Les Névroses (Janet)/Première Partie/Chapitre IV

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Chapitre IV
Les chorées et les tics.
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Il est bien rare que les idées fixes se développent d’une manière simple, sans se compliquer de phénomènes étrangers. On a déjà vu que bien souvent une agitation de la parole pouvait s’y surajouter et qu’elle était quelquefois assez considérable pour constituer un accident par elle-même. Il en est de même pour des phénomènes de mouvement des membres. Dans les cas les plus simples, le sujet ne fait ces mouvements qu’en rapport avec son idée, de manière à l’exprimer complètement, à la jouer. Mais le plus souvent il présente en même temps une agitation en apparence désordonnée et il exécute une foule de mouvements que l’on baptise d’ordinaire du nom de convulsions et qui peuvent se rattacher à bien des formes différentes. Ces mouvements exagérés inutiles, sans aucun rapport avec les circonstances extérieures, peuvent se rencontrer dans d’autres circonstances : ils apparaissent souvent en dehors des crises, quand le sujet conserve toute sa conscience, ils peuvent alors se prolonger pendant un temps très long et gêner considérablement l’exécution des actions normales. On les désigne alors le plus souvent sous le nom de chorée. Nous aurons à voir si, chez les malades hystériques, il y a une différence sérieuse entre les agitations de la crise, les prétendues convulsions et les chorées proprement dites. Les psychasténiques n’ont pas des convulsions tout à fait identiques; ils ne paraissent pas se remuer irrégulièrement sans en avoir conscience, mais ils ont pendant de très longues périodes des mouvements involontaire qui semblent s’imposer à eux et qui dérangent également toute leur activité : ce sont des tics, qui peuvent se grouper en grand nombre pendant certaines périodes de grande agitation. On peut réunir tous ces phénomènes sous le nom d’agitation motrice des névropathes. Nous avons déjà vu des pensées inutiles, pénibles ou dangereuses se développer à la place des pensées naturelles et constituer une agitation mentale; nous avons constaté également qu’il y a une agitation du langage qui s’accompagne souvent d’une impuissance de la parole normale; il y a de même une agitation du mouvement qui substitue à l’activité utile et qui joue un rôle considérable dans les désordres de l’action que nous considérerons dans le prochain chapitre.


1. - Les chorées hystériques.


Pour bien comprendre ces agitations motrices, il est important de mettre au premier rang un phénomène tout à fait typique beaucoup étudié autrefois, un peu trop laissé de côté aujourd’hui : la chorée rythmée, ou la chorée systématique des hystériques. Dès le XIVe siècle on avait remarqué et décrit des épidémies singulières qui sévissaient souvent sur les communautés ou sur les couvents; on les appelait le fléau de la danse (Tanzplage) ou bien l’epilepsia saltatoria. Plus tard on désigna ce phénomène sous le nom de choréomanie épidémique. Un grand nombre de personnes se laissaient aller à des danses, à des sauts, à des contorsions bizarres qui se répétaient indéfiniment. Ces épidémies ont diminué aujourd’hui dans nos contrées et, chose singulière, elles ne sévissent plus guère que sur des enfants ou des adolescents, dans des pensionnats ou des ateliers. C’est qu’avec les progrès de la pensée humaine, le temps n’est plus favorable aux démonopathies des adultes.

Cependant des épidémies de ce genre existent encore dans des régions moins civilisées. Je voudrais rappeler à ce propos une description curieuse d’un médecin de Madagascar, G. Ramisirez Ramenengena, qui raconte avoir observé chez les Malgaches des crises singulières déterminées par certaines émotions religieuse. Les individus se mettent à danser avec un balancement monotone qui devient de plus en plus rapide, jusqu’à ce qu’ils tombent par terre absolument épuisés. Les grandes épidémies du moyen âge pourraient donc se retrouver aujourd’hui chez d’autres populations qui ont conservé un état mental analogue à celui qui existait partout autrefois.

Aujourd’hui, dans les régions civilisées de l’Europe, on ne constate plus guère les attaques de spasme rythmique que chez des individus isolés. Il n’est pas difficile de démontrer l’identité de ces accidents hystériques isolés et des phénomènes qui se développaient dans les anciennes épidémies de danses et de sauts. Cette démonstration était déjà faite autrefois par Germain Sée, en 1850, et par Briquet, en 1859. Ces auteurs ont vulgarisé le mot de chorée rythmée ou rythmique, par lequel on désigne aujourd’hui ces phénomènes : « On désigne sous le nom de spasme rythmique des mouvements généralement brusques qui se répètent à des intervalles sensiblement égaux, qui se reproduisent régulièrement pendant un temps souvent fort long, avec une cadence uniforme ».

Des mouvements de ce genre sont extrêmement nombreux et il me paraît impossible d’en fixer le nombre. M. Bechterew, en 1901, décrivait dix-sept formes de ces mouvements : flexion du tronc de divers côtés, moulinet des bras et des jambes, mouvement pendulaire du bras, mouvement alternatif d’élévation de l’une ou de l’autre épaule, mouvement de balancier des omoplates, etc. Mais cette liste est forcément incomplète, car la chorée rythmée peut imiter toutes les actions, tous les mouvements professionnels, ou même tous les mouvements des clowns. Certains sujets, montrent une telle habileté dans ces culbutes et ces grimpades qu’on pourrait les montrer dans les cirques. Il n’y a donc pas de raison pour limiter cette liste à tel ou tel mouvement; elle pourrait être interminable, et il suffit d’indiquer quelques exemples de ces chorées rythmées.

