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Les Oiseaux de l’Inde au Jardin d’acclimatation

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LES OISEAUX DE L’INDE
récemment arrivés au jardin d’acclimatation (avril 1874).

Il existe des commerces dont le public ne se doute pas. De ce nombre est certainement celui des oiseaux curieux et rares, des animaux sauvages, dangereux ou utiles, de quelque nature qu’ils soient.

Cependant, en y réfléchissant un peu, le promeneur, qui admire si à son aise la collection du Jardin d’acclimatation ou du Muséum en se prélassant le long des allées ombreuses, devrait bien penser que ces animaux ne se sont pas rassemblés tout seuls et de leur plein gré dans cette arche de Noë de l’utilité ou de l’utilisable ! Quelqu’un les y a poussés… C’est ce quelqu’un qu’il n’est pas sans intérêt de découvrir et de suivre dans ses agissements.

Une demi-douzaine de maisons puissantes se partagent le monde, sous le rapport que nous envisageons ici. C’est à dessein que nous laissons de côté un égal nombre de maisons aussi riches qui se partagent, le règne végétal. Ce que font les unes, les autres l’imitent ; chacune a ses commis-voyageurs dans toutes les parties de la terre, non-seulement habitée, mais encore plus ou moins habitable… Commis-voyageurs qui, au lieu d’écouler de la marchandise, sont perpétuellement en quête de marchandises nouvelles.

S’il se prend, par-ci par-là, grâce à un busard heureux, quelque hôte intéressante et rare, l’agent saura bien l’acheter ; il a des ramifications dans le pays et, comme l’araignée, il peut rester au centre de sa toile, toutes les captures y viendront. Mais, il est bien évident que, se renouvelassent-ils plus souvent encore qu’ils ne le font, ces hasards et ces prises ne sauraient approvisionner régulièrement tous les jardins zoologiques du monde. Il faut avoir toujours présente à l’esprit cette vérité que la mort y fauche constamment, et d’une faux plus aiguisée que partout ailleurs, puisqu’il s’agit de prédominer et de déporter !

Nécessité donc de pourvoir aux besoins par des chasses spéciales qui s’exécutent partout, sans relâche ; elles ont lieu au moment où j’écris en quelque coin du monde, elles ont eu lieu hier et se continueront demain ! Il faut bien verser dans le gouffre toujours béant des demandes ! Or, ces chasses — ne fussent-elles même que celles des plantes nouvelles ! — ne sont pas toujours sans danger. De là, le haut prix des nouveautés.

D’autre part ces chasses ne peuvent être faites par le premier venu, et les chercheurs de ces compagnies sont, le plus souvent, des botanistes et des naturalistes de très-grand mérite ; dernière cause d’enchérissement, il est vrai, mais tout aussi naturelle que les autres, et dont il faut tenir un compte égal.

De toutes ces circonstances réunies, résulte comme une sorte d’alea, de chance, de fluctuation très-originale régnant sur la production des curiosités ou raretés naturelles disponibles à un moment donné. Tout à coup, tel quadrupède, tel oiseau jusque-là rare, va devenir relativement commun ; peut-être même, si plusieurs maisons ont réussi la même chasse, il va devenir trop commun ! C’est comme le poisson à la halle… la marée va venir trop vite ! malgré les soins et les intérêts contraires des marchands. Qu’y faire ? La marchandise pousse… les déchets augmentent… il faut vendre !

Puis, tout à coup, pendant de longs mois peut-être, des années quelquefois, le même animal va redevenir rare, introuvable et va partout être cher et demandé.

En ce moment, et depuis quelques mois, c’est l’Inde qui donne. Elle donne partout ; aux jardins de New-York et de Melbourne, comme à ceux de Londres de Moscou et de Paris ; et cette abondance simultanée n’affaiblit en rien l’intérêt des nouvelles acquisitions. Nous, qui centralisons entre nos mains les bulletins d’entrée d’à peu près tous les jardins du monde, nous pouvons presque prédire, avant d’ouvrir la missive de l’un d’entre eux, ce qu’elle va nous annoncer comme acquisitions, d’après les entrées récentes faites dans les autres…

Nous n’avons à établir aucun ordre de classification parmi les nouvelles acquisitions indiennes du Jardin d’acclimatation ; prenons-les au hasard, comme elles viennent, rapprochant seulement les espèces les plus voisines, telles que le Monaul et le Tragopan, le Canard à bec de lait, l’Oie cabouc et l’Oie barrée, laissant à part le Martin acridothère.

À tout seigneur, tout honneur !

Le Monaul, ou Lophophore resplendissant, est un bijou qui vaut, à lui seul, le voyage au jardin du bois de Boulogne. Avant la guerre, le jardin possédait déjà un Lophophore, duquel j’essayai de tracer en quelques mots un portrait presque impossible. Les lignes suivantes ne peuvent, pas plus qu’une longue description, donner l’idée exacte de cet oiseau ; elles peuvent, tout au plus, suggérer au curieux le désir d’aller voir lui-même.

