Les Ouvriers-Poètes (Baillet)
Vous me demandez, cher Cousin Louis, d’écrire pour le recueil des Coquelicots quelues notices sur les anciens Ouvriers-Poète. J’accepte de grand cœur ! rien ne m’est plus agréable que de parler de ces vaillants, que j’ai presque tous connus.
Je dis vaillants, et c’est le mot propre, car à l’époque où les Ouvriers-Poètes ont fait un certain bruit dans le monde littéraire et politique, ― vers 1840, ― ils durent lutter contre mille tracasseries et contre leur situation même ; la vie à l’atelier, ou à la fabrique, n’était pns toujours facile, dans les moments où les journaux se livraient à des polémiques ardentes sur des questions dont les rimes des ouvriers étaient le sujet, pour les auteurs de ces rimes.
Les feuilles républicaines, ou tout au moins démocratiques, soutenaient et défendaient la poésie ouvrière. Il y avait au fond de ces discussions un grand principe à mettre en lumière : il fallait établir que l’intelligence se logeait aussi bien dans la tête du pauvre, que le savoir n’avait pas éclairée, que dans celle du riche, qui avait fréquente le collège jusqu’à l’âge où l’enfant de l’ouvrier termine ses années d’apprentissage, et que l’intelligence devait avoir dans le monde social une place, sinon prépondérante, du moins égale à celle que donne la fortune.
Or, en ce temps-là, celui qui ne payait pas deux cents francs d’imposition n’était pas électeur. Cette iniquité politique révoltait les consciences honnêtes et une circonstance se présentait à l’appui du principe qui devait triompher huit années plus tard : le suffrage universel.
En effet, n’était-ce pas scandaleux de faire confectionner les lois par l’épicier, électeur et éligible, tandis que l’ouvrier intelligent qui avait peut-être produit une œuvre, un livre, dans lequel les idées qui étaient alors dans tous les esprits étaient élaborées et parfois résolues, ne pouvait manifester sa pensée par aucun vote ?
Silence au pauvre ! Lamennais l’a dit plus tard, mais cette maxime était déjà celle du riche, alors. ― Ne l’est-elle plus aujourd’hui ? Je ne l’affirmerais pas.
Je n’entreprendrai pas ici, cher Cousin Louis, d’écrire l’histoire de la poésie ouvrière, cela serait très intéressant pour nous, sans doute, mais nous demanderait trop de place.
Il faudrait vous parler, entre autres, de notre ancêtre Adam Billaut, le menuisier de Nevers, une figure bien originale et bien curieuse il écrivait sous Louis XIII, à une princesse qui lui reprochait son silence, ces vers, superbes et d’une philosophie toute moderne :
Où la peste, le feu, la famine et le fer
Traitent les innocents des peines de l’enfer ?
Mon humeur est contraire à ces funestes choses :
Je n’aime voir le sang qu’en la couleur des roses,
Et le chant d’un vieux coq à la pointe du jour
Me plaît mille fois mieux que le bruit du tambour.
J’en aurais plusieurs à vous citer, qui sont vraiment les précurseurs de la poésie du peuple, et leurs noms se trouveront souvent sous ma plume au cours de ces notices.
C’est seulement de nos chefs de file, de ceux qui sont en communion d’idées et de langage avec nous, avec nos confrères des Coquelicots, que je dois vous dire la vie et signaler les œuvres. Je vous dirai la tâche qu’ils ont accomplie ou aidé à accomplir ; car plusieurs d’entre eux n’écrivaient pas seulement pour écrire, mais apôtres des idées humanitaires et réformatrices ils propageaient par la plume et par l’exemple les maximes de l’évangile de l’avenir.
En 1840, la presse française ne resseniblaient, en rien à celle d’aujourd’hui ; on ne comptait pas les journaux par centaines, oh non ! la feuille à un sou n’existait pas et les journaux libéraux s’occupaient peu des questions ouvrières. Le National, la Réforme, la Démocratie pacifique avaient pour lecteurs leurs abonnés, ― la vente au numéro était un mythe. ― C’étaient les fervents du petit cénacle représenté par chaque feuille.
Ledru-Rollin, Ribeyrolles et Armand Marrast, n’étaient pas les ennemis de l’affranchissement des prolétaires, mais c’étaient des amis bien platoniques.
Il fallut donc créer des organes spéciaux, de là la naissance de l’Atelier et de la Ruche populaire, journaux exclusivement rédigés par des ouvriers. À l’Atelier, cependant, la direction avait à sa tête un ancien médecin, homme de lettres, M. Buchez, qui fut depuis représentant du peuple en 1848 et président de l’Assemblée Constituante. M. Corbon, alors ouvrier sculpteur sur ivoire, qui fut aussi représentant du peuple en 1848, aujourd’hui sénateur inamovible, était un des principaux rédacteurs de l’Atelier. On ne signait pas les articles, l’individualité était absorbée par la collectivité. L’esprit du journal, bien que foncièrement républicain, était déiste et papiste.
À la Ruche populaire, fondée par le saint-simonien Vinçard, au contraire, tous les articles étaient signés. Ces publications étaient très lues par les hommes d’esprit et de cœur qui s’intéressaient aux revendications de la classe laborieuse. Dans chaque numéro, il y avait au moins une pièce de vers, œuvre d’un ouvrier. C’est lu que se sont produits Savinien Lapointe, le cordonnier ; Gilland, le serrurier ; Michel Roly, le menuisier ; Barillot, l’imprimeur ; Claude Desbeaux, le chapelier, et beaucoup d’autres.
