper ; ton âge, ton nom, tout s’accorde. Et puis, Natache l’a bien dit sur la route. Oh ! cette Natache ! mais non, je ne puis pas lui en vouloir. Elle a été bonne en voulant être méchante, puisqu’en croyant frapper ma fille, elle est cause que je l’ai retrouvée. Ô mon Dieu, je vous remercie ! Mais il y a une chose bien affreuse : tu es ici, mon enfant. Moi, je ne suis pas coupable ; je t’expliquerai. Mais toi, tu es une criminelle, dis ? Oh non ! Est-ce que tu as volé ? Oui ? Hélas ! que c’est affreux, cela ! Je vous demande un peu si la Providence n’aurait pas pu être clémente tout à fait, en ne mêlant pas ce désespoir à ma joie ? Mais enfin, puisque c’est ainsi, c’est ainsi. Le bon Dieu sait ce qu’il fait ; ne nous plaignons pas. Embrasse-moi, nous nous en irons d’ici, un jour, et je t’emmènerai bien loin, personne ne saura qui nous sommes, et nous serons heureuses pour toujours.

Pendant ce tendre bavardage, Nadèje, songeait, étonnée d’abord, puis attendrie.

Ce que cette femme disait, c’était possible enfin.

Que savait-elle de sa naissance ? Rien de précis.

Dirka l’avait élevée, Dirka l’appelait « ma fille ».

Mais il courait, sur la vieille bohémienne, bien des histoires d’enfants volés et, qui sait si, elle, Nadèje, n’avait pas été dérobée, toute petite, à sa véritable famille ?

D’ailleurs, n’ayant jamais été ni embrassée, ni caressée, elle trouvait un plaisir délicieux, au milieu de ses tristesses, à être cajolée ainsi par Mme Ivanoff.

Et puis, elle voyait bien qu’elle donnait du bonheur à cette pauvre femme, et quand même elle eût été convaincue de l’erreur, elle n’aurait pas détrompé celle qui se croyait sa mère.

Mais enfin, Mme Ivanoff dit :

— Pourquoi ne dis-tu rien ?

Elle apprit l’affreuse vérité.

Sa fille était muette !

Ce n’était pas assez qu’elle la retrouvât déshonorée ; elle la retrouvait mutilée.

Alors, elles sanglotèrent ensemble. Et elles étaient tellement absorbées par leur douleur commune, qu’elles ne prenaient pas garde à la Souris Noire qui les observait d’un regard attendri par le guichet de la porte cellulaire.

La petite prisonnière espiègle était montée derrière elles et, depuis longtemps, elle était là, ne les quittant pas des yeux.

Quand le soir tomba, quand le gardien vint pousser les gros verrous des cellules, Mme Ivanoff demanda et obtint sans difficulté que Nadèje passât la nuit auprès d’elle.

Elle s’étonna un peu de la facilité qu’on eut à consentir à cette demande ; elle ne savait pas, — Nadèje n’ayant rien pu dire, — que Nadèje, étant condamnée, avait droit à quelques faveurs.

La nuit se passa tristement, mais non sans quelque douceur.

Elles s’endormirent ensemble sur la même couche, ou plutôt, non ; Nadèje seule s’endormit, brisée de fatigues.

Mais Mme Ivanoff, les yeux ouverts et pleins d’une flamme étrange, veilla sur le repos de son enfant, et elle pensait que rien sur la terre, oh ! rien, ne serait assez fort pour la lui arracher des bras.

Elle se trompait.

Dès le point du jour, on frappa à la porte, rudement.

C’étaient les gardiens qui venaient prévenir la condamnée qu’il était l’heure de marcher au supplice.

Quand la porte fut ouverte, quand Mme Ivanoff fut instruite de la vérité, elle poussa un cri terrible.

— Non, non, ces gens sont fous ! Cinquante coups de knout ? Mais c’est la mort ! On va tuer ma fille ; je ne veux pas ! Misérables, vous ne toucherez pas à mon enfant !

Hélas ! les hommes qui étaient entrés ne tenaient aucun compte de ces paroles affolées.

Ils dirent à Nadèje :

— Venez.

La pauvre enfant, tête basse, les suivit.

Nulle parole humaine ne saurait peindre le désespoir de la mère.

Elle marchait à côté de sa fille, en la retenant, en l’embrassant, en se tordant les bras.

Et quand elles furent dans la cour, quand Mme Ivanoff vit que Nadèje allait s’éloigner — s’éloigner vers le trépas ! — elle se jeta sur Nadèje, tomba à genoux, l’empoigna en criant :

— Vous ne l’aurez pas, vous ne l’aurez pas !

Ses sanglots étaient si bruyants et si farouches, que toutes les prisonnières accoururent, et les gardiens eux-mêmes demeuraient indécis devant cette puissante douleur maternelle.

Quant à Nadèje, elle pleurait.

C’en était donc fait d’elle !

Elle allait subir le châtiment terrible qui ne finirait qu’avec sa vie ; elle ne reverrait jamais plus, ni Darius qu’elle n’avait pu sauver, ni cette pauvre femme qui se lamentait devant elle et qui était peut-être sa mère.

Elle souffrait horriblement.

En même temps, la froidure d’une matinée d’hiver lui pinçait la chair, lui piquait les membres.

Elle frissonna.

Alors, pendant que Mme Ivanoff ne cessait de gémir, l’une des prisonnières s’approcha.

C’était cette mère criminelle, devenue folle, qui croyait bercer toujours entre ses bras un enfant imaginaire.

Elle dit :

— Pauvre petite, elle est bien malheureuse, et elle est bien jolie. Elle est presque aussi jolie que mon fils, à moi. Quoiqu’il soit très petit, je les aurais mariés ensemble si elle avait vécu. Oh ! pauvre chérie ! Tu trembles, tu as froid. Attends, attends. Je vais aller te chercher quelque chose pour que tu aies chaud, pour que tu sois moins malheureuse. Ne l’emmenez pas tout de suite, messieurs, ajouta-t-elle en parlant aux gardiens. Rien qu’une minute, je vous en conjure ! je veux faire un cadeau à cette pauvre petite fille.

La prisonnière s’éloigna rapidement, et revint si vite que les gardiens, émus malgré eux, n’avaient pas encore eu le temps d’arracher Nadèje à sa mère désolée.

Ce que la folle apportait à la pauvre fille, c’était une espèce de grand manteau, une loque lourde et sordide.

— Prends cette pelisse, dit-elle, je l’avais volée pour en couvrir mon enfant, pendant les nuits d’hiver. Si tu veux savoir où je l’ai prise, je te dirai que c’est dans la chambre d’une religieuse. Je l’ai trouvée à terre, près du lit. On l’a réclamée, on l’a cherchée, mais je me suis bien gardée de la rendre ; je l’avais mise sous un tas de neige, là bas, au fond de la cour. Tiens, veux-tu de mon manteau, dis ? Tu auras bien chaud. Prends-le, je te le mets sur les épaules, vois.

Nadèje, effarée par la douleur, se laissa mettre, sans parole, le manteau sur les épaules.

Mais quand elle l’eut regardé, quand elle l’eut reconnu, une pensée lui traversa l’esprit ; et, tout en considérant Mme Ivanoff presque évanouie, elle fouilla rapidement l’une des poches du carrick.

Elle y retrouva la médaille de platine. Comme elle croyait que c’était un talisman, comme elle avait dû à cette pièce fausse le seul instant de bonheur de son existence, elle la remit à Mme Ivanoff avec un geste et un air qui voulaient dire :

— Tenez, je suis une pauvre fille et je m’en vais mourir ; voici une chose que je vous donne et que je vous prie de garder toujours en souvenir de moi.

La malheureuse mère reçut la médaille et la baisa passionnément.

— Oh ! oui, oui, je la garderai, dit-elle, toujours. Mais tu ne mourras pas, tu ne t’en iras pas, on ne t’arrachera pas de mes bras.

Cependant, qu’était devenue, pendant cette scène, la Souris-Noire, cette singulière petite prisonnière que nous avons entrevue ?

Elle avait écouté, regardé, avec des yeux qui voulaient en vain retenir des larmes et l’on eût dit qu’elle éprouvait une tendresse profonde pour la pauvre Nadèje.

Elle ne put retenir un cri au moment où la fille avait apporté le manteau et alors, avec un air d’espérance dans le regard, elle avait fait signe à un gardien qui lui avait ouvert la porte de la cour et s’était éloignée rapidement.

Qu’était-ce donc que cette prisonnière qui pouvait s’éloigner à son gré ?

Enfin, malgré les larmes de Mme Ivanoff, malgré ses cris, malgré ses sanglots, malgré ses résistances, Nadèje fut emmenée, et la mère se tordant les bras pleurait dans la cour, au milieu des prisonnières attendries.

C’en était fait.

Son enfant, qui lui avait été rendue, une heure, comme par une ironie sinistre, elle ne la reverrait jamais plus.

Tout à coup elle devint plus calme ; on eût dit qu’elle avait pris une résolution.

En effet, elle avait résolu de mourir.

Qu’avait-elle à faire ici-bas désormais ?

Rien.

Il valait mieux qu’elle sortît de ce monde.

Elle monta dans sa cellule, s’assit devant sa fenêtre et regarda les épais brouillards de la matinée.

Elle les regardait et ne les voyait pas.

Ce qu’elle voyait, c’était toute sa triste vie depuis l’heure fatale où le comte Markoff était entré dans le château de Finlande.

Pauvre Marie Palkine ! Il est de ces existences destituées de toute joie.

Et maintenant, des bourreaux martyrisaient son enfant.

Eh bien ! elle avait raison ; il valait mieux en finir, elle mourrait en même temps que mourrait sa fille.

Elle prit dans sa poche deux petits objets ; l’un était la médaille que Nadèje lui avait remise, elle la baisa encore, puis la glissa dans son corsage en disant :

— On l’ensevelira avec moi.

L’autre objet était la petite fiole de poison apportée par le comte Michel Markoff et dont elle s’était emparée pendant que les agents la saisissaient.

Il y avait, dans ce petit flacon, une liqueur épaisse et noirâtre.

Marie Palkine se leva et dit :

— Attends-moi, Nadèje, attends-moi, je te suis.

Puis elle avala rapidement le contenu de la fiole.

Cela fait, elle se laissa choir sur les genoux et se mit en prières.

Sans doute, elle demandait pardon à Dieu de se dérober à ses douleurs avant l’heure fixée par la volonté suprême.

Elle pria longtemps, attendant la mort, espérant le pardon.

Sous la fenêtre, dans la cour, les prisonnières allaient et venaient causant entre elles.

Quelques-unes étaient groupées autour d’une vieille femme coiffée d’un mouchoir multicolore, qui parlait à haute voix.

Elle disait ceci :

— Oui, ils m’ont arrêtée, les gredins ! et je vous demande un peu pourquoi ? Pour rien, pour rien, absolument. Parce que je dis la bonne aventure et que je prédis des maris aux belles filles. Et ils ont fait bien pis. J’arrive ici pour apprendre que Nadèje, qui est ma fille, entendez-vous ? vient d’être emmenée pour recevoir cinquante coups de knout, sur la place des Coursiers. Ma petite Nadèje ! C’est que je l’aimais de tout mon cœur, moi, quoique je n’en eusse pas l’air.

Mme Ivanoff entendit et se releva rapidement.

Qui était donc cette femme, qui disait que Nadèje était sa fille ?

Elle sortit de sa cellule, descendit l’escalier, et fit irruption dans la cour.

— Madame, demanda-t-elle, madame, qu’avez-vous dit ? Vous prétendez que vous êtes la mère de Nadèje ?

— Eh ! sans doute, répondit l’autre, qui était Dirka la bohémienne, je suis sa mère, tout le monde le sait.

— Vous mentez !

— Vous n’êtes pas polie, vous.

— Je veux dire que vous vous trompez. Ce que vous dites n’est pas possible. Voyons, expliquez-vous, Natache a dit pourtant…

— Ah ! ah ! vous connaissez Natache ? Une fière fille, allez, et avec laquelle il ne fait pas bon avoir des démêlés. Ah ! si vous connaissez Natache, je comprends votre étonnement. Je lui ai dit que Nadèje n’était pas ma fille pour qu’elle me donnât deux cents roubles. C’est toute une histoire, et je peux vous la dire, si elle vous intéresse.

— Oh ! de grâce, parlez !

— Voilà. Il y a dix-sept ou dix-huit ans, je ne me souviens pas bien, Natache est venue m’apporter une enfant toute petite, qui venait de naître. C’était gros comme le poing, et ça avait l’air de vouloir mourir dans une heure.

— Elle est morte ?

— Non pas. Dirka s’entend à soigner les enfants. Natache me donna de l’argent, et me dit d’avoir bien soin de la pauvre mignonne en ajoutant qu’elle viendrait me la réclamer un jour, en me recommandant surtout de ne jamais la remettre qu’à elle-même.

— Eh bien, c’était Nadèje, cette enfant ?

— Non pas. Nadèje était déjà née. Nadèje, c’est ma fille à moi.

— Mais alors, l’autre, l’autre, qu’est-elle devenue ?

— Eh ! vous le saurez, attendez donc ! Vous interrogez et vous ne donnez pas le temps de répondre, Vous comprenez que deux enfants à nourrir, c’était beaucoup ; l’argent de Natache, n’avait pas duré longtemps, parce que je m’étais acheté de beaux mouchoirs de tête ; et je n’aurais pas été fâchée de me débarrasser de Daria.

— Daria ! s’écria Mme Ivanoff.

— Oui. Daria. C’était le nom que j’avais donné à la petite que m’avait remise Natache. Eh bien ! j’eus de la chance. Il se trouvait qu’il y avait dans la maison où je logeais un officier et sa femme, qui étaient de très braves gens, mais qui étaient très malheureux parce qu’ils n’avaient pas d’enfant. Daria leur plut : ils l’adoptèrent. Elle n’avait que trois ou quatre ans. Il fut bien convenu que la petite ignorait toujours qu’elle n’était pas leur enfant. On me donna encore un peu d’argent à cause de cela ; et ma foi je leur ai gardé le secret comme vous voyez.

— Daria, Daria ! répétait Mme Ivanoff.

— Quant à ce qu’elle est devenue, continua Dirka, je n’en sais rien. J’ai déménagé tant de fois ! Puis voilà qu’un jour Natache est venue me la réclamer. Cela m’a gênée un peu. Mais, ma foi, comme elle me promettait deux cents roubles, si je lui rendais la petite, je me suis dit : « Si je lui donnais Nadèje ? Ça ne peut nuire à personne, j’y gagnerais une bonne somme et je reprendrais ma fille quand j’en aurais envie. » C’est comme ça que j’ai trompé Natache ; mais ça ne m’a pas porté bonheur puisque ma pauvre Nadèje doit être morte à présent.

Et la pauvre bohémienne, assez sincèrement chagrinée, s’éloigna pour aller raconter son histoire à d’autres prisonnières.

On conçoit aisément quel trouble mêlé d’angoisse et de joie bouleversait toute l’âme de Marie Palkine.

Ah ! comme les terribles hasards se plaisaient à se jouer de son amour maternel !

Mais elle se disait aussi :

— C’est Daria qui est ma fille, et elle vit ! Ah ! mes pressentiments ne m’avaient pas trompée !

À demi-folle de terreur et d’espérance, oubliant qu’elle était en prison, oubliant qu’elle était accusée, elle se précipita sur la porte en criant :

— Ouvrez-moi ! Je veux sortir, je veux aller voir ma fille, je veux aller voir Daria ! je vous dis qu’il faut que je m’en aille !

Les gardiens voulurent l’écarter.

Elle résista.

Les condamnées se groupaient autour d’elle dans un tumulte grossissant. Ce fut un vacarme, avec des cris, avec des exclamations de toute espèce.

La mère disait toujours :

— Daria ! Daria !

Et le vacarme fut tel, qu’il fit accourir les employés supérieurs de la prison, ceux qui travaillent dans les bureaux ; et bientôt le directeur de la prison apparut lui-même, jugeant que sa présence était nécessaire pour mettre le holà dans cette sorte de révolte.

Il marcha vers la femme qui paraissait être la cause de toute cette émotion.

— Qu’y a-t-il donc ? demanda-t-il.

— Il y a, répondit Mme Ivanoff…

Mais ses paroles s’achevèrent dans un cri d’étonnement, parce qu’elle avait reconnu l’homme qui lui parlait, parce que cet homme était son frère !


XXXI

LA SOURIS-NOIRE

Cependant la Souris-Noire avait quitté la prison.

— On l’avait laissé sortir ?

— Sans difficulté.

Même les gardiens s’étaient fort empressés, quand elle avait dit : « Ouvrez-moi la porte », et l’un d’eux s’était écrié en riant :

— Mais savez-vous, mon petit jeune homme, que cela vous va fort bien cet habit de femme ?

Dès qu’elle fut hors de la maison d’arrêt, la Souris-Noire se jeta dans un traîneau qui passait et se fit conduire au couvent de Saint-Séverin.

Elle y pénétra sans difficultés, et au bout de quelques minutes, elle entrait dans une cellule où le moine à la barbe d’or était seul en ce moment.

C’était le lendemain du jour où Alexandre Palkine avait raconté son histoire au père Villemain.

— Ah ! s’écria-t-il, te voilà, Tiépolo ! Eh bien, as-tu réussi ?

Tiépolo répondit :

— Grâce à votre recommandation, le directeur n’a fait aucune difficulté pour m’admettre dans la prison sous ces habits de femme, et, selon vos ordres, j’ai interrogé, j’ai épié, j’ai tout fait pour découvrir le manteau disparu.

— L’as-tu trouvé ? Oh ! parle vite. Tout mon destin dépend d’une seule de tes paroles !

— Maître, dit Tiépolo, écoutez-moi bien. En ce moment, on emmène Nadèje, Nadèje que j’adore vers le lieu de son supplice ; elle va recevoir cinquante coups de knout, c’est-à-dire qu’elle va mourir, la chère petite âme ; eh bien, sachez ceci : je ne veux pas qu’elle meure ! Sauvez-la, par n’importe quel moyen, sauvez-la et, au moment où vous me la rendrez, moi je vous remettrai, je vous le jure, le manteau qui contient le triple rouble.

— Tu es sûr de cela ?

— Quand vous ai-je trompé ? D’ailleurs, apprenez-le ; c’est sur les épaules de Nadèje qu’il est en ce moment, ce manteau convoité. Délivrez Nadèje ; vous aurez la précieuse médaille.

Le moine à la barbe d’or songea profondément.

Il dit :

— Tout est possible.

Il reprit :

— C’est ce matin que l’exécution a lieu ?

— Ce matin. Il est six heures. Vous avez une heure à peine pour agir.

— Quel est le lieu du supplice ?

— La place des Coursiers.

— Combien d’hommes environ entoureront l’échafaud ?

— Quarante gendarmes à pied, comme d’ordinaire.

— Le brouillard est-il épais ?

— On y voit à peine assez pour marcher dans la rue.

— C’est bien, dit le moine, je te rendrai Nadèje.

— Et moi, je vous donnerai le manteau.


XXXII

AVANT LE SUPPLICE

Après la condamnation prononcée par le jury, Darius avait été ramené dans sa prison, accablé, vaincu.

Qui pourra dire les désespoirs qui torturent un innocent, lorsqu’il est obligé de convenir avec lui-même que c’en est bien fini, que son innocence ne pourra plus être reconnue et que dans quelques heures il lui faudra subir l’infâme supplice, d’autant plus épouvantable qu’il sera immérité ?

Ciel ! pensait Darius, cette foule qui sera réunie sur la place, et qui dira : « Voilà le voleur, voilà le parricide ! »

Puis, la marque sur l’épaule, le poignet sautant sous le coup de hache et, après, le départ pour la Sibérie, pour cette horrible Sibérie où l’on ne meurt pas toujours.

Car, ce que Darius aurait souhaité, c’eut été la mort immédiate dans laquelle on oublie.

Mais rien ; pas une arme pour se rapper, pas une fenêtre pour se précipiter.

Il lui faudrait subir dans toute sa rigueur l’injuste et affreux arrêt.

Pourtant il réussit à retrouver un peu de calme ; cette jeune âme, si joyeuse jadis, était aussi une âme courageuse.

Il se dit :

— Soit. Je me résigne.

Et il attendit.

Mais la chose à laquelle il ne pouvait pas se résigner, c’était sa Daria disparue, accusée comme lui, que la police devait poursuivre et qui, peut-être, serait condamnée comme lui, bientôt.

Oh ! cette pensée le déchirait.

Il essaya de prier.

Il ne pria pas pour lui ; il pria pour sa fiancée.

Et le lendemain, quand le jour se leva, il était encore en prière, murmurant :

— Daria, Daria !

Deux hommes entrèrent.

L’heure de marcher au supplice était venue.

À Pétersbourg, il arrivait fréquemment que l’expiation suivait de très près le verdict du jury, surtout lorsque le crime était d’une nature particulièrement horrible et repoussant.

Il était bon que certains coupables disparussent le plus tôt possible ; et Darius le parricide ne méritait aucune espèce de sursis.

D’ailleurs il y avait, ce jour-là, un départ pour la Sibérie de plusieurs autres condamnés et Darius profiterait de l’occasion.

— Bien, dit Darius.

Il avait prié ; il se sentait ferme.

On lui fit quitter l’uniforme de la prison et il dut revêtir le pantalon en toile bleue et la houppelande grossière en poils de chameau qui composent le costume des exilés sibériens.

Quand Darius serait arrivé sur le lieu du supplice, le bourreau dépouillerait le condamné de ses vêtements afin de le marquer à l’épaule et de lui trancher le poignet.

Pendant que Darius s’habillait, un des hommes qui étaient entrés lui donnait ces détails.

Il répondit :

— On fera de moi ce qu’on voudra.

Quand il fut complètement vêtu, on lui demanda s’il voulait manger, ou s’il voulait boire.

Il dit qu’il n’avait pas faim, mais qu’il boirait volontiers un verre de thé, un peu fort, parce qu’il était fatigué de n’avoir pas dormi, ayant passé la nuit en prière.

On lui apporta un verre de thé très chaud, tout fumant ; et comme c’était un jour maigre, la boisson n’était pas sucrée avec du sucre mais avec deux ou trois raisins confits.

Car en Russie le sucre passe pour un aliment gras, parce qu’on use pour sa fabrication d’os de cheval ou d’autres animaux.

Darius vida le verre d’un seul trait et le rendit à l’un des gardiens en disant :

— Frère, je te remercie.

— Que Dieu soit avec toi, répondit le gardien.

Puis il demanda au condamné si celui-ci, pour avoir bon courage, voulait s’entretenir avec le pope de la prison et si, avant de partir, il voudrait entendre la messe.

Darius dit :

— J’ai recommandé mon âme à Dieu, c’est assez pour la rendre forte. D’ailleurs, tout à l’heure, quand je serai sur l’échafaud, est-ce que le pope ne sera pas là aussi disant les prières funèbres ?

— Il y sera.

— Eh bien ! cela suffit, dit Darius.

Et il ajouta qu’il était prêt à partir.

Comme il se montrait fort docile, on ne l’avait pas lié.

Il quitta sa cellule entre les deux gardiens.

Quand ils furent en bas, Darius vit, dans l’allée de la porte, un véhicule découvert, espèce de chariot grossier, attelé d’un seul cheval.

Quatre soldats, le fusil sur l’épaule, se tenaient derrière la voiture.

C’est dans ce chariot que Darius devait être conduit au supplice.

Il y monta, s’assit sur un tas de paille, et un gardien prit place à côté de lui.

Puis la porte de la prison fut ouverte et le triste cortège s’ébranla en avant.

Le cheval marchait au pas, selon la coutume.

Dans les rues pleines d’un brouillard épais, quelques curieux étaient groupés.

Il y a partout, à Pétersbourg comme à Paris, des gens qui sont instruits à temps des exécutions prochaines et qui guettent l’heure où un homme souffrira.

Ces gens qui étaient là, ce n’étaient pas tous des individus des classes inférieures ; il y avait quelques personnes qu’on reconnaissait à leurs habits pour des membres de la bourgeoisie ou de la noblesse.

Darius aperçut même, quoiqu’il détournât la tête de tous ces visages méchants, Darius aperçut même un fort élégant traîneau où il y avait un homme et une femme qui paraissaient être du meilleur monde.

Le seigneur, qui semblait très vieux, portait une pelisse de fourrure de la plus grande richesse, et, la femme, vieille, mais évidemment fardée, et remarquable par deux globes sinistres et éteints qui étaient ses yeux, était vêtue avec une rare élégance.

Un domestique, debout sur un marchepied, derrière le traîneau, s’inclinait de temps en temps vers les deux nobles curieux et semblait leur donner des explications et des détails.

Cependant le cortège s’éloignait et le traîneau le suivait à peu de distance.

Darius, malgré lui, tournait la tête vers l’élégant véhicule ; et il considérait avec un intérêt mêlé de je ne sais quelle épouvante, cette femme aveugle, aux yeux horribles, qui avait l’air, sous son élégante parure, d’une figure de la mort, habillée et fardée pour quelque fête.

Darius marchait au supplice et il lui semblait que son supplice le suivait.

On continuait d’avancer.

Les portes, les fenêtres s’ouvraient curieusement sur le passage du condamné.

Des hommes disaient :

— Il a tué son père.

Des femmes disaient :

— Comme il est jeune !

Darius souffrait horriblement de tous ces regards, de toutes ces paroles, et il aurait bien voulu que tout cela fût fini. Enfin le cortège, considérablement grossi, s’engagea dans la rue qui débouche sur la place des Coursiers.

Ça et là, des traktirs étaient ouverts, et, à cause de l’heure très matinale, on voyait briller des lampes qui paraissaient toutes rouges à travers le brouillard.

Un de ces traktirs était célèbre en ce temps-là.

On l’appelait : le traktir des Bons-Garçons.

C’était là, qu’après les exécutions, le bourreau et les aides-bourreaux avaient coutume de venir se reposer de leurs fatigues, en buvant du vodki ; et dès que les bourreaux avaient bu, c’était la coutume que le patron de l’établissement brisait leurs verres.

Beaucoup de gens, le matin des supplices, s’attablaient dans ce traktir pour s’assurer le plaisir de voir de près les exécuteurs qui ne tarderaient pas à venir.

Quand le cortège eut passé devant cet horrible lieu, il se trouva sur la place des Coursiers.

Cette place est vaste, ronde ; elle est pavée de cailloux et des maisons basses bariolées de vingt couleurs, la cernent de toutes parts.

Le premier et le troisième mardi de chaque mois, il se tient là un marché de chevaux ; de là, le nom de la place, bien qu’on y vende plutôt des rosses efflanquées que des coursiers vigoureux.

Quand un jour d’exécution coïncide avec un jour de marché, le marché n’est pas retardé pour cela, ni l’exécution ; seulement les maquignons font leurs affaires dans les rues avoisinantes, pendant que les bourreaux font les leurs sur la place.

Or le matin où nous sommes, il y avait marché.

Avant même de voir l’échafaud qui se dressait au milieu de la place, Darius aperçut, dans les ouvertures des rues, derrière des cordes qui avaient été tendues, un grand nombre de têtes d’hommes qui se penchaient en avant parmi des encolures et des crinières de chevaux ; et les têtes des animaux n’étaient pas les plus bestiales.

Le chariot s’arrêta.

Sur l’invitation du gardien assis à côté de lui, Darius descendit et fut bien obligé de voir ce qu’il y avait là.

C’était un échafaudage de planches élevé de huit ou dix pieds à peine.

La tête découverte, le bourreau et ses aides portaient des chemises rouges.

Ils étaient debout sur les marches qui montaient vers la plate-forme de bois.

Sur cette plate-forme se dressaient à côté l’un de l’autre deux poteaux, et du sommet de chacun pendait une chaîne terminée par des bracelets de fer, dont nous expliquerons bientôt l’usage.

Non loin des deux poteaux, il y avait un billot auquel une hache était appuyée.

Cependant, tandis que Darius montait les marches, une foule considérable avait envahi la place, malgré la résistance d’une quarantaine de soldats à pied qui, enfin, reculèrent et se rangèrent autour de l’échafaud.

Presque à toutes les fenêtres on voyait des visages allumés par une curiosité sinistre ; et il sortait de toute la multitude un murmure d’attente odieuse.

Darius, impassible, était debout sur la plate-forme, et de tous côtés on pouvait le voir.

Il y eut un mouvement dans la foule. Deux hommes arrivaient, c’était le pope suivi de son sacristain qui portait les images.

Ils montèrent les marches, se placèrent tout près du condamné.

Comme ils allaient sans doute réciter les prières d’usage, beaucoup de gens se prosternèrent.

Mais le moment des prières n’était pas venu ; on attendait encore un condamné ou plutôt une condamnée.

Elle arriva.

C’était Nadèje.

Soutenue par deux gardiens, la pauvre enfant descendit de la voiture, et, suivie de quelques soldats, elle fendit la foule lentement.

Mais dès qu’elle aperçut Darius, il fut impossible de la retenir.

Elle s’élança vers lui et tomba à ses pieds avec des sanglots déchirants.

Darius lui dit :

— Relevez-vous. Vous m’avez fait bien du mal et pourtant il me semble que vous êtes bonne ; et puis, vous êtes cruellement punie. Je ne vous en veux pas. Que Dieu soit avec vous.

Elle se releva, toute pleurante, et, tendant les bras, elle avait l’air de demander à Darius la permission de l’embrasser.

— Oui, lui dit-il.

Alors elle se jeta sur la poitrine du jeune homme et versa des larmes plus douces sur son épaule, pendant qu’il la baisait au front en disant :

— Pauvre enfant ! pauvre fille !

Et sur la place, toutes les têtes étaient courbées, car le pope avait commencé de réciter les prières.

Ce fut une lente et longue psalmodie, pendant laquelle, de temps en temps, le sacristain approchait les images des lèvres des condamnés.

Puis le pope se tut.

L’instant terrible était arrivé.

Deux aides-bourreaux saisirent Darius, deux aides-bourreaux saisirent Nadèje.

Ils furent dépouillés de leurs vêtements jusqu’à la ceinture, et l’on vit apparaître leur triste chair nue qui tout à l’heure saignerait sous le knout ou fumerait sous le feu de la marque.

Voici à quoi servent les bracelets qui pendaient des poteaux. On les met aux poignets des coupables, puis on les referme ; c’est une attache solide et les condamnés, le visage tourné contre le poteau, demeurent immobiles les bras en l’air.

Déjà Darius et Nadèje étaient attachés comme nous venons de l’indiquer : et déjà le bourreau qui devait donner à la jeune fille les cinquante coups de knouts s’avançait, tenant l’instrument du supplice, pendant qu’un autre bourreau tournait et retournait, au-dessus d’un petit brasier, le fer rouge qui devait marquer de lettres infâmes l’épaule du jeune homme.

Mais à ce moment, un cri long, aigu, sinistre, déchira le silence anxieux de la foule ; et cette clameur sortait de l’élégant traîneau que nous avons vu suivre, depuis la prison jusqu’à la place des Coursiers, le chariot du condamné.

XXXIII

UNE MÈRE ET UN PÈRE

Qui donc avait poussé ce cri ?

Une femme.

On se souvient, en effet, qu’il y avait un homme et une femme, tous deux élégamment vêtus, dans l’aristocratique traîneau !

L’homme, vieux avant l’âge, avachi, était le comte Markoff ; la femme, fardée, aveugle, avec des prunelles striées de sang, était la comtesse de Markoff.

Qu’étaient-ils venus faire ce matin sur cette place sinistre où l’on allait martyriser deux êtres vivants ?

Ils étaient venus jouir de cette double agonie.

Ce couple hideux, blasé même sur les plaisirs les plus infâmes, avait encore quelque regain de sensation en entendant les cris de suppliciés.

Il était su de tout le monde, à Saint-Pétersbourg, que le comte et la comtesse ne manquaient pas une seule exécution.

C’était leur dernière joie.

Cette joie était incomplète, pour la comtesse du moins ; car si elle pouvait entendre les plaintes des victimes, elle ne pouvait pas voir couler leur sang.

Mais ce qu’elle ne voyait pas, elle le devinait, ou se le faisait expliquer, soit par son mari, soit par un valet qu’elle emmenait avec elle.

Ce matin donc, ils étaient là.

Oui. Bien que leur fils le comte Michel eût récemment succombé à sa blessure, ils étaient là.

Quelqu’un leur avait dit que l’exécution devait avoir lieu sur la place des Coursiers, et ils s’étaient hâtés d’accourir, vêtus comme pour une fête, élégants, parfumés, horribles.

La tête hors du traîneau, le comte avait suivi tous les détails du supplice, et, à mesure que s’approchait le moment fatal, une flamme se rallumait dans les yeux du vieux coupable.

Quant à la comtesse, elle se penchait aussi, et ne pouvant voir, elle demandait à son laquais :

— Que fait-on ? Où en est-on ? Le condamné est-il jeune ? La condamnée est-elle jolie ? Mais parle donc ! Et surtout, préviens-moi quand les bourreaux commenceront à frapper, et dis-moi bien tout, pour qu’il me semble voir toutes ces choses au dedans de moi-même.

Monstruosité sans égale !

Mais le châtiment, bourreau invisible, s’approchait aussi de l’infâme spectatrice, et il ne tarderait pas à frapper.

Le valet dit :

— Maintenant, on les a liés aux poteaux.

— À propos, interrogea le comte, qu’est-ce qu’ils ont fait ces gens-là et comment les appelle-t-on ?

À son tour, le domestique interrogea quelqu’un de la foule, puis s’étant rapproché de ses maîtres, il répondit :

— Il s’agit d’un vol et d’un parricide : celui qui a volé et assassiné son père se nomme Darius Mordesko.

C’est à ce moment que fut poussé le cri, le cri sinistre qui avait fait se retourner toutes les têtes.

Mordesko ! Darius !

La comtesse avait reconnu ces deux noms.

Mordesko, c’était le nom de l’intendant dont elle avait été la maîtresse.

Darius, c’était le nom du fils qu’elle avait eu de ce vil amant, de ce fils qu’elle avait placé, autrefois, chez des paysans, aux environs de Saint-Pétersbourg, et dont, par la suite, elle ne s’était plus inquiétée.

Debout dans la voiture, tendant les bras, elle criait :

— Mon fils ! Mon fils !

Souffrait-elle comme eût souffert à sa place toute autre mère ?

Non.

Dieu refuse à ces viles natures les pures angoisses maternelles.

Elle n’était pas émue de tendresse ni de pitié ; elle n’était qu’épouvantée.

Mais d’une telle épouvante que tout son corps tremblait comme un squelette d’arbre dans un vent d’hiver ; et ses sanglantes prunelles, plus grosses, plus rouges, semblaient sur le point de jaillir de leurs orbites, comme si un effrayant besoin de voir les eût poussées par derrière.

Elle voulut se précipiter.

Mais le comte aussi, malgré sa décadence intellectuelle, avait reconnu le nom de Mordesko, le nom de l’ancien intendant qui avait été l’amant de Nadine.

L’existence du bâtard ne lui était pas inconnue.

Il fit un signe au cocher et la voiture s’éloigna de la place.

La comtesse s’était rassise, inerte, pleine d’un stupide effroi.

Le traîneau glissait rapidement. Déjà ceux qu’il emportait n’entendaient plus les vagues murmures de la foule.

Le comte cria :

— À l’hôtel !

Avait-il seulement l’intention de fuir un spectacle terrible et d’épargner à sa femme le spectacle du supplice de Darius ?

Quelqu’un qui l’eût regardé fut demeuré étonné.

Cet homme, encore jeune, mais dont ses vices de toutes sortes avaient fait un vieil enfant, avait des gestes étranges et des sursauts d’insensé ; il disait des paroles inintelligibles, entrecoupées d’affreux petits rires.

En même temps, je ne sais quelle colère bestiale lui ensanglantait les yeux sous le jaune de la bile ; et il regardait la comtesse avec une grimace à la fois burlesque et farouche.

On l’eut pris pour un ivrogne qui serait un assassin. Et cette singulière ivresse, — nous ne trouvons pas d’autre mot pour rendre notre pensée, — s’exaltait de minute en minute, devenait plus fantasque en même temps que plus horrible, plus puérile et plus épouvantable.

Enfin, il grommela :

— Ah ! ah ! ah ! Mordesko ! Oui, oui… dans la chambre… trouvé derrière le lit… soufflet… mon fils marqué au front… maintenant, son fils à lui… le fils de ma femme… sur l’échafaud… ah ! ah ! ah ! marqué à l’épaule… c’est très bien… c’est très bien… pas contente, la mère… mais moi, je suis très content… pas assez pourtant… le père est mort… on coupera le poignet du fils… mais la mère vit… puisqu’elle vit, ce n’est pas complet… il me manque quelque chose… il faudrait qu’elle mourût aussi… ça serait tout à fait bien… Ce serait vraiment parfait… Eh, eh… je n’ai l’air de rien… je suis un vieux… une espèce d’idiot… et quand je parle, je bave… mais ça n’empêche pas que j’ai eu bien souvent cette idée que quelqu’un pourrait tordre le cou à celle qui a accouché du bâtard… Oh ! oui, je l’ai eue, cette idée, plus d’une fois… surtout quand je regardais ma femme comme je la regarde maintenant… elle est là… tout près de moi… je parle tout haut… mais elle ne m’entend pas… Elle pense à son fils ! oh ! oh ! comme on est bien placé… comme il serait facile, en s’approchant d’elle, encore plus, de lui mettre les deux mains au cou vivement… et couic… couic… couic ! ça serait fait, ça serait fait !…

Et le comte en prononçant ces paroles, riait dans ses grosses lèvres, d’un affreux rire bête qui lui secoua tout le corps.

Puis il se pencha vers sa femme en prenant un air gracieux.

Il pensait : « il faudrait avoir l’air très aimable pour qu’elle ne se méfiât pas. »

Et il dit à la comtesse :

— Une belle gelée, n’est-ce pas Nadine ? Une très belle gelée. Voyez donc, il pend du givre des balcons. C’est très joli, c’est fort joli ; c’est comme de grandes boucles d’oreilles. Et puis, le froid, cela vous donne des couleurs, ma mignonne, cela vous rajeunit, je vous assure.