Dans un groupe de cas, les mouvements sont expressifs; ils rappellent nettement une action que le sujet semble vouloir faire ou bien ils manifestent un état émotif. Ma…, qui, dans ses crises délirantes, raconte un attentat de son beau-père, présente, soit au même moment, soit pendant la veille en apparence la plus normale, un trouble du mouvement bien caractéristique; elle se soulève à demi, tourne la tête du côté droit, ouvre les yeux avec un air de fureur et lance deux coups de poing de ce côté, puis elle retombe sur son lit. Un instant après elle recommence, et j’ai compté ces gestes quatre-vingt fois de suite. X…, jeune homme de vingt-deux ans, a été accusé pendant son service militaire et a dû passer devant le conseil de guerre. Il a essayé de se défendre de son mieux en niant l’accusation, mais il a été fortement bouleversé par cette émotion. Depuis il conserve un mouvement de balancement ou de secousse de la tête, qui se porte brusquement du côté droit au côté gauche; il semble faire le geste de dire « non » en secouant la tête, mais il répète ce geste d’une manière incessante jusqu’à étourdir véritablement ceux qui le regardent. Dans bien des cas des malades ont été effrayés par un événement qui s’est passé près d’eux : une femme a entendu un coup de tonnerre à sa gauche; une autre a vu un ivrogne à sa droite : elles conservent un mouvement singulier en rapport avec cette émotion. Tantôt elles tournent la tête du côté où l’événement s’est passé; tantôt, au contraire, elles ont une secousse pour fuir du côté opposé. De tels mouvements sont très nombreux et très variés.

Dans un deuxième groupe, on pourrait placer les chorées professionnelles. Le sujet conserve un mouvement malléatoire de son bras comme s’il frappait à coups de marteau, ou remue régulièrement son bras comme s’il essuyait, comme s’il frottait indéfiniment quelque chose, comme s’il battait du tambour. M… a ainsi le mouvement de va-et-vient, tantôt du bras gauche, tantôt du bras droit, comme si elle repassait du linge, comme si elle le pliait; d’autres conservent le mouvement de jouer du violon. Je répète souvent une observation singulière qui m’a beaucoup frappé autrefois. Une jeune fille de seize ans avait un singulier métier, qui consistait à faire des yeux de poupées, et, à la suite d’une émotion sur laquelle nous reviendrons, elle eut une chorée bizarre du côté droit : son poignet tournait indéfiniment, com-me s’il actionnait une manivelle et son pied faisait sans cesse un mouvement de pédale[1].

D’autres mouvements sont des mouvements d’imitation qui reproduisent une scène ou une attitude plus ou moins émotionnante. P…, un enfant de douze ans, a été si impressionné par un clown qu’il a vu à la foire que pendant quatre ans il a eu des accès pendant lesquels il s’efforçait de reproduire les mouvements et grimaces de ce personnage. Le…, femme de vingt-sept ans, a été à la salle des morts d’un hôpital pour reconnaître le cadavre d’un de ses parents, mort du tétanos. On lui a décrit la maladie, et en particulier les spasmes de la nuque en arrière. Elle présenta, à la suite de cette visite, des secousses rythmées de la nuque en arrière, qui n’ont cédé qu’à un traitement suggestif. C’est d’ailleurs ainsi que se forment les épidémies de chorée rythmée dans les écoles. On peut rechercher l’origine du mouvement chez le premier malade; mais il n’y a plus chez les autres qu’une imitation avec plus ou moins de déformation, ce qui rend souvent difficile l’interprétation du mouvement. Enfin bien souvent il y a des cas complexes où se mélangent les secousses émotives, les mouvements professionnels, les mouvements imités, ou même des mouvements bizarres que le sujet se sent obligé de faire, simplement parce qu’ils sont grotesques.

C’est là ce qui produit ces agitations confuses qui existent quelquefois pendant la veille, plus souvent pendant la crise. Ce qu’on appelle communément la crise d’hystérie est un ensemble de contorsions, de mouvements désordonnés qui rappellent toutes sortes d’émotions et toutes sorte d’actions, qui se produisent quelquefois avec un certain rythme pendant une période déterminée, et quelquefois d’une manière constamment irrégulière. Certaines attitudes sont considérées comme caractéristiques : les malades se raidissent dans une extension forcée qu’elles cherchent à exagérer encore en renversant la tête en arrière, en creusant le dos, en soulevant le ventre; elles ne portent plus sur le lit que la tête et les pieds; elles font le pont, suivant l’expression consacrée. Autrefois on attachait une grande importance à ce geste de l’hystérique qui fait le pont; on y voyait un symptôme caractéristique au point de vue du diagnostic et on le considérait souvent comme une manifestation érotique. Tout cela me paraît un peu exagéré : d’abord ce geste est moins fréquent qu’on ne le croit dans l’hystérie, quand il n’y a pas de circonstances qui favorisent l’imitation mutuelle; il peut exister dans d’autres névroses et on le retrouve quelquefois dans les contorsions des psychasténique. Il n’est pas nécessairement une manifestation érotique : dans bien des cas il résulte tout simplement une expression de cette agitation motrice dont nous aurons à rechercher l’origine. D’ailleurs, mêlées avec ce mouvement, se présentent bien d’autres contorsions : la tête s’agite de côté et d’autre, les yeux s’ouvrent et se ferment, la bouche grimace; tantôt les malades serrent les dents, mais le plus souvent sans se mordre la langue, comme l’épileptique; tantôt elles ouvrent la bouche et poussent des cris aigus de toute tonalité. Les bras s’agitent en tous sens, répètent quelques-unes des chorées précédentes ou bien frappent au hasard sur les objets environnants ou sur la poitrine de la malade. Les poings se ferment et s’ouvrent alternativement. Les jambes s’étendent et se fléchissent, en un mot toutes sortes de mouvements se font sans grande signification.

