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Les Pères de l’Église/Tome 1/Notes sur les discours de saint Justin

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NOTES SUR LES DISCOURS DE SAINT JUSTIN.



DU PAGANISME.


Rien n’est plus ténébreux que l’origine du paganisme. Meursius a rassemblé beaucoup de matériaux sur cette question, mais il ne les a point fondus ensemble. Cependant son Traité sur les mystères d’Éleusis est la source où puisent tous les savants. M. Warburton a écrit sur les initiations, et M. Meiners, célèbre auteur allemand, s’est occupé du même sujet ; mais l’évêque de Glocester, M. Warburton, n’a imaginé qu’un système, et il ne résulte aucune découverte des ouvrages de M. Meiners. M. le baron de Sainte-Croix, de l’académie des inscriptions et belles-lettres, est celui qui a jeté le plus grand jour sur les mystères du paganisme. Nous croyons devoir placer ici le premier chapitre de ses Mémoires pour servir à la religion des anciens peuples.


Observations préliminaires.


Bornées par les ténèbres du temps, les traditions religieuses ne paraissent sortis du néant que pour être aussitôt obscurcies par l’ignorance ou atténuées par la superstition chez tous les peuples qui, en se civilisant, tombent dans les erreurs grossières du polythéisme. Rapprochons-nous de la naissance de ce culte ; examinons-en les caractères, rien n’y désigne une institution originaire et primitive : au contraire, tout y porte l’empreinte d’une institution dépourvue ou corrompue. À mesure qu’on remonte des dernières aux premières époques du paganisme, le nombre des divinités diminue et les pratiques les plus simples annoncent leur nouveauté. En matière de religion, les hommes ajoutent et ne retranchent jamais. La superstition est la rouille de l’esprit humain, auquel elle s’attache dès l’enfance des sociétés, mais dont elle ne parvient à consumer les ressorts qu’après une longue suite d’années.


De la doctrine sacerdotale des Égyptiens.


L’Égypte, cette mère de toutes les superstitions, comme la source de toutes nos connaissances, fournit un exemple frappant de ce que je viens d’avancer. D’abord on y adore un être invisible, immortel, mais agissant et présent partout, auquel on donne le nom de Cneph, le Chong-ti ou maître du ciel des anciens Chinois. Ensuite la terre ou la nature, sous le nom d’Isis, avec les mêmes attributs que Tai-ki, le ciel matériel, a, chez ce dernier peuple, reçu les hommages des Égyptiens. Bientôt après ils créèrent de nouveaux dieux, auxquels ils en associèrent quatre autres, enfin leur nombre vint à douze et alla toujours en augmentant.

Toutes ces divinités naquirent des fables allégoriques, sous lesquelles les prêtres voulaient cacher leurs sciences et leur doctrine. Pour attacher le peuple à leu culte, ils imaginèrent des cérémonies mystérieuses. À Saïs, sur le bord d’un lac, on donnait une sorte de représentation théâtrale, plus propre à l’amuser qu’à l’instruire sur des choses dont on cherchait à lui dérober la connaissance. Jamais il n’était éclairé. Si, dans quelques fêtes comme celles qui duraient quatre jours dans le mois d’Athyr, relatives aux crues et aux accroissements périodiques du Nil, il pouvait en deviner le motif, on se gardait bien de le lui apprendre, moins encore de lui expliquer l’objet de la principale cérémonie. Elle consistait à pétrir de la terre grasse avec de l’eau et des aromates pour en faire une figure ronde ; ce qui désignait que les dieux sont une substance de la terre et de l’eau.

