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Les Odes (Ronsard)/Contre Denise Sorcière

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Les Odes, Texte établi par Hugues VaganayGarnier3 (p. 111-114).

CONTRE DENISE

Sorcière.

ODE XVI

  L’inimitié que je te porte.
Passe celle, tant elle est forte,
    Des aigneaux et des loups,
Vieille sorcière deshontée,
Que les bourreaux ont fouettée
    Te honnissant de coups.

  Tirant après toy une presse
D’hommes et de femmes espesse,
    Tu monstrois nud le flanc.
Et monstrois nud parmy la rue
    L’estomac, et l’espaule nue
Rougissante de sang.


  Mais la peine fut bien petite.
Si lon balance ton mérite :
    Le Ciel ne devoit pas
Pardonner à si lasche teste,
Ains il devoit de sa tempeste
    L’acravanter à bas.

  La Terre mère encor pleurante
Des Geans la mort violante
    Bruslez du feu des cieux,
(Te laschant de son ventre à peine)
T’engendra, vieille, pour la haine
    Qu’elle portait aux Dieux.

  Tu sçais que vaut mixtionnée
La drogue qui nous est donnée
    Des pays chaleureux.
Et en quel mois, en quelles heures
Les fleurs des femmes sont meilleures
    Au breuvage amoureux.

  Nulle herbe, soit elle aux montagnes.
Ou soit venimeuse aux campagnes,
    Tes yeux sorciers ne fuit.
Que tu as mille fois coupée
D’une serpe d’airain courbée,
    Béant contre la nuit.

  Le soir, quand la Lune fouette
Ses chevaux par la nuict muette,
    Pleine de rage, alors
Voilant ta furieuse teste
De la peau d’une estrange beste
    Tu t’eslances dehors.

  Au seul soufler de son haleine
Les chiens effroyez par la plaine
    Aguisent leurs abois :
Les fleuves contremont reculent.
Les loups effroyablement hurlent
    Apres toy par les bois.

  Adonc par les lieux solitaires.
Et par l’horreur des cimetaires
    Où tu hantes le plus,
Au son des vers que tu murmures
Les corps des morts tu des-emmures
    De leurs tombeaux reclus.

  Vestant de l’un l’image vaine
Tu viens effroyer d’une peine
    (Rebarbotant un sort)
Quelque veufve qui se tourmente,
Ou quelque mère qui lamente
    Son seul héritier mort.

  Tu fais que la Lune enchantée
Marche par l’air toute argentée,
    Luy dardant d’icy bas
Telle couleur aux joues pâlies.
Que le son de mille cymbales
    Ne divertiroit pas.

  Tu es la frayeur du village :
Chacun craignant ton sorcelage
    Te ferme sa maison.
Tremblant de peur que tu ne taches
Ses bœufs, ses moutons et ses vaches
    Du just de ta poison.

  J ’ay veu souvent ton œil senestre.
Trois fois regardant de loin paistre
    La guide du troupeau.
L’ensorceler de telle sorte.
Que tost après je la vy morte
    Et les vers sur la peau.

  Comme toy, Medée exécrable
Fut bien quelquefois profitable :
    Ses venins ont servy,
Reverdissant d’Eson l’escorce :
Au contraire, tu m’as par force
    Mon beau printemps ravy.

  Dieux ! si là haut pitié demeure,
Pour recompense qu’elle meure,
    Et ses os diffamez
Privez d’honneur de sépulture,
Soient des oiseaux goulus pasture,
    Et des chiens affamez.