On voit par la description de la crise précédente que les agitations hystériques ne sont pas toujours rythmées, comme dans les cas tout à fait simples signalés au début. Cette agitation arythmique peut se prolonger en dehors des crises, même pendant que le sujet semble avoir toute sa conscience. Il y eut autrefois de grandes discussions sur cette chorée arythmique que l’on ne voulait pas rattacher à l’hystérie, mais qui semblait être un accident de la chorée banale, de la chorée de Sydenham. On a dû constater que dans bien des cas la chorée arythmique se développait après la puberté, ce qui est bien rare pour la chorée de Sydenham, et qu’elle avait tous les caractères et toute l’évolution d’un phénomène hystérique. Une jeune fille de dix-huit ans se mit en colère pendant qu’elle jouait au croquet avec ses camarades : il en résulta d’abord une crise hystérique de la forme précédente, puis, quand elle revint à elle, elle conserva pendant la veille une partie des mouvements de la crise, des grimaces et des secousses irrégulières qui se sont prolongées pendant plus de deux ans, en même temps que bien d’autres phénomènes plus caractéristiques de la névrose. Ces agitations irrégulières ne doivent être ajoutées à la chorée rythmée proprement dite.


2. - Les tics des psychasténiques.


Les obsessions, les manies du langage s’accompagnaient déjà de quelques mouvements, mais ceux-ci étaient en réalité peu de chose et la principale dépense de force se faisait dans les phénomènes de la pensée. Au contraire, chez les mêmes malades, on observe des troubles surtout moteurs où une sorte d’agitation semble se dépenser en mouvements accompagnés d’une somme de pensée assez minime. Les plus nombreux de ces mouvements sont systématiques et ce sont ceux que l’on désigne sous le nom de tics.

L’étude de ce phénomène est relativement récente; il était autrefois confondu vaguement avec les convulsions et les spasmes; mais en raison de l’intérêt qui s’attache aujourd’hui aux études de psychologie pathologique, le tic a été l’objet de beaucoup de recherches récentes qui ont au moins précisé le problème. Autrefois Trousseau caractérisait le tic « par des contactions rapides généralement limitées à un petit nombre de muscles, habituellement aux muscles de la face, mais pouvant affecter d’autres muscles du cou, du tronc ou des membres ». En somme il ne parlait que la petitesse et de la rapidité du mouvement : quelques secousses d’épilepsie partielle pouvaient être ainsi confondues avec des tics. L’auteur qui a le plus contribué à distinguer cliniquement le tic des phénomènes convulsifs voisins est M. Brissaud. À la brusquerie, à la petitesse il a ajouté ce caractère déjà indiqué par Charcot, mais qu’il mit beaucoup plus en évidence, la systématisation. Le spasme, qui résulte de l’irritation d’un point de l’arc réflexe, siège soit dans un seul muscle, soit dans le groupe de muscles innervé par un même nerf. Ainsi on voit des spasmes du facial déterminés par un petit foyer hémorragique sur le pied de la deuxième frontale, centre du facial, par un anévrisme de l’artère cérébrale au-devant du tronc du facial, ou par des fibrolipomes intéressant ce nerf. Au contraire, dans les tics on observe des mouvements complexes dans plusieurs muscles dépendant de plusieurs nerfs : il y a non seulement le spasme palpébral, les mouvements de la langue, les grimaces de la bouche, mais encore, en même temps, des troubles respiratoires, des bruits laryngés, etc. Ce mouvement complexe dépend du facial, de l’hypoglosse, du phrénique; il y a là une coordination qui ne peut se comprendre que par l’intervention de l’écorce cérébrale. « Les tics, disait Charcot, reproduisent en les exagérant certains mouvements complexes d’ordre physiologique appliqués à un but. Ce sont, en quelque sorte, des caricatures d’actes, de gestes naturels ».

Ce caractère du tic se retrouve dans tous les cas : les tics des paupières, par exemple, les battements, les clignotements sont analogues aux actes déterminés par un corps étranger dans l’œil, par une trop vive lumière. Les tics du nez, reniflements, battements, froncements des narines, souffles divers correspondent aux actes suivants : aspiration ou souffles justifié par un encombrement passager des voies nasales, dilatation des narines pour éviter la gêne ou la cuisson d’une petite plaie. Les tics de la bouche, des lèvres, de la langue, les moues, les succions, les mordillages, les pincements, les rictus, les mâchonnements, les déglutitions, etc., correspondent aux mouvements pour enlever une pellicule dans la gerçure des lèvres, pour remuer une dent qui branle, pour tâter un endroit de la bouche, etc. Dans les tics de la tête, secousses, hochements, on retrouve comme actes correspondants les déplacements, les redressements du chapeau, les mouvements pour se débarrasser de la gêne produite par les faux cols, par un vêtement, etc. Dans les tics du cou, dans le torticolis mental, les mouvement correspondant est un effort pour éviter la douleur d’une fluxion dentaire, pour diminuer une douleur musculaire, pour éviter un courant d’air et protéger le cou en relevant les vêtements, pour dissimuler une tristesse, pour regarder dans la rue, etc. Dans les tic de l’épaule, on retrouvera le geste du colporteur, décrit par M. Grasset, geste de charger un ballot sur son épaule et beaucoup de gestes professionnels du même genre. Dans les tics du pied, tels que ceux que j’ai décrit, on retrouvera des marches ou des sauts bizarres, des claudications déterminées par la douleur d’un corps, les rétractions des orteils dans une chaussure trop courte etc.

le second caractère du tic, c’est que le tic est un acte inopportun, intempestif : « Le tic, disait Charcot, n’est que la caricature d’un acte…, le mouvement n’est pas absurde en soi, il est absurde, illogique, parce qu’il s’opère hors de propos, sans motif apparent ». J’ajouterai dans le même sens que, si le tic est un acte, il ne faut cependant pas oublier que c’est un acte stérile, qui ne produit rien. Il est évident qu’il ne produit rien d’utile, mais je crois que l’on peut aussi dire, dans le plus grand nombre des cas, qu’il n’est même pas capable de faire du mal. Ce qui nuit au sujet, c’est le fait d’être un tiqueur, c’est l’ensemble des phénomènes, des troubles qui accompagnent le tic. Mais l’acte lui-même qui est le tic, les mouvement de la tête, le clignement des yeux ne font pas grand mal. Cette inefficacité du tic est intéressante, elle est à rapprocher de l’inutilité complète des manies mentales et se rattache au trouble général de la volonté chez ces malades.