Toujours souriant, le comte se rapprocha encore et continua :

— Vous êtes aussi belle que vous l’étiez autrefois. Vous vous rappelez, autrefois du temps de Mordesko ? Eh, eh, je ne sais pas si c’est le froid qui me ragaillardit, ou bien, si c’est que vous me paraissez si jeune aujourd’hui, mais, ma foi, je vous assure que j’ai envie de vous embrasser. Vraiment, je ne suis pas si vieux qu’on le pense. Ma parole, je vous embrasserais, si ces valets n’étaient pas là. Mais bah ! pourquoi se gêner ? il y a un épais brouillard ; et puis nous sommes les maîtres, je pense. Là, c’est dit ; tournez-vous un peu, mignonne, ne soyez pas méchante, tournez-vous un peu vers moi, faites-moi une risette… allons, allons, faites-moi une risette.

Il bondit sur elle, avec un hurlement.

Il lui serrait le cou, elle râlait, il riait.

— Crève ! dit-il.

Elle était morte.

Malgré leur respect pour le comte, les domestiques s’étaient jetés sur lui.

Mais le fou retrouva des forces.

Il repoussa ses valets.

Et, horrible, les cheveux droits, avec des sauts de bête, il se précipita du traîneau, courut le long des maisons, disparut dans le brouillard.

Les passants s’étonnaient de ce fou qui, quelquefois, s’arrêtait pour rire, puis reprenait sa course.

À un moment, il crut sans doute qu’on le poursuivait, car il s’élança avec une furie redoublée, et il fuyait, fuyait toujours, sans regarder devant lui, par n’importe quelle rue, au hasard.

Il heurtait quelquefois des voitures, des angles de mur, des portes ; il n’y prenait pas garde, bien qu’il se fit grand mal.

Il se précipitait plus violemment, se disant à lui-même :

— Morte, morte… la mère du bâtard, l’adultère, la prostituée !… Morte, étranglée, par quelqu’un… par moi… c’est très bien… ah ! ah ! ah !

Tout à coup, il poussa un grand gémissement, et il tomba sur le sol.

Il avait rencontré du front une muraille dure, et le crâne tout ensanglanté, il s’évanouit.

Comme cet accident, par un hasard, avait eu lieu, non pas dans une rue, mais sur une route, où, par ce grand froid, il ne passait personne, l’abominable fou resta là, par terre, sans pensée, presque sans vie, au pied du mur.

Combien de temps dura son évanouissement ?

Assez longtemps, sans doute.

Quand il rouvrit les yeux, il sentit à la tête une affreuse douleur, il ne se souvenait de rien, ayant même perdu la mémoire de son crime, il se mit à geindre comme un enfant abandonné.

Il était tout souillé de neige sale, sa pelisse était déchirée ; il avait l’air de quelque pauvre sordide et effrayant, et son sang s’était gelé sur son visage.

Il se lamentait, ne pouvait pas se relever.

Une petite voix très douce lui dit :

— Que faites-vous là, mon pauvre homme ? Est-ce que vous êtes blessé ?

Il répondit :

— Blessé ? Oui, blessé, je crois.

Et il se mit à fondre en larmes.

La personne qui lui avait adressé la parole, une jeune fille de dix-sept ans environ, reprit d’un air attendri :

— Êtes-vous loin de chez vous ? Où logez-vous ? Qui êtes-vous ?

Il était devenu tout à fait insensé, ne se rappelait plus rien, ni son nom, ni sa demeure.

Il bégaya des paroles confuses.

— Hélas ! dit la jeune fille, je ne suis pas seule malheureuse et les malheureux doivent s’entr’aider. Levez-vous, monsieur, appuyez-vous sur moi. Venez. Tachez de vous souvenir. Mais venez toujours, vous ne pouvez pas rester ici ; vous seriez tué par le froid.

Elle l’aida à se mettre debout, se plaça tout près de lui en ajoutant :

— Appuyez-vous sur mon épaule.

Et ils s’en allèrent tous les deux, la jeune fille et le triste vieillard.

Pendant qu’il marchait, hébété, il la regarda vaguement.

— Toi, qui es-tu ? demanda-t-il.

— Je m’appelle Daria, dit-elle.


XXXIV

MOINES ET PRIÈRES

Nous avons laissé Darius et Nadèje attachés aux poteaux de justice, sur l’échafaud de la place des Coursiers.

Les bourreaux aux chemises rouges allaient commencer leur œuvre terrible.

Pas un bruit sur la place, pas une parole ; on n’entendait que les souffles anxieux de l’attente.

Mais, soudainement, — le knout était déjà levé sur les grêles épaules de Nadèje, — soudainement, il y eut un grand mouvement dans la foule qui s’écarta comme pour faire place à des gens qui venaient.

Une procession de moines catholiques s’avançait vers l’échafaud ; une centaine de moines environ.

Bien que la religion romaine ne soit pas en Russie la religion de l’État, les moines n’en sont pas moins l’objet, à Pétersbourg particulièrement, d’une vénération un peu superstitieuse.

Aussi la multitude accourue pour voir le supplice, s’inclinait-elle avec les signes du profond respect, et les bourreaux eux-mêmes, la main déjà levée, s’étaient arrêtés.

Chacun se demandait ce que les religieux venaient faire en ce lieu fatal, dans ce moment sinistre.

On le comprit bientôt.

Ils venaient prier.

Ils venaient aussi macérer leurs âmes par le spectacle salutaire des douleurs.

Quand ils furent tout près de l’échafaud, ils s’agenouillèrent, les uns sur les cailloux de la place, les autres sur les marches ; et quand celui qui marchait à leur tête eut dit : « Laissez-nous le temps de recommander à Dieu ces pauvres gens qui vont souffrir, » les bons religieux baissèrent la tête et joignirent leurs mains devant leurs bouches.

Ce fut un beau spectacle.

Le pope lui-même et les sacristains, — malgré la rivalité des églises, — ne s’opposèrent pas à cette touchante cérémonie ; et tous les assistants, — les exécuteurs eux-mêmes, — s’étaient prosternés et faisaient de muettes oraisons, pendant que la voix des moines catholiques, haute et sonore comme un chant d’orgue, montait solennellement dans le brouillard.

Mais voici que tout-à-coup — qui donc avait fait un signe, qui donc avait donné un ordre ? — les cent religieux se relevèrent, bondirent en avant, écartèrent le pope et les bourreaux, et aussi les soldats qui se rapprochaient stupéfaits, détachèrent Nadèje, délièrent Darius, à qui la jeune fille se cramponnait désespérément, et dans une immense bousculade, emportèrent les deux malheureux à travers la foule respectueusement épouvantée, se jetèrent en tumulte dans l’une des rues voisines, sautèrent sur les chevaux des maquignons étonnés, et disparurent bientôt, là-bas, dans la brume, en emportant les deux condamnés arrachés au supplice.

L’un des deux moines qui marchaient les derniers formant une sorte d’arrière garde, avait mis sur ses épaules une espèce de lourde pelisse qu’il avait, dans la bagarre, ramassée au pied d’un des poteaux.

C’était le manteau de Nadèje où devait se trouver le triple rouble.


XXXV

UTILITÉ DE LA FRANCHISE

Le bruit de cette aventure se répandit dans toute la ville.

Les jésuites n’étaient pas bien vus en haut lieu, et comme plusieurs personnes dans la foule avaient reconnu les moines du couvent de Saint-Séverin, l’issue de cette affaire pouvait être mauvaise pour le père Villemain et pour les autres religieux.

Deux heures ne s’étaient pas écoulées que le grand-maître de la police, suivi d’une force militaire assez imposante, frappait à la porte du couvent.

Le frère lai qui entr’ouvrit l’un des battants parut fort étonné de cette visite et de ce déploiement de forces, et il fut bien plus surpris encore quand il apprit de quoi il s’agissait.

Quoi vraiment, c’était possible ? On pouvait s’imaginer que d’honnêtes religieux avaient voulu entraver l’action de la justice, commettre une action aussi brutale que celle de se jeter sur des soldats et des bourreaux ? Ah ! c’était une bien extraordinaire histoire, et il fallait vraiment que la police de Saint-Pétersbourg eût perdu la raison, ou que Dieu voulût les éprouver, eux, pauvres moines.

Le chef de la police fut étonné à son tour ; mais, néanmoins, il entra et demanda à voir le prieur.

Sur son passage, tout respirait l’ordre, la paix, le silence.

Les jésuites vaquaient à leurs occupations ordinaires et, par la porte du réfectoire, on en voyait quelques-uns qui mettaient le couvert, paisiblement.

Rien ne pouvait faire soupçonner qu’une action violente eût été récemment commise par ces bons religieux.

La conviction du grand-maître de la police commençait à être sérieusement ébranlée, et elle le fut bien plus encore quand il se trouva au parloir en présence du père Villemain.

Celui-ci, d’un air de gravité offensée, dédaigna même de nier le fait qui lui était reproché. La police pouvait mettre à la torture l’un après l’autre tous les frères de la communauté, pouvait aussi interroger les voisins, s’informer si une procession de religieux était sortie du monastère ; quant à lui, berger d’un saint troupeau, il se réservait seulement, si quelques violence était exercée, d’en demander raison à l’empereur lui-même, et on verrait bien s’il était permis d’accuser sans preuve et de tourmenter sans motif d’honnêtes jésuites qui passaient leur vie à prier Dieu pour la prospérité de la Russie et du tsar.

— Mais enfin, on vous a vus ! s’écria le chef de la police, assez embarrassé.

— L’apparence est trompeuse, dit le père Villemain, et les hommes sages se gardent bien de juger d’après elle.

À ce moment de la conversation, un jeune moine qui était là se permit d’intervenir et dit ces paroles :

— Si Sa Révérence veut bien me le permettre, je dirais une idée qui m’est venue ?

— Parlez, mon fils, dit le prieur.

— Sa Révérence se souvient qu’il y a un mois, des malfaiteurs se sont introduits dans le couvent et s’y sont rendus coupables d’un vol. Comme nous sommes très pauvres, ils n’ont presque rien trouvé à emporter, et il leur a fallu se contenter d’une centaine de vieux frocs qui étaient empilés dans un pavillon, au fond du jardin.

— Eh bien, continua le jeune moine, il se pourrait que des voleurs, pour sauver leurs camarades condamnés, se fussent revêtus des frocs qu’on nous a pris.

— Oui, dit le père Villemain, c’est ce qui a dû se passer. Je me souvenais de ce vol et j’avais déjà pensé à cela ; mais je dédaignais de me justifier, laissant à Dieu le soin de révéler notre innocence.

Le chef de la police ne tarda pas à croire ce qu’on disait.

Il demanda, il est vrai, à visiter le couvent ; mais cette visite ne fut guère qu’une formalité : et, à peu près convaincu par tout ce qu’il vit et par tout ce qu’il entendit que les jésuites de Saint-Séverin étaient bien incapables de la témérité qu’on leur avait attribuée, il se retira, non sans laisser cependant quelques soldats autour du monastère pour en surveiller les abords.

Dès qu’il se fut éloigné, le père Villemain monta rapidement les escaliers et entra dans la cellule du moine à la barbe d’or.

— Chevalier, dit-il, tout va bien. La police a pris le change, grâce à mon sang-froid et grâce à la ruse d’un de nos frères. Il est probable que nous nous tirerons sans dommage de la plus audacieuse aventure qui ait jamais été entreprise. Et vous, vous avez réussi, n’est-ce pas ? Vous avez le manteau ?

— Je l’ai, dit le moine d’un air sombre ; regardez, le voici.

— Et le rouble ? le rouble ?

— Le rouble n’est pas dans le manteau ! cria le moine à la barbe d’or en se tordant fiévreusement les mains. Ah ! malheur à Tiépolo, malheur à lui qui m’a trompé pour sauver sa maîtresse !

— Je ne vous ai pas trompé ! dit Tiépolo qui entrait en ce moment, je suis incapable de mentir à mon maître ; le rouble était dans le manteau quand j’ai quitté la prison. Écoutez-moi ; vous saurez tout.

Tout à l’heure, après que vous avez eu sauvé Nadèje, après que moi qui vous attendais tout près de la place des Coursiers, j’ai eu reçu la pauvre fille, je l’ai emportée en un lieu sûr où la police ne la trouvera pas, et, je l’ai interrogée, à propos de ce rouble. « Il était bien dans le manteau, n’est-ce pas ? » Elle m’a fait signe que non. « Est-ce que tu l’as perdu ? » Non encore. « Est-ce que tu l’as donné ? » Cette fois elle m’a fait signe que oui. Enfin, à force de l’interroger, à force de deviner ses signes, j’ai compris qu’elle avait laissé la médaille, en souvenir d’elle, à une prisonnière que j’ai vue ce matin dans la prison, à une femme que j’ai entendu nommer, Mme Ivanoff, je crois, courez, courez, à la prison, mon maître ! faites fouiller cette femme, vous retrouverez le triple rouble de Paul Ier, et vous n’aurez pas sauvé sans récompense mon adorée Nadèje.

Moins d’une demi-heure après, le chevalier Philippe du Quesnoy était dans le cabinet directorial du prince Georges Palkine, et il disait vivement :

— Vous avez pour prisonnière une femme nommée Mme Ivanoff ?

Le prince devint très pâle.

— Répondez donc ! reprit le chevalier.

L’autre reprit avec un tremblement dans la voix :

— J’avais, en effet, une prisonnière de ce nom, mais elle n’est plus ici.

XXXVI

SUR LE CHEMIN DU BONHEUR

Le prince Georges Palkine avait dit la vérité : Mme Ivanoff n’était plus dans la prison.

Mais il n’avait pas dit toute la vérité.

Quand il avait reconnu sa sœur dans cette prisonnière qui criait avec des larmes et des sanglots : « Je veux voir Daria, je veux voir ma fille ! » il était demeuré stupéfait.

Il comprit bientôt tout le danger que lui offrait une pareille rencontre.

Il ordonna de conduire Mme Ivanoff dans le cabinet directorial, sous le prétexte de lui infliger une réprimande sévère. Alors le frère et la sœur, Georges et Marie Palkine, s’étaient trouvés en présence, seuls.

Marie conçut rapidement, — car une seule idée l’occupait, — l’avantage qu’elle pouvait tirer de cette situation.

Elle dit vivement :

— Oui, c’est moi, tu ne te trompes pas. Je ne suis pas morte. N’essaie pas de comprendre, n’essaie pas de deviner pourquoi j’ai menti, pourquoi je me suis cachée. Ce qui est certain, c’est que je vis et que je suis ta sœur, et que je suis accusée d’un crime que j’ai commis en effet. Oui, j’ai tué le comte Michel Markoff ! Ainsi, tu vas être déshonoré aussi. Car vivante, je peux réclamer ma part d’héritage de notre mère. Entends-tu cela, Georges Palkine ? Eh bien, écoute. Si tu me laisses sortir d’ici, — oui, si tu me laisses fuir, — je rentrerai dans le silence, dans l’oubli, dans l’espèce de mort que j’ai voulue ; tout l’héritage t’appartiendra comme par le passé ; et même il n’y aura aucune ombre sur ton nom, puisque ce n’est pas sous ce nom que j’ai été arrêtée. Voyons, réponds, tu ne m’as jamais aimée, tu n’as jamais été bon pour moi. Mais cette fois, c’est de ton intérêt qu’il s’agit. Décide-toi vite ; fais que je sois libre.

Entre autres défauts, le prince Georges Palkine avait cette qualité de démêler aisément, en toute affaire, ce qui pouvait lui être utile.

Sans doute, l’évasion d’une prisonnière, — évasion qu’il pourrait être accusé d’avoir favorisée, — était une faute grave.

Mais sa sœur vivante, et bientôt condamnée pour meurtre, sa sœur réclamant la moitié de la fortune maternelle, c’était encore pis.

Il résolut donc de laisser fuir, de laisser disparaître celle qui n’était connue encore que sous le nom de Mme Ivanoff.

Rien ne devait lui être plus facile.

Son appartement dans la prison avait une porte particulière qui ouvrait dans une ruelle, et cette ruelle n’était pas gardée.

— Eh bien, dit-il, venez.

Quelques instants après, Marie Palkine était libre.

Elle courut droit devant elle, se jeta dans un traîneau qui passait, et donna son adresse, route de Péterhoff.

Une joie immense lui gonflait le cœur.

C’était donc vrai ! elle avait retrouvé sa fille.

Et sa fille, c’était Daria ; c’est-à-dire, non pas une enfant déshonorée, mais une âme blanche comme la neige et pure comme le ciel !

Et dans un instant, elle allait la voir, elle allait l’embrasser.

Car Daria, blessée, n’avait pas dû quitter encore la maison de la route de Péterhoff.

Elles fuiraient toutes deux, la mère et la fille.

Elles s’en iraient vivre ensemble, quelque part, très loin, où jamais personne ne viendrait troubler leur bonheur. Ah ! vraiment, le ciel était miséricordieux !

Elle était arrivée devant sa maison.

Elle paya le cocher, le congédia et se hâta d’entrer en criant :

— Daria ! Daria !

Un valet, presque effrayé de la revoir, répondit :

— Mademoiselle Daria est partie.

— Partie ?

— Oui, madame. Elle a été malade pendant quelques jours, mais ce matin elle a pu se lever, et elle s’en est allée.

— Grand Dieu ! Où est-elle allée ? L’a-t-elle dit ? Le savez-vous ?

— Moi, madame, je ne le sais pas.

— Hélas !

— Mais je crois qu’en partant elle l’a dit à Serge.

— Serge ! Appelez-le, faites-le venir sur-le-champ !

Serge, qui était un autre domestique, ne tarda pas à accourir. Il se souvenait en effet que Daria, en se retirant, avait dit qu’elle logeait rue des Italiens, et avait ajouté, qu’étant guérie, elle rentrait maintenant chez elle quoi qu’il dût lui arriver.

Marie Palkine reprit courage.

Elle n’avait pas encore sa fille ; mais ce n’était qu’un regard de quelques instants ; elle l’aurait bientôt.

Elle quitta sa maison.

Par malheur elle avait renvoyé son cocher, et il ne passait point de voiture.

N’importe, elle irait à pied. Elle se hâta et se mit à descendre la côte.

Elle ne s’arrêtait pas, elle ne défaillait pas, son âme triomphait de son corps.

Elle eut un sursaut de joie.

Elle venait de lire, sur la muraille d’une maison, rue des Italiens.

Bien qu’il lui semblât avoir sur les épaules un poids extraordinaire, bien que sa langue fût horriblement pesante, elle entra dans une boutique et demanda si l’on connaissait Mlle Daria.

On la connaissait.

C’était une jeune ouvrière en dentelle qui demeurait quelques maisons plus loin ; et on lui indiqua la porte.

Elle sortit rapidement et voulut se mettre à courir.

Elle ne put pas.

Ses jambes refusaient de lui obéir, des nuages opaques passaient devant ses yeux.

Oh ! elle vaincrait le poison, elle atteindrait cette porte !

Elle avançait encore en s’appuyant aux murailles.

Accablée, mourante, elle franchirait la courte distance qui la séparait de sa fille.

— Je le veux, je le veux.

Elle était toute proche de la porte ; elle tendait le bras pour soulever le marteau, quand elle se sentit enveloppée d’une nuit plus épaisse et tomba sur les pierres, tout de son long, les bras en avant.

Elle n’embrasserait pas Daria avant de mourir.


XXXVII

LE CIMETIÈRE DE SAINT-MITROFANE

On conçoit quelle fut la colère du chevalier Philippe du Quesnoy — que nous appellerons désormais Alexandre Palkine — lorsque le directeur de la prison lui annonça que Mme Ivanoff s’était évadée.

Que de fois déjà il avait été sur le point de saisir le rouble ! et que de fois déjà la précieuse médaille lui avait échappé ! Comme le sort se jouait de lui !

Mais il ne perdit pas courage.

Le délai que lui avait fixé le père Villemain n’était pas encore écoulé. Il avait du temps devant lui : il fallait qu’il retrouvât Mme Ivanoff !

Eh bien, il la retrouverait.

Avant de quitter la prison, il s’informa.

Les gardiens affirmèrent que Nadèje avait remis à Mme Ivanoff une espèce de pièce qui avait l’air d’une relique.

Ainsi, Tiépolo ne s’était pas trompé. Il avait bien compris les signes de la muette et, en poursuivant la prisonnière disparue, Alexandre Palkine ne ferait pas fausse route.

De quel côté diriger les poursuites ? Cette femme — une meurtrière qui avait réussi à se dérober à la justice — avait un grand intérêt à se cacher.

Mais Alexandre Palkine n’était pas de ceux que les difficultés épouvantent. La nécessité lui apparaissait comme un ordre, et il réussirait, puisqu’il fallait qu’il réussît !

Il se mit sur l’heure en campagne. Aidé de Tiépolo qui prit mille déguisements, aidé aussi par quelques adroits jésuites, il fouilla tous les traktirs, tous les hôtels de Pétersbourg.

Il pensait bien que la fugitive avait dû changer de nom, mais il s’était fait donner son signalement par les gardiens de la prison.

Un premier jour se passa en vaines tentatives ; en aucun lieu, aucune trace de Mme Ivanoff.

La nuit aussi, on chercha ; et la nuit n’amena aucun résultat.

Plus d’une fois, le père Villemain dit à Alexandre Palkine :

— Prenez garde ! Hâtez-vous. L’heure est proche où je cesserai de vous soutenir de mon argent et de mon crédit.

En effet, l’heure était proche.

Après de nouvelles démarches, aussi infructueuses que les premières, Alexandre Palkine, un soir, errait seul, dans un quartier désert ; il songeait que le lendemain, à midi, expirait le délai marqué par le prieur de Saint-Séverin, et que, si demain, avant midi, il n’avait pas le triple rouble, il serait démasqué et se trouverait sans ressources.

Adieu, les magnifiques rêves d’opulence et de grandeur ! Adieu le nom illustre, le trône, les guerres glorieuses !

En ruminant ces pensées, triste et se sentant vaincu d’avance, il passa devant une maison inachevée dont la construction avait été interrompue à cause de l’hiver.

Des voix qui chuchotaient derrière une barrière de planches parvinrent à son oreille.

Il écouta machinalement.

Et ici, nous devons demander pardon au lecteur des choses terribles qu’il va lire. Mais notre long récit n’est pas seulement un roman, c’est aussi par bien des points une sorte d’histoire et nous sommes obligés de ne pas nous refuser à dire la vérité quelque formidable qu’elle soit.

Voici ce que disaient les voix entendues par Alexandre Palkine :

Les voix disaient :

— Tu crois que c’est possible ?

— Très possible.

— Mais dangereux ?

— Presque pas. Comprends, comme elle est morte à l’hôpital d’Aboukoff, comme on ne savait pas son nom, on l’a enterrée dans la fosse commune du cimetière de Saint-Mitrofane.

— Eh bien ?

— Eh bien, le cimetière de Saint-Mitrofane est un lieu assez mal famé ; c’est quelque chose comme le bagne des morts ; on n’y porte guère que les suppliciés, les condamnés décédés en prison, et les gens morts dans les hospices. Il est peu gardé et les gardiens n’y font pas beaucoup de rondes, car il est protégé par sa mauvaise réputation, et même les plus hardis compagnons ne s’avisent pas d’aller y dépouiller les cadavres de peur de se rencontrer face à face avec d’étranges fantômes.

— Oui, oui, je sais cela.

— Mais nous, nous n’avons pas de ces superstitions.

— Parce que nous sommes des gens très forts.

— D’ailleurs, ce qui nous pousse, ce n’est point l’envie de voler quelque bague restée aux doigts d’un mort ou d’une morte, c’est bien autre chose.

— Certainement, bien autre chose. Hein ? Te souviens-tu, mon camarade, de la dernière aubaine de ce genre que nous avons eue ?

— Si je m’en souviens ?

— C’était un homme, n’est-ce pas ?

— Un jeune homme, que nous avions tué dans la rue, nous-mêmes.

— Et autrefois, te rappelles-tu, dis ?

— Du temps du Bataillon-d’Or ?

— Oui, la vieille Vilhelmine, la sage-femme. C’est toi qui l’as emportée sur ton dos.

— Et tu es venu me rejoindre après. Mais cela ne valait pas grand chose, parce que c’était une vieille femme.

— Cette fois, c’est une jeune, je l’ai vue, on la portait sur un brancard, à l’hôpital. Trente-cinq ans, jolie encore ; c’est une chance cela. Voyons, es-tu décidé ?

— Eh bien, oui, je le suis. Quand ferons-nous la chose ?

— Cette nuit même ; la terre fraîche encore est plus facile à remuer ; d’ailleurs j’ai apporté une pioche et une pelle.

Si accoutumé que fut Alexandre Palkine aux émotions terribles, il ne put s’empêcher de frémir.

Il comprenait !

Il n’ignorait pas que, parmi les peuplades sauvages qui vivent au delà du gouvernement d’Arckangel, sur les bords de la mer Blanche, il en existait plusieurs qui se nourrissaient de poissons putréfiés dans la terre, et quelques unes aussi, — monstruosité abominable ! — qui mangeaient la chair des cadavres.

Quelquefois, des individus de ces peuplades, emmenés par les voyageurs, venaient à Pétersbourg ; et, au milieu de la civilisation, ils ne renonçaient pas toujours à leurs exécrables coutumes.

Souvent la justice russe avait dû sévir terriblement contre d’étranges violations de tombeaux.

Alexandre Palkine se souvenait qu’il avait eu autrefois, dans sa farouche armée de bandits, des hommes venus des bords de la mer Blanche.

Deux entre autres, un géant et un nain : Magog et Gog ; et ces deux hommes avaient exigé, pour unique salaire de leur participation aux crimes communs, qu’on leur abandonnât les cadavres des victimes.

Nos lecteurs n’ont pas oublié ce lugubre détail.

Étaient-ce donc Gog et Magog qui s’entretenaient, pleins d’une faim sinistre, derrière la barrière de planches ?

Alexandre Palkine recula vivement et se cacha derrière un mur, car les deux hommes sortaient de leur retraite.

Il les reconnut.

C’était Gog et Magog, en effet.

L’un portait une pioche, l’autre portait une pelle ; ils s’avançaient avec précaution, dans l’ombre, rasant les murailles.

Plein d’horreur, Alexandre Palkine oublia un instant ses angoisses personnelles et il eut l’idée de se jeter sur eux, d’appeler, de faire arrêter ces deux monstres ; mais il se ravisa.

Peut-être était-il sans arme, peut-être redoutait-il d’être frappé par les outils dangereux que portaient ces deux hommes.

N’ayant pas en ce moment le costume d’autrefois, ni le masque hideux qui leur était familier, Gog et Magog auraient refusé de le reconnaître et l’auraient frappé sans pitié.

Peut-être aussi avait-il conçu quelque autre projet.

Il les laissa passer.

Ils continuèrent leur route, dans les ténèbres.

Ils se dirigeaient vers le cimetière de Saint-Mitrofane, qui est situé à l’extrémité de la ville, non loin de la gare de Moscou.

Ils évitaient les rues fréquentées ; ils cachaient leurs outils sous leurs lourdes pelisses, et en marchant, ils se parlaient bas.

Leurs paroles, nous ne voulons pas les répéter ; car, dans l’horreur, le récit ne doit pas franchir certaines bornes.

Nous dirons seulement que quelqu’un qui les eut écoutés d’une oreille un peu distraite, aurait pu croire que c’était deux gourmands s’entretenant d’un excellent repas préparé dans un lieu voisin.

Il était minuit environ, quand ils virent se dresser devant eux le mur blanc du cimetière.

Sur la route, personne, et pas une lanterne allumée.

Sur le canal voisin qui était glacé, pas une barque ; et les vitraux de l’église de Saint-Mitrofane, étaient obscurs comme la nuit elle-même.

L’heure, la solitude, tout favorisait ces monstres.

Ils s’approchèrent du mur.

— Fais-moi la courte échelle, dit Gog.

— Oui, dit Magog.

Le géant abaissa ses larges épaules pendant que le nain jetait de l’autre côté du mur la pelle et la pioche.

Puis Gog grimpa comme un énorme singe sur le dos de son camarade qui se redressa.

Le nain atteignit le rebord supérieur du mur.

Il s’y accrocha, se hissa, se mit à cheval sur la crête.

Ensuite, il tendit la main à Magog.

Celui-ci, tiré en l’air par son robuste compagnon, ne tarda pas à le rejoindre sur la muraille et ils se laissèrent glisser dans l’enclos funèbre.

Autour d’eux, dans le brouillard nocturne, il n’y avait que le silence de la mort.

Pas de tombes ni de pierres ni de marbre ; mais seulement parmi des broussailles, des bossellements de terre, surmontés d’innombrables croix.

Là dormaient tristement tous ceux qui avaient vécu avec tristesse ; c’était le cimetière des misérables et des désespérés.

Gog et Magog s’avancèrent en marchant lourdement sur le sommeil des morts.

Les morts anciens ne les tentaient pas, ce qui leur fallait, c’était un cadavre nouveau.

Leur ignominie avait ce raffinement.

Ils avançaient toujours.

Au milieu d’une sorte de carrefour, leur apparut un mamelon de terre un peu soulevé, dans lequel était plantée une seule croix, très grande.

C’était la fosse commune.

Gog dit :

— Je sais où on l’a mise ; j’ai assisté à l’enterrement.

Ils firent halte devant un tas de terre qui paraissait avoir été récemment remuée.

— C’est ici, dit Gog, nous n’avons pas un instant à perdre. Il ne passe pas souvent de rondes, mais il en passe quelquefois, et il nous faudra une demi-heure, au moins, pour emporter le corps.

— Hein, dit Magog, est-ce que nous ne ferons pas la chose ici ?

— Nous verrons ; j’aime mes aises, dit le nain.

Avec la pelle, avec la pioche, les hideux compagnons commencèrent leur besogne.

La terre cédait facilement sous les outils.

Ce qui avait été renflé devenait creux déjà, et ils ne tarderaient pas à trouver ce qu’ils cherchaient.

D’ailleurs, des difficultés plus grandes ne les eussent pas découragés, tant leur effroyable désir les possédait et les enivrait.

Dix minutes plus tard, il y eut un coup sourd.

Le cercueil avait sonné sous la pioche de Magog. Et bientôt, ils virent apparaître dans toute sa longueur la triste blancheur du bois ; car le cercueil était en bois de sapin et n’avait été recouvert d’aucune peinture.

Ils le soulevèrent, le tirèrent hors du funèbre sol et l’apportèrent dans l’allée qui tournait autour de la fosse commune.

— As-tu un couteau ? demanda Gog.

— J’ai des tenailles, dit Magog.

L’une des branches des tenailles fut introduite sous le couvercle, la serrure vola en éclats et le cadavre apparut.

Pâle, long, avec un visage déjà jauni par la mort, il était étendu, les yeux fermés pour toujours.

Selon la coutume russe, le corps était habillé.

Chose étrange pour une femme morte dans un hospice, les vêtements ne manquaient pas de quelque élégance.

Cependant Gog et Magog s’étaient penchés vers leur proie, et quiconque les eût vus, eût reculé d’horreur.

Ils regardaient cette morte avec des yeux écarquillés par une espérance infâme ; une sueur de désir leur mouillait les tempes et ils tendaient affreusement les bras.

— Oh ! tout de suite, tout de suite ! J’ai faim, gronda Magog.

— Eh bien, oui ! tout de suite, dit Gog, les lèvres humides.

Et l’abominable sacrilège allait s’accomplir ; ils allaient s’attabler à ce cercueil ; le monstrueux repas allait avoir lieu.


XXXVIII

DEVANT UN CERCUEIL

Mais tout à coup des lueurs de torches secouèrent les brouillards et, avec des cris, avec des bruits tumultueux de pas, des hommes se ruèrent sur les deux immondes sacrilèges.

Ceux qui venaient, c’étaient le moine à la barbe d’or, en costume religieux, et trois gardiens du cimetière.

Voici ce qu’avait fait Alexandre Palkine :

Pris de pitié, pour la première fois de sa vie, peut-être, il était rentré au couvent, s’était habillé à la hâte, et, suivi par quelques moines résolus, il s’était rendu au cimetière de Saint-Mitrofane où il avait éveillé et averti les gardiens.

On avait pu arriver avant l’accomplissement du crime.

Quoique saisis à l’improviste, Gog et Magog firent une résistance forcenée. Mais ils durent céder.

On les lia, tout grondant encore de fureur, et ils jetaient sur le cadavre des regards de bête à qui l’on vient d’arracher sa proie.

— Emmenez ces hommes, dit aux gardiens le moine à la barbe d’or, et livrez-les à la justice. Mes compagnons et moi, nous prendrons soin de recoucher cette morte dans sa dernière demeure.

Dès que les gardiens se furent éloignés, en emmenant les deux coupables Alexandre Palkine dit aux moines.

— Refermez le cercueil, placez-le dans la fosse. Puis, vous prierez, si vous voulez.

Comme la torche que portait l’un des religieux, aurait pu le gêner dans sa besogne, Alexandrine Palkine la lui prit des mains.

Une lueur rouge glissa sur le visage du cadavre, et, tout à coup, le moine à la barbe d’or poussa un cri terrible d’épouvante.

Il tomba à genoux, regarda de plus près.

C’était vrai, c’était vrai !

La femme qui était couchée là, c’était Marie Palkine, c’était sa sœur !

Comment cela pouvait-il être en effet ?

Devenait-il fou ?

Marie n’était donc pas morte autrefois ?

Marie n’avait donc pas été tuée par Natache pendant la sinistre nuit, sur le lit de la mère défunte ?

Non, puisqu’il la voyait maintenant.

Et tout son cœur se brisait.

Le seul être qu’il eût jamais aimé au monde, la fille du prince Ivan Palkine, celle qu’il avait voulu défendre, celle qu’il avait voulu venger, il la retrouvait après dix-sept ans, pâle, inanimée ; et c’était une espèce de résurrection dans la mort !

Ce qui s’était passé, on le devine.

Quand Mme Ivanoff était tombée devant la porte de Daria, dans la rue des Italiens, les passants s’étaient groupés autour d’elle.

Sur un brancard prêté par une pharmacie voisine, on l’avait portée à l’hôpital d’Aboukhoff.

Là, elle était morte.

Puis on l’avait enterrée.

Cependant l’un des moines dit :

— Faut-il remettre le cercueil dans la fosse, mon frère ?

— Non, non ! s’écria Alexandre Palkine, laissez-moi la voir encore. Ah ! vous ne savez pas, vous ; c’est ma sœur, c’est ma bien-aimée. C’est Dieu qui m’a inspiré le désir de protéger un cadavre inconnu. J’ai sauvé la chère dépouille mortelle de Marie ! Laissez-moi la regarder, l’embrasser. Je l’aime !

Et devant les moines étonnés, cet homme terrible sanglotait et pleurait à chaudes larmes la tête sur le sein du cadavre.

— Grand Dieu ! cria tout à coup Alexandre Palkine.

La poitrine de Marie Palkine avait bougé ; cette morte était une vivante.

Elle poussa un long soupir, leva les bras, ouvrit les yeux, puis les refermant, elle murmura :

— Ma fille !


XXXIX

LE SERMENT D’ALEXANDRE PALKINE

Une heure plus tard, Mme Ivanoff, évanouie encore, mais réveillée de la mort, était couchée dans une chambre éclairée d’une seule lampe.

C’était dans l’appartement mondain du chevalier Philippe du Quesnoy ; c’était là qu’Alexandre Palkine avait fait transporter sa sœur, et, assis devant le lit, il surveillait le sommeil de la ressuscitée.

Comment se faisait-il que Mme Ivanoff fût vivante ?

Nos lecteurs l’ont deviné.

Ce n’était pas du poison que le comte Michel avait acheté dans la pharmacie, le jour où il s’était fait conduire en traîneau sur la route de Peterhoff.

C’était un narcotique.

Michel Markoff, prévoyant les résistances de Daria, avait pensé qu’il aurait peut-être besoin de l’endormir pour satisfaire son ignoble passion.

C’était ce narcotique que Marie Palkine avait emporté de sa maison et qu’elle avait bu dans la maison d’arrêt.

Il avait suffi à la plonger dans un sommeil qui l’avait fait passer pour morte ; mais, déterrée par Gog et Magog, l’air libre l’avait rendue à la vie.

Maintenant, elle était là, en sûreté.

Un médecin que le chevalier avait fait venir, avait déclaré qu’elle ne tarderait pas à sortir de l’évanouissement où elle était retombée, et qu’elle ne courait aucun danger grave.

Son frère la regardait, plein de joie et d’espérance.

Il ne pensait plus à lui-même ni à ses projets de gloire ; il pensait à sa sœur, à sa bien-aimée sœur qu’il avait retrouvée.

Tout ce qu’il y avait eu de bonté et de douceur en lui, autrefois, s’épanouissait de nouveau, comme une fleur renaîtrait sur une branche morte.

Il se disait que l’avenir serait doux, maintenant qu’il aurait quelqu’un à aimer, à chérir, à protéger ; et les yeux pleins de tendres larmes, il épiait le réveil de Marie.

Elle se remua un peu dans le lit, et se mit à parler à voix basse, comme en rêve, par paroles entrecoupées.

— Ma fille… j’ai ma fille… c’est Daria… elle me sourit… comme elle est jolie ! Elle m’aime bien… Moi, je l’adore… nous partirons, nous nous cacherons… Comme ce sera bon d’être seules ensemble… Ah ! j’avais bien deviné, tout de suite, que Daria, c’était elle… Oui, nous vivrons dans un pays lointain. Nous ne porterons pas le nom de Palkine qui est un nom de malheur… ni le nom d’Ivanoff qui est un nom de tristesse.

Alexandre s’était dressé.

Ivanoff, Ivanoff !

Il avait bien entendu.

Marie Palkine, c’était Mme Ivanoff ! C’était sa sœur qui possédait le triple rouble de Paul 1er !

Fou d’étonnement et d’espérance, il se précipita sur les vêtements de Marie qui étaient épars au pied du lit.

Il les secoua, fouilla toutes les poches, ardemment, violemment ; et, tout à coup dans la doublure du corsage, il sentit quelque chose de rond et de dur.

Saints du ciel ! Il avait trouvé la précieuse médaille !