« Tour des yeux pourpres, joues dorées, bec jaune, huppe effilée et retombante, vert doré brillant comme toute la tête. Derrière et côtés du cou pourpre à reflets de rubis, manteau bronze vif, dos violet profond, queue rousse. Toutes ces nuances vives, flamboyantes, changeantes ; vrai plumage de paon, mais plus délicat et plus riche encore s’il est possible. Certainement l’un des plus beaux oiseaux de la terre. »

Eh bien, cet admirable oiseau ne se montre pas si délicat que l’on serait porté à le croire. Ce n’est pas la volière qu’il lui faut, c’est un parc tranquille, grand, un endroit sec, aride, rempli de terre de bruyère. Là, il pousserait aussi aisément que le paon le plus commun. Si on le pouvait, on ferait encore bien mieux de le laisser vaguer dans un potager avec des poulets. La seule précaution qu’il réclamerait serait, dans la jeunesse, d’être rentré le soir pendant les six premières semaines et de ne pas être lâché à la pluie et à l’humidité. L’avis du faisandier Plet, le plus habile sans contredit du jardin, est que, traité ainsi, le Lophophore ne sera pas plus délicat à sauver, à élever qu’un dindon !

Quant à lui, il a toujours élevé les jeunes jusqu’à quatre mois, mais en quelques jours, la phthisie les a enlevés. Il ne faut s’en prendre qu’à la vie enfermée que nécessitent les conditions du jardin. Ce n’est point ainsi qu’on acclimate un oiseau des montagnes ! Des dindonneaux, tout communs, soumis au même régime que les petits Lophophores, seraient morts de la même maladie.

La conclusion très-affirmative, c’est que le Monaul peut et doit s’acclimater chez nous. Quelle splendide conquête ! Ne fût-ce que pour le plaisir des yeux !

C’est un Himalayen, qu’on ne l’oublie point. Il ne faut pas trop s’étonner s’il éprouve, surtout dans sa première jeunesse, quelque difficulté à changer tout à la fois de latitude et d’altitude. Cette dernière condition est souvent plus dure que l’autre et plus difficile à corriger.

Le Tragopan est un Himalayen aussi, mais il est rustique, et résiste très-bien au froid. C’est un bel oiseau au plumage roux, à taches noires bordées de blanc, de la grosseur d’une Pintade, avec un fanon et des cornes bleus. Rien n’est plus original que la figure de cet animal, auquel ce singulier ornement a valu le nom de Satyre, et qui, en liberté, se montre assez souvent peu commode pour les hommes, qu’il attaque toujours, tandis qu’il laisse en paix les oiseaux ses voisins. En cela, le Tragopan-Satyre n’est cependant pas plus méchant que beaucoup de nos coqs de race, dont l’approche n’est point toujours agréable !

Entrons maintenant, avec le Canard à bec de lait ou Pœcilorhynque, dans les régions aquatiques.

Ce canard est une très-heureuse acquisition, non-seulement pour sa couleur curieuse, mais pour sa mine singulière ; son plumage est brunâtre foncé avec le bord de chaque plume blanc, l’ensemble devenant plus clair sur la poitrine. Son plus frappant caractère consiste en deux plumes d’un blanc pur qui tranchent nettement sur les couvertures des ailes. Enfin, le bec, noir et orangé à sa base, présente son extrémité blanc jaune coupée comme si l’animal venait de la tremper dans du lait épais.

À côté de lui, voici l’Oie cabouc, avec son nom infernal pseudo-latino-greco-barbare de Sarkidiornis melanotus… Ouf !… Autrement pour Le français — disait jadis le grammairien Lhomond, — un admirable oiseau heureusement introduit des Mascareignes, où l’on prétend qu’il est, depuis des siècles, domestiqué. Rien n’est joli comme le dos d’acier poli de ces animaux, leur tête gracieuse ornée d’une sorte de crête, de caroncule charnue et aplatie comme la crête d’un coq nègre.

L’Oie cabouc, dit M. Cornely qui l’élève déjà près de Tours, diffère absolument des autres oies qui réclament avant tout de l’herbe, une nourriture végétale, pour prospérer. À celle-ci, il faut une nourriture animale et « quoiqu’on puisse la tenir en vie avec du pain et même en la nourrissant de graines, je crois essentiel de lui donner des lombrics ou vers de terre et des œufs de fourmis, à moins qu’étant sur un grand étang, elle puisse chercher elle-même une nourriture animale. »

Cette dernière phrase donne à penser que la susdite Oie cabouc est beaucoup plus aquatique que les oies ordinaires. Ce serait une grande erreur, en effet, de penser que l’oie commune vit de l’eau et dans l’eau ; elle vit dans les prairies et les champs ; elle paît, et cela lui suffit, pourvu que de temps en temps elle puisse se laver le bec. Ce fait est tellement vrai, que les oies vivent, nombreuses, près de petites mares remplies de jeunes poissons sans jamais poursuivre ces petits animaux ; les paysans de la Bretagne le savent bien, eux qui élèvent tant d’oies à tous les carrefours de leurs chemins ! Le canard, au contraire, ferait aux poissons une chasse continuelle, et nous pensons que l’Oie cabouc a les mœurs carnassières du canard et vit, comme celui-ci, des poissons qu’elle poursuivrait à outrance. Il serait cependant dangereux de trop s’engager dans un jugement quelconque, car cet admirable oiseau, d’importation toute récente, a des mœurs encore bien peu connues.