Ce qui est, en effet, essentiel dans le tic, c’est l’état mental qui détermine la production intempestive de cette caricature d’action. Le malade que nous considérons est parfaitement conscient de ce qu’il fait, il sait qu’il ferme les yeux, qu’il tourne la tête, et, quoiqu’il prétende souvent le contraire, ce sont des réflexions, des opérations psychologiques plus ou moins rapides qui déterminent cette conduite absurde. En réalité, ce sont ces opérations mentales qui ont amené l’habitude du tic et qui en constituent la partie essentielle. Dans bien des cas, elles se rapprochent étroitement des manies mentales que nous avons déjà eu l’occasion de signifier à propos des doutes. Un premier groupe de tics se rattache à des manies de perfectionnement, comparables aux manies de l’au delà, que nous avons vues à propos du doute. Le sujet à le sentiment que son action est insuffisante, incomplète, qu’il faut y ajouter quelque chose et ce sont des manies de précision, de vérification qui déterminent bien des tics : l’un secoue sa tête pour vérifier si son chapeau est bien en place ou tout simplement pour savoir si sa tête même n’est pas trop vide ou trop légère, ou trop lourde, ou n’importe quoi. Bien des femmes ont commencé à détourner les yeux de côté pour se voir rapidement dans les glaces, d’autres se tâtent rapidement la poitrine, le corps, pour vérifier si elles n’ont pas engraissé; une jeune fille de seize ans se touche à chaque instant l’oreille et frappe trois petits coups sur sa tête « pour être sûre que la boucle d’oreilles est bien attachée et qu’elle ne tombe pas ». Peu à peu elle a réduit son mouvement, et, quoique maintenant elle lève rapidement l’index, ce geste a la même signification. La manie de la symétrie amène des tics de la marche, comme chez la malade d’Azam qui saute d’une pierre sur l’autre pour procurer à se deux pieds des sensations analogues. Bien des tics sont déterminés par la manie du symbole, par le manie qu’ont ces malades de donner une signification à une foule de petites choses, en particulier à des petits mouvements. Pour l’une, fermer le poing, c’est comme si elle disait : « Je ne crois pas en Dieu »; pour l’autre, se retourner à demi dans la rue représente l’idée de la religion : « C’est comme si, en traversant une église, on se retournait devant le tabernacle. Aussi, à chaque instant, celle-là ferme et ouvre le poing ou bien celle-ci pivote sur les talons.

Ceux qui ont le sentiment de se croire poussés à des crimes ont en grand nombre des manies de la tentation ou de l’impulsion. Leur bras commence à chaque instant des petits mouvements pour frapper, pour piquer, pour toucher une partie du corps; on prend souvent ces actes pour des commencements d’exécution involontaire et le sujet lui-même les montre comme des preuves de la gravité de son impulsion. Rien de tout cela n’est exact : ce ne sont pas des actes involontaires, mais des petites actions que le sujet fait volontairement, pour obéir à sa manie de rechercher son impulsion et de la vérifier. Il en est à peu près de même dans ce qu’on peut appeler les tics de contraste : beaucoup de ces malades, au moment de faire un acte avec attention, pensent aux opérations tout à fait opposées qu’ils redoutent et cette pensée leur donne l’idée de faire ou de commencer ces actes absolument opposés. Do…, toutes les fois qu’il s’agit de faire un mouvement délicat, se sent gêné par l’idée de faire une maladresse; il croit qu’il va jeter le verre par terre, commettre une incongruité. Son pouce, au lieu de saisir l’objet, se plie fortement dans la paume de la main : il en résulte qu’il ne peut plus accomplir aucune action délicate. Des faits de ce genre jouent un grand rôle, presque toujours méconnu, dans la crampe des écrivains, dans la crampe des violonistes, dans tous ces mouvements spasmodiques qui viennent gêner les actions que l’on veut faire avec attention. C’est ce que l’on retrouve également dans une foule d’action absurdes que l’on observe fréquemment chez les malades : quand ils veulent avoir un aspect grave et sérieux, ils commencent des éclats de rire ou ébauchent des mouvements de danse; quand ils veulent se montrer très aimables envers quelqu’un, ils lui font une grimace et l’appellent à mi-voix « vieux cochon »; quand ils ont très peur d’une maladie, ils en prennent l’attitude et en jouent les symptômes. Ce besoin maladif de précision et de contraste se retrouve, comme on le voit, dans un très grand nombre de tics.

Un autre groupe de tics se rattache à un état d’esprit analogue et dépend de la manie des précautions. On sait que la manie de la propreté est l’origine d’une foule d’actions absurdes et de tics plus ou moins complets. Combien de sujets se lavent les mains toutes les cinq minutes ou bien les frottent indéfiniment l’une contre l’autre, pour enlever des taches, ou les tiennent droites en l’air, pour qu’elles ne soient pas souillées. Combien d’autres serrent les dents, toussent, crachent continuellement, pour éviter d’avaler des épingles, des petites mouches ou des microbes.

Le sentiment du mécontentement, qui existe au fond de toutes les manies mentales, détermine la célèbre manie de la répétition. Cette malade se lève de sa chaise, puis se rasseoit, puis se relève, se rasseoit encore et ainsi indéfiniment. Cette autre rouvre et ferme la porte dix fois de suite pour s’assurer qu’elle est bien fermée, ou va cent fois de suite fermer et ouvrir le bec de gaz. Ce besoin du recommencement, du retour en arrière peut s’appliquer aux choses les plus invraisemblables et j’ai eu à soigner une femme qui, avant de s’endormir, se relevait de son lit soixante fois de suite pour aller aux cabinets et vérifier si elle avait bien complètement uriné. Elle était épuisée de froid et de fatigue avant de pouvoir arrêter ce manège.