Ce faux rouble qui valait des milliards de roubles ;

Cet objet sans valeur, grâce auquel il serait le possesseur d’une fabuleuse richesse, et grâce auquel il s’assoirait peut-être un jour sur le trône vertigineux des tsars ;

Il le tenait enfin, enfin !

Il avait déchiré la doublure, il avait la pièce entre les doigts.

Oh ! c’était elle, c’était bien elle !

Sa sœur retrouvée, et la toute-puissance conquise ; c’était trop d’ivresse à la fois.

Alors il sentit une chose ; c’est qu’il n’était plus mauvais, c’est qu’il n’était plus cruel.

Il se sentit au cœur les bontés, les tendresses qui le remplissaient autrefois, quand le prince Ivan Palkine l’embrassait et lui disait : « mon fils ».

Eh bien alors, devant sa sœur endormie, il fit un grand serment.

L’opulence qu’il allait avoir, le pouvoir qu’il usurperait peut-être, et ce serait son dernier crime ! — il jura de ne les employer que pour le bien des hommes, que pour la paix, que pour la clémence, que pour toutes les pures gloires !

Cependant il n’avait pas encore osé regarder le rouble.

Il se rapprocha de la lampe, étendit les doigts et demeura stupide d’étonnement et d’épouvante ; car voici ce qu’il avait dans la main :

XL

SINISTRE RENCONTRE

Quand Marie Palkine sortit de sa léthargie entremêlée de rêves, il faisait grand jour et elle était seule dans la chambre.

Elle regarda autour d’elle, ne se souvint pas de ce qui était arrivé et se leva à demi, les yeux grands ouverts.

Sur une petite table près du lit, il y avait une lettre.

« Pour Marie Palkine », disait la suscription.

Qui donc connaissait son véritable nom ? Qui donc lui écrivait ? Où était-elle ?

Elle décacheta la lettre.

Elle lut ceci :

« Marie, tu es en sûreté ; je t’ai arrachée à la tombe ; je te défendrai contre tes ennemis.

» La maison où tu te réveilles t’appartient ; les domestiques obéiront à ton moindre signe.

» Tu trouveras dans les tiroirs des meubles de l’argent si tu en manques, et tu y trouveras aussi un passeport qui te permettra de quitter la Russie si tu veux t’en éloigner.

» Mon désespoir, mon plus grand désespoir est d’être obligé de te fuir.

» Un destin terrible et despotique m’emporte ; il faut que je lui obéisse.

» Cependant n’hésite pas à user de mon hospitalité et de mes richesses.

» Tu le peux, tu le dois.

» Je ne puis pas te dire mon nom, mais sache ceci :

» Je suis celui qui a les traits de ton père, qui écrit avec l’écriture de ton père, qui parle avec la voix de ton père.

» Je t’ai apparu une seule fois, il y a bien longtemps.

» Aie confiance en moi et que Dieu protège la race d’Ivan Palkine ! »

Un étonnement de plus ne pouvait rien ajouter à la stupéfaction où se trouvait plongé l’esprit de Marie.

Tout ce qu’elle comprit, tout ce qu’elle voulut comprendre, ce fut qu’elle était libre, et qu’elle ne dormait plus de ce sommeil étrange qui l’avait vaincue.

Elle pourrait retrouver sa fille.

Elle se leva, s’habilla à la hâte, sonna et demanda à une camériste de lui faire avancer un traîneau.

Elle descendit rapidement les escaliers n’ayant qu’une pensée.

Elle monta dans la voiture et donna l’ordre au cocher de la conduire rue des Italiens.

Ce mot « rue des Italiens » avait surnagé sur le trouble de ses rêves ; elle n’avait pas oublié que c’était dans cette rue que logeait Daria.

Nous n’essaierons pas de peindre les angoisses mêlées d’espérances qui déchiraient l’âme de la pauvre mère pendant que le traîneau l’emportait.

Tout à coup elle eut un pressentiment funeste.

Au moment où le véhicule tournait dans la rue des Italiens, elle vit devant elle un grand brouhaha de gens attroupés, qui parlaient, criaient avec de grands gestes.

Et en même temps, elle vit vers le milieu de la rue une maison d’où sortaient des flammes et des fumées.

L’incendie était si violent qu’avant peu de temps, la bâtisse serait entièrement détruite.

Marie Palkine jeta un cri épouvantable.

Cette maison qui brûlait, c’était la maison de Daria !

Elle se précipita hors du traîneau, la pauvre mère, se demandant si elle était folle, et si le ciel se lasserait enfin de s’acharner contre elle.

Elle fendit la foule.

Tout en se hâtant, elle interrogeait avec des sanglots dans la voix.

Des gens lui répondaient par des paroles confuses.

— Le feu a pris… Un peu avant le jour… On ne sait comment… Il paraît que c’est un fou qui était dans la maison, etc. Et qui a mis le feu. Sans savoir ce qu’il faisait. Un idiot… Mais tout le monde a été sauvé… Le fou lui-même. Tout le monde… Sauf une jeune fille qu’on n’a pas retrouvée. Comme elle logeait dans les combles où l’incendie a commencé, elle doit avoir été écrasée sous quelque éboulement de poutres.

— Une jeune fille ! cria Marie Palkine.

— Oui, dit une voisine, une ouvrière en dentelle, qui s’appelait Daria.

La stupeur de Marie Palkine fut aussi grande que son désespoir.

La fatalité qui la poursuivait était véritablement trop ingénieuse dans sa persécution !

Chaque jour le plus grand des bonheurs lui était offert et chaque jour il lui était arraché au moment où elle allait l’atteindre ?

Elle était pétrifiée.

Elle n’avait même pas de larmes dans les yeux.

Mais voici que soudain la foule s’écarta.

Des hommes de police emmenaient ce fou dont on avait réussi à s’emparer, l’idiot qui avait mis le feu à la maison.

Alors, alors ! Marie Palkine s’écria :

— Dieu terrible !

Car dans cet homme qui avait incendié la maison où la jeune fille avait été brûlée, dans ce fou chétif, triste, horrible à voir, elle avait reconnu, l’antique criminel, le comte Markoff, son séducteur à elle et le père de Daria !

Oh ! elle l’avait bien reconnu.

C’était bien là le monstre qui jadis l’avait déshonorée.

Et, non content d’avoir perdu la mère autrefois, voici qu’il tuait la fille maintenant.

Marie Palkine voulut se précipiter sur ce traître, sur cet incendiaire ; mais les hommes de police l’entraînaient à travers la foule.

D’ailleurs, elle avait une autre pensée :

Ce n’était peut-être pas vrai ce qu’on avait dit ; Daria n’avait pas péri dans le sinistre ; non, ce n’était pas possible que Daria eût été brûlée !

Se faisant jour à travers les badauds qui se pressaient, elle arriva devant la maison en flammes.

Ce qu’on lui avait déjà annoncé, on le lui répéta.

Tout le monde avait été sauvé, sauf l’ouvrière en dentelle, car personne ne l’avait vue ; et, comme elle demeurait au plus haut étage de la maison, elle avait dû être écrasée sous la chute enflammée du toit.

— Eh bien, je mourrai comme elle ! s’écria Marie Palkine.

Et, au moment où la bâtisse incendiée s’écroulait en un immense brasier, Marie voulut se précipiter dans les flammes.

Mais vingt bras la retinrent.

Cette malheureuse mère ne pouvait même pas mourir.

XLI

LE PÈRE ET LA FILLE

Nous raconterons brièvement les circonstances qui avaient amené les événements relatés dans le chapitre précédent.

On se souvient qu’une jeune fille avait relevé, au pied d’une muraille, sur une route, le vieux comte Markoff.

Cette jeune fille, c’était Daria qui ce matin-là — ses forces étaient enfin revenues — sortait de la maison de Mme Ivanoff.

Et le vieillard idiot, à qui elle avait dit : « Appuyez-vous sur moi, » c’était son père.

Telles sont les rencontres formidables qu’amène le hasard.

Daria eut pitié du comte Markoff.

Il était triste, il ne disait que de vagues paroles ; seul, il eût été à la merci des passants moqueurs ou méchants et comment eût-il fait pour ne pas mourir de faim et de froid ? pauvre être chétif privé de raison.

Elle le conduisit rue des Italiens, dans la maison qu’elle habitait.

On eût dit que la brutalité du crime qu’il avait commis avait usé les forces physiques et intellectuelles du comte Markoff ; il faisait ce qu’on voulait, ne disait non à rien, comme un grand enfant.

Elle loua, pour le loger, une petite chambre, à l’étage même où elle habitait.

Il fallait bien qu’elle fît cela puisque le misérable ne se souvenait ni de son nom ni de sa demeure.

Et puis elle éprouvait je ne sais quelle vague tendresse pour cet homme si faible, si abandonné, si malheureux.

D’ailleurs, elle se promit de faire des recherches plus tard ; son protégé devait avoir une famille qu’elle tâcherait de trouver.

Mais à présent, ce qui lui importait surtout, c’était Darius.

Qu’il était arrêté, qu’il était accusé de meurtre et de vol, elle le savait !

Mais elle savait aussi qu’il était innocent, et elle saurait bien le sauver.

Dès que le comte Markoff fut installé dans la chambrette, sous le grenier, elle sortit.

Elle courut vers la prison où devait être Darius.

Elle frappa, elle dit à l’un des gardiens :

— Il y a ici un homme qui est innocent et qui est mon fiancé : c’est Darius. Moi, je m’appelle Daria ; je veux le voir.

Elle parlait d’une voix si tendre, avec un air si ingénu, que le gardien, homme brutal, n’osa pas la rudoyer cependant, et il lui dit :

— Ma foi, ma pauvre demoiselle, vous arrivez trop tard.

C’était, en effet, ce matin-là que Darius avait été extrait de la prison pour être conduit à la place des Coursiers ; et, comme l’enlèvement des victimes n’était pas encore connu, le gardien ajouta :

— À l’heure qu’il est, votre bon ami a été bel et bien marqué à l’épaule par la main du bourreau, et il doit être sur le chemin de la Sibérie.

Ce coup fut terrible pour la pauvre Daria.

Son Darius supplicié ! Son Darius exilé à jamais dans les froids steppes du Nord !

Quoi ! c’était vrai, elle ne le reverrait plus ?

Ah ! elle était coupable, aussi. Elle n’aurait pas dû rester si longtemps malade de sa blessure ; elle aurait dû se lever plutôt, retrouver des forces, n’importe comment ! Elle serait arrivée à temps, elle aurait embrassé Darius, elle l’aurait sauvé certainement.

En pensant ainsi, elle défaillait contre le mur, toute pleurante ; et la porte de la prison s’était refermée.

Qu’allait-elle faire, sans amis, sans argent, sans soutien, toute seule ?

Elle n’hésita pas.

Darius allait en Sibérie, eh bien ! elle le suivrait.

Elle marcherait sur les routes, derrière le triste convoi, à pied, comme les autres.

Elle mourrait peut-être en chemin ; mais elle ne mourrait pas sans avoir revu son ami.

Elle interrogea le soldat qui était en faction devant la prison.

— D’ordinaire, répondit cet homme, les condamnés, après avoir été marqués sur la place des Coursiers, sortent de Pétersbourg par la route de Vladimir.

— Bien, dit-elle. La route de Vladimir. Merci.

Elle voulut prendre un traîneau, mais elle n’avait pas assez d’argent.

Elle vivait au jour le jour, la pauvre petite, sans faire d’économies.

N’importe, elle marcherait.

Elle se hâta.

Au bout d’une heure elle avait traversé la ville tout entière et elle se trouvait sur la route qui lui avait été indiquée.

Elle avait séché ses larmes ; elle se sentait forte à cause du dévouement qu’elle avait résolu.

Sur la route, elle demanda à des hommes qui causaient sur le seuil d’un traktir, si les condamnés étaient déjà passés.

— Il y aura bientôt deux heures, et ils doivent être loin, lui fut-il répondu.

On se souvient, en effet, que, ce jour-là, plusieurs condamnés, outre Darius, avaient dû partir pour l’exil.

C’étaient ces condamnés que l’on avait vus passer ; mais Daria ne pouvait pas deviner que Darius n’était pas avec eux.

Elle continua sa route, en marchant plus vite.

Elle se disait qu’elle trouverait bien en chemin quelque voiture, quelque charrette, où on lui permettrait de monter, par charité.

Et quand même elle n’en rencontrerait pas, elle aurait assez de force pour se traîner jusqu’à ce qu’elle eût rejoint le convoi.

Hélas ! elle se croyait plus vigoureuse qu’elle n’était en réalité.

Bientôt une horrible lassitude rendit ses jambes si lourdes qu’elle avait peine à les soulever.

Et le soir vint, le soir terrible et froid.

Elle songea bien à demander l’hospitalité durant quelques instants, dans l’une des maisons qu’elle voyait de loin au loin sur la route de Vladimir.

Non, s’arrêter, c’eût été perdre du temps ; elle ne voulut pas s’arrêter.

Elle marchait toujours.

Mais voici que tout à coup, elle sentit une douleur à sa poitrine ; et portant la main à la place douloureuse, elle s’aperçut que son corsage était humide.

Sa blessure s’était rouverte.

En même temps, des nuages lui passaient devant les yeux ; sa tête se pencha comme une fleur qui va tomber, et elle se laissa choir tout de son long sur la route.

Elle était évanouie.

Un vent glacial courait. Un vaste ciel bleu plein de froides étoiles était comme un grand couvercle de glace azurée.

Quand Daria se réveilla tout à fait, elle se trouva couchée sur le poële d’une chambre paysanne.

— Eh bien, cela va-t-il mieux, ma belle demoiselle ? demanda une grosse moujike avec un bon visage réjoui.

Daria avait été recueillie sur le chemin par cette honnête paysanne, qui lui avait donné tous les soins qu’elle avait pu imaginer.

La jeune fille s’écria tout d’abord :

— Je veux partir. Où suis-je ? Depuis combien de temps suis-je ici ?

— Eh, eh ! dit la moujike, il y a bien deux nuits et un jour. Vous appeliez : « Darius ! Darius ! » et puis vous retombiez évanouie. C’était terrible de vous voir. Oui, je compte bien, deux nuits et un jour. Nous sommes au matin du troisième.

Tout était perdu !

Darius était bien loin, maintenant, si loin, si loin, qu’elle ne le rejoindrait jamais !

Un immense désespoir s’empara de la jeune fille.

Une heure plus tard, après avoir remercié la paysanne, elle quitta la maison et regagna Saint-Pétersbourg.

Elle revenait chez elle, instinctivement, comme un corps sans âme qui saurait encore son chemin.

Elle monta l’escalier, rentra dans sa chambre sans avoir dit une parole à personne, pauvre créature à jamais désintéressée de la joie.

Elle s’assit, demeura sans pensée.

Tout le jour se passa sans qu’elle songeât ni à manger, ni à boire, et, quand la nuit vint, elle s’étendit sur son lit, machinalement, tout habillée, oubliant même de faire sa prière.

S’endormit-elle ?

Peut-être.

Tout à coup, elle eut un frisson ; elle avait entendu un pas dans sa chambre.

Elle avança la tête et vit un homme qui s’approchait, une lampe à la main.

C’était le misérable vieillard qu’elle avait recueilli, qu’elle avait logé dans une chambre voisine, et à qui elle n’avait plus songé.

Il s’avancait, courbé, avec des gestes étranges, les yeux tout jaunes d’une bile qui remontait.

C’était affreux.

Elle eut peur.

— Que voulez-vous ? demanda-t-elle. Que faites-vous ici ?

L’abominable idiot répondit en bégayant :

— Tu… u… es… be… be… elle… je… je… t’ai… ai… ai… me.

Ce vieil infâme, privé de sa raison, n’avait point perdu avec elle ses passions ni ses vices.

Pendant l’absence de Daria, il était resté dans sa chambre, hébété, se nourrissant de quelques restes de victuailles trouvés dans une armoire.

Puis il avait vu rentrer la jeune fille.

Il l’avait bien regardée ; il l’avait trouvée jolie ; et, avec cette ruse qui subsiste quelquefois dans la folie, il avait patiemment attendu qu’elle fût couchée et qu’une partie de la nuit se fût écoulée, pour pénétrer dans la chambre de Daria.

Maintenant il était là, hideux.

— Allez-vous en ! cria Daria.

Mais retrouvant des forces dans son ignoble désir, le comte Markoff bondit vers elle, lui mit la main sur la bouche et la serra étroitement contre lui.

Appeler ? elle ne pouvait pas.

Se dégager ? elle ne pouvait pas.

Cependant, d’un brusque effort, elle parvint à se dérober à l’horrible étreinte, se précipita vers l’une des fenêtres qui donnait sur une promenade, derrière la maison, et en criant : Darius ! elle s’élança dans le vide de la nuit.

Alors, le fou, stupéfait, se mit à tourner dans la chambre en poussant des cris d’enfant et de bête.

Il sautait, il dansait, il s’élançait sur les meubles puis retombait à terre comme une énorme et noire sauterelle.

Une idée lui vint.

Il saisit la lampe, la promena sous les courtines du lit, devant les rideaux de la fenêtre avec des exclamations de contentement féroce ; et bientôt la chambre fut pleine de flamme et de fumée.

L’incendie gagna d’abord le grenier dont les poutres ne tardèrent pas à s’écrouler. Des voisins réveillés, accoururent, saisirent l’incendiaire, et nos lecteurs savent le reste.

XLII

OÙ L’ON VERRA QU’IL N’EST PAS TOUJOURS FACILE DE MOURIR

Daria, nous l’avons vu, s’était précipitée dans le vide, dans la nuit.

Mais l’heure de sa mort n’avait pas sonné encore à l’horloge de la destinée.

Elle rencontra dans sa chute un des grands arbres de la promenade, s’y accrocha instinctivement, se sentit déchirée, ensanglantée, mais vivante.

Elle se laissa glisser à terre comme un enfant qui vient de dénicher un nid dans un arbre.

Alors, brisée, défaillante, elle regarda autour d’elle et en elle-même.

Dans sa pensée, comme sous le ciel, tout était noir, froid, terrible.

Darius perdu, c’était tout espoir perdu ?

Qu’allait-elle faire ?

Rentrer chez elle ? C’était impossible ; il était dans la chambre, l’affreux et odieux vieillard.

Ah ! c’était un malheur, un malheur vraiment, que cet arbre se fût trouvé là.

Sans lui, elle serait morte à présent, et tout serait fini, et ce serait très bien.

Pauvre fille à qui toutes les joies étaient refusées, elle pensa que la mort devrait être une espèce de bonheur puisque la mort ne voulait pas d’elle.

Eh bien, elle forcerait le trépas à la recevoir dans son ombre.

Oui, elle saurait mourir, et à cause de ce qu’elle avait enduré, Dieu lui pardonnerait cet acte de désespoir.

Elle se mit à marcher droit devant elle, d’un pas résolu, comme quelqu’un qui sait où il va.

Peu d’instants après, elle était arrivée, n’ayant rencontré aucun passant, sur le quai Gagarine.

La Néva était là, tout près d’elle : elle se jetterait dans l’eau profonde, et les flots l’emporteraient, et l’on ne retrouverait jamais son cadavre.

Il y avait tout près d’elle, dans la muraille d’une maison, une petite niche où apparaissait, au-dessous d’une lampe, l’image de la bonne Vierge.

Daria se prosterna.

— Ô divine mère, dit-elle, ayez pitié de votre servante ! Des gens se sont acharnés contre moi, des gens à qui je n’avais fait aucun mal ; et puis enfin, on m’a pris mon ami, qui était innocent, pour l’envoyer en Sibérie. À présent, je n’ai plus personne qui m’aime et je n’ai plus personne à aimer. N’est-ce pas, madame la Vierge, que vous ne serez pas en colère après moi, si je me dérobe à un désespoir que je suis trop faible pour porter, et si je me tue maintenant que je n’ai plus aucune raison pour vivre !

Comme elle achevait de parler, la petite lampe, devant l’image, s’éteignit tout à coup. Sans doute, sous un coup de vent.

Daria vit dans cet incident une réponse de la Vierge.

Elle crut que Marie lui disait :

— Cette lumière est morte ; fais comme elle.

Alors Daria se releva, et traversant le quai, elle marcha droit vers le fleuve.

À cause du froid qui était intense, ou à cause de l’instinct qui recule devant l’anéantissement, la jeune fille tremblait.

Elle se dit :

— Il le faut !

Et elle descendit résolument une des routes frayées qui conduisent vers la rivière.

Elle était étonnée d’une chose ; elle n’entendait pas de bruit.

Non, elle n’entendait pas le glissement sonore de l’eau qui coule.

Elle continua de descendre et, quand elle fut tout proche du bord, elle allait se laisser glisser.

Elle s’arrêta.

Hélas ! au milieu de tant d’angoisses, dans cette espèce de trouble qu’amène le désespoir, elle n’avait pas songé à une chose :

La Néva était prise.

Ainsi, cette fois encore, elle ne pourrait pas mourir !

Un couteau ?

Elle n’en avait pas.

Elle pensa à gagner le pont et à se précipiter de là sur la glace, plus dure que la pierre.

Mais le trépas, de cette façon, n’était pas certain, et il se pourrait qu’elle se blessât seulement, qu’elle souffrît beaucoup, et qu’elle survécut.

Que faire ?

Elle ne voulait plus vivre cependant ; non, elle ne le voulait plus !

Alors elle se souvint de choses qu’elle avait entendu dire ; que l’automne, cette année-là, était beaucoup moins rigoureux qu’à l’ordinaire, surtout depuis quelques jours ; et que l’on craignait une débâcle avant le véritable hiver.

Qui sait ? Elle trouverait peut-être, sur la surface dure de la Néva, quelque fente par où elle pourrait s’élancer dans l’eau.

D’ailleurs, elle se rappela aussi que c’est la coutume à Pétersbourg de creuser çà et là des trous dans la rivière glacée afin d’y puiser de l’eau.

Elle rencontrerait sans doute l’un de ces puits.

Dans cette espérance, elle se mit à marcher sur le fleuve, entre les glaçons qui hérissaient la grise surface.

Et n’était-ce pas une chose terrible, qui eût ému les âmes les plus dures que cette pauvre enfant désespérée, qui s’en allait toute seule, dans le froid, dans la nuit, cherchant la mort ?

XLIII

DE LA NÉCESSITÉ D’UNE PELISSE, L’HIVER, À SAINT-PÉTERSBOURG

Pendant que Daria errait ainsi sur la Neva glacée, où donc était Darius ?

On se souvient que les moines de Saint-Séverin en délivrant Nadèje l’avait délivré aussi.

Pourquoi ?

Parce que Nadèje se suspendait aux bras de celui qu’elle aimait ; et l’on eût plus vite fait de couper les liens qui retenaient le jeune homme que de dénouer l’étreinte Nadèje.

Quand les moines à cheval se crurent assez loin de la place des Coursiers, ils firent halte.

Tiépolo apparut.

Nadèje ! cria-t-il, je me charge de la mettre en sûreté.

On la lui avait remise. Il l’emmena en effet, aux environs de Pétersbourg, dans une maison qu’il avait louée et où nous les retrouverons quelques jours.

C’est en vain que Nadèje exprima par ses signes qu’elle ne voulait pas être séparée de Darius.

Tiépolo l’entraîna.

Puis les moines se dispersèrent ; et Darius était resté seul, à demi-nu, dans le brouillard.

Que devenir ? Que faire ?

Évidemment la police chercherait à retrouver les condamnés enlevés et on ne tarderait pas à s’emparer de lui. Il était horriblement perplexe.

Cependant il éprouvait une sorte de joie.

Si résolu qu’il eût été à subir le supplice et à partir pour la Sibérie, cette délivrance, dont il ne s’expliquait pas les motifs, lui apparaissait comme une grâce céleste.

Il résolut d’en profiter ; la liberté qui lui était rendue il la défendrait puisqu’il en avait le droit, étant innocent.

Mais où se dérober ?

À demi-nu comme il l’était, les passants ne manqueraient pas de s’inquiéter de lui et le désigneraient à quelque homme de police ; et il serait repris.

Par bonheur, le brouillard était très-épais et mettait sur les épaules du jeune homme comme une espèce de vêtement.

Il s’en alla le long des murailles.

Il souffrait beaucoup parce que le froid était très vif et lui piquait la peau ; mais il marchait cependant.

Son intention était de quitter la ville.

Une fois dans la campagne, il trouverait peut-être quelque hospitalière maison de paysan ou quelque hangar où il se cacherait jusqu’à la nuit.

Après une heure de marche, il se trouva dans une plaine.

Il avait de plus en plus froid.

De l’autre côté de la plaine, il vit une espèce de village.

Mais il hésita à se diriger de ce côté, parce qu’il n’avait pas d’argent pour entrer à l’auberge.

Cependant il ne pouvait pas rester sans abri par cette froide journée. Et, comme il n’avait bu le matin qu’une tasse de thé, il sentait qu’il avait grand faim déjà.

Eh bien, il irait dans le village ; il mendierait s’il le fallait ; on aurait pitié de lui.

En s’orientant du regard, il reconnut que l’assemblage de maisons vers lequel il s’avançait devait être une espèce de petit port comme on en rencontre assez fréquemment, aux environs de Saint-Pétersbourg, sur les bords de la Néva.

C’est dans ces maisonnettes de bois qu’hivernent les mariniers pendant les mois où la Néva n’est pas navigable.

— Tant mieux, pensa-t-il. Les marins sont de braves gens. Ils m’accueilleront. Je suis sauvé.

Et il marcha encore plus vite.

Mais tout à coup il s’arrêta.

Que lui était-il donc arrivé ? Ceci :

Il sentait que ses bras nus, que ses jambes aussi n’obéissaient plus à sa volonté.

Ce qu’éprouverait quelqu’un qui deviendrait statue, il l’éprouva.

En même temps, sans s’être fermés, ses yeux se voilèrent d’un nuage opaque.

Et, brusquement, il tomba tout de son long, inerte, insensible, mort peut-être.

Darius était gelé.

XLIV

LE TRIPLE ROUBLE DE PAUL Ier

Lorsque Alexandre Palkine tint entre ses mains le médaillon où était écrite la route du trésor, il frissonna de rage.

Au lieu de quelques indications faciles à suivre, ce qu’il avait devant lui, c’était un mystère peut-être indéchiffrable.

Évidemment, le tzar Paul, plein de manies enfantines, avait dû accumuler les difficultés dans cet étrange cryptogramme.

Mais Alexandre Palkine ne perdit pas courage. Il voulait la richesse, il voulait la puissance.

Après avoir écrit une lettre pour sa sœur, il quitta son habitation mondaine, se rendit au couvent de Saint-Séverin où il pourrait réfléchir avec plus de tranquillité.

Dès qu’il fut dans sa cellule, il plaça le rouble sur la table ; et, les deux poings aux tempes, il considéra longuement les signes mystérieux.

Nos lecteurs se souviennent du triple rouble dont nous avons donné le fac-similé. Nous croyons devoir le remettre sous leurs yeux.

Ce qui frappa d’abord Alexandre Palkine, ce fut la fréquente réapparition des « l ».

D’ordinaire ces « l » apparaissaient trois par trois. Mais quelquefois leurs trios étaient interrompus par un « s ».

Certainement c’était par les « l » qu’il fallait commencer à deviner le sens de l’inscription.

Alexandre Palkine écarta d’abord l’idée que chacune des « l » représentât une lettre, car il n’existe pas ou presque pas de mots où se trouvent de suite trois lettres semblables.

Ainsi, ce devait être l’ensemble des trois « l » qui formait un signe représentatif. Cependant que venaient faire en ce cas les « s » entre les « l » ?

Il y avait là déjà une difficulté grave.

Mais, n’importe ! Il fallait laisser cela de côté pour le moment, et partir de ce principe que les « lll » signifiaient une lettre et n’en signifiaient qu’une.

Alexandre Palkine n’ignorait pas que la lettre « e » est celle qui se représente le plus fréquemment dans une phrase d’une certaine longueur.

Et il supposa au premier abord que les « lll » étaient là pour remplacer « e ».

Cependant il hésitait à se l’affirmer a lui-même.

Si commune que soit la lettre « e », il était presque inadmissible que dans une phrase quelconque elle se reproduisît avec la fréquence de ces « lll ».

Non, ce n’était pas possible.

Mais alors ces « lll » ne devaient pas signifier une lettre puisque aucune lettre n’est aussi fréquente que l’ « e ».

Donc, dès le commencement de son travail, Alexandre Palkine était arrêté par un obstacle peut-être insurmontable.

Si ce signe « lll » n’était pas une lettre, qu’était-il donc ?

Une idée lui vint.

C’était une ponctuation peut-être.

Mais non. D’abord, il était invraisemblable que le tzar Paul, qui n’avait pas séparé les mots dans son inscription, se fût avisé de ponctuer sa phrase.

Comme Alexandre Palkine prononçait mentalement ces paroles : « séparé les mots » une pensée lui traversa l’esprit.

Les « lll », n’étant pas une lettre ni une ponctuation, étaient peut-être, précisément, un signe choisi pour séparer les mots de l’inscription ?

Cette hypothèse eût expliqué leur apparition fréquente et le problème aurait été singulièrement simplifié ; car rien n’est plus aisé à deviner qu’un cryptogramme où chaque mot est séparé du suivant.

Alexandre Palkine résolut d’admettre provisoirement cette base de réflexions ; il convint avec lui-même qu’il ne fallait tenir aucun compte des « lll » et que ce signe n’était là que comme un trait d’union entre les diverses parties de la phrase.

Il s’attaqua aux autres signes.

Par malheur, il reconnut qu’aucun de ceux-ci n’apparaissait avec une fréquence assez singulière pour qu’on pût reconnaître celui qui représentait l’e.

Il résolut d’essayer d’un autre moyen et il étudia en particulier ce qu’il supposait être des mots, c’est-à-dire les groupes de signes placés entre « lll » et « lll. »

Il observa d’abord les mots les plus courts.

Ainsi, à la quatrième ligne de l’inscription, il vit entre deux « lll » le groupe suivant : 3 P t.

S’il ne s’était pas trompé jusque-là il était en face d’un mot de trois lettres.

Les mots de trois lettres sont assez rares, et lorsque trois signes isolés se représentent assez fréquemment dans une phrase cryptographique, on peut affirmer qu’ils signifient un des mots usuels de la langue, comme : « est, ont, mon, les, mes, vos, ils, etc., etc. »

Par malheur, « 3 Pt. » ne se trouvait qu’une fois sur le rouble de Paul Ier, et par conséquent ce triple chiffre pouvait vouloir dire un mot plus rare, comme « roc, mur, soc, sur, etc., etc… » On ne pouvait donc pas espérer d’en deviner, ne fût-ce qu’avec probabilité, le sens réel.

Alexandre Palkine remarqua alors que les mots de trois signes revenaient assez fréquemment dans l’inscription et que, pourtant, aucun d’eux n’était absolument pareil à l’autre.

Fallait-il donc supposer que les mots de trois lettres les plus usuels de la langue avaient été écartés à dessein de l’étrange inscription ?

Mais comment expliquer sa présence assez souvent répétée de mots de trois lettres, — rares ?

Décidément ce n’était pas de cette façon qu’il parviendrait à deviner le mystère et, abandonnant momentanément l’observation des groupes de signes, il en revint à l’observation de chaque signe en particulier.

« s » le frappa.

« s » réapparaissait très souvent, c’était peut-être l’ « e » !

Mais ce signe se trouvait trois fois de suite à la cinquième ligne de l’inscription.

Ceci était plus qu’étrange.

Il n’y a pour ainsi dire pas de mots où la même lettre se représente trois fois de suite et, à moins de supposer un mot comme « recréée », ou de croire qu’il y eût une erreur dans l’inscription, l’ « s » devait être comme les « lll », non pas une lettre, mais un caractère quelconque placé là pour diviser les mots ou peut-être pour dérouter le lecteur.

Or, Alexandre Palkine — qui raisonnait toujours d’après cette hypothèse que les « lll » n’étaient qu’une espèce de trait d’union entre les paroles écrites — remarqua que l’ « s » se trouvait fréquemment placé au milieu du chiffre « lll » comme pour le diversifier et pour le rendre plus singulier, plus obscur.

Il eut un petit sursaut de joie ; il avait découvert une chose du moins : l’ « s » était un signe nul, uniquement employé pour dérouter la curiosité.

Cela était probable. Cela était certain.

Donc Alexandre Palkine avait déjà deviné ceci, que l’ « s » ne signifiait rien et que les « lll » n’étaient également qu’un signe inutile intermédiaire entre les mots.

Il reprit espoir, et il se hâta de copier sur une feuille de papier, toute l’inscription cryptographique en supprimant les « s », signes nuls, et les « lll », signes intermédiaires.

Il obtint ceci :

2P8 zP: v7 dN⁂pzPv
p8= n8✕ v⁂Np 3Pt PN8
2PN =8=✕ ⁂pa NPa R!N
p8v XN: aNP, ⁂pa NPa
aXN p8 ✕N: ;7⁂a4 zN
a⁂t R 2P8;; =⁂pa N⁂3
✕N: ;N✕RR ;P8 a⁂tz R
p8 p8 ⁂p z8⁂p✕NNv⁂

Le problème était encore très compliqué, mais Alexandre Palkine pouvait espérer d’en trouver la solution, — s’il n’avait pas fait fausse route jusqu’à ce moment.

Ce qui sautait encore aux yeux, c’était l’extraordinaire fréquence des groupes de trois signes, c’est-à-dire des mots de trois lettres.

Il n’y en avait pas moins de vingt.

Comment se pouvait-il faire que tant de mots aussi courts eussent trouvé place dans une phrase quelconque ?

Et ce qu’il y avait de très étrange aussi, c’était que ces petits mots étaient presque tous différents les uns des autres.

Deux seulement étaient pareils : «  ⁂Pa » et « Npa » se trouvaient répétés deux fois et presque coup sur coup.

Mais pas d’autres mots semblables entre eux ; et, cela était si singulier qu’Alexandre Palkine en arriva à se demander si les groupes de trois signes étaient bien véritablement des mots, si c’étaient, du moins, des mots complets.

Le tzar avait peut-être écrit par abréviations ; et Alexandre Palkine frémit, car, dans ce cas, il serait sans doute impossible de déchiffrer l’inscription.

Cependant, il ne se découragea pas, et il continua son travail.

Le signe « N » se reproduisait dix-sept fois.

Les signes «  », « p » et « 8 » douze fois.

Le signe « P » onze fois.

Le signe « a » dix fois.

Le signe «  » huit fois.

Les signes « v », « ; », «  » et « R » cinq fois.

Les signes « : », « 7 » et « = » quatre fois.

Les signes « 2 », « z » et « t » trois fois.

Le signe « 3 » deux fois.

Et enfin, les signes « d », « n », « ! », « , », « 4 », ne se trouvaient reproduits qu’une seule fois.

En raisonnant d’après les règles ordinaires, le signe « N », qui se reproduisait dix-sept fois, aurait dû être « e ».

Alexandre adopta cette première base ; mais après un travail très long d’esprit, il n’obtint aucun résultat satisfaisant.

Immédiatement après « N » c’étaient les trois signes «  », « 8 » et « p » qui se rencontraient le plus souvent.

Lequel était l’ « e » ?

Était-ce les «  » ?

Il essaya.

Précisément les «  » se trouvaient dans le groupe «  ⁂pa » qui était lui-même reproduit deux fois.

Ceci le frappa.

Si les «  » étaient l’« e » pourquoi, « ⁂pa » ne voudrait-il pas dire « est » troisième personne de l’indicatif du verbe être ?

Il entrevit une lueur.

Il admit que le « p » signifiait « s » et que « a » signifiait « t ».

Il appliqua cette découverte et remarqua tout d’abord que vers la fin du cryptogramme se trouvait un petit mot composé de «  » et de « p » ; ce groupe signifiait donc « es » ; et plus loin il retrouva encore ces deux signes immédiatement précédés des signes « z » et « 8 ».

« es » étant admis comme seconde personne de l’indicatif du verbe être, les deux lettres précédentes pouvaient être « tu » ; car un vague sens apparaissait et l’on obtenait « tu es ».

Il est vrai que ceci contredisait la première découverte où « a » avait été admis comme représentatif de la lettre « t ».

Mais n’importe, Alexandre Palkine avait l’impression qu’il ne se trompait pas dans sa seconde hypothèse et il continua son travail d’après cette base convenue.

Après « z 8 ⁂ p », apparaissait «  » suivi du signe « N » deux fois répété.

Deux lettres répétées au milieu d’un mot ne pouvaient être que deux consonnes pareilles.

Les deux « N » étaient donc deux consonnes semblables, et «  » était une voyelle.

Or, Alexandre Palkine avait trouvé « tu es » ; et, notez bien ceci, les mots qu’il étudiait se trouvaient à la fin du cryptogramme.

Un éclair lui traversa l’esprit.

Le dernier groupe, — après les indications de la route à suivre — pouvait vouloir dire : « Tu es arrivé. »

Et, en effet, le signe «  » c’est-à-dire l’« e » se reproduisait à la fin du groupe ; les deux « N » étaient justement à la place où devaient être les deux « r » et la voyelle «  » tenait la place de « a ».

Il sentit qu’il ne se trompait pas ; et son cœur se gonflait de joie, car, d’un seul coup, il n’avait pas découvert moins de huit caractères.

« z » c’était le « t ».

« 8 » c’était l’« u ».

«  » c’était l’« e ».

« p » c’était l’« s ».

«  » c’était l’« a ».

« N » c’était l’« r »

«  » c’était l’« i »

« v » c’était le « e »

Il appliqua immédiatement sa découverte à tous les autres mots, et, inscrivant les lettres véritables au-dessus des signes représentatifs, il obtint ceci :

u v i e s v
  2 P 8   z P :   v 7   d N p z P v
s u u v e r s u
p 8 =   n 8   v N p   3 P t   P 8 N
u i a e s
2 P N   = 8 =   p a   N P a   R ! N
s u i v a r r i e s r
p 8 v   X N :   a N P ,   p a   N P a
a r s u i a r e r
a X N   p 8   N :   ; 7 a 4   z N
e s u e s r e
a t   R   2 P 8 ; ;   = p a   N 3
a r r a u e
N :   ; N R R   ; P 8   a t z   R
s u s u e s t u e s a r r i v é
p 8   p 8   p   z 8 p N N v  

En considérant avec soin le nouveau tableau qu’il venait de faire, Alexandre Palkine demeura de plus en plus convaincu que beaucoup d’abréviations avaient été employées par le tsar Paul Ier.

