Les Oreilles du comte de Chesterfield et le Chapelain Goudman/Chapitre I

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CHAPITRE I.


Ah ! la fatalité gouverne irrémissiblement toutes les choses de ce monde. J’en juge, comme de raison, par mon aventure.

Milord Chesterfield, qui m’aimait fort, m’avait promis de me faire du bien. Il vaquait un bon preferment[1] à sa nomination. Je cours du fond de ma province à Londres ; je me présente à milord ; je le fais souvenir de ses promesses ; il me serre la main avec amitié, et me dit qu’en effet j’ai bien mauvais visage. Je lui réponds que mon plus grand mal est la pauvreté. Il me réplique qu’il veut me faire guérir, et me donne sur-le-champ une lettre pour M. Sidrac, près de Guildhall.

Je ne doute pas que M. Sidrac ne soit celui qui doit m’expédier les provisions de ma cure. Je vole chez lui. M. Sidrac, qui était le chirurgien de milord, se met incontinent en devoir de me sonder, et m’assure que, si j’ai la pierre, il me taillera très-heureusement.

Il faut savoir que milord avait entendu que j’avais un grand mal à la vessie, et qu’il avait voulu, selon sa générosité ordinaire, me faire tailler à ses dépens. Il était sourd, aussi bien que monsieur son frère, et je n’en étais pas encore instruit.

Pendant le temps que je perdis à défendre ma vessie contre M. Sidrac, qui voulait me sonder à toute force, un des cinquante-deux compétiteurs qui prétendaient au même bénéfice arriva chez milord, demanda ma cure, et l’emporta.

J’étais amoureux de Miss Fidler, que je devais épouser dès que je serais curé ; mon rival eut ma place et ma maîtresse.

Le comte, ayant appris mon désastre et sa méprise, me promit de tout réparer ; mais il mourut deux jours après.

M. Sidrac me fit voir, clair comme le jour, que mon bon protecteur ne pouvait pas vivre une minute de plus, vu la constitution présente de ses organes, et me prouva que sa surdité[2] ne venait que de l’extrême sécheresse de la corde et du tambour de son oreille. Il m’offrit même d’endurcir mes deux oreilles avec de l’esprit-de-vin, de façon à me rendre plus sourd qu’aucun pair du royaume.

Je compris que M. Sidrac était un très-savant homme. Il m’inspira du goût pour la science de la nature. Je voyais d’ailleurs que c’était un homme charitable qui me taillerait gratis dans l’occasion, et qui me soulagerait dans tous les accidents qui pourraient m’arriver vers le col de la vessie.

Je me mis donc à étudier la nature sous sa direction, pour me consoler de la perte de ma cure et de ma maîtresse.



  1. Preferment signifie bénéfice en anglais. (Note de Voltaire.)
  2. Voyez dans la Correspondance, la lettre de Voltaire à Chesterfield, du 24 septembre 1771.