Souvent les malades ne se bornent pas à répéter l’acte, ils cherchent à le perfectionner, à le rendre plus complet. Ils inventent des trucs, des procédés pour mieux faire l’action. On en connaît qui inventent ainsi des systèmes pour tenir la plume d’une façon bizarre, pour bien parler, pour bien fumer, pour bien respirer : « En tout j’aspire à l’idéal, je creuse le sujet et je le dissèque à fond ». Aussi ce pauvre homme en vient-il à vouloir avaler une goutte d’eau entre chaque respiration : perpétuellement, il crache, il rote, il fait des grimaces de la façon la plus dégoûtante. Beaucoup de bégaiement, de contorsions de la face, de démarches bizarres chez les enfants sont des perfectionnements de ce genre.

Dans un autre groupe, le phénomène mental qui accompagne le tic est un peu différent, le malade se sent poussé à accomplir le mouvement, non pour faire mieux quelque chose, mais pour compenser quelque chose de fâcheux, pour se défendre contre une influence nuisible. Quand les nécessités de la politesse ont contraint Jean, bien malgré lui, à toucher la main d’une femme, il lui faut pour compenser toucher bien vite la main d’un homme. Quand il est entré à l’église de la Madeleine (qui porte un nom de femme), il faut qu’il entre au moins un instant dans une autre église pour effacer cette impression. Dans les manies de l’expiation, la deuxième action qui doit compenser la première a un caractère désagréable, pénible, elle prend l’apparence d’une punition. « Il faut esquisser le geste de s’agenouiller au milieu du salon, donner un coup de coude dans les meubles en passant pour se punir de mauvaises pensées ». Une jeune fille, qui trouve obscène d’aller aux cabinets, s’oblige à faire des révérences avant d’y entrer. À un degré plus compliqué, ce trouble mental donne naissance à la manie des pactes et des conjurations qui est extrêmement importante et qui trouble la vie de beaucoup de personnes. Elles songent à l’action future et s’engagent d’avance à la réparer; elles se promettent de subir un châtiment où elles s’imposent même le châtiment tout de suite. « Je jure de recommencer ma prière du matin dix fois, vingt fois, mille fois sinon, je penserai du mal de Dieu devant les églises ». Une autre croit indispensable de répéter dix fois cette formule : « Non, je ne le ferai pas, arrière Satan », sinon elle croit que dans la journée elle vouera ses enfants au diable. Un autre doit faire huit et seize fois une secousse du ventre, sinon il aura une tête de femme dans l’estomac. Ces malades en arrivent à faire toute la journée des grimaces, des secousses, des mouvements bizarres, à murmurer constamment des mots absurdes pour s’encourager à une action ou pour s’empêcher d’en faire une autre et pratiquement ils ne parviennent plus à rien faire.

Il est important de savoir que chez les psychasténique, comme chez l’hystérique, ces mouvements forcés, ces agitations peuvent grandir et déterminer des phénomènes analogues à la crise d’hystérie d’un diagnostic souvent difficile. Au premier degré, ce seront des mouvements de marche : le malade ne peut tenir en place, il va et vient dans la chambre indéfiniment ou bien il sort et marche devant lui sans pouvoir s’arrêter. Puis ce seront des manies des efforts : le malade éprouve le besoin de se contorsionner, de contracter ses membres, de faire de grandes inspirations, comme s’il faisait d’énormes efforts pour s’exciter à faire mieux. Au dernier degré, il ne pourra plus résister au besoin de se rouler par terre, de se contorsionner de mille manières, exactement comme l’hystérique en crise; mais il y a toujours, à mon avis, une grande différence; c’est qu’il conserve la conscience de sa personnalité beaucoup plus que l’hystérique. Ces malades éprouvent le besoin de tout renverser, de briser des objets, mais en réalité ils ne brisent rien qui ait quelque valeur, ils ne se font aucun mal, ils s’arrêtent toujours au point qu’il leur semble nécessaire, ils cessent brusquement quand ils voient entrer une personne à qui ils ne veulent pas se montrer dans cet état. Quand la crise est finie, ils en conservent un souvenir complet. En un mot, il n’y a pas chez eux un automatisme véritable se développant à leur insu. L’agitation motrice laisse toujours subsister la conscience personnelle et elle est toujours rattachée à leur conscience, sinon à leur volonté.


3. - Les caractères des agitations motrices névropathiques.


Il est facile de tirer des brèves observations précédentes les caractères essentiels de toutes ces agitations motrices chez les névropathes. Les plus importants, et qu’il faut mette en évidence tout d’abord, sont des caractères communs qui appartiennent aux deux groupes de malades que nous avons distingués. Nous indiquerons ensuite plus brièvement les caractères propre à chacun de ces groupes et qui doivent au moins pour le moment les distinguer l’un de l’autre.

Un fait domine tous ces troubles névropathiques, et nous l’avons déjà fait remarquer plusieurs fois chemin faisant. C’est qu’il s’agit de troubles systématiques portant toujours sur l’ensemble d’une fonction et qu’il ne s’agit jamais de troubles élémentaire portant uniquement sur des éléments anatomiques de la fonction. Cette distinction est facile à faire quand il s’agit de muscles et de mouvements : une fonction qui se manifeste par des mouvements est toujours un système d’opéra-tions qui met en jeu harmoniquement un ensemble d’organes; la fonction, même la plus simple, demande toujours la coordination de plusieurs muscles, de plusieurs nerfs. Jamais elle ne se borne à déterminer la contraction totale et isolée d’un seul muscle. Elle exige toujours que des muscles différents et quelquefois éloignés se contractent ensemble, l’un fortement, l’autre faiblement : c’est ce qu’on appelle l’harmonie, la systématisation de la fonction. Il en est de même pour les nerfs : il est bien rare, sinon impossible, qu’une fonction physiologiquement utile à l’individu s’exerce au moyen d’un seul nerf, faisant contracter au maximum tous les muscles qu’il innerve. Il y a toujours collaboration inégale de plusieurs nerfs, quelquefois d’origine très différente.