En effet, les mots eux-mêmes dont il avait découvert toutes les lettres ne présentaient aucun sens précis, — à l’exception des derniers.

« Tu es arrivé » avait une signification claire ; mais jusqu’à présent, c’était tout ce qu’on pouvait comprendre nettement du cryptogramme.

Au milieu de la deuxième ligne, le groupe « v ⁂ N p » signifiait « vers ».

Était-ce tout un mot ? Ou bien n’était-ce qu’une abréviation ?

Alexandre Palkine poussa un cri.

Ce ne devait être qu’une abréviation, et sans doute il fallait lire : verstes ; car le mot « verste » — mesure russe des distances — avait pu et même avait dû être employé dans l’itinéraire du trésor.

Sans doute, avoir découvert ce mot était peu de chose, puisque la connaissance d’aucune nouvelle lettre n’en résultait ; cependant cette trouvaille avait ceci d’important qu’on en pouvait conclure que le mot placé devant « verste », était un nombre.

Or, dans le groupe précédent : « n 8 ✕ » deux lettres étaient déjà connues, « u et a ».

Quel est le nom dénombré où se trouvent ces deux lettres ?

Le nombre quatre ; il n’y en a pas d’autre.

Ainsi « n 8 ✕ » signifiait quatre, ou pour mieux dire « qua » abréviation de quatre.

Alexandre Palkine était convaincu qu’il s’agissait de quatre verstes ; et en outre il avait une lettre de plus : « n » signifiait « q ».

Il est vrai que cette découverte lui fut peu utile, car le signe « n » ne se trouvait qu’une fois dans l’extraordinaire inscription.

Alexandre Palkine étudia un autre groupe placé au commencement de la quatrième ligne et dont tous les signes lui étaient connus, c’était « p 8 ✛ v » qui signifiaient « suiv ».

Évidemment cela voulait dire suivre, suivant ou suivez.

Mais que fallait-il suivre ?

Dans le groupe qui venait immédiatement après et qui était composé de trois signes : « ✕ N : » deux signes étaient déjà devinés ; les deux premiers qui signifiaient « ar ».

Par conséquent on pouvait dire que le rouble ordonnait de suivre une route, ou des indications sur le chemin, lesquelles étaient exprimées, au moyen d’un mot commençant par les lettres « ar ».

Alors Alexandre se souvint du récit qu’il avait fait lui-même au père Villemain ; il se rappela que le tsar Paul, en quittant les monts Ourals, avait fait des marques sur des rocs et sur des arbres.

« Arbre » commence « ar ».

Il n’y avait pas à en douter, le rouble disait : « suivez arbre ; » et une nouvelle lettre était révélée : il était sûr que « : » signifiait « b ».

Cette trouvaille était d’autant plus importante, que le groupe « ✕ N : » c’est-à-dire le mot : « arbre » se reproduisait trois fois dans le cryptogramme.

Alexandre Palkine espéra de plus en plus, et redoubla d’énergie intellectuelle.

Ses yeux remontèrent vers la première ligne, et il l’étudia patiemment.

Il remarqua le deuxième groupe « Z P : » dont le premier signe « Z » voulait dire « t » et dont le dernier « : » voulait dire « b ».

Entre ces deux consonnes, il ne pouvait se trouver qu’une voyelle.

Alexandre Palkine prononça successivement « tab, teb, tib, tob, tub, tyb. »

Aucune de ces syllabes ne paraissait fournir un sens. D’ailleurs il connaissait les signes de « a » de « e » de « i » et de « u » ; et ce n’était pas l’un des signes représentatifs de ces lettres qui se trouvait placé entre les deux consonnes « t » et « b ».

Restait donc l’hypothèse de « tob » ou de « tyb » ; c’est-à-dire que « P » devait signifier « o » ou « y ».

Il répéta longtemps « tob » puis « tyb », cherchant un sens possible.

Tout à coup il s’écria :

— Tob, tob, c’est-à-dire « Tobolsk » !

En effet, il savait que la mine de platine se trouvait dans les monts Ourals et qu’elle devait être par conséquent dans le gouvernement de Tobolsk.

En outre il tenait maintenant une lettre de plus du mystérieux alphabet : « P » signifiait « o ».

Ceci étant admis, le groupe qui commençait le cryptogramme : « 2 P 8 » était facile à deviner, à cause de sa position devant Tobolsk ; il signifiait certainement « gou, » abréviation de gouvernement. Et un autre signe « 2 » voulant dire « g » était découvert.

Or ce groupe « 2 P 8 » c’est à dire : « gou » se reproduisait à la sixième ligne du cryptogramme ; mais cette fois, il était suivi de « ; » deux fois répété.

Après « gou » deux lettres pareilles ne pouvaient être que deux consonne.

Quelles étaient donc les deux consonnes représentées par « : : » ?

Il essaya de toutes l’une après l’autre.

Goubb, goucc, goudd, n’offraient aucun sens ; mais « gouff », pouvait être l’abréviation de « gouffre. »

Et quoi de plus probable que la mention d’un gouffre dans l’itinéraire de Paul premier ?

Cela était certain ; c’était « gouffre » qu’il fallait lire, un signe de plus était découvert, et un signe de plus était deviné : « ; » signifiait « f ».

Cette dernière découverte accomplie, il porta son attention sur la dernière ligne dont tous les signes lui étaient connus : « p 8 », c’est-à-dire « su », « p 8 », c’est-à-dire « su », «  ⁂p » c’est-à-dire « es » « Z 8 » c’est-à-dire « tu » «  ⁂p » c’est-à-dire « es » « ✕ N N ✛ V ⁂ » c’est-à-dire « arrivé ».

Mais que pouvaient donc vouloir dire « su » « su » « es » ?

Alexandre Palkine n’hésita que quelques instants.

Puisqu’il s’agissait, dans l’inscription, d’une route à suivre, « su », « su », « es » devaient être mis là pour « sud  », « sud  », « est ».

Tout allait donc bien.

Les choses s’éclaircissaient de plus en plus et Alexandre Palkine se sentait de moins en moins éloigné de la réussite suprême.

Quelques derniers efforts lui firent découvrir qu’à la première ligne du cryptogramme le groupe « V ✛ 7 », dont les deux premiers signes lui étaient connus, devaient signifier « vil », c’est-à-dire ville ou village ; et il y gagna de savoir que le signe « 7 » signifiait « l », ce qui lui permit de deviner à la cinquième ligne, que le groupe « ;7a⁂4 » signifiait « flech », c’est-à-dire « flèche ».

La découverte du « c » représenté par « a » fut d’un prix inestimable. Elle lui permit de trouver à la troisième et quatrième ligne que les groupes « ⁂pa  » et « NPa » signifiaient « esc » et « roc » c’est-à-dire, selon toute apparence : escalade et rocher.

Désormais la trouvaille complète n’était plus qu’une affaire de temps ; et Alexandre Palkine se sentit d’autant plus joyeux que la première ligne du cryptogramme — la plus importante, parce qu’elle indiquait le point de départ du chemin — lui apparaissait comme tout à fait devinée ; car tous les signes lui en étaient connus à l’exception du signé « d » qui ne se reproduisait qu’une fois dans toute l’inscription, mais ce signe ne l’embarrassa pas.

Si l’on ne tenait pas compte de ce « d », le dernier groupe signifiait « restov » et cela ne voulait rien dire.

Mais en supposant que ce « d » fut le représentatif de « p », — et rien n’empêchait de le supposer puisque la lettre « p » ne s’était pas encore produite dans la phrase, — en supposant, dis-je, que « d » signifiât « p », il fallait lire « prestov » c’est-à-dire : près tov, ou plus complètement « près Tovna » et il pouvait exister, dans le gouvernement de Tobolsk une bourgade de ce nom.

Nous ne rendrons pas compte des derniers efforts d’Alexandre Palkine ; ces sortes d’études, si profondément intéressantes qu’elles soient pour quelques-uns, pourraient fatiguer beaucoup de nos lecteurs. Il nous suffira de dire qu’après quinze heures d’un travail acharné, Alexandre Palkine avait obtenu la traduction suivante du rouble de Paul Ier :

g o u t o b v i l p r e s t o v
  2 P 8   z P :   v 7   d N p z P v
s u d q u a v e r s m o n o u r
p 8 =   n 8   v N p   3 P t   P 8 N
g o r d u d i a e s c r o c r
2 P N   = 8 =   p a   N P a   R ! N
s u i v a r b c r o i x e s c r o c
p 8 v   X N :   a N P ,   p a   N P a
c a r s u i a r b f l è c h t r
a X N   p 8   N :   ; 7 a 4   z N
c e n g o u f f d e s c r e m
a t   R   2 P 8 ; ;   = p a   N 3
a r b r a f o u c e n t
N :   ; N R R   ; P 8   a t z   R
s u s u e s t u e s a r r i v é
p 8   p 8   p   z 8 p N N v  

C’est-à-dire :

GOU. TOB. VIL. PRES TOV. SUD. QUA. VERS. MON. OUR. GOR. DU DIA. ESC. ROC. R!N. SUIV. ARB. CROIX. ESC. ROC. CAR. SUI. ARB. FLECH. TR. CEN. R. GOUFF. DESC. REM. ARB. FRARR. FOU. CENT. R. SU. SU. ES. TU ES ARRIVÉ.

Ou en termes plus explicites :

« Gouvernement de Tobolsk, village près de Tovna, sud quatre verstes, monts Ourals, gorge du diable, escalader roc. — (ici un groupe resté inconnu) : « RIN ») suivez arbre marqué d’une croix, escaladez roche carrée, suivez arbres marqués d’une flèche, trois cents. — (Ici le signe R resté inconnu.) Sud Sud Est — tu es arrivé. »

Il était certain qu’avec de telles indications un homme tel qu’Alexandre Palkine pouvait entreprendre et mener à bien la recherche du trésor.

Sa joie était immense.

Il saisit le papier où il avait écrit le résultat de ses efforts, sortit de sa cellule et se rendit dans celle du père Villemain.

— Mon père, cria-t-il, le monde nous appartient ; car j’ai trouvé le triple rouble de Paul Ier, et j’ai déchiffré les mystères de l’inscription qu’il porte !

Puis il expliqua tout au père Villemain ; comment le rouble était tombé en sa puissance et par quelle énergie d’intelligence il était parvenu à lire ce qui avait été gravé dessus.

En même temps il lui montra la page où il avait écrit et il lui fit épeler les abréviations.

Le jésuite était extasié.

C’était donc vrai ? Ils allaient, lui et son complice, posséder les plus énormes richesses qu’un homme eût jamais rêvées et peut-être aussi la puissance suprême.

— Oui, oui, s’écria Alexandre Palkine, nous avons réussi ! mais maintenant, il n’y a plus un instant à perdre et il faut que nous partions pour Tovna.

— Pour Tovna ?

— Sans doute, puisque c’est là que le rouble indique le point de départ.

— Eh bien, nous partirons sur l’heure cria le père Villemain, les yeux pleins d’une joie ardente.

Mais en ce moment, un éclat de rire strident retentit derrière eux.

Ils s’étonnèrent.

Mais ils se souvinrent que, par ordre du prieur, Natache avait été enfermée dans un petit oratoire voisin de la cellule.

Le rire de cette femme, qui sans doute les avait entendus, les glaça d’épouvante.

De quoi riait-elle, puisqu’ils triomphaient ?

Le jésuite marcha vers l’oratoire, en ouvrit la porte et dit :

— Tais-toi, femme.

Mais à peine la porte fut-elle ouverte que Natache se précipita dans la cellule, saisit le papier qu’Alexandre Palkine avait à la main, le parcourut rapidement, et se mit à rire devant les deux hommes stupéfaits, d’un rire plus strident encore.

— Ah ah ! cria-t-elle, je n’avais pas tort de me réjouir. Tu crois avoir deviné l’inscription du triple rouble, n’est-ce pas, Alexandre Palkine ? Eh bien, tu te trompes. Oh ! tu as été très ingénieux, tu as presque tout deviné ; mais pas tout. Et ce qui te manque, c’est précisément ce qui est indispensable.

— Que veux-tu dire ? cria Alexandre.

— Tu as lu, n’est-ce pas ? — je viens de le voir, là, sur le papier, — tu as lu, village de Tovna ? Eh bien tu t’es trompé. Oui, en cela seulement ; mais c’est le principal. Il n’y a pas dans les monts Ourals de ville ni de village qui se nomme Tovna ; et comme, si tu ignores le point de départ, toutes les autres indications deviennent nulles, tu ne découvriras pas la mine de platine.

Alexandre Palkine avait repris la feuille de papier où était son explication.

— Va, va ! cherche, dit-elle, tes efforts seront vains ; ce que tu n’as pas découvert, tu ne le découvriras pas.

— Et vous, demanda le jésuite, savez-vous le mot qu’il faudrait lire ?

— Oui, dit-elle, pleine d’orgueil, je le sais depuis que j’ai jeté les yeux sur cette feuille, car la clé de l’inscription impériale m’est connue.

— À toi ? dit Palkine.

— À moi, dit Natache. Le tsar Paul Ier s’est servi de deux ouvriers ; l’un, Morozoff, a soustrait un second exemplaire du rouble ; mais l’autre, Barakine, a été d’une adresse plus grande ; un jour que le tsar les regardait travailler, il lui a volé dans sa poche, par suite de je sais quel pressentiment, une feuille qui en sortait à demi, et sur cette feuille, le tsar avait écrit la clé de son inscription. De cette clef, Barakine n’a pas pu en faire usage, puisqu’il a été envoyé en Sibérie où il est mort ; mais avant de mourir, il m’a confié son secret, et moi seule, aujourd’hui, je pourrais déchiffrer entièrement les caractères du triple rouble.

Sans doute elle disait vrai et, se sentant maîtresse de la situation, elle considérait fièrement les deux hommes inquiets.

— Et que veux-tu en échange de ton secret ? demanda le jésuite.

— Je veux, s’écria Natache, partager le trésor avec vous, et devenir impératrice si Alexandre Palkine devient empereur !


XLV

BONTÉ DU HASARD

On se souvient que nous avons laissé la pauvre Daria cherchant la mort dans la nuit, essayant de découvrir, sur la Néva glacée, quelque trou par où se précipiter.

Hélas ! tous les espoirs devaient la tromper, même celui du trépas, et elle se sentait bien lasse, et elle avait bien froid, se meurtrissant les pieds à des angles de glaçons.

L’idée qu’elle pourrait mourir gelée, lui fut douce un instant. Qu’importait l’espèce de mort, pourvu qu’elle ne souffrît plus ?

Mais la mort par la congélation est assez longue à venir, le jour ne tarderait pas à paraître ; et peut-être on viendrait au secours de Daria avant qu’elle ne fût tout à fait trépassée.

Ce qui lui fallait, c’était la mort immédiate, soudaine.

Elle continua de marcher sur le fleuve gelé.

Elle rencontrait de temps en temps des fentes où elle entendait bouillonner un peu d’eau — car, à cause de la température relativement assez douce, la glace n’était pas d’une très grande épaisseur.

Mais ces fentes étaient trop étroites pour que le corps de Daria pût y passer, et elle cherchait encore, toujours.

Elle aperçut, tout à coup, assez près d’elle, une forme plus obscure que le brouillard de la nuit et qui devait être quelque bateau.

C’était une de ces grandes barques pontées qui amènent à Pétersbourg le bois des sapinières du Nord.

Sans doute, ses propriétaires, absents ou ivres de vodki au moment où la rivière avait commencé à charrier, n’avaient pas eu le temps de mettre leur barque à l’abri, et le lendemain, il avait été trop tard.

En voyant ce bateau abandonné, Daria reprit courage.

Il se pouvait qu’autour de la barque, on eût ménagé quelques puits, et alors la mort lui serait possible.

Elle s’avança rapidement.

Elle tourna autour du bateau ; mais la glace s’adaptait étroitement aux contours de la barque.

Pas de solution de continuité, pas de chemin vers l’éternel sommeil.

Alors elle pensa que la partie inférieure du bateau descendait sans doute au-dessous de la glace, et elle pourrait peut-être se jeter dans la rivière en ouvrant quelque écoutille de l’embarcation ou en soulevant quelque planche de la cale.

Il fallait donc qu’elle pénétrât dans la barque.

Cela lui fut assez facile à cause d’un glaçon surélevé qui se trouvait là.

Elle se hissa, et déjà elle allait se laisser glisser dans le bateau, lorsqu’elle s’arrêta stupéfaite, extasiée ; et deux cris, tout tremblants d’une joie suprême, s’élevèrent à la fois dans la nuit !

— Darius ! criait Daria.

— Daria ! criait Darius.

Et s’étant précipités l’un vers l’autre, ils se tenaient étroitement embrassés avec des larmes et des sanglots d’ivresse.


XLVI

CRUAUTÉ DE LA NATURE

Décrire la joie des deux amoureux, cela n’est pas possible.

Avoir été si cruellement séparés, et se retrouver tout à coup !

C’est avec ces soudaines clémences que Dieu fait oublier aux hommes tous les malheurs, tous les désespoirs.

Ils se serraient les mains, ils se regardaient, ne pouvant se lasser de se reconnaître.

Ils ne parlaient pas, se bégayaient, tant leur délicieuse émotion faisait trembler leur voix.

Mais enfin, s’étant assis dans le fond de la barque, à côté d’un petit poële allumé, ils se racontèrent l’un à l’autre, leurs tristes aventures.

Vous pensez si le récit de Daria fit frémir Darius de colère et d’épouvante ; et vous devinez combien les angoisses supportées par Darius mouillèrent de larmes les yeux de Daria.

Mais c’étaient des larmes heureuses, maintenant. Tout était oublié, puisqu’ils étaient ensemble.

Cependant, comment pouvait-il se faire que Darius fut dans une barque, sur la Néva, lui, que nous avons vu tomber gelé, dans une plaine, près d’un village ?

Voici ce qui s’était passé.

Darius s’était à peine laissé choir, immobile, que deux hommes, portant sur leurs épaules chacun l’extrémité d’un mât, étaient passés non loin de lui.

Voyant ce corps étendu, qui avait l’air d’un cadavre, ils s’étaient arrêtés et ils avaient jeté leur fardeau.

— Il est mort, dit l’un.

Non, dit l’autre, il respire encore

Et ils se précipitèrent sur lui.

À coups de poing, à coups de pied, ils se mirent à le battre, et ils lui pinçaient fortement sa chair nue et lui tiraient aussi les cheveux.

Puis, le saisissant chacun par une jambe, ils le traînèrent sur la neige glacée.

Le corps de Darius faisait des sauts sur la dure surface.

Ensuite les deux hommes, qui avaient l’air de deux bourreaux, et qui étaient en effet deux sauveurs, — ramassèrent ça et là le plus de neige qu’ils purent et en frottèrent violemment les membres de Darius.

Les coups de pied, les coups de poing et les bondissements sur la neige avaient ramené un peu d’activité dans les veines déjà congelées de Darius ; les robustes frottements achevèrent l’œuvre de résurrection.

— Qui es-tu ? demandèrent les hommes qui se trouvaient être deux mariniers habitant le village prochain, et pourquoi, ajoutèrent-ils, te promenais-tu, à moitié vêtu, dans cette plaine, par ce temps froid ?

Ils avaient de bonnes figures, ils parlaient avec brusquerie, mais sans dureté ; Darius eut confiance en eux.

Darius leur raconta toute son histoire, leur dit qu’il était innocent, et ce que les juges n’avaient pas voulu croire, ces deux braves gens le crurent.

Oui, ils eurent pitié de celui que tous avaient repoussé. Et l’un d’eux, après avoir mis une grossière pelisse sur les épaules nues de Darius, lui dit :

— Viens avec nous, nous te cacherons.

Ils le conduisirent dans leur izba, lui donnèrent à boire et à manger, et le virent avec plaisir reprendre des couleurs et se réconforter.

— J’ai une idée, dit l’un des mariniers, si tu restais ici, nos voisins s’apercevraient de ta présence. Et qui sait ce qui pourrait arriver ? Il y a de méchantes gens dans le monde. Mais voilà qu’il se trouve que nous avons une grande barque que nous n’avons pas retirée au moment où l’eau s’est prise. C’est une bêtise que nous avons faite ; mais notre bêtise servira à quelque chose. Écoute ; dès que la nuit viendra, nous te conduirons à cette barque ; tu trouveras un poële, tu emporteras quelques provisions, et tu te tiendras caché là dedans jusqu’à ce que la police ne songe plus à toi. C’est bien le diable si quelqu’un te déniche dans ce bateau perdu dans le fleuve.

Darius avait accepté, sans joie, il est vrai ; car, prisonnier dans le bateau, il ne pouvait pas rechercher Daria. Mais enfin il accepta ; il fallait d’abord se dérober à la police pour pouvoir retrouver un jour son amie.

Il fut fait comme il avait été convenu, et c’est ainsi que le jeune homme avait pu être dans la barque au moment où Daria y avait pénétré.

Ils se parlèrent bien longtemps, bien longtemps.

Ils formèrent mille projets d’avenir.

Ils resteraient cachés dans la barque jusqu’au moment où les marins, amis de Darius, croiraient qu’ils en pourraient sortir sans péril.

Puis ils s’en iraient dans quelque autre ville.

Darius, qui était un bon employé, trouverait une place dans quelque maison de commerce, et Daria, qui était bonne ouvrière, trouverait facilement de l’ouvrage.

Et ils se marieraient !

Ils se marieraient.

Il leur semblait qu’en prononçant cette parole, ils voyaient s’ouvrir devant eux un ineffable paradis.

S’épouser enfin, quelle ivresse.

Et ils étaient seuls, assis l’un près de l’autre, sentant la chaleur douce de leur souffle mêlé…

Mais ces deux êtres, tant éprouvés par le sort, étaient deux êtres angéliques.

Aucune mauvaise pensée ne pouvait traverser leurs âmes…

Ils se rapprochèrent encore, plus tendrement, aussi purement ; et bientôt, alanguis par la chaleur du poêle, ils s’endormirent dans des rêves délicieux.

Le crépuscule gris du matin mettait comme une vapeur plus claire dans les sombres brouillards.

Soudain un coup de canon.

Darius et Daria se réveillèrent surpris ; mais ils n’entendirent plus rien.

Ils se rendormirent.

Un autre coup de canon, assez lointain d’ailleurs, dut leur sembler un de ces grands bruits qu’on croit entendre en rêve.

Puis un troisième coup ne les réveilla pas non plus.

Ils étaient si brisés l’un et l’autre, par leurs terribles angoisses, et aussi par l’excès de leur joie récente, qu’ils se reposaient avec délice et obstination dans un profond et opaque sommeil.

Et ce sommeil était si épais, les séparait si bien de toutes les choses extérieures, qu’ils n’entendirent pas non plus d’étranges bruits qui ne tardèrent pas à suivre les coups de canon.

Que se passait-il donc ? Pourquoi le canon avait-il tonné et d’où provenaient ces bruits nouveaux ?

Une longue déchirure se produisit tout le long des quais avec un grand fracas ; la surface blême du fleuve se souleva en gonflements énormes qui éclatèrent en pièces avec de formidables détonations.

Ce vacarme effrayant et les brusques mouvements imprimés tout à coup à la barque, immobile jusqu’alors, tirèrent enfin Darius et Daria de l’engourdissement où ils étaient plongés.

Les deux enfants montèrent précipitamment sur le pont, et, tremblants, ils contemplèrent le terrifiant phénomène qui se produisait autour d’eux.

Le bateau était furieusement secoué ; à chaque instant, il recevait des chocs qui le soulevaient et le couchaient presque.

Le vent de la mer soufflait avec violence.

À la clarté de l’aube qui blanchissait déjà, on voyait de larges bancs de glaces qui, soulevés par les flots, se divisaient subitement avec d’affreux craquements, se heurtaient, et retombaient les uns sur les autres.

À l’immobilité, au calme absolu, avaient succédé le mouvement, la tempête, le chaos ; le fleuve endormi, caché captif tout à l’heure dans sa prison blanche et impassible, avait enfin rompu le mur qui l’étreignait et, libre maintenant, il revivait, puissant, terrible.

D’effrayants entassements de glaçons commençaient à suivre le courant, menaçant de briser et d’engloutir le bateau qui était emporté avec rapidité et tournoyait comme une frêle coquille au milieu de la fougueuse poussée des blocs derrière les blocs.

Pâles et stupéfiés, Darius et Daria, cramponnés à la barque, dépassèrent successivement le quai Gagarine, le Palais de marbre, le Jardin d’été, le Palais d’hiver et la forteresse, où le canon tonnait sans relâche maintenant.

À mesure que le jour grandissait, ils distinguaient plus nettement sur les bords une foule de curieux accourus pour assister à cette débâcle prématurée.

Des hommes de police couraient çà et là ; devant l’Amirauté, des officiers supérieurs donnaient des ordres.

Le danger était imminent ; de grands désastres étaient à craindre, et l’on prenait des mesures pour les éviter.

Quant à eux — les abandonnés — chercherait-on à les sauver ?

Les voyait-on seulement ? Tenterait-on quelque chose pour les arracher à une perte certaine ?

C’était peu probable.

D’ailleurs ne valait-il pas mieux qu’on les oubliât.

N’était-il pas préférable qu’ils s’éloignassent de cette société dont ils n’avaient que de nouvelles souffrances à attendre ?

Et puis, qui sait ? Le ciel devait veiller sur eux. Ils réussiraient peut-être à échapper aux mille dangers qui les entouraient.

Darius jeta un tendre regard sur Daria, son cœur se raffermit, et il résolut de lutter, au moins, de toutes ses forces.

Il saisit une longue gaffe et, avec une vigueur surhumaine, il se mit à repousser les amoncellements qui venaient par instants menacer de les écraser.

Bientôt même l’espoir rentra dans son âme, et il se prit à sourire à sa fiancée qui priait.

— Prends courage, Daria, dit-il, là-bas, c’est la mer, et peut-être c’est la liberté. Mes amis, les marins, m’ont donné d’abondantes, provisions ; espérons. Si nous ne sommes pas broyés avant d’atteindre le golfe, nous pourrons vivre encore !

— Mon cœur est tranquille, répondit la jeune fille, je suis prête pour la vie et pour la mort. Et puis, tu sais le proverbe : « Il fait bon mourir quand on n’est pas seul. ». Mais laisse-moi prier Dieu, pour qu’il nous sauve.

Mais tout à coup Darius frémit.

Le bateau approchait du pont Nicolas, l’unique pont de pierre à Saint-Pétersbourg, et les arches de granit présentaient leur pointe formidable.

L’embarcation allait peut-être se briser contre ce redoutable obstacle.

Par bonheur les glaçons arrêtés autour des arches enveloppèrent le bateau ; peu à peu il ralentit sa marche, puis il demeura immobile.

Or, une foule se pressait sur le pont au-dessus des jeunes gens.

Tout le monde était attentif à cette aventure terrible, et l’on s’apprêtait à porter secours aux deux malheureux, lorsqu’une femme, qui était parmi la foule, fit le geste de s’élancer et cria :

— Daria !

Daria reconnut Mme Ivanoff.

Terrifiée au milieu de la débâcle, n’ayant plus, ni pour elle, ni pour Darius, d’autre espoir qu’un miracle, elle tendit les bras vers cette femme qui avait toujours été douce et bonne pour elle et qui l’avait appelée « ma fille ».

Cependant sur le pont, des hommes avaient apporté des cordages, et les cordes commencèrent à descendre vers les deux jeunes gens.

Si le bateau, saisi dans un encombrement de glaçons, restait stationnaire encore pendant quelques instants, Darius et Daria pourraient s’accrocher aux cordes, et ils seraient enlevés, et ils seraient sauvés.

Penchée en avant du parapet, Mme Ivanoff suivait avec angoisse la descente des cordes.

Oh ! pourvu que cette barque ne s’avisât pas de bouger tout à coup, de glisser, de s’enfuir.

Non, Dieu ne permettrait pas que Daria, qui une fois encore lui était offerte, à elle, pauvre mère, lui fût une fois encore arrachée.

De leur côté, Darius et Daria avaient compris qu’on s’occupait de leur salut, et bien qu’il fût dangereux pour eux, pour Darius surtout, de reparaître à Saint-Pétersbourg, l’instinct de ne pas mourir s’était emparé d’eux, et ils élevaient leurs bras vers les cordes.

Et ces cordes, ils allaient les atteindre !

Quand, tout à coup — cruauté mystérieuse des choses — l’encombrement de glaçons remua, glissa, et la barque, violemment emportée, passa sous l’arche.

C’en était fait, plus d’espoir possible.

Ils iraient avec les blocs de glaces se perdre dans la vaste mer déserte.

Les gens qui étaient sur le pont avaient couru vers l’autre parapet, se disant que quelque nouvel obstacle allait peut-être retenir le bateau.

Mais non, la proue en apparut ; il ne fallait pas songer à jeter les cordes ; le temps manquait, et tout le monde comprit que ceux qu’on avait voulu sauver étaient irrémédiablement perdus.

Alors il se passa une chose terrible.

Une femme qui était dans la foule s’en dégagea en criant :

— Ma fille !

Et avant qu’on eût pu la retenir, elle enjamba le parapet et se précipita vers la barque qui fuyait.

Oui, de la hauteur du pont Nicolas — hauteur considérable — elle tomba la tête en avant.

Dans la barque ?

Non.

Mais tout près, sur un énorme glaçon flottant.

Et les gens groupés sur le pont considérèrent pendant quelques instants un spectacle étrange.

Le crâne brisé, toute sanglante, Mme Ivanoff, couchée sur le glaçon qui glissait non loin de la barque, tendait des bras désespérés vers la jeune fille du bateau, qui, elle-même, en vain retenue par Darius, se penchait vers la pauvre femme.

Et parmi le bouleversement tumultueux du fleuve délivré, la barque et le glaçon qui voguaient de conserve, emportaient les trois victimes vers la mer, qui allait bientôt s’ouvrir, là-bas, immense et terrible comme la mort.


XLVII

QUELQU’UN QUI SEMBLE OUBLIÉ

Quelque temps après les événements que nous venons de raconter, deux hommes et une femme, dans un traîneau confortable, firent halte devant la seule auberge du village de Krestov, dans le gouvernement de Tobolsk, au pied des monts Ourals.

Les deux hommes, c’étaient Alexandre Palkine et le père Villemain.

La femme c’était Natache.

Était-ce donc que l’association proposée par elle avait été acceptée par eux ?

Oui.

D’abord, Alexandre Palkine s’était révolté contre toute idée d’alliance avec Natache.

Mais lorsqu’il eut consulté les meilleures cartes sans trouver le nom de Tovna, lorsqu’il dut s’avouer à lui-même qu’il avait eu tort en lisant « près tov » c’est-à-dire « près Tovna » ; lorsqu’après de longues réflexions il reconnut qu’il y avait dans le groupe qui représentait le mot indispensable, un caractère qu’il ne pourrait jamais traduire, car ce caractère ne se trouvait qu’une fois dans tout le cryptogramme, alors disons-nous, il fallut bien qu’il cédât.

Les conventions furent échangées entre les complices.

Ils s’engagèrent par des serments, se remirent l’un à l’autre des lettres qui les liaient en les compromettant, et, quand cela fut fait, Natache, après s’être absentée pendant une heure, apporta à Alexandre Palkine, une feuille de papier jaunie, fripée.

Sur cette feuille, les signes mystérieux du cryptogramme, étaient tracés en regard des lettres de l’alphabet ordinaire.

Sans doute, se défiant de sa mémoire, le tsar Paul Ier avait jugé bon d’avoir une explication écrite ; mais, comme nous le savons, Barakine la lui avait volée.

Alexandre Palkine saisit le papier et parcourut rapidement.

Le chiffre « p » employé une seule fois dans le cryptogramme et, par conséquent, demeuré inconnu, ce chiffre signifiait « K. »

Ce n’était donc pas « près tov » (c’est-à-dire « près tovna ») qu’il fallait lire ; mais « Krestov » sans abréviation.

Et, en effet, il y avait dans le gouvernement de Tobolsk, un village du nom de Krestov.

Deux ou trois groupes de mots restés incomplètement connus, furent facilement devinés grâce à l’alphabet de Natache, et Alexandre Palkine obtint la traduction définitive de la mystérieuse inscription :

« Gouvernement de Tobolsk. Village de Krestov sud, quatre verstes. Monts Ourals. Gorge du diable. Escaladez roche pyramidale. Suivez arbres marqués d’une flèche. Trois cents pas. Gouffre. Descendre. Remonter. Arbre frappé de la foudre. Cent pas au sud-est. Tu es arrivé. »

Ainsi la route du trésor était parfaitement connue et, le lendemain même Alexandre Palkine, Natache et le père Villemain, ayant emporté avec eux les outils nécessaires, quittèrent Saint-Pétersbourg au point du jour.

Après de longues journées de route, ils ne s’arrêtèrent qu’un instant à l’auberge de Krestov.

Une impatience terrible les emportait ; et en même temps que par l’espoir, ils se sentaient troublés par une crainte profonde.

Au moment d’atteindre leur but, ils demandaient si ce but existait en réalité, et si tout cela n’était pas un rêve éblouissant.

Ils se mirent en route, tous trois, à pied.

Selon que le rouble l’ordonnait, ils firent quatre verstes vers le sud, à travers des fondrières et en suivant des sentiers de montagne, car ils étaient dans les monts Ourals.

Ils se trouvèrent dans une gorge à l’aspect sinistre et désolé.

Par un singulier caprice de la nature, un bloc de granit qui s’érigeait sur l’une des pentes de la gorge, avait la forme d’une tête monstrueuse surmontée de deux cornes.

Dans cette tête étrange, la superstition des montagnards avait bien pu reconnaître la tête de Satan ; et, sans doute, les trois aventuriers étaient arrivés dans le lieu appelé « gorge du diable. »

Ainsi, jusqu’à ce moment, la mystérieuse inscription n’avait pas déçu les voyageurs et ils étaient dans la bonne route.

Ils cherchèrent alors le rocher en forme de pyramide, dont parlait le cryptogramme.

Ils ne tardèrent pas à l’apercevoir de l’autre côté de la gorge.

Le gravir fut difficile, car le granit était assez lisse, mais ils en vinrent à bout, et, quand ils se furent cramponnés au sommet, ils aperçurent avec joie une assez longue série d’arbres espacés comme dans une allée.

Or, le rouble disait : « Suivez arbres, marqués d’une croix.

Ils descendirent à la hâte et reconnurent en effet, que plusieurs des arbres qui étaient des bouleaux, portaient des croix grossièrement creusées dans l’écorce à l’aide, sans doute, d’un couteau ou de quelque caillou tranchant.

Tout allait de mieux en mieux, ils avancèrent, entre les bouleaux, plus rapidement.

La route fut tout à coup barrée par un énorme bloc rectangulaire.

C’était évidemment la seconde roche, la roche carrée qu’ils devaient escalader aussi.

La chose fut très malaisée, car le rocher était à pic.

Cependant, ils se fabriquèrent une espace d’échelle branlante, au moyen de deux arbres renversés qui étaient là, et ils se hissèrent le long de l’écorce dure.

Quand ils eurent porté à l’autre bord de la roche les arbres qui avaient servi à leur ascension, ils s’en aidèrent pour la descente.

Une nouvelle avenue s’étendait devant eux.

Une avenue de cyprès et de sapins, et plusieurs de ces arbres étaient marqués d’un signe en forme de flèche.

Soumis aux indications du triple rouble, ils firent trois cents pas en avant, et, tout-à-coup, un précipice assez profond, naguère voilé par des broussailles, apparut à leurs yeux.

C’était le gouffre où il fallait descendre et d’où il fallait remonter.

Rien de plus périlleux.

Les pierres roulaient sous leurs pieds et formaient en s’éboulant des sortes de torrents pierreux que les voyageurs avaient peine à ne pas suivre dans leur chute.

Après une heure de patiente descente ils atteignirent le pont et, si harassés qu’ils fussent, ils résolurent de remonter sans prendre même un instant de repos.

L’ambition passionnée de réaliser leur rêve les soutenait, les entraînait.

Remonter fut non pas plus facile mais moins dangereux.

Bientôt ils se dressèrent sur l’autre bord du précipice.

Une chose les fit frissonner ; un assez large plateau s’étendait devant eux, triste et désert, et ils n’apercevaient pas l’arbre frappé par la foudre, mentionné dans l’inscription de Paul Ier.

Ils regardèrent en tous sens, écarquillant leurs yeux.

Ce fut Natache qui, la première, découvrit sur l’herbe rare de cette plaine une espèce de bossellement, assez droit, obscur, presque carré.

Ils avancèrent de ce côté. Ce que Natache avait vu, c’était un tronc d’arbre, peu élevé hors du sol et qui s’achevait en énormes esquilles.

Certainement l’arbre dont il restait si peu de chose n’avait pas dû être renversé par une force humaine. Ce devait être là l’arbre frappé par la foudre ; et, quant aux branchages disparus, il se pouvait que, depuis le passage de Paul Ier, ils eussent été ramassés et emportés par des bûcherons de la montagne.

Alexandre Palkine dit :

— Tout va bien.

L’inscription ajoutait, cent pas, sud-sud-est.

Le père Villemain avait pris avec lui une boussole qui leur permit de s’orienter très exactement et ils commencèrent à marcher dans la direction indiquée.

Ils avaient à peine fait une soixantaine de pas qu’une excavation jusqu’alors inaperçue s’offrit dans le plateau.

Ils s’y engagèrent, car elle se trouvait sur leur ligne de route.

Elle fut bientôt interrompue par des buissons très épais où ils ne pénétrèrent qu’en déchirant aux ronces leurs habits et leurs visages.

Ils n’en continuèrent pas moins d’avancer en comptant soigneusement leurs pas.

Leurs cœurs battaient à se rompre. Étaient-ils enfin arrivés ? Allaient-ils se trouver en face de la mine de platine ?

Tout à coup, comme il achevait son centième pas, le père Villemain poussa un cri.