D’autres fêtes étaient tristes et avaient rapport aux travaux de l’agriculture ou à l’ancien état dont la civilisation avait retiré les hommes. On se préparait à ces derniers par le jeûne, et pendant le sacrifice les assistants se flagellaient ou se frappaient eux-mêmes. Si à cette occasion les prêtres parlaient de la fable d’Horus, mis en pièces par Typhon, et de la tête d’Isis qu’on avait coupée, c’était d’une manière énigmatique : ils en faisaient au peuple un mystère impénétrable. Découvert aux seuls adeptes, il leur rappelait les désordres du monde moral et les calamités que les hommes avaient essuyées avant de quitter la vie sauvage.

L’usage des caractères symboliques ou hiéroglyphiques devint encore un moyen efficace pour envelopper de ténèbres la doctrine sacerdotale. Les seul initiés pouvaient entendre les discours sacrés. Une figure d’homme à tête d’épervier y était pour eux l’intelligence démiourgique, Osiris, duquel Cneph ou Phta, la suprême intelligence, s’était servi pour l’arrangement de l’univers sensible ou matériel. Une femme coiffée d’une tête de bœuf ou de feuilles de lotos, avec un enfant sur ses genoux, était Isis nourrissant son fils Horus, c’est-à-dire la matière première, le principe passif des générations avec le monde, fruit de l’union des deux principes. Cette explication n’était pas la seule ; mais toutes avaient pour sujet la fable du massacre d’Osiris par Typhon, et les courses d’Isis. L’histoire de cette dernière divinité exerçait sans cesse l’imagination des prêtres, qui parvenaient à force d’allégories à y adapter leurs différents systèmes, les uns astronomiques et physiques, d’autres purement spéculatifs sur les points les plus importants de la métaphysique et de la morale.

Plutarque a tâché de recueillir leurs idées dans son traité d’Osiris et d’Isis, dont la lecture réfléchie peut seule détromper ceux qui seraient tentés de ramener les dogmes des Égyptiens à une unité de doctrine qu’ils ne connurent jamais. Ce ne fut même qu’après bien des variations qu’ils tombèrent dans l’hylosoïsme ou matérialisme. En apperçurent-ils jamais les funestes conséquences ? j’ai peine à me le persuader. Le distinguaient-ils d’avec le pneumatisme ou spiritualisme ? et savaient-ils en quoi celui-ci consistait, lorsqu’ils avançaient que la partie la plus légère de la matière est l’air ; celle de l’air, l’esprit ; celle de l’esprit, la pensée ou l’intelligence ; enfin celle de la pensée, Dieu lui-même, multiforme et ousiarque, c’est-à-dire chef de la substance matérielle divinisée ? Notre profonde ignorance de l’ancienne langue d’Égypte ne nous permet pas de déterminer la véritable signification du mot bai, dont les anciens prêtres de cette contrée se servaient pour exprimer l’âme, qu’ils représentaient sous la figure d’un épervier.

Ces ministres philosophes n’étaient pas tous également instruits des dogmes secrets. On faisait un choix parmi eux. Les plus dignes par leur naissance et leur éducation, les plus capables par leur intelligence et leur savoir, étaient les seuls dépositaires de cette doctrine mystérieuse dont la connaissance leur était interdite, jusqu’à ce qu’ils eussent fini de pénibles épreuves. Partagés en plusieurs classes et attachés à différentes fonctions, ils ne participaient pas tous aux mêmes mystères. On peut croire que les prêtres du dernier ordre n’en connaissaient pour ainsi dire que l’écorce. Leur rang dans les cérémonies, les figures et les instruments qu’ils portaient, enfin leur costume, étaient peut-être les seuls choses dont ils n’ignoraient pas l’usage allégorique.