Les mouvements pathologiques se rangeront donc dans deux classes, suivant qu’ils consistent en une excitation élémentaire portant sur tel ou tel organe de la fonction, ou bien qu’ils sont constitués par une agitation systématique de la fonction elle-même dans son ensemble. Un courant électrique appliqué au point d’élection sur le biceps brachial fera contracter tout ou partie de ce muscle, mais rien de plus. Une irritation portant sur le nerf facial, comme celle que décrivait M. Brissaud, fera contracter au maximum, sans harmonie, tous les muscles innervés par le facial, et rien de plus. Ce sont là des troubles du mouvement d’ordre élémentaire que l’on peut au moins, par convention, appeler des troubles anatomiques, parce qu’ils ne sont déterminés que par la forme anatomique du muscle et du nerf et par la place de la lésion. À côté il y aura de tout autres troubles du mouvement qui portent sur la fonction dans son ensemble, telle qu’elle est donnée, avec sa complexité d’organe. Ce seront des troubles fonctionnels physiologiques et très souvent psychologiques.

Or, les agitations motrices des névropathes rentrent toujours sans exception dans la seconde catégorie et jamais dans la première. Une secousse isolée d’un muscle ou d’un fragment de muscle ne sera jamais une agitation motrice névropathique; il faudra lui chercher une autre interprétation. Un spasme limité au domaine d’un seul nerf ne sera presque jamais un phénomène névropathique. Je laisse ici de côté les difficultés cliniques qui peuvent surgir à la suite de la réduction, de la simplification de tics autrefois complexes. C’est là un point auquel il faut toujours songer quand on étudie les spasmes de la faces, en particulier le tic douloureux si souvent en rapport avec des lésions de l’oreille ou des lésions encéphaliques. Pour qu’il y ait névropathie, il faut qu’il y ait mouvement systématisé ayant une signification, rappelant une fonction. C’est là un caractère sur lequel j’ai insisté de mille manières depuis vingt ans.

Récemment, M. Babinski a repris la même pensée, mais il l’a exprimée un peu différemment, d’une manière qui n’est pas sans intérêt. Pour qu’un mouvement pathologique soit névropathique, il faut, disait-il, qu’il ne soit ni paradoxal, ni déformant. C’est là une expression ingénieuse : les mouvements auxquels nous sommes habitués, qui dépendent des fonctions systématiques, déterminent sans doute des changements de la forme extérieure du visage ou des membres; mais ces changements sont à nos yeux harmonieux, car ils se composent de modifications diverses toujours associées entre elles. Par exemple, l’élévation des yeux et des paupières est accompagnée régulièrement par un plissement du front; c’est là un ensemble harmonieux. Un mouvement sera paradoxal et déformant quand il détruira cette harmonie à laquelle nous sommes habitués. Par exemple, une élévation du front et du sourcil, avec fermeture de l’œil, est un paradoxe et une déformation. Les agitations motrices des névropathes ne réalisent jamais une déformation de ce genre. C’est une autre manière de dire ce que nous répétions si souvent, que ces agitations sont systématiques et fonctionnelles.

M. Babinski ajoute une autre remarque qui est intéressante, mais à laquelle nous adhérons moins complètement. Les secousses isolées et paradoxales de tel ou tel muscle dépendent d’une irritation anormale d’un point de l’arc réflexe et ne se produisent pas chez l’homme qui se porte bien et qui n’a aucune lésion sur cet arc. La volonté ne peut agir que sur les fonctions systématiques et ne peut pas descendre jusque dans leurs éléments. La volonté d’un homme normal ne pourra pas déterminer ces déformations paradoxales. Par exemple, nous pouvons plier le bras en faisant agir un système de muscles, comme le biceps et le long supinateur; mais jamais nous ne pourrons faire contracter le biceps tout seul. Il en résulte que des contractions névropathiques pourront être copiées par la volonté, et que de vrais spasmes organiques ne le pourront pas.

Il y aurait là un caractère distinctif des agitations névropathiques. Cette remarque est en partie exacte : il n’est pas facile de reproduire sur soi-même par la volonté un spasme déterminé pour une lésion localisée et il semble plus facile de simuler une agitation névropathique au moins pendant un moment. Cela peut, dans certains cas, diriger l’interprétation d’un symptôme douteux. Mais je ne crois pas que l’on puisse aller plus loin. D’abord les limites du pouvoir de la volonté sont difficiles à déterminer; on peut, par l’exercice, arriver à des résultats surprenants, dissocier des fonctions existantes et en créer d’autres et il n’est pas certain qu’un individu sain pris à l’improviste puisse immédiatement reproduire un tic que le sujet travaille depuis dix ans. J’ai décrit une femme qui dans ses tics « avalait son ventre », le faisait rentrer complètement sous les côtes puis ressortir, ce que nous ne pouvons pas faire. D’autre part, ce qui constitue le caractère pathologique de ces phénomènes, c’est leur durée et c’est l’état mental qui les accompagne, or ni l’un ni l’autre ne se retrouvent dans les reproductions volontaires. Il ne faudrait pas conclure de cette remarque superficielle que tous ces phénomènes sont caractérisés par la possibilité de la simulation. Cela nous amènerait à une interprétation absolument fausse des troubles névropathiques et des maladies mentales.

En second lieu, ce trouble systématique n’a pas la permanence et l’invariabilité des accidents organiques, il apparaît et disparaît capricieusement, il augmente ou il diminue quand l’état de l’individu est modifié par le sommeil, les attaques nerveuses, les somnambulismes ou simplement par les émotions, les distractions, les efforts d’atten-tion. Le plus souvent, par exemple, les chorées et les tics disparaissent pendant le sommeil. Mais ce n’est pas une loi absolue : beaucoup de névropathes dorment mal et n’ont pas de sommeil normal. Leur sommeil peut se rapprocher de certains états somnambuliques et des chorées ou des tics peuvent être augmentées ou même se développer uniquement pendant ces états. Il suffit de constater que ces divers états modifient les agitations névropathiques dans l’un ou l’autre sens.