Là, devant eux, dans une espèce de ravin, peu large et peu profond où ils venaient de s’engager, le jésuite avait aperçu, à côté d’une roche éboulée une forme blanchâtre, sinistre, qui était un squelette.

Mais Alexandre Palkine se borna à répéter :

— C’est bien !

Car il se souvint de l’étrange chasseur qui avait servi de guide au tsar et qui avait péri soit parce qu’une roche s’était écroulée, soit d’une autre façon.

Donc, ils étaient arrivés.

Leur émotion était extrême.

La mine d’or blanc existait-elle réellement ? Le trésor était-il là, sous leurs pieds ?

Tout à coup, Alexandre Palkine cria d’une voix étranglée par la joie :

— Tenez, là, là, voyez !

Et tous les trois, palpitants, affolés, penchés sur le sol de granit, ils se montraient des traces de coups de pioche et de hache ; et dans la matière grise de la pierre entaillée, ils virent des filons métalliques, pareils à des veines brillantes, qui avaient la couleur du platine.

Ainsi la mine était là, la mine qui, au dire de celui qui l’avait découverte, devait être plus vaste et plus riche qu’aucune de celles dont on avait entendu parler jusqu’à ce jour. La mine d’où devaient sortir tant de richesses, que tous les empereurs et tous les rois du monde n’en avaient jamais rêvé de pareilles.

Alors, éblouis de leur réussite, Alexandre Palkine, ce redoutable aventurier, et le père Villemain, ce vrai jésuite, et Natache, la fatale ambitieuse, levèrent leurs bras au ciel et s’écrièrent :

Le monde ! le monde est à nous !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quelque temps après, le bruit se répandit à Saint-Pétersbourg, que les moines de Saint-Séverin avaient quitté la ville ; ils s’étaient retirés, disait-on, dans la solitude des monts Ourals afin de vivre dans la paix du Seigneur, et l’on ajoutait qu’ils élevaient de leurs propres mains, non loin d’un lieu appelé la Gorge du diable, un très vaste cloître crénelé comme une forteresse.

Or, ce qu’on disait était vrai, le monastère, qui embrassait dans son enceinte le point rocheux où commençait la mine, élevait déjà ses murs sur la montagne déserte.

Sous les ordres d’Alexandre Palkine et de leur prieur, les moines avaient entrepris l’exploitation du souterrain.

D’ailleurs, tout en bâtissant leur asile et tout en creusant la terre, les dignes jésuites accomplissaient fidèlement leurs devoirs monastiques.

Ils priaient, jeûnaient, se donnaient la discipline.

Le seul devoir de leur ordre auquel ils manquaient, c’était celui de l’hospitalité. C’était vainement que quelque bûcheron fatigué ou quelque chasseur perdu frappait à la porte du couvent.

La porte restait fermée. On eût dit que les moines pratiquaient à l’intérieur quelque mystérieuse besogne dont ils ne voulaient laisser pénétrer le secret à personne.

Ainsi ils étaient seuls.

Perdus dans les monts Ourals, entourés de forêts immenses et de précipices sans fond, la nature semblait les protéger dans l’accomplissement de leur œuvre.

Pas un étranger n’osait s’aventurer autour de leur solitude, à l’exception cependant d’un vieux mendiant infirme qui avait dit s’appeler Térofime et qui nichait dans un trou de rocher, en face de la porte du cloître, vivant là, en ermite, marmottant des prières, se nourrissant des restes de victuailles que lui jetaient par pitié quelques moines compatissants.

D’ailleurs sa conduite ne pouvait inspirer aucune méfiance.

Il ne sortait presque pas de son trou.

Jamais il n’avait interrogé les moines ; jamais il ne prêtait la moindre attention à leurs travaux ; jamais il n’avait frappé à leur porte.

C’est à peine si, appuyé sur un bâton, tremblant sur ses jambes et tout courbé par l’âge, il avait assez de force pour aller, à l’heure du repas, se poster discrètement sous les fenêtres du réfectoire.

Or, cet homme mentait.

Ce n’était pas un vieillard ; il avait quarante-cinq ans à peine, il n’était pas infirme ; lorsqu’il se croyait seul, il redressait ses membres robustes.

Il ne s’appelait pas Térofime, il s’appelait Stéphane.

C’était en effet Stéphane, l’amant de Natache.

C’était l’amant au dévouement sans borne qui n’avait pas reculé devant le vol et l’assassinat pour plaire à sa maîtresse, et dont, pendant dix-sept ans, il avait partagé l’horrible captivité dans les mines de la Sibérie.

Natache l’avait abandonné ; il avait suivi Natache.

Et lorsque la nuit était venue, pareil aux bêtes féroces, il sortait de sa tanière. Agile et rampant, il rôdait autour du monastère ; et en regardant ces murailles derrière lesquelles vivait celle qui lui avait pris tout son cœur, toute sa vie, toute son âme, ses yeux s’allumaient d’une infernale haine.


FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE

ÉPILOGUE

Le bâtard d’un Dieu

I

MADEMOISELLE VIDOCQ

Quand Mlle Hortensina Delrio débuta à St-Pétersbourg sur le théâtre Michel, ce fut une furie générale d’enthousiasme ; les amateurs éclairés proclamèrent hautement qu’il n’y avait jamais eu plus parfaite comédienne.

La vérité, c’est que Mlle Hortensina Delrio était une assez médiocre cabotine.

Elle avait paru, à Paris, sur quelques scènes inférieures, s’y était fait remarquer par la beauté de ses épaules et par l’impertinence de ses œillades, et comme il se trouvait qu’elle avait des yeux noirs très longs, des yeux de Marseillaise — bien qu’elle fût née à Ménilmontant — elle avait jugé à propos de s’improviser Espagnole, et, d’Hortense Durieux qu’elle était, elle devint bel et bien Hortensina Delrio ; ce qui lui valut très bon air.

Et cet air qu’elle eut lui valut, à son tour, beaucoup d’autres choses.

Je veux dire l’amitié de plusieurs hauts personnages — celle du préfet de police d’alors, plus particulièrement, — un petit hôtel, avenue de Marigny, une écurie fort bien habitée, — corollaire logique du boudoir, — et un engagement au théâtre du Gymnase.

Comme elle s’habillait fort bien, elle joua la comédie à merveille et devint assez célèbre pour qu’un impresario étranger songeât à la faire engager par le théâtre Michel.

Ce qui étonna tout le monde, c’est qu’elle consentit à partir.

Que diable allait faire cette Parisienne sur les bords de la Néva ? la perspective de Nevsky ne vaut pas l’avenue des Champs-Élysées.

Lorsque je dis que tout le monde s’étonna de ce départ, je me trompe ; le préfet de police, dont il a été question plus haut, n’en fut pas surpris le moins du monde, et cela par l’excellente raison qu’il avait été forcé de l’ordonner.

Il paraît que l’élégante comédienne, que l’on appelait tantôt la petite Hortensina et tantôt la grande Delrio, bien qu’elle fût en réalité d’une taille moyenne — il paraît, dis-je, que la comédienne avait eu le tort de se mêler, par curiosité, ou par tout autre raison, dans mille intrigues où elle n’avait que faire.

Entre la répétition et le spectacle, elle n’avait pas de plus cher divertissement que de se tenir à la préfecture de police dans un cabinet que son ami avait fait disposer pour elle, et là, elle se faisait informer des mille scandales quotidiens de la vie parisienne.

Ce qui n’avait été d’abord que curiosité, dégénéra en manie.

Volontairement, Hortensina Delrio devint une espèce de policier ; elle crut reconnaître en elle je ne sais quel génie de magistrat instructeur, et, le soir, tout en donnant la réplique à quelque officier de marine des vaudevilles du temps, elle songeait aux moyens qu’on pourrait employer pour découvrir le vrai coupable de quelque crime ou de quelque vol mystérieux.

Si l’on cherchait bien dans les journaux de l’époque, on y trouverait relatée l’étonnante réponse qu’elle fit en scène, au père de la demoiselle à marier :

— Eh bien, es-tu heureuse ? lui demandait le digne homme au dénouement.

Elle répondit d’un air rêveur, et d’une voix assez haute pour être entendue de toute la salle :

— Sapristi, il faudra bien qu’on le pige !

L’aimable enfant songeait à un autre père de famille qui, après avoir assassiné sa femme et quelques-uns de ses enfants, se dérobait à toutes les recherches de la police.

Plus d’une fois même, Mlle Hortensina Delrio « opéra » personnellement.

Elle se déguisait, courait les bouges où l’on danse et les bals où l’on boit, captait la confiance des chenapans les plus avérés, s’abouchait avec leur chef, s’affiliait aux bandes de voleurs.

Elle allait — dans l’intérêt de la bonne police, bien entendu — jusqu’à leur proposer des coups à faire, afin de les faire surprendre en flagrant délit.

Elle eut un jour l’idée vraiment amusante de se faire voler elle-même.

Elle introduisit sept ou huit « grinches » dans son propre appartement, et là, des agents prévenus, les saisirent au collet, pendant que le préfet de police, caché dans le cabinet de toilette, riait à se tordre de cette aimable équipée.

C’est ainsi qu’elle rendait des services à la société.

Et, plus d’une fois, elle reçut des compliments qui venaient de haut lieu.

Mais voilà, elle ne sut pas se borner.

Elle s’avisa d’espionner certaines personnes qui n’aimaient pas qu’on s’occupât de leurs affaires, et qui étaient assez puissantes pour l’empêcher.

Elle fut sur le point de découvrir un secret d’État, et cela faillit faire un grand scandale.

Vous pensez qu’on ne put pas tolérer une pareille impertinence ; la curieuse fut priée — sans politesse — d’aller voir ce qui se passait de l’autre côté des frontières.

Le préfet de police essaya bien de batailler en sa faveur, car il perdait en elle l’un de ses meilleurs agents, en même temps qu’une amie fort tendre ; mais il craignit d’être enveloppé dans cette disgrâce et jugea bon de se tenir coi.

D’ailleurs, si elle était tendre avec lui, il avait quelques raisons de supposer qu’elle ne l’était pas moins avec d’autres, et même le bruit lui était venu aux oreilles, qu’elle se laissait entraîner à d’étranges caprices — tout à fait indignes d’une personne bien née ; — que plus d’un voleur ou d’un joli escroc avait eu, la veille d’être arrêté, d’assez longues conférences, trop intimes, avec la jolie policière ; enfin un agent affirmait qu’au moment d’empoigner un filou avéré, qui faisait le cavalier seul dans une guinguette de la barrière du Trône, il en avait été empêché par Mlle Delrio, qui était là déguisée en grisette et qui lui avait dit :

— Non, demain matin seulement.

Si bien que le préfet de police vit s’éloigner son amie sans de trop grands regrets, et il ne tarda pas à l’oublier tandis qu’elle remportait les triomphes dont nous avons parlé, sur le Théâtre-Michel, à Saint-Pétersbourg.

L’élégance parisienne peut, jusqu’à un certain point, tenir lieu de talent parmi les étrangers ; de là le succès de Mlle Hortensina Delrio.

Chose singulière, parmi les mille adorateurs que lui valurent sa grâce et sa renommée, celui qu’elle distingua, ce fut le grand’-maître de la police.

C’était une vocation, décidément.

— J’entends celui qu’elle distingua officiellement ; car, si l’on en voulait croire la chronique scandaleuse du Théâtre-Michel, la comédienne française avait fréquemment montré des tendresses passagères pour beaucoup d’autres personnes, et même pour des gens du rang le plus humble.

Les moujiks après les « voyous ».

Quoi qu’il en fût, et telle qu’elle était, elle tournait toutes les têtes.

Mais jamais elle n’avait eu autant de succès que le soir de sa représentation à bénéfice.

Ce soir-là, des bouquets sans nombre jonchèrent la scène — des bouquets tombés des loges les plus princières — et plus d’une fleurette avait pour cœur un diamant ou une perle.

Eh bien, Mlle Hortensia Delrio ne parut guère satisfaite de cette magnifique ovation.

Dès que le rideau fut tombé après le troisième acte, elle courut à sa loge.

Elle avait les yeux pleins d’une flamme étrange et en parlant d’une voix saccadée, elle dit à son habilleuse :

— Viens, viens vite.

Suivie de cette femme, elle rentra en scène, s’approcha du trou rond de la toile, qui permet aux acteurs de regarder le public et reprit :

— Tiens, là, regarde au premier rang des secondes galeries.

— Un jeune homme brun ? demanda l’habilleuse.

— Oui, très beau.

— Qui a des cheveux courts, presque plats ?

— Oui.

— Eh bien ?

— Eh bien, continua la comédienne…

Mais elle s’interrompit, et baissant la tête vers l’oreille de la vieille femme elle lui parla longuement à voix basse.

— Compris, dit l’habilleuse.

Et la comédienne rentra dans sa loge pendant que le régisseur criait « Place au théâtre ! »


II

UNE AVENTURE D’AMOUR

— Veuillez vous arrêter, jeune homme ; on a quelques mots à vous dire.

— Que me voulez-vous, vieille ?

— Oui, j’ai soixante-dix ans bien comptés. Mais toutes les femmes ne sont pas aussi vieilles que moi, ni aussi ratatinées. Et je le sais bien peut-être ; car j’en ai déshabillé et rhabillé plus d’une dans ma longue carrière ! Donc, jeune homme, voici de quoi il s’agit : Votre air a fait de l’impression sur une très belle personne qui vous a vu ce soir au théâtre, — c’était bien vous qui étiez au premier rang de la deuxième galerie ? — La personne en question n’a pas l’habitude de faire languir ses fantaisies, et elle m’a chargée, ma foi, de vous inviter à souper. En soupant, on fait connaissance.

Ces paroles étaient dites sur le quai de la Moïka, peu de minutes après la fin du spectacle au théâtre ; et celle qui parlait n’était autre que l’habilleuse de Mlle Hortensina Delrio.

Quant au passant qu’elle avait arrêté, elle avait tort de l’appeler « Jeune homme. » Il avait passé l’âge où cette appellation est de mise ; c’était un homme de quarante à quarante-cinq ans.

Il était d’une rare beauté.

Ses yeux, d’une profondeur étrange et troublante, rayonnaient comme des diamants noirs sur la blancheur mate de son visage, et il était peu extraordinaire que la comédienne du théâtre Michel eût été émue par ces yeux pleins de volonté et de passion.

Mais une grande tristesse était empreinte sur les traits de cet inconnu, une tristesse grave, réfléchie, presque austère.

Il était peu probable que cet homme — dont les vêtements simples et sombres écartaient toute idée de fatuité — fût d’humeur à s’occuper des comédiennes et de leurs folles fantaisies ; sans doute, il allait prier l’entremetteuse de passer son chemin.

C’est du moins ce qu’en le voyant tout le monde aurait supposé ; tout le monde se fût gravement mépris.

Le passant répondit :

— Bien. Vous venez de la part de Mlle Hortensina Delrio ? Très bien ; je vous suis.

Il prononça ces paroles d’un air très morose que n’ont pas d’ordinaire les gens qui acceptent un rendez-vous galant.

Mais l’habilleuse entendit les paroles sans prendre garde au ton, et elle reprit :

— Ah ! ah ! vous voulez bien ? Parbleu, vous n’êtes pas dégoûté. Hortensina, c’est la plus jolie des jolies. Des pieds à la tête je le sais bien, moi ! Parions que vous en êtes amoureux et que vous venez tous les soirs de spectacle lui « faire de l’œil » du haut de votre deuxième galerie ? Elle aura remarqué ça et ça l’aura touchée, parce que c’est une bonne fille.

— Oui, répliqua l’inconnu d’un ton encore plus morne, je suis amoureux de Mlle Delrio, depuis longtemps. Je l’admire au théâtre, je la suis dans les rues, je lui écris tous les jours. Enfin, elle consent à me recevoir, je suis profondément heureux. Marchez, je vous suis.

Un spectre qui eût parlé d’amour, ne l’eût pas fait d’une voix plus lugubre.

L’habilleuse passa devant ; l’inconnu marchait derrière elle.

Ils ne tardèrent pas à arriver dans la rue de la Liteinaïa.

La vieille femme fit halte devant un petit hôtel d’élégante apparence, et dit à son compagnon :

— Nous sommes arrivés.

Quelques instants après, l’inconnu, qui avait été reçu par une piquante camériste française, montait un escalier parfumé de fleurs et dont les marches étaient couvertes d’une épaisse moquette.

Il se trouva bientôt dans un boudoir tout tendu de soie d’un bleu pâle et imbu de cette odeur de Parisienne qui est la meilleure ou si l’on veut la pire des « odar di femina. »

Au milieu de la pièce, un guéridon de laque portait les apprêts d’un souper et, près de la table, il n’y avait qu’un seul siège, une espèce de fauteuil tournant, assez large à peine pour deux personnes.

Tout ceci témoignait évidemment des dispositions conciliantes ou se trouvait ce soir Mlle Hortensina Delrio, et sans doute, le cœur de l’inconnu devait battre fortement, plein d’une joie bien douce.

Tout à coup, la comédienne entra

Dans un peignoir de dentelle, qui aurait pu passer pour une chemise, tant il se permettait de transparence, les cheveux presque défaits et mal relevés par des rubans fous, elle entra toute rose, toute blanche, presque trop grasse, ayant aux lèvres un sourire qui était un commencement de baiser et dans les yeux une flamme endiablée.

— Hein, je suis gentille ? dit-elle dans un éclat de rire. Cherchez-en de plus folle et de plus compatissante.

Je voyais bien depuis quelque temps à qui vous en vouliez au théâtre, avec vos grands yeux qui me dévoraient.

Je me suis dit : « Pauvre garçon, » et je vous ai invité à souper, à cause de ces yeux-là. Allons, venez ici, asseyons-nous ; je meurs de faim, autant pour le moins que vous mourez d’amour.

Il se rapprocha d’elle et lui dit gravement :

— Je ne vous aime pas. Je ne sais pas même si vous êtes blonde ou brune. Au théâtre, je vous regardais, mais je ne vous voyais pas. Les paroles de tendresse que je vous ai écrites sont autant de mensonges ; et maintenant que je vous vois face à face, je ne vous trouve même pas désirable ; mais c’est sans doute, parce que je n’aime qu’une femme au monde.

Si habituée que fut Mlle Hortensina aux aventures singulières, celle-ci la plongea dans un étonnement profond. Même, elle fut si surprise qu’elle ne se sentit pas irritée.

Ouvrant toute grande sa petite bouche et laissant tomber ses bras nus, elle dit, en écarquillant des yeux stupéfaits :

— Mais alors, Monsieur, pourquoi êtes-vous venu ici ?

— Je vais vous l’expliquer, dit-il. J’ai voulu venir chez vous et j’y suis venu…

— Eh bien, pourquoi ?

— Pour perdre mes ennemis et pour la Russie.


III

LES INNOMBRABLES

Quelques heures après — le jour n’était pas encore venu — il se fit un grand remue-ménage dans l’hôtel qu’occupait, place de l’Amirauté, Son Excellence le grand maître de la police.

D’abord un bruit violent de sonnette, à la porte d’entrée, avait réveillé les valets, les servantes et peut-être le maître aussi.

Puis, la porte ayant été ouverte, une jeune femme descendue d’un drojsky, était entrée avec une grande hâte, en criant aux domestiques stupéfaits :

— Eh bien, oui, c’est moi ! Qu’avez-vous à ouvrir de grands yeux et à faire les étonnés ? Allons, vite, avertissez le comte ; je veux le voir à l’instant !

Mais elle n’eut pas la patience d’attendre que l’on prévint de son arrivée le grand maître de la police. Elle se jeta dans l’escalier, monta rapidement — elle paraissait connaître parfaitement les êtres de la maison — et, poussant une porte, elle se trouva dans une chambre à demi éclairée par une lampe de nuit, où le comte Petroff, le chef suprême de tous les policiers de toutes les Russies, à demi-réveillé et se frottant les yeux, était en train de s’écrier : — Eh bon Dieu ! bon Dieu ! que se passe-t-il dans ma maison ?

Il s’interrompit tout-à-coup et poussa un cri d’étonnement.

— Hortensina !

— Moi-même, mon gros, dit la comédienne — car c’était elle qui avait fait tout ce vacarme dans l’hôtel du fonctionnaire — moi-même, et l’on peut dire que tu as de la chance de m’avoir pour amie.

— Je le sais, je le sais, dit galamment le fonctionnaire qui venait d’être appelé familièrement « mon gros ». Mais je ne comprends pas bien l’utilité de venir me le rappeler tout-à-coup, à pareille heure…

— Oh ! toi, d’abord, tu ne comprends jamais rien. Sache que je t’apporte une nouvelle.

— Une nouvelle ?

— Oui, une nouvelle incroyable, effrayante et vraie !

— Parle donc, Hortensina !

— Le tsar doit être assassiné après-demain jeudi, à neuf heures du matin, pendant la revue qu’il passera dans la forteresse de Kronstadt.

On conçoit l’effet que dut produire sur un honnête chef de police, à demi-réveillé, une parole aussi extraordinaire.

On allait assassiner le tsar, après-demain, dans la forteresse de Kronstadt.

Oui ?

Pourquoi ?

Comment ?

Allons donc, c’était impossible ! On n’assassine pas comme cela l’empereur de toutes les Russies ; et d’ailleurs, si quelque complot avait été tramé, est-ce qu’il n’en aurait pas été informé le premier, lui, le grand maître de la police impériale.

Le comte Petroff avait, nous devons le dire, la meilleure opinion de son habileté administrative, et, après quelques réflexions, il éclata de rire au nez de Mlle Hortensina Delrio.

— Eh ? ma chère, quelle folie me racontez-vous là ? Entre nous, vous ne savez ce que vous dites.

— Je sais, répliqua-t-elle en levant l’épaule, je sais que vous êtes un sot.

— Mademoiselle !

— Oui monsieur, et le plus maladroit des sots. Mais pour l’instant, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Ouvrez toutes grandes vos oreilles et tâchez de comprendre ce que je vais vous dire. Ah ! continua la comédienne, faites-moi servir une volaille froide et une bouteille de Champagne, je parlerai tout en mangeant.

Elle ajouta plus bas, avec un soupir de regret :

— Car je n’ai pas soupé, ce soir !

Quelques instants après, Mlle Hortensina Delrio était installée devant un élégant couvert et l’on voyait sur un petit plat d’argent la rondeur dorée d’une perdrix cuite à point.

Le comte Pétroff, enveloppé d’une robe de chambre fourrée de renard bleu, était assis en face de la comédienne et la regardait d’un air étonné, un peu inquiet déjà.

Cependant l’idée qu’elle pût avoir à lui révéler quelque chose de vraiment important et qui lui fût inconnu, à lui ! ne pouvait lui entrer dans la tête, et il ébaucha un sourire de pitié condescendante.

— Eh bien, voyons ? dit-il après que sa maîtresse eût vidé un premier verre de champagne.

— Eh bien, dit-elle. Vous qui savez tout, savez-vous ce que c’est que les Innombrables ?

Le comte ouvrit de grands yeux.

— Les Innombrables ? répéta-t-il.

— Oui, dit-elle.

Et elle reprit :

— Pendant que vous vous occupiez à maintenir le bon ordre dans les fêtes publiques ; pendant que vous arrêtiez ça et là quelques voleurs ou quelques assassins, vous laissiez se former autour de vous, tout près de vous la plus immense, la plus redoutable des associations.

— Une association de conspirateurs ?

— Parfaitement.

— Bah ! vous voulez rire. Je connais toutes les sociétés secrètes qui pullulent en Russie, et j’ai des agents dévoués affiliés à chacune d’elles. Il y a la secte des vieux croyants qui adorent la sainte Vierge d’une façon particulière ; mais ce sont de braves gens qui ne sont point dangereux pour le repos de l’État.

Il y a la secte des Scoptsy qui se mutilent pour la plus grande gloire de Dieu ; ceux-là sont plus inquiétants à cause de leurs richesses et parce que l’humanité ne tarderait pas à disparaître ; mais il est difficile d’agir contre eux, parce qu’on ne peut pas empêcher un homme de se martyriser à son gré.

Il y a la secte des Sabbatnikï qui communient avec de la chair d’enfant ; ceux-là je les traque avec beaucoup de soin, bien qu’ils habitent communément dans des gouvernements du Nord les plus éloignés du Centre ; comme ils sont en petit nombre, ils ne nous menacent d’aucun péril sérieux.

— Il y a aussi les redoutables Nihilistes dont l’œuvre sombre s’agite dans les ténèbres, qui marchent obscurément, parlent au peuple, remuent ses pensées, le poussent à la conscience indépendante et à la révolte. Oh ! j’en conviens, ils sont terribles ceux-ci ! Mais je les suis pas à pas, et par Saint-Nicolas, je jure de les vaincre !

Il y a enfin une foule d’autres sociétés, les unes coupables, les autres simplement grotesques que je pourrais vous nommer et dont je pourrais vous décrire les rites, car je les connais toutes !

Mais je confesse, continua le comte Pétroff avec un gros rire, que je n’ai jamais entendu parler des Innombrables.

— C’est que vous avez mal écouté, répondit gravement Hortensina Delrio.

— Et qui donc fait partie de cette étrange association ?

— Tout le monde, dit la comédienne ?

— Bon, dit l’autre, je crois que vous êtes folle.

— Je dis : tout le monde.

— Vous n’exceptez personne ?

— Personne.

— Pas même vous ?

— Pas même moi.

— Pas même le comte Pétroff, c’est-à-dire moi-même ?

— Pas même le comte Pétroff, grand maître de la police.

— Pas même le Tsar, peut-être ?

— Pas même le tsar.

— De sorte, dit le comte Pétroff en éclatant de rire, que l’empereur est l’allié de ceux qui veulent l’assassiner ?

— Oui, dit-elle.

À ce moment, la gaîté du maître de police redoubla ; il se tordait vraiment de rire dans sa robe de chambre fourrée.

Mais la comédienne reprit gravement :

— Je ne plaisante pas ; écoutez-moi, et je vous assure que vous ne rirez pas tout à l’heure.

Ces paroles dites avec tout le sérieux que pouvait montrer la jolie comédienne, elle vida un dernier verre de champagne, se renversa en arrière et, croisant les genoux, elle poursuivit :

— Oh ! c’est très grave ! La Russie n’est pas seulement divisée en gouvernements, en districts ; elle est divisée en sections, en sous-sections, en groupes, en centuries, etc., etc., et ces diverses divisions, multipliées à l’infini forment la société des Innombrables.

Je vois votre étonnement, mon cher.

Vous vous demandez comment une société divisée en tant de groupes particuliers a pu échapper à votre sagacité.

Je vais vous dire pourquoi :

C’est qu’elle ne se cache pas.

C’est qu’elle se montre à tous, c’est qu’elle s’étale en plein jour.

On la voit, mais on ne l’observe pas.

Elle s’offre à la curiosité avec tant de négligence qu’on est porté à la croire innocente.

N’y a-t-il pas, dans chaque ville un peu importante, quelque cercle financier, musical, artistique ou littéraire ?

Qui donc s’aviserait de soupçonner des hommes qui se réunissent de temps en temps pour causer entre eux, non pas de politique — remarquez bien cela, ils ne parlent jamais politique — mais de leurs affaires commerciales ou de leurs artistes préférés, et qui, en outre, admettent dans leur cercle, avec bienveillance, tous ceux qui veulent y entrer, — après leur avoir fait subir, cependant, une sévère enquête.

Le gouvernement impérial n’a aucune raison de se défier de ces réunions toutes pacifiques ; il les encourage au contraire pour la plus grande prospérité de l’empire !

Le tsar lui-même n’a-t-il pas accepté la présidence honoraire du club de la noblesse à Saint-Pétersbourg ? Et vous-même, mon cher maître de la police, n’êtes-vous pas membre correspondant du Club des marchands à Moscou ?

— Eh bien, interrompit le comte Pétroff, quel mal y a-t-il à cela ? Ces divers clubs, vous le reconnaissez vous-même, ma chère Hortensina, sont les réunions les plus innocentes du monde.

— Attendez, attendez, reprit la comédienne.

— Vous voyez nettement ce que fait et ce que paraît vouloir chaque cercle en particulier ; mais vous n’avez aucune idée de la loi secrète qui les relie l’un à l’autre, à l’insu même de la plupart des personnes qui composent chaque groupe ; et vous ne savez pas le moins du monde quelle est la volonté qui préside à cet immense ensemble.

Je vais m’expliquer très clairement :

Les divers cercles qui forment la gigantesque association des Innombrables sont comme les degrés d’un colossal escalier qui, des bas-fonds de la société russe, s’élèvent jusqu’à ses plus hauts sommets.

Oui, il y a entre tel groupe immonde de voleurs, d’assassins qui grouillent dans le plus sale bouge de la ville et telle réunion élégante de gentilshommes et de fonctionnaires, un lien étrange, formé de mille groupes intermédiaires et successifs, qui sont les marches de l’escalier.

Suivez-moi bien.

Je vous parlais tout à l’heure du club de la noblesse à Saint-Pétersbourg ? Prenons-le pour exemple.

Il est fort glorieux et fort noble, n’est-ce pas ? et l’empereur lui-même a daigné le présider. Mais dans ce groupe, se sont glissés quelques hommes qui, quoique appartenant à la noblesse, sont imbus cependant d’étranges idées révolutionnaires.

Ces hommes à qui, peut-être, le but secret de leur action n’est pas encore entièrement révélé, communiquent avec la plupart des membres de quelque autre cercle placé immédiatement au-dessous, que nous supposerons formé, si vous le voulez, de fonctionnaires et de propriétaires, plus libéraux naturellement que la généralité de la noblesse.

À son tour, ce second cercle contient un petit nombre, mais en nombre suffisant, quelques hommes plus hardis qui entretiennent des relations suivies avec la masse d’un groupe subséquent — avec le groupe des marchands, par exemple — lequel naturellement aussi, à des idées plus développées encore d’indépendance et d’égalité.

Puis par ses membres les plus osés, le cercle des marchands communique à son tour avec le cercle des artistes qui se relie au cercle des commis… etc., etc…

De sorte que tous ces tronçons, qui chacun par son bord inférieur, se rattache au bord supérieur du suivant, forment comme un immense reptile dont la tête mord les degrés du trône, dont la queue se souille de boue dans le ruisseau des cités.

Comprenez-vous, maintenant, mon cher comte ? ajouta la comédienne.

— Je comprends que vous rêvez, dit le grand maître de la police. Quand même il serait vrai que tous les cercles nobles, financiers et autres de la Russie eussent entre-eux des points de contact, il n’en résulterait pas que tous les membres des divers groupes soient unis dans une même pensée et obéissent à une volonté unique. Cela est même tout à fait impossible ! Et comme l’union seule peut faire la force, vos Innombrables ne sont pas dangereux le moins du monde.

— Pas mal raisonné, dit la comédienne mais je ne vous ai pas tout dit.

Ah ! certes, tel grand seigneur qui joue vingt mille roubles au remps dans les soirées du cercle des nobles ne se croit pas le frère ni l’allié de quelque mendiant qui joue un copek au « jeu de la bête » dans un kabake de la ville.

Cependant il l’est ou du moins il agira comme tel quand le jour sera venu.

Et voici pourquoi :

Je vous ai parlé des hommes appartenant aux plus hautes, aux moyennes et aux plus basses classes de la société qui forment le point de jonction entre chaque cercle, qui sont comme des paliers entre les différents étages de l’immense organisation.

Eh bien, ces hommes-là qui, selon leur degré d’irritation, sont plus ou moins instruits du but poursuivi par un chef suprême. Ces hommes-là, dis-je, chacun dans sa sphère d’action, font une étrange propagande.

D’une façon un peu différente, selon le milieu où ils opèrent, ils répandent des idées analogues, éveillent les colères, attisent les mécontentements.

— Ils laissent, de temps à autre, entrevoir dans le plus grand mystère, et à quelques-uns seulement, l’existence des rapports secrets entre tous les groupes. Ils s’efforcent d’attirer à eux les personnes les mieux prédisposées par leur nature aux nouveautés révolutionnaires.

Dans les cercles infimes, ou seulement moyens, rien de plus aisé ; car parmi les faibles et les besogneux on surexcite facilement l’instinct de révolte.

Dans les groupes élevés, les difficultés sont très grandes ; on se trouve quelquefois placé en face de l’impossibilité.

Car le moyen de faire rêver l’abolition des titres, l’égalisation des fortunes, à ceux qui portent ces titres, à ceux qui possèdent ces fortunes ?

Mais dans ces cas, on procède d’une autre façon ; on spécule sur les faiblesses de ceux que leur situation dans le monde paraît rendre inattaquables.

Les affiliés pénétrent dans les familles, usurpent des amitiés, ne négligent aucuns moyens, même les plus infâmes, de découvrir les hontes secrètes, les blessures anciennes, les secrets de la maison, en un mot.

N’y a-t-il pas, dans la société russe, un grand nombre de familles ayant quelque tare ?

Savoir que cette tare existe et savoir ce qu’elle est, constitue un moyen d’influence énorme.

Et plus d’un fier gentilhomme, s’il recevait quelque jour un ordre accompagné de certaines paroles menaçantes, obéirait à cet ordre pour se dérober à la menace.

Quant aux grands personnages que la menace de quelque révélation ne saurait atteindre, les affiliés les enveloppent par d’autres ruses.

Grâce à un fonds social inépuisable et qui fait penser aux richesses fabuleuses des contes orientaux, les véritables initiés peuvent, quand l’occasion s’en présente, prêter des sommes considérables.

Beaucoup de nobles, beaucoup de fonctionnaires, et, plus bas, beaucoup d’artistes, beaucoup de marchands, beaucoup de commis sont obligés de recourir à ces emprunts et des prêts leur sont faits avec une telle largesse qu’ils perdent bientôt l’espoir de s’acquitter jamais.

Or le débiteur, jusqu’à un certain point, a pour maître son créancier.

— Ainsi ceux-là mêmes qui sont le plus opposés aux espérances de la société secrète que je vous révèle, ceux-là mêmes sont liés, attachés, sans s’en douter eux-mêmes, et le jour de l’action même, le chef pourra compter sur l’aide des uns et sur la neutralité des autres.

Tels sont les Innombrables, mon cher maître de police. Et si peu perspicace que vous soyez, vous comprenez maintenant, je pense, quelle arme sinistre peut être cette association entre les mains d’un révolutionnaire de génie !

Le comte Pétroff avait cessé de rire ainsi que le lui avait prédit Mlle Hortensina Delrio.

Il songeait profondément.

À défaut d’intelligence réelle, il était doué de quelque flair.

Il se sentit très effrayé.

Si ce que la comédienne disait était vrai, si l’association des Innombrables était organisée, en effet, il serait singulièrement difficile de lutter contre elle et d’en délivrer le pays.

Que d’obstacles on rencontrerait à chaque pas au milieu de tant de complicités !

En tous cas, ce qui importait d’abord, c’était de connaître avec précision le but des conspirateurs et, surtout, le nom de leur chef, de ce chef suprême auquel Hortensina Delrio avait fait plusieurs fois allusion.

Le maître de la police regarda bien en face la comédienne et lui dit :

— Eh bien, soit, je vous crois. Vous exagérez, mais il y a du vrai dans ce que vous dites. Déjà quelques indices m’avaient frappé. Achevez, instruisez-moi autant qu’il vous sera possible.

Voyons, dites, de qui tenez-vous cette nouvelle étrange ?

— D’un homme qui est venu chez moi cette nuit.

— D’un homme qui est affilié aux Innombrables ?

— Je ne sais pas s’il est des leurs ou s’il en était ; mais je sais qu’il connaît tous leurs secrets.

— Dans quel intérêt cet homme livre-t-il ses complices ?

— Il se venge, m’a-t-il dit, à cause d’une femme qu’il aimait et qu’on lui a prise.

— Voilà qui est bien romanesque !

— Comme la vérité.

— Savez-vous le nom de cet homme ?

— Il a refusé de me le dire.

— Où est-il en ce moment ?

— Chez moi.

— Chez vous ? Voilà qui est singulier. Pourquoi, voulant livrer les conspirateurs, s’est-il adressé à vous, au lieu de venir à moi d’abord ?

— On pénètre difficilement jusqu’à vous, et l’homme ne se souciait pas de dire son secret à l’un de vos secrétaires.

Il vous a demandé audience par lettre, vous ne lui avez pas répondu. Alors, il s’est informé de vos habitudes, des lieux où l’on vous rencontre ; il a appris que vous aviez quelque tendresse pour une comédienne du Théâtre-Michel, appelée Hortensina Delrio. Il a pensé que, grâce à la comédienne, il pourrait parvenir jusqu’au grand maître de la police ; et il s’est rapproché d’elle par un moyen fort ingénieux, ma foi, mais un peu impertinent.

— Lequel ?

— Cela ne vous regarde pas, mon cher ! Revenons au principal, et rappelez-vous que l’attentat contre le tsar doit avoir lieu après-demain.

— C’est certain, cela ?

— Certain. Je pourrai vous fournir tous les détails du guet-apens prémédité.

— Et moi je saurai bien empêcher qu’il ne réussisse ! Mais puisque vous n’ignorez rien, vous savez dans quel intérêt les Innombrables en veulent à la vie du tsar ?

— Je le sais.

— Ils exercent quelque vengeance, peut-être ?

— Non, ils tuent dans un but politique, voilà tout.

— Quoi ! Ils rêvent que l’empereur disparu, l’empire disparaîtra ! Ils veulent établir en Russie quelque monstrueuse monarchie, quelque sanglante république ?

— Ils disent qu’ils le veulent pour surexciter les passions des pauvres et des humbles ; mais ils mentent. Leur but véritable est de renverser, mais de réédifier quelque chose d’analogue à ce qu’ils auront détruit. Ils ensanglanteront le trône, mais ils le laisseront subsister. Après l’empereur, un autre empereur.

Le maître de police se leva, les yeux pleins d’une surprise épouvantée.

— Un autre empereur ?

— Oui.

— Et qui donc, qui donc a conçu cette sinistre chimère de succéder au tsar assassiné ?

— Son fils, dit la comédienne.


IV

LA CONSCIENCE DU GRAND MAÎTRE DE LA POLICE

La dernière parole de Mlle Hortensina Delrio plongea dans une stupéfaction inexprimable le maître de la police.