C’est de cette classe de prêtres qu’étaient sortis ceux qui accompagnèrent les pasteurs hors de l’Égypte. Les membres de la première auraient-ils quitté le pays où ils jouissaient de beaucoup de pouvoir et de considération, pour suivre des fugitifs d’une origine étrangère ? On ne peut raisonnablement l’imaginer. Quand Sésostris pénétra dans l’Asie mineure et la Thrace, il avait sans doute avec lui les principaux membres de l’ordre sacerdotal. Croirions-nous qu’ils l’eussent abandonné, pour s’établir dans ses nouvelles conquêtes ? Ils y auraient trop perdu. D’ailleurs le prosélytisme ne fut jamais la passion dominante des Égyptiens. Si leur religion se répandit dans le continent de l’Asie et dans celui de l’Europe, elle y fut d’abord moins connue par ses dogmes secrets que par ses légendes et ses rites. Avant d’en découvrir la trace dans le culte des anciens Grecs, par des recherches sur leurs cérémonies mystérieuses et les divinités qui en étaient l’objet, il est nécessaire d’examiner quelle fut leur croyance lorsqu’ils étaient encore sauvages, et par quelle révolution elle s’altéra, lorsqu’ils commencèrent à se civiliser.


De la religion primitive des Grecs.


Dans l’enfance des sociétés les hommes de tous les pays se ressemblent autant par leurs idées que par leurs mœurs. Aussi trouvons-nous que les Pélasges et les Scythes de l’ancien continent ont eu la même croyance que les sauvages du nouveau-monde. Parmi ceux-ci, les Iroquois appellent Garonhia le ciel ou le maître du ciel, auquel les Hurons donnent le nom de Soronhiata ou Ciel existant. Les uns et les autres l’adorent comme le grand génie, le bon Manitou, le maître de la vie, c’est-à-dire l’Être suprême. Hérodote nous assure que les Pélasges ne donnaient aux dieux ni noms ni surnoms, dont ils n’avaient pas même entendu parler. Il croit qu’ils immolaient des victimes, mais qu’ils faisaient consister l’essence du sacrifice dans les prières dont il était accompagné. Voilà comme un polythéiste pouvait rendre le théisme des premiers habitants de la Grèce, auquel devait naturellement succéder l’ouranisme ou le culte du ciel matériel ; on y joignit bientôt celui de la terre.

Les Scythes n’eurent pas d’autres principes sur l’unité des dieux ; mais ils les altérèrent en honorant, sous le nom de Tabiti et d’Apia, la terre-mère, et sous celui de Papœus ou père, le Ciel et non Jupiter, comme l’avance l’historien qu’on vient de citer. Cette dernière divinité était inconnue à cette nation. Si elle l’adora jamais, ce ne fut que très-postérieurement, lorsqu’elle eut formé d’étroites liaisons avec les Grecs ; les véritables ancêtres de ceux-ci associèrent bientôt le ciel à la terre pour en faire leur seul dieu. Leur doctrine à cet égard se conserva dans l’île de Samothrace, suivant le témoignage de Varron.

Leur ancienne théogonie nous représente le ciel comme le plus ancien des dieux auxquels est associée la terre. De leur union naquirent les habitants des cieux, c’est-à-dire que ceux-ci ne furent reconnus qu’après eux. Kronos ou Saturne, pris ordinairement pour le Temps, et confondu quelquefois avec le Ciel, fut la première de ces nouvelles divinités ; son culte avait été porté dans la Grèce par les Phéniciens, qui l’adoraient sous les noms de Baal, de Moloch, etc., et lui sacrifiaient des victimes humaines ; usage auquel la fable qui nous montre ce dieu dévorant ses propres enfants fait allusion. Ces abominables cérémonies décrièrent bientôt ses prêtres. On les regarda comme des monstres, des géants cruels. On les appela Titans, de Titée ou la Terre, dont ils passaient pour fils ainsi que du Ciel, parce qu’ils n’en avaient pas abandonné le culte en adoptant celui de Kronos. Enfin on les dit ses frères, à cause de leur grand attachement pour lui, lequel leur attira de sanglants démêlés avec les partisans de Jupiter.