Enfin, un caractère essentiel consiste dans l’association très étroite de ces accidents avec des phénomènes psychologiques : tandis que dans les spasmes organiques on ne peut constater aucune modification mentale, ni au début, ni dans l’évolution de l’accident, on en constate toujours de très importantes dans ces accidents névropathiques. D’abord il est facile de remarquer qu’il y a toujours au début des phénomènes moraux; un simple choc ne suffit pas, il faut qu’il y ait des émotions et des perturbations morales variées. Tous les malades que nous avons cités ont eu des modifications psychologiques de ce genre au début de toutes leurs agitations. L’un a eu un accident à la face ou à l’œil; l’autre a longtemps éprouvé une souffrance dans les dents qui l’effrayait; l’homme qui soufflait toujours par une narine a eu pendant longtemps une croûte dans le nez, à la suite d’un saignement de nez, et s’en est beaucoup préoccupé. Tous les malades qui ont eu des torticolis mentaux ont eu quelque impression morale relative à un mouvement de la tête. Une de jeunes filles que j’ai citées s’ennuyait fort au logis; elle travaillait tout le jour à côté d’une fenêtre donnant sur la rue. Son désir le plus vif était de quitter son travail monotone et d’aller dans la rue qu’elle regardait constamment. Sans cesse elle levait les yeux de son travail et tournait la tête à gauche pour voir ce qui ce passait dans la rue. Peu à peu elle sentit que sa tête tournait constamment à gauche, et prétendit même avoir un chapeau trop lourd de ce côté. Un diagnostic absurde, l’application d’un appareil plâtré sur le cou, ont singulièrement aggravé les choses, et elle a eu longtemps le tic de tourner fortement le cou du côté gauche.

Ces idées, ces phénomènes mentaux plus ou moins nets qui ont existé au début persistent encore pendant tout le développement du tic ou de la chorée. Revenons sur une histoire singulière que j’ai souvent racontée. Voici comment avait commencé la chorée rythmée de cette jeune fille de seize ans qui tournait sans cesse son poignet droit, soulevait et abaissait régulièrement son pied droit. Un soir, la veille du terme, elle avait entendu ses parents, pauvres ouvriers, gémir sur leur misère et sur la difficulté de payer le propriétaire. Elle fut très émotionnée et eut depuis des sortes de somnambulismes la nuit, pendant lesquels elle s’agitait dans son lit et répétait tout haut : « Il faut travailler! Il faut travailler! » Or, quel était le travail de cette jeune fille? Elle avait un métier qui consistait à fabriquer des yeux de poupées, et pour cela elle actionnait un tour en faisant manœuvrer une pédale avec son pied et en tournant un volant avec la main droite. Pendant son somnambulisme nocturne elle faisait ce mouvement de la main et du pied, mais ce mouvement s’accompagnait évidemment d’un état de conscience correspondant, puisqu’elle répétait tout haut : « Il faut travailler! » C’était là une action somnambulique simple, comme toutes celles que nous avons étudiées. Réveillée, elle n’a plus ni souvenir ni conscience de son rêve, mais le mouvement continue du côté droit exactement de même. N’est-il pas vraisemblable qu’il est encore accompagné par un état de conscience du même genre. D’ailleurs l’existence de cet état de conscience peut être mis en évidence par plusieurs expériences.

Tous ces caractères permettent de distinguer assez nettement ces agitations névropathiques des troubles organiques avec lesquels on pourrait les confondre. Il serait peut-être bon de réserver pour ces derniers le mot « convulsions » et de se rappeler qu’il n’y a pas de véritables convulsions chez les névropathes, mais uniquement des agitations.

En résulte-t-il que toutes ces agitations névropathiques soient exactement les mêmes et qu’il faille les soumettre toute à la même interprétation et au même traitement? C’est là, à mon avis, une analyse clinique trop grossière. Sans doute, au point de vue extérieur, il n’y a pas grande différence; tout au plus, dans certains cas, peut-on remarquer que le rythme est beaucoup plus régulier dans l’hystérie, mais cela n’est pas facile à vérifier sans inscription du mouvement, et cela ne s’applique qu’à un petit nombre d’accidents. Extérieurement, il n’est pas facile de distinguer une véritable crise d’hystérie de l’agitation d’un psychasténique qui se roule par terre.

Mais nous venons de voir que ces phénomènes fonctionnels sont en même temps des phénomènes mentaux. C’est dans ce trouble mental que se trouvent les traits essentiels, et il ne semble pas du tout certain qu’ils soient les mêmes dans tous les cas. Sans doute ces traits varient d’une manière continue et on trouvera tous les intermédiaires possibles entre les deux types que je décris, mais il n’en est pas moins vrai que ces malades semblent se dirige vers deux types différents qu’ils réalisent plus ou moins complètement. Si nous considérons les sujets que nous avons décrits comme des hystériques, nous pouvons remarquer tout d’abord que dans bien des cas ils ont peu de connaissance, peu de souvenirs de ces agitations motrices, qui ont été très violentes. Ils se sont contorsionnés de mille manière; ils ont fait des mouvements, des salutations, des secousses des membres pendant des heures, et quand ils se calment, ils ne se doutent guère de tout cela; ils n’en ont qu’une idée fort vague. Quelques-uns dans les cas typique, croient avoir dormi tranquillement. Il n’en est pas du tout de même chez les malades second type, chez les psychasténiques, qui se souviennent de toutes leurs contorsions et peuvent les décrire minutieusement. Cette amnésie, qui existe très souvent dans l’hystérie, correspond à un trouble de la conscience et de l’attention qui existe pendant les accidents eux-mêmes. Quelques-uns de ces malades semblent avoir perdu conscience; ils ont l’air de ne rien entendre et de ne rien comprendre. Nous savons que c’est exagéré et qu’ils ont toujours conservé une certaine conscience, mais il semble bien que ce ne soit pas la même que pendant l’état de veille. Pendant qu’ils font leurs contorsions, ils n’ont plus les mêmes pudeurs, les mêmes précautions, la même conduite que pendant leur état normal. Une grande crise de contorsions hystériques ne s’arrête pas quand un témoins entre, n’est pas modifiée très facilement par les paroles de l’entourage, sauf dans des cas exceptionnels qui se rattachent à d’autre lois. Au contraire, le psychasténique qui a ses tics, ou même ses agitations, reste le même homme; il continue à parler, à se souvenir, à vous reconnaître. Il s’arrête quand il le faut, il prend des précautions pour ne pas être trop ridicule, il n’a pas du tout cet état d’obnubilation qui caractérise l’agitation hystérique.