— Hein, quoi ? dit-il. Son fils ? Le fils de qui ? Le fils du tsar ? Ah ! imprudente, quelle parole avez-vous osé prononcer ?

— J’ai dit le fils du tsar, répondit d’un ton très calme la comédienne du Théâtre-Michel. Non pas son fils légitime, mais son enfant naturel. Pour être presque un Dieu, l’empereur n’en est pas moins un homme, et cet homme a un bâtard.

— Taisez-vous, taisez-vous !

— Je continue. Ce bâtard, ou ce fils naturel, si vous préférez, l’empereur l’a eu, n’étant encore que tsarevitch, d’une belle femme étrangère qu’il a tendrement aimée, il fut sur le point, n’ayant pas d’enfants encore, de le reconnaître pour héritier légitime. De cette intention paternelle, il reste des preuves, — des lettres. Ceci, vous le comprenez, donne une singulière force aux revendications de l’enfant qui est illégitime, mais qui est l’aîné.

— Bon Dieu, bon Dieu ! répétait le maître de la police.

— Le fils du tsar a longtemps vécu à l’étranger sous le nom du « Chevalier Philippe du Quesnoy ». Il a eu des aventures, à ce que l’on raconte. C’est un homme fort étrange. Quelques-uns même — et entre autres l’homme qui m’a tout révélé — vont jusqu’à insinuer que le chevalier Philippe du Quesnoy actuel ne serait pas le véritable, que celui-ci serait mort autrefois et qu’un habile imposteur se serait substitué à lui. Mais cela me paraît peu vraisemblable.

Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, le chef des Innombrables possède tous les papiers qui prouvent son origine impériale, et tous ses affiliés l’acceptent pour ce qu’il prétend être.

En ce moment le comte Pétroff se leva.

Il avait l’air d’un homme qui vient de prendre une résolution.

— C’est tout ce que vous savez ? demanda-t-il.

— Oui.

— Fort bien.

Il sonna, ordonna d’apporter son habit de cérémonie et d’atteler son carrosse.

— Eh ! où allez-vous donc ? demanda la comédienne dès que le valet fut sorti.

— Au Palais d’Hiver.

— À pareille heure ?

— Toutes les heures sont bonnes pour les porteurs de certaines nouvelles.

— Ainsi vous verrez le tsar ?

— Certes !

— Vous lui révélerez l’existence des Innombrables ?

— Parbleu.

— Vous direz à l’empereur qu’il est menacé de la mort par son propre fils ?

— Sans doute.

— Que l’attentat doit avoir lieu, après-demain, dans la forteresse de Kronschtad ?

— Évidemment.

— Eh bien, mon cher maître de la police, je regrette d’avoir à constater que vous êtes le plus niais des hommes et le plus chétif des diplomates.

— Mademoiselle ! s’écria le comte en prenant l’air piqué.

— Allons, venez ici, congédiez ce valet qui entre avec votre habit de cérémonie, — une livrée apportant une livrée, — puis rasseyez-vous à côté de moi, et causons. Rien ne vous presse, que diable !

— Comment rien ne me presse, lorsque mon devoir…

— Eh ! qui vous parle de votre devoir ? Il s’agit bien de votre devoir. Renvoyez ce valet, vous dis-je, et tâchez de comprendre ce qu’on va vous dire.

Le comte Pétroff s’assit près de la comédienne, et celle-ci reprit d’une voix un peu lente :

— Il s’agit de savoir si vos intérêts et les miens, par conséquent, exigent que vous révéliez le complot.

— Oh ! Hortensina, ma conscience !…

— Laissons cela, je parle sérieusement. Je raisonne ; tâchez d’en faire autant. On peut se demander d’abord, si la conspiration des Innombrables a des chances de réussite.

— Elle n’en a aucune !

— Elle les a toutes : l’or, le nombre, la volonté et le mystère.

— Pardon, elle n’a plus de mystère !

— Oui, si vous révélez les secrets que je vous ai confiés, mais si vous gardez le silence…

— Je ne le garderai pas.

— C’est ce que nous verrons. Je reprends ; si vous vous taisez, le complot, merveilleusement combiné et puissamment soutenu, ne peut manquer de réussir. Et qui sait si nous ne tirerons pas, vous et moi, de cette réussite les plus considérables avantages ?

— Bah ! l’on me ferait des promesses, voilà tout ; et les conspirateurs ont mauvaise mémoire après le succès.

— Me prenez-vous pour une petite fille sans expérience ? Soyez sûr qu’on vous donnera des gages et, tout d’abord, je pense, on vous remettrait, si cela vous convenait, une somme d’argent qui vous enrichirait à jamais.

Le comte Pétroff se grattait le bout du nez d’un air passablement indécis.

— Choisissez, reprit Hortensina Delrio sachez prendre une résolution. Voulez-vous sauver le tsar actuel dans l’espérance unique d’un vain remerciement, ou bien, voulez-vous servir le tsar futur dans la certitude d’être enrichi dès à présent, au delà de tous vos rêves, et d’être quelque jour chancelier de l’Empire, peut-être ?

— Ma foi, dit le comte Pétroff, le choix est grave à faire. À trahir le gouvernement, je risque d’être pendu.

— Bon, dit la comédienne, qui ne risque rien n’a rien. Et puis, qui vous parle de trahir ? Neutralité n’est pas trahison. Si les conspirateurs échouent vous feindrez d’avoir ignoré, voilà tout, ce qu’en effet vous n’auriez pas su si je n’en avais été instruite par un hasard, et l’on vous tiendra, tout au plus, pour un maître de police maladroit, ce qui ne changera rien à l’opinion générale.

Le comte Pétroff s’écria :

— Vous êtes le diable, et ma foi, la tentation est trop forte pour y résister. Le sort en est jeté ! Je ne sais rien, je laisse faire, à la condition que le chef des Innombrables me promette formellement…

En ce moment la porte de la chambre s’ouvrit ; un homme entra.

C’était un petit vieux, humble, chétif, en redingote râpée, qui occupait un très minime emploi dans les bureaux particuliers du maître de la police, et logeait à l’hôtel pour les besoins du service.

Une sorte de domestique plutôt qu’un employé.

Il s’approcha du comte étonné et lui dit après un salut profond :

— Veuillez indiquer avec précision, monsieur le comte, ce que vous voulez qu’on vous promette ?

— Hein ? dit l’autre. Que dis-tu ? Que me veux-tu, tu es fou, je pense !

— Non, Excellence, non. Depuis une heure je vous écoute et j’ai fait approuver les conseils que vous donnait Mlle Delrio. Allons, demandez, parlez, à quel prix consentez-vous à nous servir ?

— À vous servir ? répéta le comte stupéfait.

— Oui. Les Innombrables méritent leur nom. Ils sont partout et ils peuvent tout. Fixez Une somme, monsieur le comte.

Cela était-il possible ? Ce misérable bureaucrate était un émissaire, un espion des conspirateurs ? et il pouvait s’engager en leur nom ?

— Eh bien, un million de roubles ! cria le chef de la police.

— Pour vous ! interrompit Mlle Hortensina Delrio. Et un autre million de roubles pour moi.

Le vieux salua le comte et salua ensuite la comédienne.

Il s’approcha d’une table où se trouvait tout ce qu’il faut pour écrire, et traça rapidement quelques lignes, sur deux feuilles.

— Voici un bon d’un million de roubles payable à vue, par le banquier Jonas, dit-il au maître de la police.

Puis se tournant vers Hortensina Delrio :

— Voici un bon de la même somme, payable à vue également, dit-il à la comédienne.

Et il continua en parlant au comte.

— Vous ne m’avez pas dit le poste que vous désirez.

— Je veux, répondit le maître de la police émerveillé, je veux être le gouverneur de la Crimée.

— Vous l’êtes, dit le pauvre employé.

Il tira de sa poche un parchemin qu’il déploya sur la table.

On voyait au coin de cette feuille le sceau impérial et, tout au bas, une signature tracée avec fermeté.

Entre le sceau et la signature, le petit vieux écrivit ces mots :

« À partir du jour de notre avènement le comte Pétroff, ancien grand-maître de la police, est nommé gouverneur de la Crimée. »

Cela fait, il remit le parchemin au comte qui le parcourut avec des yeux ravis.

— Allons, allons, bien, c’est bien, dit-il, je suis à vous ; que faut-il que je fasse ?

— Vous laisserez faire, voilà tout. Et vous oublierez d’envoyer à Kronstadt, après demain, jour de revue, les hommes de police qui, d’ordinaire, se mêlent à la foule pour veiller sur l’empereur.

— C’est convenu, et même je ferai en sorte…

Mais le comte Pétroff s’interrompit brusquement.

— Non, non, tout cela est impossible ! reprit-il violemment. Je ne peux pas me mêler de ce complot puisqu’il ne réussira pas.

— Et pourquoi donc ne réussira-t-il pas ? demanda tranquillement le chétif employé.

— Parce que votre secret n’en est plus un, parce que l’homme qui a révélé vos projets à Hortensina Delrio les révélera à d’autres.

— En effet, dit la comédienne en rêvant, cet homme peut parler. Mais il m’attend chez moi et il serait possible…

L’employé dit :

— Ce traître ne parlera pas.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il est mort.

V

UNE FAMILLE DE PÊCHEURS

Au pied du fort Constantin qui termine, du côté du golfe de Finlande, l’immense forteresse de Kronstadt, en face du sinistre infini de la mer, apparaissent, de loin en loin, de petites maisonnettes cramponnées aux escarpements granitiques de l’île comme des nids d’alcyons suspendus à des roches.

Sous ces humbles toits, faits d’algues et de varechs qui resplendissent au soleil levant, habitent de laborieux pêcheurs.

Pendant que la femme attend dans l’étroit logis, l’homme hardi monte sur sa barque frêle et affronte les tempêtes, les brusques tourbillons, et lance ses filets dans l’abîme orageux.

Dans ces parages redoutables, les naufrages sont fréquents ; quelquefois, le soir, la femme et les enfants attendent vainement le retour du pêcheur.

Pourtant, malgré leurs transes continuelles, les habitants du bourg de Constantin ont la bonne humeur franche que donne le travail et le sentiment du devoir accompli.

Ils sont gais, ces braves gens, et, par les belles soirées de printemps, quand le mari a fait bonne pêche, on chante des chansons sur le seuil des chaumières pendant que le bruit de la mer bat sourdement les rocs.

Or, en ce temps-là, parmi les familles heureuses du rivage, il y en avait une qui était plus heureuse que les autres.

Famille peu nombreuse ; le mari et la femme, très jeunes tous les deux, un petit enfant âgé de deux ans à peine, et la mère de la jeune femme, grave, douce et elle-même jeune encore.

Ces quatre personnes étaient heureuses à cause de la tendresse profonde qui les unissait l’une à l’autre.

Bien que l’homme menât la rude vie des pêcheurs, bien que la mère et la fille se livrassent activement à leurs devoirs de ménagères pauvres, un observateur eût aisément deviné que ni cet homme, ni ces femmes n’étaient nés dans la condition où ils se trouvaient maintenant.

Le soin qu’ils prenaient de leurs habillements, la distinction de leurs traits, la douceur de leurs manières et la pureté de leur langage révélaient clairement une origine distinguée.

En effet, les marins de la bourgade se souvenaient d’une aventure qui s’était passée il y avait trois ans.

Ce fut au moment d’une débâcle de Pléva, — débâcle inattendue et qui avait eu lieu au commencement de l’automne, à cause d’un abaissement assez rare de la température.

Par innombrables groupes, d’énormes glaçons se ruaient vers la mer, battant les bords du fleuve, menaçant de rompre les lourdes assises de la forteresse de Kronstadt.

Et c’était des bruits profonds, des roulements effroyables, prolongés, venant de Saint-Pétersbourg vers le golfe, comme si la ville eut voulu ajouter des tonnerres aux tempêtes de l’Océan.

Les pêcheurs groupés sur les roches des rives, les soldats de marine rassemblés sur le rempart, considéraient l’effroyable débâcle, — l’un des plus terribles spectacles permis à l’œil de l’homme.

Tout à coup les visages pâlirent et des cris s’élevèrent.

On venait d’apercevoir, dans la clarté du matin, au milieu des glaces roulantes, une espèce de carcasse informe qui devait être une barque emportée.

Et sur cette barque, il y avait deux êtres humains, un homme et une femme semblait-il, qui levaient les bras et, bien qu’on n’entendît pas leurs voix, on devinait à leurs gestes qu’ils jetaient vers le bord des appels désespérés.

Chose plus affreuse encore, sur un étroit glaçon qui suivait le sillage de la barque comme un esquif suit un vaisseau, — et ce glaçon, de loin, paraissait tout rouge, mais c’était peut-être par le reflet du soleil levant — sur un étroit glaçon, disons-nous, gisait une forme qui semblait être un cadavre.

L’instant était redoutable.

Peu de temps s’écoulerait avant que la barque et le glaçon furieusement emportés eussent doublé la presqu’île, et alors l’immense mer, la mer qui ne rend pas sa proie, engloutirait à jamais les infortunés qui tendaient leurs mains vers un impossible salut !

Pêcheurs et marins, tout le monde sentait l’angoisse de cette effroyable minute.

Que se passa-t-il ?

Qui donna un ordre ?

Cela est demeuré ignoré ?

Mais voici ce qui eut lieu :

Peu de moments avant que la barque s’engageât, traînée par le courant, entre la forteresse même et le fortin de Cronslot, îlot qui s’élève au milieu de l’eau, à deux cents mètres environ de la rive, un coup de canon retentit.

Ce coup était parti du plus bas rempart du fort Alexandre et avait été dirigé vers le fortin.

Rare adresse d’un artilleur qui ne se nomma pas ; le boulet avait atteint le bloc de pierre, au milieu de l’eau, et s’était logé solidement dans une crevasse profonde.

Or, ce boulet était un de ceux dont on avait fait usage quelques jours auparavant pour une expérience d’artillerie, et il se trouvait percé d’un trou destiné, assurait l’inventeur, à diminuer l’effet de la résistance de l’air, c’est-à-dire à augmenter la vitesse et la force du projectile.

Dans ce trou, on avait introduit un fort cordage d’une longueur suffisante, de sorte que, maintenant, le boulet ayant atteint le fortin, une longue corde robuste — une chaîne de chanvre, pourrait-on dire, reliait la forteresse au fortin.

Alors, voyant la courbe de la corde pendre jusqu’aux glaçons, tous les assistants comprirent l’intention généreuse de celui qui avait tiré le coup de canon.

Dans le fortin, comme dans la forteresse, les soldats de la marine avaient attaché aux créneaux les bouts de la corde enroulée et tous les cœurs battaient d’une angoisse mêlée d’une espérance.

Un grand bloc de glace fut retenu, puis un autre ; enfin, la barque arriva à son tour.

Arrêtée par le dernier glaçon, elle décrivit une courbe du côté de la forteresse et vint se ranger lentement le long du cordage.

Sans perdre une seconde, l’homme qui était dans le bateau amarra solidement l’avant et l’arrière de l’embarcation à la corde qui barrait si heureusement le passage, et déjà quelques hardis pêcheurs allaient se porter au secours des infortunés, quand tout à coup le câble se rompit sous la poussée énorme des glaçons accumulés.

Un seul cri sortit de mille poitrines.

Cependant la corde ne s’était rompue que du côté du fortin de Cronslot, et, entraînée avec violence, mais toujours retenue par le bout du câble qui était attaché au fort Alexandre, la barque vint échouer enfin sur le rivage, entraînant avec elle le bloc flottant où gisait le corps inanimé d’une femme.

Avec des cris de joie, la foule se précipita vers le bateau, et, pendant qu’on recueillait les deux malheureux qui venaient d’échapper à un si grand péril, l’un des matelots qui étaient montés sur le pont harponna le cadavre qui se trouvait sur le glaçon au moment où celui-ci, glissant le long de la barque, allait disparaître pour toujours.

Aidé par quelques pêcheurs, le matelot descendit le corps sur la grève et l’étendit dans un manteau.

Alors il y eut un instant de douloureux silence.

La jeune fille qui venait d’être sauvée se jeta sur la femme inanimée, en criant désespérément :

— Ma mère ! ma mère !… Elle est morte, oh ! mon Dieu !

Cependant un chirurgien qui se trouvait dans la foule, s’étant approché, s’écria tout à coup, après une minute d’examen :

— Ne pleurez pas, mon enfant, je réponds de la vie de cette femme !

Ainsi que le lecteur l’a deviné, ces trois personnes qui venaient d’échapper à la mort d’une façon si miraculeuse n’étaient autres que Darius, Daria et Mme Ivanoff.

Recueillis par les pêcheurs du rivage, les soins les plus touchants leur avaient été prodigués.

Mme Ivanoff ne fut pas longtemps à se remettre de sa blessure, et bientôt elle put prendre part à leurs projets d’avenir.

Alors ils se dirent : Que ferons-nous, où irons-nous ? Des gens nous haïssent, des gens nous poursuivent. À Pétersbourg, nous retrouverions certainement les angoisses, le malheur. Restons ici, ignorés, inconnus, heureux.

En effet, que pouvaient-ils désirer encore, puisque Darius avait retrouvé sa fiancée, puisque Mme Ivanoff avait retrouvé sa fille ?

Grâce à l’aide et aux conseils des bonnes gens qui les avaient sauvés, Mme Ivanoff et sa fille furent installées dans une humble cabane et Darius devint assez habile pêcheur pour subvenir, par son travail, aux besoins des deux femmes.

Quelques mois après leur arrivée dans l’île, Darius et Daria, accompagnés de Mme Ivanoff et de plusieurs familles de pêcheurs, se rendirent à l’église de la forteresse, pour y être bénis par le pope.

Darius épousa Daria.

Après avoir subi tant d’épreuves, après avoir traversé tant de périls, ils allaient enfin goûter les douceurs de la vie.

Et serrant sa fille dans ses bras, Mme Ivanoff jetait au ciel un regard radieux ; la pauvre Marie Palkine oubliait toutes les amertumes, toutes les souffrances passées à cause des joies présentes.

Désormais, l’existence de ces trois personnes fut celle des pauvres gens qui les avaient reçues. Darius, qui fut bientôt renommé sur les côtes de Finlande pour son habileté à jeter le filet, passait les journées en mer, et, le soir, les deux femmes venaient sur la jetée et agitaient leurs mouchoirs dans l’air comme pour augmenter la brise qui leur ramenait le pêcheur.

Quand une année se fut écoulée, elles ne vinrent plus seules attendre le retour quotidien.

Le ciel avait béni l’union de Darius et de Daria ; un enfant leur était né.

Ils le nommaient Ivan, en souvenir du père de Marie Palkine, et il eut bientôt de petites boucles blondes qui frisottaient au-dessus de ses yeux bleus comme le ciel.

Entre Daria et Marie Palkine, il n’y eut jamais qu’un sujet de querelle.

C’était quand il s’agissait de porter l’enfant.

Daria insistait sur ses droits de mère ;

Marie Palkine revendiquait ses droits de grand’maman.

D’ordinaire la querelle se terminait ainsi :

Daria prenait son fils dans ses bras, et Marie Palkine le baisait au front tout le long du chemin.

Heureuse dans le présent, tranquille dans l’avenir, la petite famille s’endormait chaque soir avec la certitude de retrouver au matin, les douces joies de la veille.

Or, une nuit, Marie Palkine dont la chambre était voisine de celle où couchaient ses enfants, eut un rêve affreux.

Il lui semblait qu’un grand nombre de gens étaient venus tout près d’elle.

Quels étaient ces gens ? D’où venaient-ils. Quel était leur dessein ?

Elle ne comprenait pas.

Elle sentait cependant qu’ils se rapprochaient de plus en plus, et elle les entendait.

Oh ! certainement elle entendait comme un bourdonnement de voix, et, aussi un bruit singulier.

Il y avait là, dans l’ombre, des êtres qui parlaient et qui se mouvaient.

Seulement, dans son rêve, Marie Palkine ne voyait pas où étaient ces êtres. Bien qu’ils fussent tout proche, elle ne pouvait se rendre compte de l’endroit où ils se trouvaient.

Et cette invisibilité même rendait plus effrayant encore le voisinage de cette troupe remuante, indéfinie.

Une chose cependant, devenait de plus en plus distincte ; c’était le bruit singulier qui se faisait entendre depuis le commencement du rêve.

Ce bruit était sourd et incessant comme les coups de pioche d’une troupe de mineurs.

Tout à coup Marie Palkine eut le corps secoué par un affreux tressaillement, et son cœur se mit à battre avec une violence inouïe.

Par leur sonorité, les coups paraissaient maintenant être frappés sur la boiserie de la chambre.

Surchargée d’épouvante, la pauvre femme essaya de se soulever, et lourdement elle resta clouée sur son lit.

Elle ouvrit les yeux dans la nuit ; et elle ne vit rien, que l’ombre.

Elle essaya de comprendre ; et tout resta noir et confus dans son esprit.

Était-ce possible cela ?

Ce qui se passait n’était-il pas trop extraordinaire pour que ce ne fût pas dans un rêve ?

Pourtant les coups qui résonnaient à son oreille étaient trop éclatants pour qu’ils ne fussent pas réels.

Non, non, elle ne rêvait pas.

Une chose terrible allait s’accomplir. Oui, vraiment, là sous le lit, — directement au-dessous — on entamait la boiserie du plancher.

Les coups de hache se succédaient, rapides, violents.

Soudain, un horrible craquement se fit entendre, et l’un des pieds du lit s’enfonça brusquement dans le sol.

Marie Palkine faillit rouler au milieu de la chambre.

Elle poussa un cri terrible et, affolée par la terreur, elle se précipita dans la pièce voisine en criant.

— Darius ! Daria ! Mes enfants !…

En une seconde, les jeunes époux effrayés furent sur pied, et Darius, qui avait allumé une lanterne, se dirigea sur un geste de Marie Palkine vers la chambre de cette dernière.

Mais le fantastique spectacle qui s’offrit à ses yeux le cloua sur le seuil.

Au moment où il arrivait, le lit s’abîmait dans le sol ; et, par le trou béant qui s’était formé dans le plancher déchiqueté, quatre ou cinq têtes étrangement farouches, surgirent de l’ombre, et des hommes bondirent dans la chambre comme des démons vomis par un trou de l’enfer.


VI

SOUS TERRE

Il est bon d’expliquer comment un pareil évènement avait pu se produire dans la cabane de Darius.

Deux jours auparavant, comme sept heures allaient sonner à l’église de l’Ascension, un jeune homme et une jeune fille suivaient lestement la longue avenue bordée d’arbres qui se déroulent entre la ville de Kronstadt et les forts qui défendent, du côté sud, l’entrée du golfe de Finlande.

Après avoir dit quelques mots à l’oreille de sa compagne qui s’adossa contre un arbre comme quelqu’un résigné à attendre, le jeune garçon passa devant la sentinelle en chantonnant, de l’air le plus insouciant du monde, et continua de longer le fort jusqu’à l’endroit où la muraille, faisant un coude brusque, descendait en serpentant vers la mer.

Arrivé là, il jeta un coup d’œil en arrière, tourna à gauche, et, longeant toujours le fort, il atteignit bientôt une sorte de cul-de-sac étroit et sans issue, qui était comme une coupure dans la masse de pierres, et s’y engagea sans hésitation.

Cependant le chemin se rétrécissait de plus en plus, et, en contemplant ces hautes murailles sans ouverture, on se serait demandé avec étonnement ce qu’allait faire là cet étrange promeneur.

Mais, tout à coup, le jeune homme s’arrêta. S’étant assuré que personne ne pouvait le voir, il se baissa vivement, écarta les hautes herbes qui croissaient en cet endroit, et découvrit un soupirail garni de barreaux de fer.

Puis, s’étant accroupi sur le sol, il approcha son visage de l’ouverture et fit entendre un petit susurrement assez semblable au babil d’un oiseau.

Presque aussitôt la tête d’un homme apparut de l’autre côté des barreaux.

— Oh ! monsieur Tiépolo, j’ai cru que vous ne viendriez pas, dit d’une voix tremblante d’émotion l’homme qui était à l’intérieur, voilà une demi-heure que je vous attends.

— Que voulez-vous, capitaine, le débarquement a été dur. Il ne fallait pas éveiller les soupçons, et quinze hommes ne se dissimulent pas comme un billet doux.

— Êtes-vous bien sûr qu’on ne vous a pas vu ? Il fait encore jour…

— Soyez tranquille, dit Tiépolo, j’ai pris toutes mes précautions.

Puis il ajouta plus bas :

— Tout est-il prêt ?

— Oui, dit celui que Tiépolo avait appelé capitaine, j’ai fait ce que vous m’avez demandé.

— Le passage sera-t-il assez large ?

— Tous les barreaux sont sciés et cette pierre est descellée.

— À merveille !

— J’ai dû travailler toute la nuit.

— Bon. Avez-vous les doubles clés de la poudrière.

— Les voici.

— Parfait. Le maître sera content de vous. Je vais vous remettre les cent mille roubles qui vous ont été promis. Quant à votre future position, vous pouvez compter sur la reconnaissance de celui qu’on acclamera bientôt.

— Que Dieu le protège !

— Et maintenant, capitaine, achevez votre ouvrage. Enlevez ces barreaux ; il me tarde de voir le passage libre.

— Bah ! ce ne sera pas long, voyez.

En effet, d’un vigoureux effort, le capitaine arracha la grille qui n’était plus retenue que sur un point, puis, introduisant l’extrémité d’une pince dans l’interstice de la muraille, il fit tomber une pierre qui avait déjà été fortement ébranlée.

L’ouverture était suffisante pour livrer passage à un homme.

Alors, tendant une liasse de billets de banque à l’officier, Tiépolo dit :

— Voici l’argent, capitaine, le poste que vous ambitionnez ne se fera pas attendre. À présent, je vais vous envoyer les hommes, recevez-lez.

Après avoir dit ces mots, Tiépolo revint sur ses pas et, parvenu à l’angle de la forteresse, il s’assit sur une borne.

De cet endroit, d’où il dominait la longue avenue, il pouvait aussi, rien qu’en tournant la tête, plonger son regard jusqu’au fond de l’impasse qu’il venait de quitter.

Dès qu’il fut installé, le jeune homme tira un mouchoir de sa poche et se le passa sur le front, en l’agitant peut-être un peu plus qu’il n’était nécessaire.

Presque aussitôt la jeune fille qui était adossée contre le mur, à deux ou trois cents mètres de là, tira également son mouchoir et répéta le même geste.

Alors il se passa une chose étrange. Depuis quelques temps, un homme, vêtu d’une houppelande brune, se promenait à pas lents, dans la petite rue qui débouche devant l’entrée principale du fort Constantin.

Au geste, que fit la jeune fille, cet homme traversa l’avenue, et, toujours avec la même lenteur, il longea la forteresse.

Lorsqu’il fut arrivé auprès de Tiépolo, ce dernier prononça rapidement ces mots :

— À gauche, au fond du cul-de-sac !

Sans avoir paru l’entendre, l’homme à la houppelande se dirigea cependant vers l’endroit indiqué.

Un instant après il avait disparu. Tiépolo agita son mouchoir.

La jeune fille l’imita.

De nouveau, un homme, vêtu comme le premier, traversa l’avenue et disparut à son tour.

Ce manège se répéta quinze fois.

Lorsque le quinzième individu se fut comme évanoui dans la muraille géante, le jeune homme et la jeune fille se levèrent enfin et, protégés par la nuit qui était venue, ils s’enfoncèrent dans le cul-de-sac.

Quelques minutes plus tard, guidés par le capitaine qui les avait introduits, ces singuliers visiteurs suivaient un long couloir souterrain. À la lueur des torches qui mettaient des lueurs rouges sur les murs humides, la petite troupe avançait silencieusement, glissant sur le sol visqueux et faisant fuir des bandes de gros rats.

Au bout de vingt minutes, le capitaine s’arrêta.

— Nous sommes arrivés, dit-il. Voici la poudrière, dont je vous ai remis les clés, et le lieu où nous sommes est la galerie dont je vous ai parlé. Vous trouverez là tous les outils et les instruments dont vous pouvez avoir besoin. De plus, je vous garantis que vous n’avez à craindre aucune surprise. Maintenant, c’est à vous d’agir.

— Bien, dit Tiépolo, vous avez tenu votre parole jusqu’au bout, capitaine, merci.

Puis, se tournant vers les hommes en houppelande, il dit à l’un d’eux qui était déjà occupé à prendre des mesures sur un plan de la forteresse qu’il tenait déplié contre le mur.

— Frère Jean, c’est désormais à vous de commander ici, en qualité d’ingénieur. Voici les ordres écrits du maître :

« Pénétrez dans le fort Constantin et préparez tout, dans la poudrière, de façon à faire sauter le fort au premier signal.

» Percez une galerie souterraine depuis le fort jusqu’à la mer.

» Cette galerie devra aboutir à l’endroit précis, de la jetée, où a lieu l’embarquement des hauts personnages, les jours de revue. »

— Compris, dit frère Jean qui, ainsi qu’on l’a deviné, était un moine du couvent de Saint-Séverin.

— Vous, frère Urbain, reprit Tiépolo, vous vous entendrez avec le capitaine, au sujet des vivres.

Puis, s’adressant à tous, Tiépolo continua :

— Et maintenant, mes amis, préparez les pelles et les pioches : la tâche est pénible, mais la récompense sera magnifique. À l’œuvre !

— À l’œuvre ! crièrent tous les hommes parmi lesquels Gog, le géant, et Magog, le nain, se firent remarquer par la puissance de leurs voix.

Une heure après, sur les indications du frère Jean qui avait achevé de prendre ses mesures, les quinze hommes aux houppelandes brunes commencèrent à percer l’épaisse maçonnerie sur laquelle reposaient les casemates dont on aperçoit les meurtrières, au bas des remparts, du côté de la mer.

Ce percement nécessita de longs efforts.

Mais une fois ce résultat obtenu, les farouches mineurs rencontrèrent un terrain sablonneux qui offrait peu de résistance, et l’ouvrage avança désormais avec une grande rapidité.

Et c’était un spectacle bizarre et effrayant tout à la fois que celui de ces hommes sombres, s’enfonçant toujours plus avant dans les entrailles de la terre et s’agitant sans bruit, ainsi que des fantômes, à la lueur fantastique des torches fumantes.

Le frère Jean, Tiépolo et le capitaine avaient pénétré dans la poudrière, et maintenant ils revenaient, déroulant une longue mèche, préparée de façon à se consumer instantanément, et destinée à faire sauter la forteresse au premier signe.

Cela fait, Tiépolo alla s’agenouiller aux pieds de la jeune fille qui, assise dans un coin, paraissait plongée dans une profonde méditation.

— Nadèje, murmura doucement le jeune homme, à quoi songes-tu ? À lui, à Darius, toujours, toujours !

La jeune fille inclina légèrement la tête et, comme pour consoler le jeune homme dont les yeux s’étaient remplis de larmes, elle lui prit la main et le regarda avec bonté.

Tiépolo poussa un profond soupir.

Doux, résigné, il appuya sa belle tête sur les genoux de la pâle fille et, avec une voix pleine de tristesse et d’amour, il dit :

— Bien, Nadèje, j’attendrai encore, toujours. Depuis trois ans, je ne t’ai pas quittée un seul instant, je n’ai pas cessé de t’adorer.

Oui, oui, tu m’aimes, je le sais. Mais je ne suis pas parvenu encore à te faire oublier celui que tu regrettes toujours, celui qui est mort sans doute. Oh ! il viendra ce jour, ce jour où ton âme sera mienne, et où mon amour sera comme un mur brillant qui te cachera le passé ! Alors je t’emmènerai dans mon pays qui est toujours ensoleillé, toujours plein de fleurs. Tu verras comme il fait bon s’aimer là-bas. Le maître nous rendra riches, nous passerons pour des seigneurs. Et tout le monde enviera mon bonheur, car tu es devenue belle comme une madone et gracieuse comme une demoiselle.

La pauvre muette écoutait et souriait doucement, suivant avec des yeux pleins d’une pensée indéfinissable la troupe des mineurs, qui s’enfonçait, de plus en plus, dans la galerie souterraine.

Pendant soixante heures, on travailla sans relâche ; une dévorante activité régnait parmi ces hommes, enterrés à plusieurs pieds au-dessous du niveau de la mer.

Vers le milieu de la deuxième nuit, le frère Jean éleva la voix :

— Arrêtez, dit-il, nous ne pouvons aller plus loin. La mer est à quelques pas de nous, il serait dangereux d’avancer davantage, le moindre trou, la moindre crevasse qui se produirait de ce côté, amènerait l’inondation immédiate du souterrain.

Les hommes reculèrent avec une sorte de terreur.

— Maintenant, reprit le moine, il s’agit de percer la voûte au-dessus de nos têtes, en nous ménageant des gradins dans le sol.

Certains de se reposer bientôt, les travailleurs se remirent à l’ouvrage avec ardeur, dès que le frère Jean leur eût indiqué les précautions à prendre pour éviter les éboulements.

Déjà, d’après les calculs du moine, l’on devait être sur le point d’atteindre le niveau du sol, lorsque Magog, qui se trouvait au premier rang, cria tout à coup :

— Du bois !

— Du bois ? dit frère Jean étonné.

— Oui, une charpente.

— C’est impossible !

— Si vraiment. Tenez, voyez ces grosses poutres.

— Me serai-je trompé ? dit le moine, se hissant jusqu’à Magog.

Puis, après un court examen :

— Il n’y a point de doute, nous sommes sous une maison de bois, une cabane de pêcheurs, probablement.

— Diable ! fit Tiépolo, voilà qui ne fait pas notre affaire.

— Au contraire ! s’écria le frère Jean en relevant la tête d’un air radieux. Tout est pour le mieux.

— Comment cela ?

— Écoutez bien. Je n’ai pas dû m’écarter de la ligne que j’avais à suivre, par conséquent la maison qui est au-dessus de nous doit se trouver fort près de l’endroit où nous voulions nous ouvrir un passage, passage que l’on aurait pu découvrir, d’ailleurs…

— Oh ! je comprends ! interrompit Tiépolo.

— Tandis qu’en pénétrant dans la maison même, nous y serons en sûreté.

— Précisément.

— Ah ! oui, mais…

— Quoi ?

— Les gens qui habitent là-dedans vont donner l’alarme.

— Oh ! quant à eux, dit Gog le géant, je m’en charge.

— En ce cas, dit le moine, prenez vos haches et attaquez le plancher.

Quelques minutes après, la troupe envahissait la maison.

Leur couteau à la main, Gog et Magog se ruaient contre la porte de la chambre où Darius s’était enfermé avec Daria et Marie Palkine.

À plusieurs reprises, on entendit la voix de Darius qui criait :

— Au nom du ciel, retirez-vous !… Je ne suis qu’un pauvre pêcheur.

Mais déjà, la porte craquait sous les épaules puissantes de Gog et de Magog, lorsque soudain, Nadèje farouche et terrible, une hache à la main, bondit comme une lionne sur les deux bandits, les repoussa violemment, et se tint menaçante et muette devant la porte.

Malgré eux, les bandits firent un pas en arrière et demeurèrent un instant immobiles stupéfaits.

Cependant Tiéopolo s’avança vers la jeune fille, en disant :

— Que fais-tu, Nadèje ?… Que t’importe la vie de ces gens ?…

Puis, voyant luire comme des flammes extraordinaires dans les yeux de la muette, dont il était parvenu à deviner jusqu’aux moindres regards, il s’écria :

— Quoi ?… serait-ce… Darius, peut-être ?

— Oui, fit comprendre Nadèje.

Le jeune homme laissa échapper une exclamation sourde, qui fut comme un cri de colère jalouse, en même temps qu’un gémissement de douleur.

Faisant un prodigieux effort pour contenir les sentiments tumultueux qui l’agitaient, il reprit :

— C’est bien. Il aura la vie sauve.

Puis se tournant vers les autres :

— Enfoncez cette porte !

Nadèje s’effaça.

Gog et Magog s’élancèrent sur la porte qui vola en éclats, et la bande terrible pénétra dans la seconde chambre où le plus touchant tableau s’offrit à tous les yeux.

Debout, dans le coin le plus reculé, Darius, le regard plein d’éclairs, entourait Daria de ses bras, et lui faisait un rempart de son corps. La jeune mère pressait désespérément le petit Ivan sur son sein.

Marie Palkine était devant eux, le visage tourné vers la porte, agenouillée, suppliante.

Il y eut un moment d’hésitation et de cruel embarras pour tous les acteurs de cette scène.

À la vue de ce groupe si simple, de cette famille si tendrement unie au milieu du danger, les hommes farouches sentirent leur cœur s’amollir et oublièrent pour un instant leur instinct de férocité.

Quant à Nadèje, d’un coup d’œil elle comprit tout.

Elle vit l’épouse, elle vit l’enfant.

Elle devina le bonheur de cet humble ménage, sa pauvreté, ses joies, son amour.

Et la pauvre fille, pâle, chancelante, dévorant des yeux ce spectacle qui la tuait, s’appuya contre le mur et soupira comme si elle rendait l’âme.

Tiépolo souffrait lui aussi !

Cependant ce fut d’une voix calme qu’il dit à Darius :

— Grâce à la volonté de cette jeune fille, il ne vous sera point fait de mal. Allez, vous êtes libres.

Les pauvres gens poussèrent un cri.

Ils allaient déjà vers la porte, lorsqu’un homme, se plaçant devant eux, les arrêta d’un geste impérieux.

C’était le frère Jean.

— J’ignore, dit-il à Tiépolo, j’ignore quels sont les motifs qui vous poussent à cet acte de générosité. J’ignore quelles sont ces personnes que vous renvoyez emportant notre secret ; mais ce que je sais, c’est que nous risquons tous notre vie pour l’accomplissement d’une œuvre immense ; ce que je sais, c’est que la moindre indiscrétion peut compromettre notre existence à tous, et le but que nous poursuivons. Or, je vous le déclare, ces gens ne sortiront point d’ici vivants, s’ils n’appartiennent pas eux-mêmes, corps et âmes, à l’association des Innombrables.

— Les Innombrables ? dit Darius.