L’île de Crète fut le berceau de ce dernier dieu, c’est-à-dire que son culte y prit naissance ; d’où il passa dans le continent de la Grèce. Il ne s’y établit pas sans opposition de la part des Pélasges ou de leurs prêtres, qui soutinrent une guerre de dix ans contre les novateurs. On suppose que Saturne avait été détrôné et relégué par Jupiter dans le Tartare, parce que les partisans de celui-ci eurent l’avantage ; ils en profitèrent pour introduire dans la religion des Grecs une foule de divinités dont le nombre augmenta encore à l’arrivée des colonies égyptiennes.

Les guerres de religion remontent donc à l’origine des sociétés, et en troublèrent de tout temps le repos. On trouve dans la théogonie d’Hésiode la preuve de ces dissensions, qu’il cache toujours sous le voile de l’allégorie, attribuant aux dieux mêmes ce qui n’appartient qu’à leurs prêtres ou à leurs partisans. Ceux du Ciel et de la Terre furent les Titans, et ceux de Jupiter, les Cyclopes. Les uns et les autres passaient pour fils de ces deux premières divinités, parce qu’ils en avaient été les ministres. Ces derniers étant les plus éclairés apprenaient, non-seulement, à leurs concitoyens l’usage des métaux, mais encore leur donnèrent quelques principes d’architecture. Ils en laissèrent des monuments que le temps n’a pas détruits, quoiqu’il ait obscurci leurs actions. Leur magnanimité, leur force et leur courage, les rendaient, selon Hésiode, égaux aux dieux.

Cet ancien poëte nomme trois principaux Cyclopes qui représentent les trois divinités, le Ciel, la Terre et Jupiter, auxquels il voulait qu’on adressât des hommages. Les Titans ayant refusé de reconnaître ce dernier dieu, il s’éleva une guerre entre eux. Les Cyclopes secoururent puissamment les novateurs et leur fournirent, pour ainsi dire, les armes avec lesquelles ils vainquirent leurs ennemis. C’est pourquoi on dit qu’ils forgèrent, pour Jupiter, la foudre et lui apprirent le moyen de faire paraître l’éclair et gronder le tonnerre. L’art de prédire l’avenir par son bruit, connu des anciens sous le nom de Céraunoscopie, auquel ils s’adonnaient, peut encore avoir donné lieu à cette dernière tradition. Ils ne prétendaient point ôter au Ciel sa prééminence ni aux autres leur rang, puisque avant le combat on suppose que Jupiter offrît un sacrifice au Ciel, à la Terre et au Soleil, et qu’ils donnèrent le casque à Pluton et le trident à Neptune. On en vint deux fois aux mains aux pieds du mont Vésuve, suivant Hésiode, qui a transporté ainsi le champ de bataille pour en rendre l’idée plus affreuse.

Quoique déjà vaincus, les Titans n’auraient pas essuyé une seconde défaite sans un transfuge, Prométhée, ministre de l’ancien culte et attaché particulièrement à celui du Ciel, et de Thémis ou la Terre, dont on le faisait le fils, mais homme très-éclairé et digne de vivre dans un siècle moins barbare.

Il avait travaillé à civiliser ses contemporains en les éclairant sur leurs besoins et les instruisant dans la pratique des arts. Vraisemblablement l’honneur et la considération qu’il en retira furent ses plus grands crimes aux yeux des fanatiques sectateurs des divinités étrangères.

Leur ingratitude à son égard était trop manifeste pour qu’ils ne cherchassent pas à calomnier sa mémoire par des fables qui ont prévalu sur la vérité ; la trace de celle-ci serait même entièrement perdue, s’il n’était pas permis de la chercher dans le récit d’Eschyle. Voyant la division et l’animosité qui régnaient entre les deux partis, Prométhée voulut, suivant ce poëte, les concilier ; il s’adressa d’abord aux plus zélés partisans de Saturne, qui dédaignèrent ses conseils, s’imaginant être assez forts pour conserver leurs droits et leurs prérogatives. Alors il offrit ses services à leurs ennemis qui les acceptèrent, et fit déclarer pour eux toutes les personnes qui étant encore attachées au culte de la terre, ne souffraient pas qu’on lui associât ni Saturne, ni aucune autre divinité. C’est ce que désigne Eschyle, en mettant dans la bouche de Prométhée ces paroles : « Je pensais, dans cette circonstance, que le plus sûr était de marier ma mère (la Terre ou Thémis), à Jupiter, et de lui offrir de bonne grâce un secours qu’il désirait. » Il servit utilement à faire triompher les sectateurs de son culte.