La chorée hystérique peut survenir, dira-t-on, même pendant la veille. D’abord il y aurait à remarquer que ce n’est pas pendant une veille très normal : pendant que ces malades ont de la chorée rythmée, ils sont obnubilés, à moitié endormis, en proie à une tristesse vague, et on note facilement un changement d’état mental quand leur chorée s’arrête. Mais, même dans ces cas, leur conscience conservée se porte peu vers le mouvement pathologique : beaucoup de ses sujets sentent à peine le mouvement choréique qu’ils exécutent, au moment même où il se fait. Si on leur cache le bras avec un écran, ils peuvent parler d’autre chose et oublier ce qu’ils font. Cette inconscience du mouvement pathologique s’objective par un fait très remarquable que nous aurons à discuter longuement plus tard et qu’il faut seulement signaler ici : c’est l’insensibilité des membres particulièrement atteint. J’ai noté une dizaine de cas de grande chorée hystérique dans lesquels les sujets, sans s’en douter, sans avoir été aucunement éduqués, présentaient une anesthésie remarquable. Dans une vingtaine d’autres cas, la sensation du mouvement, la sensation du contact et de la douleur étaient nettement moindres sur les membres atteints que sur les membres immobiles.

Ce caractère me semble aussi déterminer une modification dans l’influence que l’attention du sujet peut avoir sur le mouvement automatique. Dans les cas typiques d’hystérie, le sujet n’a pas besoin de faire attention à son bras pour que le mouvement de rotation se produise régulièrement. Bien mieux, j’ai cru observer que les mouvements étaient plus complets, plus réguliers, quand le sujet ne s’en préoccupait pas et quand il pensait à autre chose. Tous ces caractères me paraissent être absolument inverse chez le psychasténique. Celui-ci sent très bien son tic, et il exagère quand il prétend qu’il ne s’en rend pas compte. Il ne présente aucune anesthésie sur les parties atteintes; il y sent le contact et la douleur aussi bien que le mouvement. En un mot, il a pleine conscience de son agitation. Il en résulte que l’atten-tion ne joue pas du tout le même rôle; il a besoin de prêter une certaine attention à son tic pour que celui-ci se produise, et quand on le distrait très fortement, quand il oublie de penser à son mouvement, il cesse de le faire. C’est ce que tous les parents ont observé chez les enfants tiqueurs.

Cette différence dans le degré de la conscience est encore plus remarquable si l’on considère, non pas le tic lui-même, mais les idées, les souvenirs des scènes émotionnantes, les manies mentales qui l’accompagnent et le déterminent. C’est dans le groupe des hystériques que l’on trouvera ces sujets naïfs qu ne comprennent rien du tout à leur propre maladie, qui ne se doutent même pas, comme la petite Mel…, qu’elle continue à faire avec son bras et sa jambe droite les mouvements de son métier. C’est là qu’on verra ces malades qui viennent se plaindre de toute autre chose et qui interprètent très mal leur propre chorée. On se souvient de cette malade qui venait se plaindre d’un vertige quand elle sautait elle-même dans la rue au moment où elle rêvait qu’elle se jetait à la Seine. On retrouve la souvenir de ces idées dans ces délires, des somnambulismes, tandis qu’elles ne paraissaient pas exister pendant la veille. Le psychasténique, au contraire, connaît mieux que personne ses manies mentales de précision, son besoin de vérifier si sa tête est sur ses épaules, son besoin de perfectionner ou sa manie des pactes, et c’est lui qui redressera sur ce point le diagnostic du médecin. En un mot, il y a chez lui une conscience complète du trouble qui n’existe pas chez l’hystérique.

Peut-on dire cependant que la fonction qui est ainsi agitée soit chez lui tout à fait complète et normale au point de vue psychologique? En aucune façon, mais les troubles qu’elle présente ne sont pas les mêmes que dans l’hystérie. Le sujet a à son propos des sentiments pathologiques que nous connaissons déjà; il a un sentiment d’incapacité, de gêne, dans la direction de cette fonction : « Je ne suis plus maître de mon bras, de ma figure; il me semble que je ne puis en faire ce que je veux ». Il a surtout perdu ce sentiment de possession, de pouvoir libre que nous avons à propos de nos mouvements : « Dans cet état atroce, il faut que j’agisse en sentant que j’agis, mais sans le vouloir. Quelque chose qui ne paraît pas résider en moi me pousse à continuer et je ne puis pas me rendre compte que j’agis réellement; … il me semble que ce n’est pas moi qui veux les actions faites par mes mains et mes pieds ». Un degré de plus dans ce sentiment d’absence d’action personnelle d’automatisme et les malades vont dire qu’il y a quelque chose d’extérieur qui pèse sur eux, qui détermine leurs actes; en un mot ils vont attribuer à des volontés étrangères l’action qui ne semble plus dépendre de leur volonté. « Quelqu’un me fait parler; on me suggère des mots grossiers; ce n’est pas ma faute si ma bouche marche malgré moi, il y a longtemps que ce n’est pas moi qui agis ». on comprend le rôle que de pareils sentiments vont jouer dans les délires de possession, et même de persécution. Remarquons seulement pour le moment qu’ils constituent une partie essentielle de la psychologie du tic : le malade n’a pas perdu la conscience personnelle de ce qu’il fait et de ce qu’il pense, mais il semble avoir perdu le sentiment de la liberté et de l’activité volontaire. Il y a là une différence psychologique qui a des conséquences importantes.


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Notes d'édition[modifier]

  1. État mental des hystériques, 1894, II, p. 99.