Alors, ― en 1841, ― Olinde Rodrigues, un des fervents adeptes de l’école saint-simonienne, eut l’idée de réunir les poésies éparses des Poètes-Travailleurs, et de les publier en un joli volume, sous le titre un peu prétentieux, mais juste au fond, dit George Sand, de Poésies sociales des ouvriers.
La presse réactionnaire bourgeoise jeta les hauts cris : eh quoi ! des ouvriers, mais ils ne savent pas lire ! et ils veulent écrire ! Oh non ! arrêtons l’invasion ! Et des articles peu encourageants parurent dans le Journal des Débats et dans la Revue des Deux-Mondes, sous les signatures de MM. Lherminier et Clivillier-Fleury, entre autres. On y épluchait les strophes ligne par ligne, critiquant ici une faute de syntaxe, là une rime un peu risquée, et surtout la tendance des idées.
Mais, dominant ce bourdonnement rageur, des voix venant de plus haut criaient bravo et encourageaient le mouvement intellectuel et puissant qui se produisait dans la classe ouvrière. Ces voix étaient celles de Béranger, de Victor Hugo, de Lamartine, de George Sand, d’Eugène Sue, de Léon Gozlan, de Dumas père, d’ortolan, etc. Béranger écrivit on 1842 la jolie chanson : la Fée aux rimes, où se trouve ce couplet :
Nous verrons, grâce aux fleurs que l’immortelle
Mêle aux tranchets, aux limes, aux rabots,
À la navette, au pic, à la truelle,
L’art sans étude et la gloire en sabots.
Ces artisans chantent, frondent, racontent.
Le peuple parte ; hier, il bégayait.
Du haut du trône on s’écrie inquiet
Voici les voix d’en bas qui montent.
Ce n’était pas seulement de Paris que les rimes s’cchnppnient de l’atelier, de l’usine ou du chantier pour se faire entendre à la foule : Lizy avait Magu, son tisserand ; Rouen, son calicotier, Lebreton ; Toulon, son maçon, Charles Poncy ; Dijon, sa couturière, Antoinette Quarré ; Nîmes, son boulanger, Reboul ; Fontainebleau, son menuisier, Durand.
C’est ce mouvement qui a éveillé dans le peuple des centaines de voix qui depuis se sont fait entendre sous différentes formes et surtout sous celle de la chanson, que Colmance, un ouvrier aussi, a baptisée si poétiquement du titre de Dixième Muse.
Presque tous les chansonniers de valeur, dont les œuvres se sont éparpillées dans toute la France, de 1840 à 1860 ― époque où la chanson est morte avec la naissance des concerts ― ne prenaient la plume qu’en quittant l’outil.
Charles Gille, l’auteur du Bataillon de la Moselle, du Vengeur et de vingt autres petits chefs-d’œuvre, était coupeur de corsets et homme de peine au besoin ; Gustave Leroy, qui eut une grande influence sur les masses par ses chansons, était brossier ; Victor Habineau, l’auteur de la superbe chanson la Locomotive, était marbrier ; Louis Voitelain était imprimeur ; Landragin, dont le nom fut si justement populaire dans les goguettes, était et est encore cordonnier : Auguste Alais. un vrai chansonnier, était horloger ; Pister était graveur sur bois ; Evrard était ciseleur. J’en pourrais citer encore une cinquantaine que j’ai connus, fréquentés et aimés. Les chansonniers formeront un chapitre spécial de la revue que nous allons passer des Poètes ouvriers.
Aujourd’hui, voilà que grâce à vous, cher Cousin Louis, de nouvelles voix, qui chacune chantait dans son coin, dans l’ombre, partant aussi de l’atelier et de l’usine, se font entendre au grand jour de la publicité, et forment entre elles un concert où toutes les notes se marient agréablement.
Comme il y a cinquante ans, c’est de tous les pays de France que ces échos nous arrivent ; et tous les métiers qui fournissent leurs poètes.
Vous avez un coutelier, un monteur en bronze, un sabotier, un tourneur sur bois, un chauffeur mécanicien, un cuisinier, un verrier, sans compter tous ceux qui vont venir augmenter le groupe. N’oublions pas les typographes, ils sont en majorité. Mais ces derniers ont en permanence le livre sous les yeux et dans la main, et cela les prédispose à prendre la plume plus que les ouvriers des autres corps d’état ; de la leur nombre.
L’œuvre que vous avez entreprise. Cousin Louis, est de celles qui méritent d’élru encouragées mais ― le sera-t-elle suffisamment ? ― vous devez le savoir, notre époque est bien à la prose ! ― le public acheteur viendra-t-il ? ― Pour lui, la seule poésie n’est-elle pas celle qui se produit dans les concerts ? ― Hélas !
Ce sont nos amis qui doivent d’abord vous venir en aide. La solidarité ― qui pourrait accomplir des miracles est beaucoup prêchée. La mettre un peu en pratique serait d’un bon exemple. Espoir et courage.
Notre première notice sera celle de Magu, le tisserand de Lizy-sur-Ourcq, dont les œuvres parurent en 1839.