Dès qu’ils furent les maîtres, ils tâchèrent d’assurer leur autorité en laissant élever des autels à toutes les autres divinités, excepté au Ciel et à la Terre, dont ils redoutaient les partisans encore nombreux et accrédités. Ils voulurent même les exterminer et créer une nouvelle race, suivant le langage poétique, c’est-à-dire faire venir à leur place des colons étrangers. Prométhée avertit de ce dessein ceux qui en étaient l’objet et leur en épargna les funestes suites ; il les aida même de ses conseils : ce qui donna lieu à la fable qui lui attribuait d’avoir engagé Hercule à soutenir le Ciel à la place d’Atlas. Furieux de cette découverte et se croyant trahis, les prêtres de Jupiter assouvirent leur vengeance sur le malheureux Prométhée ; ils le chargèrent de chaînes et le jetèrent dans une affreuse prison, dont ils ne sortit qu’après trente ans de la plus dure captivité.

Peut-être crut-il toujours que son parti se relèverait ou qu’il s’en formerait d’autres contre les prêtres de Jupiter. « Il vous semble, disait-il à Mercure, suivant Eschyle, que les palais célestes sont inaccessibles aux revers ; n’en ai-je pas vu tomber deux souverains (Ouranos ou le Ciel, Kronos ou Saturne) ? Je verrai encore la chute de leurs successeurs, elle sera prompte et honteuse. » Soit que la disposition des esprits mécontents du nouveau culte, soit qu’une tradition mystérieuse sur un changement qui devait arriver engageât le poëte tragique à faire parler de la sorte Prométhée, il n’est pas moins certain que la haine et les espérances de cet ancien poëte du ciel et de la terre n’auraient pu être supportées sans blesser l’opinion publique, si elles n’avaient pas eu quelque fondement historique. Vraisemblablement il a fourni l’idée de ces prédictions qu’Eschyle met dans la bouche de son héros infortuné : « Jupiter, tout impérieux qu’il est, sera humilié ; l’hymne qu’il méditait (l’association de son culte à celui de quelque autre divinité) l’a perdu ; privé de son sceptre, il verra s’accomplir les imprécations que fit contre lui son père, quand il fut détrôné par ce fils ingrat. Il n’est que moi parmi les dieux qui puisse le préserver de ce malheur, je le sais ; et lorsque le moment sera venu, qu’il aille s’asseoir hardiment sur un nuage au milieu du vent et du tonnerre, et qu’il secoue dans ses mains les foudres brûlantes. Cet appareil et ce bruit ne le garantiront pas d’une chute ignominieuse. Il se prépare lui-même un adversaire invincible, un rival dont les coups seront plus puissants que le feu du ciel, et qui, par la force de ses armes, étouffera le bruit de la foudre. Il brisera le trident qui sert de lance à Neptune, et qui est le fléau de la terre comme l’effroi de la mer. Après cette révolution, il connaîtra lui-même qu’il est bien différent de commander ou d’obéir. »

Après avoir introduit le culte des dieux, les prêtres se disputèrent entre eux la préséance. Chacun voulait être le ministre de la divinité tutélaire de son pays, et supposait qu’elle-même avait pris parti dans ses différends. En conséquence, on dit que Neptune avait cherché à enlever l’Égialée à Junon, mais qu’il succomba. Argos, la principale ville de cette contrée, s’étant mis sous la protection de la déesse, on supposa qu’il s’en était vengé en inondant la campagne de cette ville, parce qu’à peu près dans ce même temps l’élévation de la mer fit déborder le fleuve Inachus. Il fut alors résolu de prendre des arbitres qui condamnèrent les partisans de Neptune.