— Oui, dit Tiépolo, mais vous ignorez peut-être…

— Non, répondit Darius, je n’ignore pas qu’il se trouve en ce moment une conspiration formidable qui a pour but de renverser le tsar, et sans doute aussi de le faire mourir. Je sais cela parce qu’on a voulu me faire entrer dans cette association. Mais, je vous le dis, je ne serai jamais des vôtres, j’aime le tsar, je suis un fidèle sujet, jamais je n’attenterai à son pouvoir, encore moins à sa personne. Je comprends vaguement que vous préparez quelque chose de terrible ; une revue aura lieu après-demain, vous sortez d’un souterrain qui communique évidemment avec la forteresse… vous voulez tuer l’empereur. Eh bien, dût-il m’en coûter la vie, je vous préviens que je ne vous aiderai pas en ceci, même par mon silence.

Les hommes en houppelandes brunes firent entendre un murmure menaçant.

— Vous vous perdez, dit Tiépolo.

— Ma conscience me dicte mes paroles, répondit Darius.

Nadèje joignit les mains.

Daria et Marie Palkine se serrèrent contre le pêcheur.

Le frère Jean fronçait les sourcils d’une façon redoutable.

— Jeune homme, dit-il, vous m’avez peut-être mal compris. Non seulement, vous allez être tué sur-le-champ, mais encore ces deux femmes, votre femme et votre mère sans doute.

— Darius, cria Daria, ne tremble pas pour nous, fais ton devoir, nous saurons mourir avec toi.

— Femme, taisez-vous, dit le moine. Vous, dit-il à Darius, dépêchez-vous, le temps presse. Le courage avec lequel vous avez osé parler tout à l’heure fait que j’aurai confiance en votre parole. Jurez, sur les saintes images, que vous ne révélerez à personne le secret que vous avez surpris et je vous laisse partir. Jurez !

— Non, cria Daria.

— Non, dit Darius.

Le moine se tourna froidement vers Gog et Magog :

— Tuez ! dit-il.

Les deux monstres tirèrent leur couteau. Nadèje se jeta devant Darius.

Marie Palkine tomba aux genoux du frère Jean.

— Grâce ! monsieur, dit-elle, vous ne commettrez pas un crime aussi abominable. Nous sommes de pauvres gens, nous n’avons fait de mai à personne. Cette jeune femme, c’est Daria, c’est ma fille ; Darius, c’est son époux ; ce petit ange blond, c’est leur enfant, et nous sommes heureux, et vous voulez nous tuer ! Non, cela ne se peut pas. Et puis Darius n’a pas réfléchi, voyez-vous ; il n’a pas eu le temps. Mais je vais lui parler, et il fera tout ce que vous voudrez. Oh ! je vous en supplie, attendez pendant quelques minutes.

La pauvre femme proféra ces paroles avec des accents d’une douceur infinie ; sa voix caressait et persuadait.

Sublime d’amour maternel, sa tendresse était comme une barrière entre ses enfants et les bourreaux.

Tiépolo se mordait les poings.

— Écoutez, frère Jean, dit-il, ce jeune homme aime trop sa famille pour consentir à ce qu’on l’égorge sous ses yeux. Il reviendra sur sa décision. Laissez-le réfléchir pendant un quart d’heure.

— Soit ! dit le moine. Qu’on les mène dans le souterrain et qu’on ne les perde pas de vue !

VII

UNE NIHILISTE

À Saint-Pétersbourg, sur la rive droite de la Néva, presque en face du Palais d’Hiver, se dresse un monument grandiose, d’un aspect formidable, et cependant élégant dans sa forme, d’où s’élève, gracieuse et menue, une flèche dorée d’une hauteur prodigieuse.

C’est la forteresse.

Bâtie avant la ville et destinée à la protéger, cette merveille d’architecture inspire tout à la fois l’admiration, le respect et la terreur ; car elle est non seulement un édifice militaire, une sépulture impériale, mais encore une prison d’État.

Prison terrible qui fait pâlir les plus braves.

Au-dessous des remparts, au-dessous des canons, se trouvent, côte à côte, les caveaux des tsars et les cachots des prisonniers, les morts et ceux qui ne doivent plus vivre ; ici, le ver qui ronge le cadavre, là le malheureux, qui mord sa chaîne ; celui qu’on oublie et celui qui est oublié.

Et tous, ils sont hors la vie.

Linceul de pierre, digne instrument des colères du maître suprême, la forteresse de Saint-Pétersbourg est bien le monument monstrueusement gigantesque que devait enfanter le despotisme de l’autocratie absolue.

Quelque temps avant les événements que nous avons racontés, dans les premiers chapitres de l’épilogue, dans l’un des cachots les plus sombres et les plus profonds ou, plutôt, dans l’une de ces tombes où, de temps à autre, le bruissement d’une chaîne pouvait seul révéler qu’il y avait là des êtres vivants, une femme en proie à une exaltation singulière, allait et venait avec cette allure saccadée qui est particulière aux tigres encagés.

Avec une vigueur qui dénotait des forces longtemps contenues, elle parcourait l’étroit espace, frôlant les murs énormes où tant de fois ses ongles s’étaient déchirés.

Par instants, elle s’arrêtait devant la porte bardée de fer, collait son oreille au guichet, retenait son haleine, écoutait, puis reprenait sa marche en étouffant un rugissement qui lui déchirait la gorge.

Si les bourreaux de cette femme avaient pu voir le blêmissement de son visage farouche, le rictus de ses lèvres tordues et les éclairs terribles qui jaillissaient de ses yeux noirs démesurément agrandis, ils eussent été épouvantés ; et peut-être, s’ils avaient pu mesurer l’intensité des douleurs atroces qui torturaient leur victime, ils auraient eu pitié d’elle, ils lui auraient demandé pardon avec des larmes et des cris.

Cette femme était là depuis dix ans. Elle portait un nom très connu en Russie : Véra.

C’était la fille d’un gentilhomme de Voronège qui avait été dépouillé de ses biens et envoyé au Caucase à cause de ses idées libérales.

Il y avait onze ans de cela.

C’était à l’époque où les francs-maçons avaient conçu le généreux projet d’éclairer le peuple en ouvrant une voie grandiose à la littérature russe.

Ils venaient de fonder, à Moscou, la Société typographique.

Là, tout travail avait sa récompense, tous les littérateurs étaient accueillis, tous les efforts étaient encouragés, tous les manuscrits étaient reçus et payés, — les bons et les mauvais.

Les ouvrages qui avaient quelque valeur étaient publiés ; les autres étaient brûlés.

Institution admirable qui aurait vivifié l’intelligence d’un peuple ensommeillé, foyer ardent où se fût réchauffée toute une légion d’écrivains, de penseurs, d’hommes enfin qui n’attendaient pour éclore qu’un rayon chaud, qu’une heure de paix.

Mais, en voyant cette étincelle où il pressentit une aurore possible, l’autocrate eut un froncement de sourcils, et, comme devant, dans ce pays géant et taciturne où l’oppression glace la pensée comme le froid glace la nature, tous sont restés muets, courbés, stériles.

Tous, non.

Il y eut des âmes indignées qui ne voulurent pas se courber, il y eut des bouches qui ne voulurent point du bâillon.

Véra, qui, au moment de la condamnation de son père, n’avait que dix-neuf ans, mais qui joignait à un caractère énergique et à un savoir d’encyclopédiste une soif ardente de liberté, Véra fut du petit nombre qui lutta.

Aidée par l’un des chefs de la Société typographique de Moscou, nommé Bogdanoff, elle fit paraître un livre plein de vérités terribles qui eût brillé sur la sombre nation comme un flambeau lumineux.

Mais cette lumière était du feu.

Mais ce flambeau était une torche capable d’allumer d’immenses incendies.

Le tsar étendit sa main de fer.

Le livre fut détruit, la lueur éteinte.

Véra fut jetée au fond de la forteresse, et avec elle, plusieurs autres libres-penseurs, Bogdanoff entre autres.

Enfouie dans un trou obscur, ayant au-dessus d’elle une montagne de granit que ne peuvent percer ni la colère, ni le désespoir, ni les cris, ni les plaintes, Véra, la pâle et frêle jeune fille, au cœur de lionne fut oubliée.

Malheur à ceux qui pensent !

Telle est la devise de tout pouvoir arbitraire.

Entourée d’ombre, chargée de fers, étouffée par des murs qui étaient des blocs de rochers, sentant sur elle, comme un amoncellement de remparts, de canons, de soldats, privée à jamais de l’air du soleil, de la nature, de tout ce qui luit, de tout ce qui chante, de tout de qui aime, la jeune nihiliste s’affaissa d’abord sous cet écrasement.

Lasse de se heurter à de l’ombre, à de la pierre, l’âme de Véra laissa pendre ses ailes.

Après quelques jours d’emprisonnement, la prisonnière résolut de se laisser mourir de faim.

Être morte, c’était peut-être vivre ailleurs.

Être captive, c’était la souffrance inutile à tous.

Et cette souffrance, celui-là seul qui l’a endurée, peut en concevoir l’intensité.

Oh ! l’étouffement continu, l’oppression intolérable, l’atroce serrement du cœur la tête qui éclate, la poitrine qui râle, puis le délire, les larmes, la bouche qui devient lâche, qui supplie et s’humilie en dépit de l’orgueil qui succombe, puis la fatigue et la honte d’avoir crie grâce, puis la haine, éternellement la haine.

Non, l’homme ne devrait pas disposer du pouvoir de faire tant de mal.

Depuis trois jours déjà, Véra n’avait pas goûté aux aliments de la prison.

Chaque matin, après la visite du geôlier, elle renversait l’eau de sa cruche et elle jetait le pain par l’étroite ouverture qui donnait sur un fossé très profond de la forteresse.

Elle était dévorée par la fièvre, et, étendue sur sa couchette de bois, elle rêvait.

Soudain, elle leva la tête.

Elle entendait des sanglots.

Un homme pleurait dans le cachot voisin.

Comment pouvait-il se faire qu’elle entendît si distinctement ce qui se passait derrière l’épaisse muraille ?

Elle comprit bientôt.

L’ouverture par où elle recevait un peu d’air et de jour était partagée au milieu par d’épais barreaux de fer et devait être disposée de façon à éclairer deux cachots en même temps.

Elle ne se demanda pas quel pouvait être cet homme.

Il était prisonnier comme elle, il pleurait, elle voulut le connaître.

Elle poussa son lit contre mur, grimpa sur l’un des montants et enfonça sa tête dans l’ouverture.

— Monsieur, monsieur ! dit-elle de plus en plus fort.

Les sanglots s’arrêtèrent.

— Répondez-moi, monsieur, reprit-elle.

— Hein ! qui me parle ? demanda le prisonnier.

— Comment vous appelez-vous ? Qui êtes-vous ?

— Je me nomme Bogdanoff.

La pauvre jeune fille faillit tomber à la renverse.

— Bogdanoff ! cria-t-elle. Bogdanoff ! Oh ! mon Dieu, merci !

— Qu’y a-t-il ? reprit l’homme, vous me connaissez ?

— Mon ami, mon frère… C’est moi, Véra, Véra… Oh ! je veux vivre, maintenant.

Quelques minutes après, la tête d’un jeune homme apparaissait derrière la grille et, dans un sublime éclair de joie qui jaillit de leurs yeux, les deux désespérés se sourirent.

Oui, elle l’avait dit, désormais ils pouvaient vivre.

Ils étaient deux, pleins de jeunesse et de force, unis par leur ancienne et pure amitié, par leurs malheurs communs, par leurs idées, par leurs aspirations.

Jamais âmes plus grandes ne s’étaient rencontrées, jamais cœurs plus tendres n’avaient battu l’un pour l’autre.

Que leur importait le monde, à présent ? Et les chaînes, et les murs, et les barreaux. L’univers, c’était eux.

Qu’elles furent douces, les causeries de ces deux malheureux !

Instruits et pleins d’imagination, il leur devint facile d’oublier leur affreuse situation.

Avec quelle joie les deux captifs se revoyaient le matin, quelle bonne chaleur passait de l’un à l’autre pendant que leurs mains se rencontraient dans une ardente étreinte à travers les barreaux ! Qui pourra dire l’ivresse qui les envahissait lorsque, après être restés de longues heures les yeux dans les yeux, les voix devenaient plus faibles, plus douces, plus caressantes, tandis que, tout remplis d’une émotion qui soulevait leur sein, leur haleine se confondait délicieusement.

Comment aurait-il pu en être autrement.

Ils s’aimèrent.

Ils s’adorèrent avec une frénésie que la vie qui leur était faite peut seule faire comprendre.

Le jour où ils s’avouèrent leur amour, ils se lièrent par serment, ils se marièrent devant Dieu.

Or, c’était un dimanche ; ils mélangèrent les petites rations de vin qu’on leur donnait ce jour-là, et ils burent dans le même gobelet.

Et les époux très purs, les amants très chastes, ne pouvant joindre leurs lèvres enfiévrées au travers de la grille nuptiale, l’un après l’autre, ils se baisèrent les mains mille fois, et mille fois ils se caressèrent le visage.

Heureux et inassouvis, ils retournèrent enfin à leur couchette solitaire, et, en dépit de l’ombre, du froid et de l’horreur qui les entouraient, ils firent cette nuit-là des rêves d’or et de flammes.

VIII

L’ÉVASION

Cet hymen sans union dura de longues années.

Tout ce que le désespoir peut permettre de bonheur, tout ce que l’horreur d’être séparés peut laisser de contentement de se sentir si près, charma, pendant les tristes jours, les âmes des deux captifs.

L’amour, c’est comme le soleil, il rassérène, il dore, il embellit tout ce qu’il éclaire,

Oh ! comme ils s’aimaient ces deux êtres séparés de tous, ces deux êtres exilés de la vie et des hommes !

Certainement, si on leur eût donné à choisir entre la liberté avec l’éloignement l’un de l’autre, et cette captivité où leurs mains pouvaient se toucher, ils n’auraient pas hésité, ils auraient préféré rester dans leurs cellules si rapprochées.

Souvent le soir, en s’endormant, ils se disaient tout bas : « Aujourd’hui, nous avons été heureux. »

Hélas ! cette félicité, si peu complète qu’elle fût, devait un jour cesser.

Il arriva un matin — Véra était alors prisonnière depuis dix années — il arriva qu’en se dressant sur le bois de son lit et en tendant la main pour donner à Bogdanoff le bonjour du réveil, Véra demeura tout étonnée de ne pas voir le visage de son ami en face du sien.

D’ordinaire, le prisonnier était plus empressé que cela, et il était toujours le premier au poste convenu :

Inquiète, elle appela :

— Bogdanoff !… Bogdanoff !…

Pas de réponse.

Un morne silence.

Oh ! qu’était-il donc arrivé ?

Qu’avait-on fait de Bogdanoff ?

Où l’avait-on conduit ? Où était-il ?

Véra se posait vainement toutes ces questions.

L’idée qu’il fût malade lui traversa un instant l’esprit.

Mais la veille il était bien portant, et d’ailleurs, s’il avait eu quelque souffrance physique, il n’aurait pas manqué d’appeler Véra.

Grand Dieu ! si on l’avait transféré dans quelque autre prison ?

Mais non.

L’arrêt qui avait condamné Bogdanoff était formel, c’était dans la forteresse de Pétersbourg qu’il devait faire son temps.

Qu’est-ce donc qui avait pu se passer ?

Ce qui était certain, c’est que, privée du voisinage de son mari, Véra serait morte de douleur.

Quoi, le destin leur avait-il envié la consolation sacrée de s’entendre et de s’apercevoir ?

Une pensée moins amère apparut à Véra.

Une fois par an on passait, dans la cour de la forteresse, la revue des prisonniers et huit jours plus tard, la revue des prisonnières.

Qui passait cette revue ?

Le comte Pétroff, le grand-maître de la police impériale.

Cette revue avait pour but de s’assurer de l’état de santé des captifs, de recevoir leurs plaintes s’ils avaient à en faire et, naturellement, de n’en tenir aucun compte.

Véra se souvint que bien des mois s’étaient écoulés depuis le dernier examen réglementaire, et, comptant sur ses doigts, comme l’on compte en prison, elle conclut que le jour de la revue était arrivé.

Sans doute elle avait dormi plus tard que d’ordinaire et les gardiens étaient venus prendre Bogdanoff pendant qu’elle dormait encore.

Cela expliquait tout et Véra se dit :

— Dans un instant il sera de retour, il me parlera, il me serrera les mains.

Elle perdit toute inquiétude, elle se sentait presque joyeuse lorsque soudain, un cri aigu, formidable, plus terrible que tous les cris que l’on pourrait entendre dans un cauchemar de supplice, traversa les murs de la prison, et vint mourir près d’elle comme une horrible plainte.

Elle ne reconnut pas la voix, non elle ne la reconnut pas, car cette voix était trop lointaine.

Mais son cœur battit à se rompre, car elle devinait que c’était la voix de Bogdanoff.

Rien ne le prouvait, rien ne l’indiquait ; mais elle en était sûre.

Qu’avait-on fait à son ami, à son amant, à son époux ?

Et, chose affreuse, ce cri n’avait été suivi d’aucun autre cri.

La bouche qui l’avait proféré devait être maintenant la bouche d’un cadavre.

Éperdue d’épouvante, Véra se mit à rôder violemment dans sa cellule, comme une bête en cage, et c’est ainsi qu’elle nous est apparue lorsque nous l’avons vue pour la première fois.

Elle allait, venait, ne pouvait tenir en place.

Elle n’avait qu’une espérance : l’arrivée quotidienne du geôlier chargé d’apporter le pain et l’eau de la prisonnière.

Elle interrogerait cet homme, et il faudrait bien qu’il lui dise la vérité.

Le geôlier vint.

Elle lui parla.

Elle lui demanda où était Bogdanoff, si c’était lui qui avait crié.

Il déposa le pain et l’eau dans un coin de la cellule, sans répondre.

Elle le pria, le supplia, se traîna à ses genoux.

Il parut ne point prendre garde à cette douleur et se dirigea vers la porte.

Alors elle se dressa menaçante, et, trouvant dans sa fureur des forces supérieures à celle de son sexe, elle se jeta sur l’impassible gardien.

Celui-ci sans prononcer une parole la repoussa et sortit de la cellule.

Ainsi, elle ne saurait rien.

Elle en était réduite aux conjectures de son désespoir.

Quoi, était-ce vrai ?

Ne reverrait-elle plus Bogdanoff ?

Était-elle veuve de sa seule consolation, de son unique bonheur ?

Et lui, était-il mort ?

L’avait-on fait périr dans quelque abominable supplice ?

Ah, Dieu !

Après quelques heures passées dans des angoisses jusqu’alors inéprouvées, une fièvre terrible s’empara de la jeune femme.

Elle suffoquait, elle haletait.

Un tremblement secouait tous ses membres, ses dents claquaient et une sueur, tour à tour chaude et froide, lui coulait sur tout le corps.

En même temps, elle se sentait prise d’une immense lassitude, et, ne pouvant plus se tenir, elle se laissa choir sur son grabat de prisonnière, évanouie ou endormie, morte peut-être.

Quand elle sortit de cette léthargie, elle vit de ses yeux hagards, un homme inconnu qui était debout à côté de son grabat.

Il lui dit :

— Je suis le médecin de la prison. Vous avez été très malade, mais vous allez mieux, quelques jours de repos vous remettront tout à fait.

— Du repos, jamais, cria-t-elle, où est Bogdanoff, où est-il ?

— Vous tenez beaucoup à le suivre ? demanda le médecin.

— Oh ! dit-elle.

— Eh bien, je vais vous le dire.

Le médecin avait dit ces mots d’un air étrange en regardant Véra fixement dans les yeux.

Et, je ne sais pourquoi, cette pensée vint à Véra que cet homme n’était pas ce qu’il disait être et qu’il éprouvait pour elle une sorte d’intérêt différent de celui que les médecins témoignent d’ordinaire à leurs malades.

Il s’assit à côté du lit, et parla en ces termes, gravement :

— C’était jour de revue. Les prisonniers, sur un seul rang, étaient debout dans la cour de la forteresse.

Le comte Pétroff, grand-maître de la police, allait de l’un à l’autre, insolent, dur, ironique.

Il interrogeait, n’attendait pas les réponses, passait.

Quand il fut devant Bogdanoff, il lui dit :

— Ah ! ah ! c’est toi ; je t’ai déjà vu l’an dernier. Je sais qui tu es : un homme dangereux, un nihiliste. Un de ceux qui ne croient ni à Dieu, ni au tsar. Tu es ici pour longtemps, je pense, enfant de chien. Mais, qu’est-ce donc ? Tu oses lever la tête ? Allons, courbe le front, loup galeux !

Mais Bogdanoff, conservant une fière attitude, considérait le comte Pétroff d’un regard impassible.

— Oh ! mon frère, oh, mon brave frère ! interrompit Véra, haletante.

Le médecin continua :

— Le comte Pétroff frémit visiblement de colère, et, s’approchant du prisonnier, il le frappa au visage.

— Lâche ! cria Véra.

— Alors Bogdanoff bondit. Et, avant qu’on eût pu le retenir, il avait saisi au cou le grand maître de la police, et il allait l’étrangler.

— Bien, bien, dit Véra.

— Ce fut un tumulte, des cris.

Les gardiens se jetèrent sur Bogdanoff et le maintinrent enfin.

Alors le comte ordonna de donner au coupable trois mille coups de battogue (sorte de verge usitée pour la punition des prisonniers et même des soldats).

— Trois mille coups, sanglota Véra, trois mille, c’est la mort !

— C’est la mort, en effet, répliqua froidement le médecin.

Il poursuivit :

— Le tambour battit, les soldats de la garnison furent placés sur deux rangs, et Bogdanoff, nu jusqu’à la ceinture, dut passer entre cette double haie d’où pleuvaient incessamment sur lui les coups des terribles verges.

— Hélas, hélas ! disait Véra.

— Il ne poussait pas un cri. Il allait d’un pas ferme, le front haut, s’offrant aux coups. Bientôt son corps fut rayé de raies violettes, puis bleues, puis rouges enfin. L’épiderme se déchira, le sang jaillit.

Dès lors, les verges déchiquetaient la chair vive et de chaudes éclaboussures marquaient de rouge le visage des bourreaux.

La douleur devait être atroce.

Le malheureux Bogdanoff était toujours muet. Seulement son visage était devenu d’une pâleur livide, ses yeux, pleins de lueurs effrayantes, semblaient lui sortir de la tête, et sa large poitrine s’élevait en gonflements horribles qui témoignaient des prodigieux efforts qu’il faisait pour garder le silence.

Soudain, il ouvrit la bouche et poussa un cri épouvantable, un cri où se résumaient toutes les souffrances, toutes les indignations, un cri qui retentira toujours comme un remords dans la conscience de ceux qui l’ont entendu.

Puis il tomba.

Il était mort.

Le médecin se tut.

Il regarda la prisonnière avec un étonnement mêlé d’effroi.

Pendant ces dernières paroles, Véra n’avait pas soufflé mot ; elle n’avait pas fait un geste.

Aucun cri, aucune exclamation, aucun sanglot ne pouvait soulager l’effrayant désespoir qui emplissait son âme.

Vierge et veuve, elle avait à venger le supplice de son fiancé, la mort de son époux.

Désormais, une implacable haine était le seul motif qui la forçât à vivre encore.

Lentement comme dans un rêve, elle se dressa.

Elle avança les mains, saisit les poignets du médecin et les serra comme dans un étau.

Jamais on n’aurait pu croire une femme capable d’une force aussi extraordinaire.

Un instant, le docteur de la prison craignit qu’elle ne devînt folle.

— Que voulez-vous ? dit-il.

— Je veux sortir d’ici, répondit Véra.

— Dans quel but ?

— Il faut que je venge Bogdanoff.

— Comment ?

— En tuant le comte Pétroff et l’empereur.

— C’est bien, dit le médecin.

Et comme Véra, étonnée, lui avait lâché les poignets, il prit un paquet qui se trouvait près de la porte, et, l’ayant dénoué, il en sortit un costume d’officier qu’il tendit à la prisonnière.

— Habillez-vous, dit-il.

Véra regarda un moment cet homme qui avait tout prévu pour sa fuite, avant même qu’elle eût l’idée de fuir.

— Qui êtes-vous ? lui demanda-t-elle.

— Quelqu’un qui a pour mission de vous aider.

— Qui vous envoie ?

— Les Innombrables.

— Qu’est-ce ?

— Des gens qui veulent ce que vous voulez.

Sans ajouter un mot, Véra endossa l’uniforme, s’enveloppa d’un grand manteau d’officier et, quelques minutes après, précédée du médecin, elle franchit les longs couloirs souterrains, monta un escalier humide et se trouva dans la cour.

Un instant, elle se frotta les yeux, éblouie par le soleil, dont elle avait été privée pendant si longtemps, puis donnant le bras à son conducteur, ils se dirigèrent à pas lents vers la sortie.

Quand ils furent parvenus au milieu de la cour, Véra s’arrêta tout à coup.

Indiquant du doigt sur les pavés des taches sombres qui avaient l’air d’être du sang, elle regarda le médecin d’un œil interrogateur.

Celui-ci répondit en inclinant la tête affirmativement.

Alors Véra, se baissant vivement, posa la main sur les pierres ensanglantées, et se l’appliqua sur le front en disant :

— Tu seras vengé, je le jure !

Lorsqu’ils passèrent sous la voûte, la sentinelle présenta les armes et quelques officiers saluèrent.

La porte s’ouvrit.

Véra était libre.

Elle regarda le ciel, les arbres, les maisons, les gens qui passaient.

Elle ne se réjouit pas.

Son œil resta indifférent.

N’était-elle pas morte déjà, puisqu’il était mort, lui ?

La haine étouffe toute joie.

Morne, impassible, elle marchait, regardant tout, ne voyant rien.

Tout à coup son conducteur l’arrêta.

Ils étaient sur le quai de la Douane, la Néva coulait devant eux, un petit bateau à vapeur allait partir.

— Montez, dit le médecin.

— Où me conduisez-vous ? demanda Véra.

— À Kronstadt.

— Oh ! vite, vite, je veux tuer, dit-elle.

— Vous tuerez.

— Quand ?

— Demain.


IX

AVANT L’HEURE SUPRÊME

Vingt-quatre heures après les événements que nous venons de raconter, trois personnes étaient réunies sous le toit d’une maison de chasse, dans les monts de Finlande dont la mer vient baigner la base.

Grâce à l’élévation du mont sur lequel était bâtie cette maison de chasse, on pouvait, en écartant les rideaux de la fenêtre, dominer du regard la citadelle de Kronstadt, et peut-être cette maison, en cas de conspiration, eût-elle été fort bien située pour permettre des échanges de signaux entre la montagne et le fort.

Trois personnes étaient réunies, avons-nous dit : deux hommes et une femme.

Les deux hommes, c’étaient Alexandre Palkine et le père Villemain ; la femme, c’était Natache.

De grands changements s’étaient produits en eux pendant les trois années qui venaient de s’écouler.

L’attitude d’Alexandre Palkine, jadis élégante et dominatrice déjà, avait pris je ne sais quelle rudesse plus hautaine, comme par l’habitude de la puissance et du commandement incontesté.

Le père Villemain avait quitté ses airs de fouine inquiète, et ce jésuite, naguère indécis et tremblant, affectait le vaste regard et le geste ample d’un pape.

Somptueusement vêtue des plus rares étoffes orientales, Natache, était couchée sur de magnifiques fourrures.

Elle fermait les yeux à demi, comme indifférente à toute chose ; car c’est avec l’apparence du dédain que la femme aime à jouir du triomphe et de la puissance.

Ah ! c’est qu’ils étaient en effet triomphants et bien puissants, les trois êtres réunis dans cette maison de chasse.

En trois années, ils avaient monnayé, aidés par les moines de Saint-Séverin, le fabuleux trésor de la mine de platine. Ils avaient, grâce à leur incommensurable richesse, étendu sur toute la Russie les réseaux de cet immense filet à prendre un empire, qu’on appelait la société des Innombrables ; tout leur avait réussi, et l’instant n’était plus éloigné où celui qu’on appelait le Bâtard d’un Dieu — car le tsar, n’est-ce pas la divinité elle-même ? — se dresserait aux yeux des peuples, la couronne impériale au front, sur un piédestal de sang et d’or.

Cependant, que faisaient Alexandre Palkine, le père Villemain et Natache dans les monts de Finlande ?

N’était-il pas imprudent à eux d’être seuls entre ces murailles de bois que rien n’avait l’air de défendre ?

Non.

Ils avaient pris leurs précautions.

Dans les ravines prochaines, dans les cols des montagnes, des troupes bien armées veillaient de près sur les chefs, et aucun étranger n’aurait pu se diriger vers la maison de chasse sans être arrêté et même passé par les armes.

Alexandre Palkine s’avança vers la fenêtre, l’ouvrit et dit :

— Enfin, enfin, l’heure est venue ! Dans quelques instants, vogueront sur les eaux du golfe les navires impériaux, et, sur le plus magnifique de ces navires, apparaîtra celui que les hommes adorent de loin, à genoux, et dont on ne prononce le nom qu’avec un tremblement. Il viendra sans défiance, il entrera dans cette citadelle pour passer la revue de ses troupes ; mais ce n’est pas dans une citadelle, c’est dans une tombe qu’il entrera. À peine aura-t-il franchi le seuil, qu’il sera frappé, frappé par mon ordre. Et peu de jours après, moi, que l’on croit son fils, je m’assoirai sur son trône.

— Et moi, dit le père Villemain, je serai l’évêque suprême d’une nouvelle église !

— Et moi, dit Natache sans ouvrir tout à fait les yeux, je serai l’impératrice Augusta, ayant sous mon talon l’admiration extasiée des hommes et la beauté jalouse des femmes.

Ainsi rêvaient à voix haute ces terribles âmes.

La porte s’ouvrit.

Des messagers entrèrent.

Ils étaient au nombre de trois.

Dans l’un, on aurait pu reconnaître, bien qu’il eût changé de vêtements, le médecin qui avait fait s’échapper Véra de la prison de Pétersbourg.

Le second était ce petit employé qui avait parlé au comte Pétroff en présence de Mlle Hortensia Delrio.

Le troisième, c’était Tiépolo.

— Eh bien ? demanda Alexandre Palkine.

Le médecin parla le premier.

— Voici, dit-il. Quelqu’un frappera, quelqu’un d’inconnu, quelqu’un qui n’est pas des nôtres et dont, en cas d’insuccès, le nom ne saurait nous compromettre.

— Qui donc ? demanda celui qu’on nommait à présent le bâtard d’un Dieu.

— Une femme.

— Y pensez-vous ? cria le père Villemain. Les femmes ont le cœur et le bras faibles ; les femmes ne savent pas tuer.

— Croyez-vous ? dit Natache avec un ricanement. Quand une femme aime ou déteste, elle a dans le bras et dans le cœur plus de force que l’homme.

— Soit, dit Alexandre Palkine. Mais quelle est cette femme ?

— Elle se nomme Véra, répondit le médecin. Elle poursuit une vengeance ; elle l’accomplira. Je viens de l’introduire sous un habit d’officier, dans le fort Constantin. Elle attend, cachée derrière un pan de muraille, et quand celui qui doit mourir paraîtra, elle déchargera sur lui un pistolet à deux coups dont je l’ai armée, et si l’arme à feu ne tue pas, Véra se servira du poignard.

— Bien, dit Alexandre Palkine, non sans une tristesse dans les yeux.

Puis il se tourna vers le second messager qui était le petit employé du comte Pétroff.

— Et vous, qu’avez-vous à nous dire ?

— Que tout a failli être perdu ! répondit l’émissaire, un homme nous a trahis.

À ce mot, les conspirateurs frissonnèrent.

— Qui nous a trahis ? cria le père Villemain.

— Je ne sais pas son nom. Voici ce qui s’est passé : une comédienne qui est la maîtresse du comte Pétroff, grand maître de la police, a été instruite de notre complot par cet homme inconnu et elle a tout révélé à son amant.

— Grand Dieu ! dit Alexandre Palkine.

— Rassurez-vous. J’étais là, caché derrière une porte, et j’écoutais.

Puisque le comte Pétroff connaissait nos desseins et pouvait les dévoiler, il n’y avait pour nous qu’un moyen de salut, c’était d’acheter le grand-maître de la police et de l’attacher à nos intérêts.

— C’est ce que vous avez fait ?

— C’est ce que j’ai fait. J’ai donné deux chèques d’un million de roubles chacun, payables chez notre banquier Jonas, l’un pour le comte Pétroff, l’autre pour sa maîtresse. Et en outre, usant d’un des blancs-seings que vous m’avez confiés, j’ai nommé, au nom de votre majesté, le grand-maître de la police gouverneur de la Crimée.

— De sorte que ?…

— De sorte que maintenant, il nous appartient. Et c’est sans être escorté de ses défenseurs ordinaires qu’entrera dans la citadelle celui qui, dans une heure, ne sera plus le tsar.

— Vous êtes adroit et fidèle, dit Alexandre Palkine, vous serez récompensé.

— Mais, demanda Natache, l’homme inconnu qui nous a trahis, qui est-il ? Qu’est-il devenu ?

Il faut que sa bouche soit à jamais muette.

Le second émissaire s’inclina et poursuivit :

— J’ai donné des ordres en conséquence. Dès que j’ai été instruit de la trahison, j’ai résolu que le traître serait puni et mis hors d’état de nuire. Je savais qu’il était resté chez la comédienne : J’ai envoyé vers lui quelques hommes à nous, résolus et intrépides, et certainement, à l’heure où je vous parle, il est mort.

Les conspirateurs se rassurèrent tout à fait. Le danger qu’ils avaient couru avait été déjoué, et ils avaient gagné dans le comte Pétroff un complice de plus.

— Et toi, Tiépolo, demanda Alexandre Palkine en se tournant vers le jeune Italien, que viens-tu nous apprendre ?

— Hélas ! ce sera terrible, dit Tiépolo, mais tout va bien, puisque vous voulez que la chose soit terrible en effet.

— Parle.

— J’ai introduit nos amis dans la galerie sous le fort. Ils occupent le magasin des poudres, et de plus, selon vos ordres, nous avons creusé une voie souterraine sous la partie du rivage que doivent traverser, en sortant de la forteresse, l’empereur et son état-major. Dans cet étroit souterrain, nous avons roulé des barils de poudre qui communiquent par une mèche à une maison de pêcheurs près de la rive où sont postés des hommes fidèles. Dès que vous donnerez le signal, c’est-à-dire dès que vous hisserez à cette fenêtre l’étendard impérial qui est le vôtre, mon maître, ils mettront le feu à la mèche, et quelques instants après, le fort Constantin sautera comme une motte de terre soulevée par une taupe.

Pourquoi Tiépolo, en rendant compte de ce qu’il avait fait, ne parla-t-il ni de Darius ni des deux femmes et de l’enfant qui étaient avec lui ?

Peut-être parce qu’il craignait d’être réprimandé pour avoir aidé à les faire épargner ; peut-être parce que Nadèje, craignant quelque danger pour eux, l’avait prié de garder le secret.

Alexandre Palkine reprit, l’œil plein d’une fière rêverie :

— Donc, le succès est certain ! Quand le tsar entrera dans la citadelle, une femme le frappera, et si cette première tentative ne réussit pas, n’importe, car je verrai d’ici le groupe impérial sortir du fort Constantin, et alors je donnerai le signal et nos ennemis seront engloutis dans l’immense ruine.

— Oui, oui, dit le père Villemain.

— Oui ! dit Natache.

En ce moment un coup de canon traversa l’air.

Puis un autre.

Puis un autre.

L’artillerie du fort saluait l’apparition dans le golfe des navires impériaux.

Le moment sinistre était arrivé.

Une espèce de fièvre s’était emparée de tous ces hommes.

Chacun respirait avec effort.

Le père Villemain était blême.

Alexandre Palkine, lui-même, s’était départi de son impassibilité superbe.

En proie à une agitation fébrile dont il ne pouvait se rendre maître, le chef des Innombrables s’était rapproché de la fenêtre, et braquant une longue-vue sur la partie du golfe qui se trouve entre Saint-Pétersbourg et Kronstadt, il suivait anxieusement la marche du navire impérial.

Tout à coup, il frappa du pied avec colère.

— Je ne vois plus rien, dit-il, la flottille est derrière la citadelle.

— Maître, dit Tiépolo, en indiquant le sommet de la montagne, du haut de ce grand rocher, on domine toute la forteresse.

— Il a raison. Venez, s’écria Alexandre Palkine.

Tout le monde le suivit.


X

LES CARESSES DE NATACHE

Natache était restée seule.

En la voyant ainsi, mollement étendue sur un amas de fourrures et de coussins, les membres à l’abandon et le regard ensommeillé, personne n’eût soupçonné un instant que le sort de cette femme fût en jeu dans le terrible évènement qui se préparait.

Natache était-elle donc indifférente, en effet, aux résultats de cette partie suprême ; ou bien était-elle si certaine du succès que la lutte ne pouvait l’émouvoir ?

Non.

Cette sérénité n’était qu’apparente. Intérieurement, elle tremblait. Inconsciemment, avec des crispations nerveuses, elle déchiquetait un superbe éventail, et, par instant, de petits tressaillements lui parcouraient tout le corps.

Au moment de toucher à son rêve éblouissant, elle se reporta malgré elle en arrière ; en quelques minutes, elle revécut en imagination sa vie passée ; elle revit la Natache d’autrefois, la serve des Beroëff, l’humble servante des Palkine, la Colombe-Rouge des Goujons, la condamnée de Sibérie, enfin l’associée du chef des Innombrables, et, bientôt l’impératrice de toutes les Russies.

Qu’elle était longue et extraordinaire l’échelle de cette vie dont la base s’enfonçait dans l’ombre et l’esclavage et dont le faite était rayonnant de clartés glorieuses !

Non, non, elle ne rêvait pas ; tout allait s’accomplir.

Il fallait attendre ; plus qu’un jour, plus qu’une heure.

Ah ! que lui importaient maintenant les souffrances endurées, les vengeances assouvies, les joies, les amours, Stéphane ?…

Stéphane !

Au souvenir de cet homme qui s’était donné à elle d’une façon si absolue, elle eut froid au cœur.

Qu’était-il devenu ?

Était-il mort de chagrin ?

Vivait-il pour se venger ?

Soudain Natache se dressa violemment sur un bras.

Elle cessa de penser.

