Les Oreilles du comte de Chesterfield et le Chapelain Goudman/Chapitre II

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CHAPITRE II.


Après bien des observations sur la nature, faites avec mes cinq sens, des lunettes, des microscopes, je dis un jour à M. Sidrac : « On se moque de nous ; il n’y a point de nature, tout est art. C’est par un art admirable que toutes les planètes dansent régulièrement autour du soleil, tandis que le soleil fait la roue sur lui-même. Il faut assurément que quelqu’un d’aussi savant que la Société royale de Londres ait arrangé les choses de manière que le carré des révolutions de chaque planète soit toujours proportionnel à la racine du cube de leur distance à leur centre ; et il faut être sorcier pour le deviner.

« Le flux et le reflux de notre Tamise me paraît l’effet constant d’un art non moins profond et non moins difficile à connaître.

« Animaux, végétaux, minéraux, tout me paraît arrangé avec poids, mesure, nombre, mouvement. Tout est ressort, levier, poulie, machine hydraulique, laboratoire de chimie, depuis l’herbe jusqu’au chêne, depuis la puce jusqu’à l’homme, depuis un grain de sable jusqu’à nos nuées.

« Certainement il n’y a que de l’art, et la nature est une chimère.

— Vous avez raison, me répondit M. Sidrac, mais vous n’en avez pas les gants ; cela a déjà été dit par un rêveur de la la Manche[1], mais on n’y a pas fait attention.

— Ce qui m’étonne, et ce qui me plaît le plus, c’est que, par cet art incompréhensible, deux machines en produisent toujours une troisième ; et je suis bien fâché de n’en avoir pas fait une avec miss Fidler ; mais je vois bien qu’il était arrangé de toute éternité que miss Fidler emploierait une autre machine que moi.

— Ce que vous dites, me répliqua M. Sidrac, a été encore dit, et tant mieux : c’est une probabilité que vous pensez juste. Oui, il est fort plaisant que deux êtres en produisent un troisième ; mais cela n’est pas vrai de tous les êtres. Deux roses ne produisent point une troisième rose en se baisant ; deux cailloux, deux métaux, n’en produisent pas un troisième ; et cependant un métal, une pierre, sont des choses que toute l’industrie humaine ne saurait faire. Le grand, le beau miracle continuel est qu’un garçon et une fille fassent un enfant ensemble, qu’un rossignol fasse un rossignolet à sa rossignole, et non pas à une fauvette. Il faudrait passer la moitié de sa vie à les imiter, et l’autre moitié à bénir celui qui inventa cette méthode. Il y a dans la génération mille secrets tout à fait curieux. Newton dit que la nature se ressemble partout : Natura est ubique sibi consona. Cela est faux en amour ; les poissons, les reptiles, les oiseaux, ne font point l’amour comme nous : c’est une variété infinie. La fabrique des êtres sentants et agissants me ravit. Les végétaux ont aussi leur prix. Je m’étonne toujours qu’un grain de blé jeté en terre en produise plusieurs autres.

— Ah ! lui dis-je comme un sot que j’étais encore, c’est que le blé doit mourir pour naître, comme on l’a dit dans l’école[2].

M. Sidrac me reprit en riant avec beaucoup de circonspection.

« Cela était vrai du temps de l’école, dit-il ; mais le moindre laboureur sait bien aujourd’hui que la chose est absurde.

— Ah ! monsieur Sidrac, je vous demande pardon ; mais j’ai été théologien, et on ne se défait pas tout d’un coup de ses habitudes. »



  1. Dictionnaire philosophique, article Nature. (Note de Voltaire.)
  2. Saint Paul, aux Corinthiens,, xv, 36 ; et saint Jean, xii, 24.