Les Oreilles du comte de Chesterfield et le Chapelain Goudman/Chapitre III

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CHAPITRE III.


Quelque temps après ces conversations entre le pauvre prêtre Goudman et l’excellent anatomiste Sidrac, ce chirurgien le rencontra dans le parc Saint-James, tout pensif, tout rêveur, et l’air plus embarrassé qu’un algébriste qui vient de faire un faux calcul. « Qu’avez-vous ? lui dit Sidrac ; est-ce la vessie ou le côlon qui vous tourmente ?

— Non, dit Goudman, c’est la vésicule du fiel. Je viens de voir passer dans un bon carrosse l’évêque de Glocester[1], qui est un pédant bavard et insolent ; j’étais à pied, et cela m’a irrité. J’ai songé que si je voulais avoir un évêché dans ce royaume, il y a dix mille à parier contre un que je ne l’aurais pas, attendu que nous sommes dix mille prêtres en Angleterre. Je suis sans aucune protection depuis la mort de milord Chesterfield, qui était sourd. Posons que les dix mille prêtres anglicans aient chacun deux protecteurs, il y aurait en ce cas vingt mille à parier contre un que je n’aurais pas l’évêché. Cela fâche quand on y fait attention.

« Je me suis souvenu qu’on m’avait proposé autrefois d’aller aux grandes Indes en qualité de mousse ; on m’assurait que j’y ferais une grande fortune, mais je ne me sentis pas propre à devenir un jour amiral. Et, après avoir examiné toutes les professions, je suis resté prêtre sans être bon à rien.

— Ne soyez plus prêtre, lui dit Sidrac, et faites-vous philosophe. Ce métier n’exige ni ne donne des richesses. Quel est votre revenu ?

— Je n’ai que trente guinées de rente, et, après la mort de ma vieille tante, j’en aurai cinquante.

— Allons, mon cher Goudman, c’est assez pour vivre libre et pour penser. Trente guinées font six cent trente schellings : c’est près de deux schellings par jour. Philips n’en voulait qu’un seul. On peut, avec ce revenu assuré, dire tout ce qu’on pense de la compagnie des Indes, du parlement, de nos colonies, du roi, de l’être en général, de l’homme, et de Dieu, ce qui est un grand amusement. Venez dîner avec moi, cela vous épargnera de l’argent ; nous causerons, et votre faculté pensante aura le plaisir de se communiquer à la mienne par le moyen de la parole : ce qui est une chose merveilleuse que les hommes n’admirent pas assez. »



  1. Warburton. (Note de Voltaire)