Là, devant elle, à la croisée, au-dessus du balcon, une tête d’homme lui apparaissait.

Vision ou réalité, cette apparition était, en ce moment, plus terrible, plus épouvantable que tout ce qu’on peut s’imaginer.

Cet homme, c’était Stéphane. Avant que Natache eût le temps de pousser un cri, l’homme avait bondi jusqu’à elle.

Deux mains de fer lui étreignaient le cou.

Cependant la farouche femme éprouva ce qui arrive aux âmes fortement trempées.

La vision, le saisissement l’avaient complètement paralysée.

Le contact brutal des mains, le danger immédiat lui rendirent toute sa présence d’esprit.

Sans opposer la moindre résistance à l’ardente colère de son ancien amant, elle le regarda dans les yeux.

Les doigts de Stéphane se détendirent lentement.

— Si tu appelles, tu es morte, dit-il.

— Je n’appellerai pas, répondit Natache.

Et comme Stéphane restait à genoux penché sur elle, la couvant d’un regard avide qui se rassasie enfin sans pouvoir prononcer une parole, elle reprit :

— Parle, que veux-tu ?

— Je veux te tuer.

— Tue-moi.

— À moins que tu ne me suives à l’instant car c’est toi que je veux, c’est toi, entends-tu ?

— Pas encore, dit Natache.

— Que veux-tu dire.

— Je veux dire qu’il faut d’abord que j’atteigne le but auquel j’ai tout sacrifié, ma vie, mon amour, toi enfin, toi que j’aime toujours…

— Mensonge !

— Tu le verras bientôt.

— Me crois-tu fou ? Tenteras-tu de me persuader que c’est par amour pour moi que tu t’es donnée à un autre ?

— Un autre que je hais moi-même…

— Que dis-tu ?…

— Et qui jusqu’à ce jour n’a été qu’un instrument propre à servir mon ambition…

— Tu mens ! c’est impossible.

— Et que je briserai le jour où il me sera inutile.

— Mais pourquoi ?…

— Je veux être impératrice, interrompit Natache en se redressant.

Et, entourant Stéphane de ses bras, elle le fascina de ses grands yeux pleins de flammes et de caresses.

Puis, se penchant à son oreille, elle murmura :

— Oh ! mon Stéphane, mon amant, attends encore un peu, et bientôt tu n’auras plus à te plaindre.

Le pauvre amant sentait que Natache le trompait, que tout ce qu’elle disait était faux, et cependant, jamais ses yeux ne l’avaient trouvée plus belle, jamais son cœur n’avait battu plus délicieusement sous ses caresses.

Natache l’attirait loin de la fenêtre, dans la crainte d’être vue, sans doute, et il ne résistait pas.

Cependant il dit d’une voix ferme :

— Écoute bien, Natache, tu n’arrives pas à me tromper. J’ai trop souffert. Il y a trois ans que je t’attends, avec l’enfer dans le cœur ; je te veux tout de suite. Je ne me sens plus le courage de te tuer moi-même.

J’ai d’autres moyens. Déjà, je vous ai tous dénoncés au grand-maître de la police, j’ai échoué, et c’est par miracle que j’ai pu échapper aux poignards des Innombrables. Mais aujourd’hui, entends-moi bien, aujourd’hui si tu ne me suis pas à l’instant, c’est à l’empereur, personnellement, que je vais tout apprendre. Et je jure que pas un de vous n’échappera a la mort.

Comme il achevait ces mots, Natache, qui depuis un moment avait glissé son bras sur un meuble qui était derrière elle, s’arracha tout à coup des bras de Stéphane et bondit au milieu de la chambre, un pistolet à la main, en criant :

— Meurs, donc le premier, traître !

Et elle fit feu doux fois.

— Vipère ! hurla Stéphane en roulant sur le sol.

Alors Natache s’élança dehors en criant :

— À moi ! à moi !

Un instant après, Alexandre Palkine, le père Villemain et Tiépolo faisaient irruption dans la maison de chasse, suivis de près par Natache.

La chambre était vide.

— Je dois pourtant l’avoir tué, dit Natache cherchant des yeux, ah ! tenez, voyez tout ce sang ! Il s’est enfui par la petite porte.

— Courez, cria Alexandre Palkine, à plusieurs hommes qui étaient arrivés au bruit, fouillez les buissons et les ravins, il ne doit pas être loin !

Les hommes s’éloignèrent dans différentes directions.

En ce moment deux coups de feu se firent entendre du côté du fort Constantin.

Alexandre Palkine devint très pâle.

— Ah ! dit-il, on vient de tirer sur l’empereur !


XI

LA POUDRIÈRE

Le lecteur se souvient que nous avons laissé Darius au moment où lui et sa famille furent entraînés dans le souterrain, par les ordres du frère Jean.

Le pêcheur avait un quart d’heure pour prendre une détermination.

Il avait à choisir entre la trahison et la mort.

Un terrible combat se livrait dans son âme.

Avait-il le droit de sacrifier sa femme, son enfant, tous ceux qu’il aimait, enfin, à l’accomplissement de ce qu’il croyait être son devoir.

D’un autre côté, Mme Ivanoff, suppliante et éloquente comme l’est une mère qui voit ses enfants en danger, ébranlait fortement l’énergique résolution qu’il avait prise.

Daria ne disait rien.

Ses yeux ne quittaient pas son mari, ses lèvres ne quittaient pas son enfant.

Cependant un quart d’heure se passa.

Puis une heure.

Puis une partie de la nuit.

Les avait-on oubliés.

Leur avait-on fait grâce de la vie ?

En effet, comme le jour commençait à poindre, Nadèje parut tout à coup au milieu d’eux, et leur fit comprendre, par signes, qu’il ne leur serait fait aucun mal mais qu’ils resteraient prisonniers pendant quelque temps encore.

Tiépolo avait enfin attendri le cœur du frère Jean, avant de se rendre auprès d’Alexandre Palkine.

Du reste, entièrement convaincus de l’impuissance de leurs prisonniers, les hommes qui obéissaient au moine étaient tous remontés dans la cabane, attendant le signal convenu pour faire sauter le fort.

La famille du pêcheur, jugée inoffensive, était donc restée seule au fond du sombre souterrain.

À la lueur d’une torche plantée dans la terre, les pauvres gens pouvaient se voir, se sourire, se rassurer.

Timide, résignée, Nadèje était rapprochée de Daria dont elle caressait l’enfant, tout en jetant à la dérobée, de furtifs regards sur Daria.

Quelques heures encore s’écoulèrent ainsi.

Cependant Darius, inquiet sur le sort de ceux qui lui étaient si chers, allait et venait, en proie à une agitation extrême, cherchant dans sa tête, les moyens de sortir de ce lieu sombre.

Il jetait surtout de fréquents regards vers les profondeurs noires de la galerie qui s’ouvrait comme un trou mystérieux, dans la direction du fort.

Subitement, il s’arrêta devant Nadèje.

— N’y a-t-il pas une autre issue à ce souterrain, demanda-t-il, ne peut-on fuir par là ?

— Non, fit comprendre Nadèje après une seconde d’hésitation.

Quel sentiment avait donc dicté ce mensonge à la jeune fille ?

Dévorée par la jalousie, avait-elle résolu la perte de ceux dont elle enviait le bonheur ?

Éloignait-elle, à dessein, le moment de leur délivrance, dans la crainte d’être séparée à tout jamais de celui qu’elle adorait ?

Quoi qu’il en fût, la pauvre muette ne jugea pas à propos de dévoiler à ses amis l’existence du soupirail qui s’ouvrait de l’autre côté du fort.

Heureuse des caresses qu’on lui rendait, la jeune fille se joignait tout contre Daria et Marie Palkine, et souriait à Darius.

Oh ! que n’eût-elle fait pour prolonger ce moment plein de douceur ?

Tout à coup une rougeur, faible d’abord, puis plus éclatante, apparut au fond de la longue galerie.

On entendit distinctement une voix qui criait :

— Nadèje ! Nadèje !

C’était la voix de Tiépolo qui se rapprochait rapidement.

Bientôt on put le distinguer, portant une torche qui l’enveloppait de lueurs rougeâtres.

Il avait les cheveux épars et ses vêtements en désordre, ainsi que sa respiration haletante, témoignaient de la rapidité avec laquelle il avait dû courir.

Lorsqu’il fut arrivé auprès de Nadèje, Tiépolo s’élança sur elle, lui prit le bras et voulut l’entraîner en criant :

— Viens, viens, hâte-toi ; le fort va sauter !

Marie Palkine et Daria poussèrent un cri d’épouvante.

Mais Nadèje, résistant aux efforts que faisait Tiépolo pour l’emmener, lui montra Darius et les deux femmes.

Ses yeux disaient clairement :

— Et lui, et elles ?

Le jeune Italien frappa du pied avec rage.

— Non, dit-il, non, je ne veux pas continuer à sauver un homme que tu aimes et qui est mon rival. Qu’il périsse, lui, et toute sa famille. Allons, viens, te dis-je ; mais viens donc !

Cependant Nadèje parvint à se délivrer de sa furieuse étreinte, et courant à Darius et à Daria qu’elle prit par la main, elle fit signe qu’elle préférait mourir avec eux plutôt que d’être délivrée seule.

— Oh ! fit Tiépolo en se déchirant la poitrine avec ses ongles, c’est une torture infernale que tu me fais endurer. Prends garde, Nadèje, la patience a des bornes, vois-tu, et je suis las d’attendre !

Et, en prononçant ces paroles, le jeune homme, effrayant de pâleur, les yeux hagards, tira son poignard et fit un pas vers la jeune fille.

Le visage empreint d’une douce sérénité, Nadèje ne daigna pas faire un mouvement.

Le silence était effrayant.

Personne n’osait respirer.

Enfin Tiépolo dit brusquement :

— C’est bien, venez ; venez tous. Mais si vous tenez à votre vie, hâtez-vous ! Il n’y a pas une minute à perdre. Il est peut-être trop tard déjà ; dans un instant, l’explosion aura lieu. Suivez-moi.

Les pauvres gens s’élancèrent sur les pas du jeune homme.

Ils allaient à pas pressés, effarés, plus morts que vifs, s’attendant, à tout moment, à être pulvérisés.

Soudain, Nadèje les arrêta d’un geste.

Douée d’une très grande sensibilité de l’ouïe, elle avait entendu derrière elle un imperceptible crépitement.

Terrible, effroyablement pâle, elle s’était retournée.

— Quoi ? qu’y a-t-il ? demandèrent les deux femmes.

Nadèje leva lentement le bras, et indiqua du doigt les profondeurs qu’on venait d’abandonner.

Là-bas, dans l’ombre, les fugitifs épouvantés aperçurent une petite ligne de feu qui allait, rampant en zig-zag au ras du sol, se tordant comme un serpent phosphorescent et s’approchant avec une terrifiante rapidité.

— La mèche est allumée ! cria Tiépolo. Nous sommes perdus !

Dans le paroxysme d’une terreur suprême, les malheureux sentirent leurs cheveux se dresser sur leur tête.

Désespérément, ils tombèrent à genoux, se cachant la figure dans leurs mains, attendant l’horrible mort.

XII

LA VENGEANCE DE VÉRA

Alexandre Palkine avait-il en effet donné le signal convenu pour faire sauter le fort ?

Mais à quoi bon, puisqu’on avait distinctement entendu les deux coups de feu qui avaient dû être tirés sur l’empereur ?

Or, voici ce qui était arrivé.

En débarquant à Kronstadt, le médecin de la prison d’État de Saint-Pétersbourg avait conduit Véra jusqu’au fort Constantin.

Là, grâce à la considération dont il était l’objet, il avait pénétré librement dans la cour d’honneur et s’était immédiatement dirigé vers un bureau dont la porte donnait sur le couloir principal.

La porte était ouverte, le bureau était désert.

Comme on le voit, les Innombrables étaient fidèlement servis.

Une fois là, le médecin dit à Véra :

— Personne ne viendra nous déranger ici.

Avant une heure l’empereur sera arrivé. En soulevant le rideau de cette fenêtre, vous le verrez entrer dans la cour d’honneur, suivi de tout son état-major. Pour visiter le fort, il sera obligé de passer par le long couloir qui se trouve là ; en ouvrant la porte, à ce moment, vous vous trouverez en face de lui. Il y a là, sous ce livre, un pistolet à deux coups, chargé.

— Bien dit Véra.

— Le reste ne dépend plus que de vous, reprit le médecin, aurez-vous le courage d’agir ?

— Oui.

— Votre main ne tremblera pas ?

— Non.

— Le cœur des femmes est sensible.

Véra eut un sourire atroce.

— Je n’en ai plus, dit-elle.

— Dès que l’empereur sera mort, les Innombrables seront là pour vous défendre.

— Que m’importe ?

— C’est bien, reprit le docteur, qui ne put s’empêcher d’admirer le courage de cette femme, je vais prévenir le maître et je reviens.

— Allez, dit-elle.

Véra resta seule.

Le médecin se rendit auprès d’Alexandre Palkine auquel, ainsi que nous l’avons vu, il rendit compte de sa mission.

Après quoi, il alla surveiller de plus près le débarquement du tsar et de sa suite.

Le navire impérial, salué par le canon de la citadelle qui tonnait sans relâche, s’était arrêté devant le fort de Pierre-le-Grand.

Le gouverneur de l’île, suivi de tous les officiers supérieurs de la forteresse, s’avança au-devant de l’empereur et de son brillant cortège.

Parmi les principaux dignitaires de l’empire qui entouraient le tsar, on pouvait remarquer le grand-duc Michel, l’illustre Menschikoff, le ministre Kisseleff, l’homme réputé le plus spirituel de la cour de Russie, le prince Dolgorouski, et enfin le comte Pétroff, grand-maître de la police, que le tsar honorait d’une façon toute particulière, ce jour-là, en se complaisant à écouter l’histoire d’un certain prisonnier, nommé Bogdanoff, que le comte Pétroff se vantait d’avoir fait mourir sous les battogues.

Après avoir visité le fort de Pierre, le fort Nicolas et le fort Alexandre, l’empereur se dirigea enfin vers le fort Constantin, d’où il devait se rembarquer pour passer en revue la flotte qui se trouvait à l’ancre à un mille de là.

Ce fut à cette occasion qu’eut lieu entre le tsar et un amiral anglais, qui se trouvait de passage à Saint-Pétersbourg, le dialogue suivant :

— Eh bien, amiral, demanda l’empereur, ne trouvez-vous pas que Kronstadt est impossible à prendre ?

— Oh ! sire, répondit l’Anglais, avec quinze vaisseaux on n’y parviendrait pas.

— Avec vingt ?

— Ce serait difficile.

— Avec vingt-cinq ?

— Il faudrait bien un mois.

— Avec trente ?

— Quinze heures.

Cette forfanterie britannique fit froncer le sourcil à l’autocrate.

Cependant le cortège impérial approchait du fort Constantin.

Le médecin courut précipitamment retrouver Véra.

— Le voici, dit-il.

— Bien.

— Êtes-vous prête ?

— Oui.

— Ne voulez-vous pas boire un peu d’eau-de-vie ? lui demanda-t-il en voyant la pâleur qui couvrait les joues de la jeune femme.

— Non, répondit Véra. Laissez-moi, ne me parlez plus.

En ce moment le cortège pénétrait dans la cour d’honneur.

La nihiliste courut au livre, le souleva, prit le pistolet et revint à la fenêtre.

Tout à coup elle tressaillit.

— Qui se tient donc auprès de l’empereur ? demanda-t-elle.

— C’est le comte Pétroff, répondit le médecin.

Un éclair terrible jaillit des yeux de la jeune femme, ses dents grincèrent dans un affreux serrement, et, se repliant sur elle-même comme une tigresse qui va bondir sur sa proie, elle répéta plusieurs fois avec une voix qui était un rugissement :

— Le comte Pétroff ! Le comte Pétroff !

Effrayé à la vue de l’exaltation inouïe qui s’était emparé de Véra, le médecin s’approcha d’elle pour lui parler.

Mais elle repoussa violemment, courut à la porte, l’ouvrit, et hurlante et sauvage, elle bondit dans la cour et tomba comme la foudre au milieu des officiers stupéfaits.

Avant qu’on ait eu le temps de faire un geste, Véra, l’œil en feu, parvint au comte Pétroff et cria :

— Lâche, tueur d’innocents, que Bogdanoff soit vengé !

Au même instant elle lui déchargea les deux coups de son pistolet en pleine poitrine.

Le comte Pétroff tomba mortellement blessé.

Presqu’aussitôt Véra fut renversée et réduite à l’impuissance.

Tout ceci s’était passé avec la rapidité de l’éclair.

Hors de lui, le médecin profita du tumulte pour s’esquiver.

À la porte, il rencontra Tiépolo.

— Eh bien ? dit-il précipitamment.

— Le coup est manqué

— Comment ?

— La femme a tiré sur le comte Pétroff.

— Grand Dieu ! Mais le tsar ?…

— Vivant, je cours prévenir le maître.

— Mais il va donner le signal ! s’écria Tiépolo.

— Parbleu ! Il n’y a pas une minute à perdre ! dit le docteur en s’éloignant rapidement.

Alors Nadèje est perdue ! pensa le jeune homme. Et, bondissant avec une agilité surprenante, il parvint en une seconde au renfoncement de la muraille où se trouvait le soupirail, et disparut.


XIII

LE SIGNAL

Quelques minutes après, le médecin était parvenu à la maison de chasse, et se présentait devant Alexandre Palkine.

— Eh bien, demanda vivement ce dernier, l’empereur ?

— Il est sain et sauf…

— Maladroit !

— Oh ! maître qui aurait pu prévoir ?

— Cette femme, cette Véra, elle a donc eu peur ?

— Non.

— Elle n’a pas osé ?

— Si mais…

— Les coups de feu que nous venons d’entendre ?

— C’est elle qui les a tirés.

— Eh bien ?

— Seulement, au lieu de tirer sur l’empereur, ainsi qu’il avait été convenu, c’est sur le comte Pétroff qu’elle a tourné sa colère, le grand maître de la police ayant été plus directement cause de la mort de son amant.

— C’est à devenir fou ! murmura Alexandre Palkine.

— Ah ! dit le père Villemain, je l’avais bien dit. C’est absurde de se confier aux femmes.

— Eh ! qu’importe, après tout, fit Natache, puisque nous pouvons faire sauter le fort.

— C’est vrai, reprit le père Villemain. Donnez le signal.

— Mon Dieu, mon Dieu ! répétait à demi voix le chef des Innombrables.

— Allons donc ! cria Natache.

— Que faites-vous ? Qu’attendez-vous ? demanda le père Villemain.

— Dans cinq minutes, il ne sera plus temps ! reprit fougueusement Natache. À quoi pensez-vous donc ?

Blême, tremblant, les yeux vagues et remplis d’horreur, Alexandre Palkine succombait à une émotion atroce.

Il voyait l’explosion terrible ; la citadelle, pleine d’hommes, se déchirant tout à coup, l’éparpillement des murs formidables, la terre s’entr’ouvrant pour vomir le feu et la mort ; il calculait le nombre des victimes qu’il allait faire d’un geste ; — et, pour la première fois de sa vie, cet homme au cœur de bronze, énergique entre tous, devenait faible et reculait avec épouvante devant l’immensité de son crime.

— Non, non, je ne peux pas, murmura-t-il enfin.

Les autres le regardaient avec stupeur.

Mais, soudain, Natache poussa un ricanement féroce.

— Je pourrai, moi, dit-elle.

Et brusquement, repoussant Alexandre Palkine, elle s’approcha de la fenêtre et déploya l’étendard en soie jaune où se noyait l’aigle noire impériale, qui flotta bientôt au faîte de la perche qui avait été préparée à cet effet.

Le chef des Innombrables se cacha la tête dans ses mains.

Les autres personnages attachèrent obstinément leurs yeux sur les remparts du fort Constantin, avec cette oppression particulière que donne l’attente d’un événement terrible, prochain, immédiat.

Ils étaient tellement sous l’empire de cette angoisse suprême, que pas un d’eux ne remarqua le fait étrange qui se produisit derrière eux.

Une masse sombre, rampante, silencieuse, où brillaient deux yeux effrayants se glissa par l’entrebâillement de la porte.

Avec ce pelotonnement et cette allure oblique et fuyante de la bête fauve qui convoite sans oser attaquer, la forme sombre glissa sans bruit sur les fourrures qui couvraient le sol, laissant sur son passage une large trace de sang.

Au bout d’un instant, cette masse vivante était devenue invisible.

Tapie sous une table, confondue avec l’ombre, rien ne décelait sa présence extraordinaire.

Cependant une minute s’écoula

Puis une autre.

Puis un temps qui parut très long.

Rien ne survenait dans le fort.

Les grands murs gris des remparts étaient baignés de lumière, les canons brillaient au soleil, de longues files de soldats manœuvraient dans les cours, le vent apportait des éclats de trompettes, des lambeaux de fanfares militaires ; évidemment le tsar allait bientôt quitter la citadelle.

Le temps passait.

Le fort ne sautait pas.

Les personnages qui se tenaient à la fenêtre de la maison de chasse, guettant anxieusement l’explosion formidable, se sentirent envahis par une indicible appréhension.

La tension excessive de toutes leurs facultés sur le spectacle d’un évènement qui ne se produisait pas leur devint une torture intolérable.

Ils se regardèrent stupéfiés, consternés.

— Qu’est-ce que cela signifie ? dirent-ils.

— Attendons encore, ajouta le père Villemain.

— Nous aurait-on trahis ? dit Natache

— Non, c’est impossible, reprit le père Villemain, je réponds du frère Jean.

Il aura pris des précautions pour avoir le temps de s’éloigner, dit le petit employé du comte Pétroff.

— Il y a pourtant plus de dix minutes que le signal est donné ! s’écria Alexandre Palkine.

Et se tournant vers le Père Villemain, il ajouta :

— Allez donc voir ce qui se passe, je crains qu’il n’y ait un malentendu.

— Oui, vous avez raison, dit le jésuite, j’y cours !

Et, ayant fait un signe au petit employé du comte Pétroff, il sortit en l’emmenant avec lui.

Alexandre Palkine resta seul avec Natache.

— Oh ! mon Dieu ! dit celle-ci, pourvu que tant d’efforts ne soient pas perdus.

— Sois tranquille, Natache, nous réussirons…

Ils furent interrompus par un bruit étrange qui semblait devenir de dessous leurs pieds.

C’était comme une plainte prolongée ; un râle ou un grognement.

— As-tu entendu ? demanda Alexandre Palkine, tressaillant malgré lui.

— Oui, dit Natache, on dirait quelqu’un qui se meurt, là, au bas de la maison.

Mais pendant qu’ils se penchaient sur l’appui du balcon, l’être qui n’avait pu retenir ce râle était derrière eux.

Quelque chose d’informe se débattait au milieu de la chambre, parmi les fourrures.

Cette chose horrible, sanglante, c’était un homme, c’était Stéphane.

Tenant son poignard d’une main, il comprimait de l’autre l’horrible blessure par où s’échappait sa vie.

Enfin les deux êtres qu’il haïssait étaient restés seuls.

Il n’avait plus qu’à frapper.

Et voilà que la mort l’étreignait.

Oh ! non, pensa-t-il, plus qu’une minute, plus qu’un effort !

Un instant il resta immobile, rassemblant ses forces, serrant son poignard dans sa main.

En ce moment, Alexandre Palkine indiquait à Natache une petite barque où se trouvaient cinq personnes, et qui s’éloignait rapidement de la forteresse.

— Ne dirait-on pas que c’est Tiépolo qui se tient à l’arrière de la barque.

— En effet, c’est lui, dit Natache, quels sont donc les autres ?

— Oh ! mon Dieu ! cette femme… la grande… c’est…

— Oui, oui, c’est Marie Palkine !

— Qu’est-ce que tout cela veut dire ?

— Cela veut dire que Tiépolo est un traître, et que le fort ne sautera pas. Tiens, vois : le navire impérial s’éloigne, tu ne seras pas empereur !

— Malédiction ! cria le chef des Innombrables.

Mais le cri expira dans sa bouche

Vomissant un flot de sang, il roula sur le sol à côté de Stéphane qui, dans un effort suprême, lui avait enfoncé entièrement son poignard entre les deux épaules.

Alexandre Palkine ne remua plus.

La mort avait été instantanée.

Quant à Stéphane, qui se tordait à côté de sa victime, il souriait hideusement.

Regardant Natache, il eut encore la force de dire :

— Adieu, Natache… fais dire des prières… pour deux…

Il n’en put dire davantage.

Il expira dans une dernière convulsion.

Quant à Natache, sanglante, éclaboussée du sang de ses deux amants, elle resta un moment comme pétrifiée devant tant d’horreur.

Mais aussi n’était-ce pas un spectacle inoubliable ?

Ces deux cadavres, qu’elle considérait d’un œil hagard, ne lui rappelaient-ils pas toute sa vie, à elle ?

Comment se serait-elle dérobée à l’épouvantable émotion qui l’accablait, elle, dont l’existence et la fortune avaient été si étroitement liées à l’existence et à la fortune de ces deux hommes ?

Elle revoyait Stéphane vingt ans auparavant, alors qu’il était graveur et qu’il passait ses nuits au travail pour faire vivre sa vieille mère ; elle le revoyait jeune, dévoué, ardent tout brûlé par l’amour qu’elle lui avait inspiré, renonçant peu à peu à ses principes d’honnêteté, délaissant sa mère, fabriquant de faux roubles, commandant à des brigands dans le repaire des Goujons ; elle regardait le jeune homme au cœur loyal qui s’était donné à elle comme on se donne à l’enfer, qui faisait taire sa conscience torturée, qui devenait graduellement voleur, assassin et forçat, et qui se trouvait assez payé par un regard, par un sourire, par une caresse.

Pendant les dix-sept années qu’ils étaient demeurés au bagne, Stéphane n’avait pas proféré une plainte.

Oh ! de tels hommes sont rares, qui savent aimer ainsi !

Natache aurait dû être fière d’avoir inspiré un amour si extraordinaire.

— Pauvre Stéphane ! murmura Natache, devais-je donc le tuer ?

Et ses yeux se remplirent de larmes. Mais pourquoi était-il venu entraver ses desseins ? Pourquoi s’était-il dressé comme un obstacle à ses projets ambitieux ? Pourquoi ne l’avait-il pas oubliée ?

L’autre aussi était mort.

Pour celui-ci, elle n’avait eu que de la haine mêlée de crainte et d’admiration ; et la tendresse qui les avait unis pendant les trois dernières années avait été plutôt l’association de deux âmes orgueilleuses, que l’union de deux cœurs.

L’un comme l’autre, ils étaient peu faits pour goûter les douceurs de l’amour.

Il fallait des passions plus terribles à ces êtres formés par la souffrance et la révolte ; ils ne connaissaient qu’une volupté, la vengeance… qu’une aspiration, la puissance.

La vengeance, ils l’avaient eue.

La puissance, ils avaient été sur le point de l’atteindre.

Jamais rêve plus prodigieux, plus inouï, plus éblouissant, n’avait été si près de se réaliser.

Et l’homme qui avait osé concevoir ce gigantesque projet, le bâtard obscur qui n’avait pas craint d’étendre sa main vers la couronne des tsars, était là inanimé, un poignard entre les deux épaules.

Ainsi était mort cet homme extraordinaire au cœur d’acier, au génie audacieux, brigand légendaire qui faillit usurper un trône d’empereur, et qui, jeté dans une carrière plus vaste, aurait pu devenir un de ces héros superbes qui suffisent à l’illustration et à la gloire d’un peuple.

Ne pouvant résister plus longtemps à l’horreur que lui causait la vue de ces deux cadavres, Natache poussa une longue et déchirante plainte, se précipita hors de la chambre avec affolement et disparut dans la montagne.


XIV

CONCLUSION

Peu de temps après, il se passa à Saint-Pétersbourg un fait inouï.

Véra, l’ardente nihiliste qui avait tué le comte Pétroff pour venger la mort de Bogdanoff, Véra comparaissait devant ses juges et était acquittée.

Une énorme affluence de curieux se pressait aux abords du tribunal.

La nouvelle de l’acquittement de Véra fut reçue avec des cris d’enthousiasme.

Cette fois, enfin, la justice triomphait. Quand la jeune femme parut, la joie devint du délire ; on criait, on lui baisait ses vêtements.

Tout à coup, comme Véra montait en voiture, plusieurs coups de feu retentirent.

Mortellement frappée, la nihiliste tomba ainsi qu’un jeune étudiant qui se trouvait à côté d’elle.

Des cris de rage succédèrent à la joie.

L’assassin fut mis en pièces.

Puis la foule dut se disperser devant les troupes qui étaient arrivées.

D’où venait le coup :

Chacun le devina ; mais personne n’osa le dire.

Il est encore des peuples chez qui la crainte est une institution.

Véra était morte ; mais son sang ne fut point stérile.

Les innombrables étaient dispersés depuis la mort de leur chef ; mais plus patiente, plus pure, plus juste aussi, la redoutable société des Nihilistes progressa avec des proportions effrayantes.

Penseurs calmes, altérés de justice et de liberté, qui souffrent en silence, qui brillent dans l’ombre et dont l’œuvre persistante recouvrera un jour tous les oppresseurs, toutes les tyrannies innombrables.

Il nous reste maintenant à apprendre à nos lecteurs de quelle façon étrange mourut le comte Markoff.

Enfermé à l’hôpital d’Aboukoff, dans la section des aliénés, il avait rencontré là une de nos anciennes connaissances, la générale Amalie Von Chpilitz, que l’abus des liqueurs fortes avait fini par envoyer dans ce lieu sinistre.

Soit à cause de leurs anciennes relations, soit à cause de la conformité de leur caractère vicieux, le fou et la folle s’étaient pris d’amitié et passaient ensemble les heures de la promenade, seul moment où ils pouvaient se rencontrer.

Un jour, ils ne rentrèrent pas à l’heure accoutumée.

Les gardiens les retrouvèrent au fond du jardin étendus sur le sable, rigides, déjà morts.

Auprès d’eux, on ramassa une fiole de laudanum que la Chpilitz avait dérobée à la pharmacie, et qu’elle avait partagée avec son ami.

Les deux misérables s’étaient empoisonnés par gourmandise.

Est-il nécessaire de dire que, fidèle au démon qui la possédait, Hortensia Delrio devint la maîtresse du grand maître de la police de Moscou, et que l’incorrigible policière fut pendant longtemps la terreur des voleurs et des assassins de cette ville.

Une circonstance, entre autres, lui donna l’occasion d’exercer particulièrement la perspicacité de son esprit.

Pendant une année, la population de Moscou fut mise en émoi par une série de crimes commis avec une audace inouïe et entourés de circonstances atroces, tout à fait extraordinaires.

Les victimes étaient généralement de jeunes femmes. Mais, chose étrange, les cadavres qu’on retrouvait étaient toujours mutilés d’une façon horrible, et jamais on n’avait pu en réunir tous les membres.

Malgré tous ses efforts, la police n’était pas parvenue à mettre la main sur les assassins ; toutes les recherches étaient restées infructueuses. On n’avait aucun indice.

Les plus fins limiers y avaient renoncé. Seule, Hortensia Delrio ne désespérait pas de trouver les coupables.

Nuit et jour elle songeait à cette affaire ; une espèce de fièvre s’était emparée d’elle et lui faisait perdre le sommeil et l’appétit.

Enfin, un soir qu’elle examinait les rapports adressés au grand-maître de la police, elle poussa un cri de joie

— J’ai trouvé ! s’écria-t-elle.

Et, courant retrouver son amant, elle lui montra le rapport d’un agent, qui dénonçait l’existence, dans la ville même, d’une société de sabbatnikis, secte heureusement peu nombreuse qui communie avec de la chair humaine.

— Eh bien, demanda le maître de la police, en quoi ce rapport concerne-t-il les assassins que nous cherchons ?

— Comment, vous ne comprenez pas ?

— Pas du tout.

— Voyons, réfléchissez un peu ; souvenez-vous de l’horrible état où étaient les cadavres qu’on a retrouvés, des membres absents, des longues entailles dans les endroits charnus, de la jeunesse des victimes. Sont-ce là des crimes ordinaires ? Est-ce ainsi que se conduisent les assassins vulgaires ? Prennent-ils le temps de déshabiller les gens qu’ils tuent ?

Choisissent-ils, de préférence, une proie appétissante de corps, quoique pauvre d’argent, plutôt que les riches marchands dont ils pourraient espérer un butin plus considérable ?

— Comment, vous supposez ?…

— Je ne suppose pas, j’affirme ; les assassins que vous cherchez sont anthropophages et tuent, surtout, afin de satisfaire leur hideuse passion pour la chair humaine.

— Mais les sabbatnikis ?…

— Je sais que les sabbatnikis ne communient qu’avec de la chair d’enfant nouveau-né et encore une fois l’an seulement ; mais il est tout naturel de supposer que cette horrible coutume puisse développer, chez quelques-uns, ce goût monstrueux, au point de leur faire assassiner leurs semblables sur les routes.

— C’est horrible !

— Donnez-moi des hommes, et je réponds de tout.

— Faites, dit le grand maître de la police, vous avez carte blanche.

Le lendemain, de grand matin, Une troupe de policiers, dirigée par Hortensina Delrio, pénétrait dans une misérable izba qui s’élevait à quelques pas de la ville, sur la route de Serpoukhoff et s’emparait de deux hommes et d’une femme qui s’y trouvaient.

Lorsqu’on les eut garrottés, la maison fut minutieusement fouillée.

Cette perquisition amena la découverte d’une certaine quantité d’ossements humains.

Hortensina Delrio ne s’était pas trompée.

Les preuves étaient si évidentes que les monstres ne purent nier leurs crimes.

Gog, le géant, Magog, le nain, et Mlle Rosalie, dite Nez-de-Rubis, furent condamnés aux travaux forcés à perpétuité, dans les mines de cuivre de la Sibérie.

Quant à Hortensina Delrio, elle reçut les éloges les plus flatteurs et ne cessa depuis d’être l’objet d’une considération sans égale.

D’ailleurs, elle ne borna pas là ses exploits ; son génie inquisiteur la poussa en des aventures singulièrement étonnantes, que nous raconterons peut-être un jour.


Le beau ciel de Naples était d’un bleu intense, la mer, calme et unie comme un miroir, était parsemée de petites voiles blanches.

C’était l’heure où les pêcheurs regagnaient le rivage.

Sous un berceau de pampres et de chêvrefeuilles qui décorait joyeusement l’une des plus jolies cabanes qui bordent la plage, une jeune fille allaitait son enfant.

Soulevant le voile qui recouvrait le petit être au visage vermeil, la jeune mère paraissait toute radieuse des éloges qu’en faisaient deux autres femmes assises auprès d’elle.

Un peu plus loin, un petit garçon jouait avec du sable.

Tout à coup, elles relevèrent la tête, et, souriantes, elles suivirent l’enfant qui s’était élancé à la rencontre de deux pêcheurs dont la barque venait de toucher au rivage.

Pendant un instant, on n’entendit que le bruit des baisers et des douces paroles échangées.

Toute entière à son bonheur, l’heureuse famille n’avait pas remarqué une femme richement vêtue qui, arrêtée à quelques pas, les contemplait avec une étrange curiosité.

Comme le petit garçon allait entrer dans la maison, à la suite de ses parents, la grande dame l’appela auprès d’elle.

— Comment t’appelles-tu, mon petit ?

— Ivan.

— Quels sont ces gens qui viennent d’entrer ?

— C’est papa Darius, et puis Tiépolo, qui est le mari de Nadèje, et puis grand’maman Palkine, voilà.

Natache — car c’était elle, détacha un riche collier de perles qu’elle portait au cou, le mit au cou de l’enfant qu’elle embrassa et s’éloigna toute pensive.


FIN

TABLE DES MATIÈRES

(ne fait pas partie de l’ouvrage original)

Le commandant du Bataillon d’Or
Feuilleton
 1
Chapitre II 
 2
Chapitre III 
 3
 5
Chapitre V 
 6
Chapitre IX 
 12
Chapitre X 
 ibid.
Chapitre XI 
 14
Chapitre XII 
 16
Chapitre XIII 
 19
Chapitre XIV 
 20
 21
Chapitre XVIII 
 28
Chapitre XXI 
 32
Chapitre XXII 
 34
Chapitre XXIII 
 35
Chapitre XXIV 
 36
 37
Chapitre XXVI 
 38
 40

Histoire de deux amoureux
Chapitre I 
 43
Chapitre II 
 45
Chapitre III 
 47
Chapitre V 
 49
 50
Chapitre VIII 
Nadèje 
 53
Chapitre X 
 56
Chapitre XI 
 59
Chapitre XII 
 61
Chapitre XIII 
 64
Chapitre XV 
 67
Chapitre XVII 
 75
Chapitre XVIII 
 76
 81
Chapitre XXII 
 85
Chapitre XXIII 
 89
Chapitre XXIV 
 91
Chapitre XXV 
 93
Chapitre XXVI 
 95
Chapitre XXVII 
 96
Chapitre XXVIII 
 97
Chapitre XXIX 
 99
Chapitre XXX 
 105
Chapitre XXXI 
 108
Chapitre XXXII 
 ibid.
Chapitre XXXIII 
 111
Chapitre XXXIV 
 112
Chapitre XXXV 
 113
Chapitre XXXVI 
 114
Chapitre XXXVII 
 ibid.
Chapitre XXXVIII 
 117
Chapitre XXXIX 
 ibid.
Chapitre XL 
 118
Chapitre XLI 
 120
Chapitre XLIV 
 ibid.
Chapitre XLV 
 128
Chapitre XLVI 
 129
Chapitre XLVII 
 131

Le bâtard d’un Dieu
Chapitre I 
 133
Chapitre II 
 134
Chapitre III 
 135
Chapitre V 
 141
Chapitre VI 
 143
Chapitre VII 
 147
Chapitre VIII 
 149
Chapitre IX 
 151
Chapitre X 
 153
Chapitre XI 
 154
Chapitre XII 
 156
Chapitre XIII 
Le signal 
 157
Chapitre XIV 
 159

  1. Le rouble vaut 4 francs.
  2. La demi-impériale d’or vaut vingt francs.
  3. La valeur du platine est environ six fois supérieure à celle de l’argent.