Arrivons à l’Oie barrée de l’Inde, celle-ci un peu mieux étudiée. Robuste et charmant oiseau, qui ne le cède en rien, pour la beauté de son plumage, aux Mandarins, Carolins, et autres coquets habitants de l’eau. Cette petite oie a la tête et le cou blancs, mais deux raies noires en travers, derrière la tête, le bec et les pattes jaunes, l’onglet noir.

Tandis que nous sommes avec les oies, signalons l’Oie de Chine à caroncule, oie japonaise qui va bientôt faire une rude concurrence à nos bonnes vieilles oies toulousaines et bretonnes ; non par sa taille, elle est plus petite que les nôtres et de forme toute différente, mais par sa fécondité. Ces oies font trois et même quatre couvées par an, la première quelquefois de trente œufs, d’après M. Cornely. Cela constitue, en faveur des dernières venues, une certaine différence, et la quantité peut facilement racheter l’obésité de nos unités !

Courons vite aux Acridothères, car la place nous fuit, et leur histoire est si intéressante !

Les Acridothères, ou Mangeurs de sauterelles, sont à peu près des Martins, et les Martins, comme les Étourneaux, sont des amis. Déjà on a demandé aux Acridothères de se reproduire ; ils n’ont point fait la sourde oreille, mais ou peut chercher mieux et tout fait espérer qu’on trouvera ce qui convient chez l’un ou chez l’autre, car ils sont nombreux dans cette famille. Nous avons en Europe, — même en France — déjà le Roselin, ce charmant oiseau noir à dessous rose, l’un des plus beaux de nos oiseaux, mais nous ne possédons pas de véritables Acridothères.

Combien n’y aurait-il pas à dire sur les mœurs et sur l’utilité des Acridothères ou Acridophages de l’Inde pour notre colonie africaine, quand on sait que la sauterelle est une des proies favorites de l’oiseau, quand on sait, de plus, que ces oiseaux, introduits à l’île Bourbon, ont purgé rapidement cette île des insectes qui la désolaient. On se plaît à espérer un résultat semblable pour l’Algérie. Mais… il y a toujours un revers à la médaille ! Nous le verrons tout à l’heure.

Voilà donc les Acridothères introduits à Bourbon. Tout allait au mieux ; on prévoyait un succès complet. — Si nous racontons ce qui est survenu, c’est que c’est une leçon, et une leçon utile d’histoire toute moderne ! — Un jour des colons voient les nouveaux oiseaux fouiller avec avidité dans des terres récemment ensemencées… Les oiseaux en veulent au grain ! Alarme répandue dans toute l’île ; les nouveaux venus sont des ennemis terribles, rien ne restera après eux ! On fit leur procès en forme.

Monaul ou lophophore resplendissant
Monaul ou lophophore resplendissant
Monaul ou lophophore resplendissant, récemment arrivé au Jardin d’acclimatation.

Les gens de bon sens eurent beau soutenir que si les Acridothères fouillaient ainsi la terre fraîchement remuée, c’était pour y chercher, non le grain, mais les ennemis du grain ; que des insectivores échangeraient point à volonté de nourriture, etc., etc.

Rien n’y lit, l’oiseau fut proscrit par le Conseil. Deux heures après l’arrêt qui le condamnait, il n’en restait pas un seul vivant dans l’île !

Mais, dès le lendemain aussi, voilà des sauterelles à loisir !

Huit ans après, on se décida à redemander deux couples des bienheureux oiseaux ! Reçus avec transport, on fit une affaire d’État de leur conservation et de leur multiplication, les médecins décidèrent que leur chair était malsaine… bref, ils multiplièrent prodigieusement.

Toutes les sauterelles furent radicalement détruites. Mais… mais, voici le revers inattendu !

Ayant tout dévoré, les Acridothères, multipliant très-fort n’eurent plus rien à se mettre sous… le bec ! Et les voilà se jetant sur les fruits ! Les mûres, les raisins, les dattes surtout y passent ; les blés, les riz, les maïs, les fèves sont dévastés ; ces oiseaux pénètrent jusque dans les colombiers pour dévorer les jeunes !

Ce n’est pas tout d’introduire sans compter, il faut savoir garder une sage mesure. On en est là, à Bourbon, et l’on parle d’introduire à présent des oiseaux de proie… Le remède serait peut-être pire que le mal.

H. de La Blanchère.