Les Oreilles du comte de Chesterfield et le Chapelain Goudman/Chapitre V

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CHAPITRE V.


Le lendemain, les trois penseurs dînèrent ensemble ; et comme ils devenaient un peu plus gais sur la fin du repas, selon la coutume des philosophes qui dînent, on se divertit à parler de toutes les misères, de toutes les sottises, de toutes les horreurs qui affligent le genre animal, depuis les terres australes jusqu’auprès du pôle arctique, et depuis Lima jusqu’à Méaco. Cette diversité d’abominations ne laisse pas d’être fort amusante. C’est un plaisir que n’ont point les bourgeois casaniers et les vicaires de paroisse, qui ne connaissent que leur clocher, et qui croient que tout le reste de l’univers est fait comme exchange-alley à Londres, ou comme la rue de la Huchette à Paris.

« Je remarque, dit le docteur Grou, que, malgré la variété infinie répandue sur ce globe, cependant tous les hommes que j’ai vus, soit noirs à laine, soit noirs à cheveux, soit bronzés, soit rouges, soit bis, qui s’appellent blancs, ont également deux jambes, deux yeux, et une tête sur leurs épaules, quoi qu’en ait dit saint Augustin, qui, dans son trente-septième sermon, assure qu’il a vu des acéphales, c’est-à-dire des hommes sans tête, des monocules qui n’ont qu’un œil, et des monopèdes qui n’ont qu’une jambe. Pour des anthropopages, j’avoue qu’on en regorge, et que tout le monde l’a été.

« On m’a souvent demandé si les habitants de ce pays immense nommé la Nouvelle-Zélande, qui sont aujourd’hui les plus barbares de tous les barbares, étaient baptisés. J’ai répondu que je n’en savais rien, que cela pouvait être ; que les Juifs, qui étaient plus barbares qu’eux, avaient eu deux baptêmes au lieu d’un, le baptême de justice et le baptême de domicile.

— Vraiment, je les connais, dit M. Goudman, et j’ai eu sur cela de grandes disputes avec ceux qui croient que nous avons inventé le baptême. Non, messieurs, nous n’avons rien inventé, nous n’avons fait que rapetasser. Mais, dites-moi, je vous en prie, monsieur Grou, de quatre-vingts ou cent religions que vous avez vues en chemin, laquelle vous a paru la plus agréable : est-ce celle des Zélandais ou celle des Hottentots ?


M. GROU.

C’est celle de l’île d’Otaïti, sans aucune comparaison. J’ai parcouru les deux hémisphères ; je n’ai rien vu comme Otaïti et sa religieuse reine. C’est dans Otaïti que la nature habite. Je n’ai vu ailleurs que des masques ; je n’ai vu que des fripons qui trompent des sots, des charlatans qui escamotent l’argent des autres pour avoir de l’autorité, et qui escamotent de l’autorité pour avoir de l’argent impunément ; qui vous vendent des toiles d’araignée pour manger vos perdrix ; qui vous promettent richesses et plaisirs quand il n’y aura plus personne, afin que vous tourniez la broche pendant qu’ils existent.

Pardieu ! il n’en est pas de même dans l’île d’Aïti, ou d’Otaïti. Cette île est bien plus civilisée que celle de Zélande et que le pays des Cafres, et, j’ose dire, que notre Angleterre, parce que la nature l’a favorisée d’un sol plus fertile ; elle lui a donné l’arbre à pain, présent aussi utile qu’admirable, qu’elle n’a fait qu’à quelques îles de la mer du Sud. Otaïti possède d’ailleurs beaucoup de volailles, de légumes et de fruits. On n’a pas besoin dans un tel pays de manger son semblable ; mais il y a un besoin plus naturel, plus doux, plus universel, que la religion d’Otaïti ordonne de satisfaire en public. C’est de toutes les cérémonies religieuses la plus respectable sans doute ; j’en ai été témoin, aussi bien que tout l’équipage de notre vaisseau. Ce ne sont point ici des fables de missionnaires, telles qu’on en trouve quelquefois dans les Lettres édifiantes et curieuses des révérends pères jésuites. Le docteur Jean Hawkesworth[1] achève actuellement de faire imprimer nos découvertes dans l’hémisphère méridional. J’ai toujours accompagné M. Banks, ce jeune homme si estimable qui a consacré son temps et son bien à observer la nature vers le pôle antarctique, tandis que MM. Dakins et Wood revenaient des ruines de Palmyre et de Balbek[2], où ils avaient fouillé les plus anciens monuments des arts, et que M. Hamilton apprenait aux Napolitains étonnés l’histoire naturelle de leur mont Vésuve[3]. Enfin j’ai vu avec MM. Banks, Solander, Cook, et cent autres, ce que je vais vous raconter.

La princesse Obéira, reine de l’île Otaïti… »


Alors on apporta le café, et, dès qu’on l’eut pris, M. Grou continua ainsi son récit.



  1. Hawkesworth, né en 1715 ou 1719, mort en 1773, a été le rédacteur du premier Voyage de Cook, qui parut en 1773.
  2. Robert Wood et Dawkins ont publié les Ruines de Palmyre, Londres, 1753, in-folio, réimprimés à Paris, 1819, in-4°, et les Ruines de Balbec, Londres, 1757, in-folio.
  3. Voyez, dans la Correspondance, la lettre du 17 juin 1773, au chevalier Hamilton.