Ceux-ci furent encore moins heureux dans l’Attique, où l’on se porta contre eux à de violentes extrémités. Halirrhotus, fils ou prêtre de ce Dieu, fut tué par Mars, c’est-à-dire par quelque zélateur du culte de cette divinité scythe. Le meurtrier eut assez de crédit pour se faire absoudre, après être sorti de la prison où Otus et Éphialte, qui avaient pour mère une prêtresse de Neptune, l’avaient jeté et gardé secrettement pendant treize mois. Il y aurait même péri, si la belle Érybée, leur marâtre, n’en avait averti quelqu’un de ses proches qu’on imagine être Mercure, à cause de l’emploi de celui-ci sur l’Olympe. Le jugement de ce meurtre devint célèbre et l’époque en a été fixée à l’an 1532 avant Jésus-Christ, sous le règne de Crancus. Il fournit l’idée du tribunal de l’Aréopage, qui prenait connaissance de toutes les innovations en matière de religion.

Elles ne cessèrent à Athènes qu’à l’arrivée des colonies égyptiennes, qui vinrent de Saïs en apportant les cérémonies d’Isis ou Neith, l’Athénée des Grecs, et la Minerve des Romains. Alors Neptune perdit entièrement sa prééminence ; ce qui donna lieu à la fable de son différend avec cette déesse au sujet de la possession de l’Attique. Ce n’est pas le seul de ce genre que recèle l’ancienne mythologie ; mais l’énumération en serait trop longue et demanderait des explications trop étendues, qui feraient perdre de vue l’objet principal de cet ouvrage.

On ne peut guère douter que les premières étincelles des guerres de religion ne soient sorties de Dodone, le plus ancien foyer de la superstition des Grecs. Les prêtres de ce lieu célèbre étaient trop grossiers pour ne pas être fanatiques. Les uns s’appelaient Tomares, d’une montagne de ce nom qu’ils habitaient ; les autres Selles ou Helles, d’une rivière qui traversait la plaine de Thesprotie, où ils avaient établi leur séjour, près du fameux oracle dont ils étaient les interprètes. Couchés sur la terre, les pieds couverts d’ordures, et ne vivant que de glands, ils étaient aussi misérables que les devins des sauvages de l’Amérique. Cela ne les empêchait pas d’avoir un grand crédit sur l’esprit des hordes pélasgiques qui les entouraient. Des chaudières suspendues en l’air et agitées par le vent, étaient le miracle du chêne parlant, dont ils se servaient pour abuser de la crédulité de ces peuples. Ils faisaient mystère de leurs cérémonies et avaient des initiations qui devaient être assez ressemblantes à celles pratiquées par les jongleurs ou devins sauvages. La première divinité des Selles fut le Ciel, auquel ils joignirent dans la suite la Terre. Le culte de l’un et de l’autre se conserva chez eux jusqu’à l’arrivée d’une prêtresse égyptienne qui leur persuada de l’altérer.

Les Pélasges, fatigués de leurs dissensions avec les colonies étrangères, consentirent à s’en rapporter à la décision des prêtres de Dodone, qui répondirent que le nouveau culte n’offensait point les dieux. Le nombre de ceux-ci étant successivement augmenté, les plus anciens virent diminuer leurs adorateurs. Ouranos les perdit tous et il en resta très-peu à Saturne. La Terre n’aurait pas été plus heureuse, si, reparaissant sous les noms de Cérès, de Rhée et de Vesta, elle n’eût pas été l’objet des mystères de la Grèce et de l’Asie. On y apprit vraisemblablement aux initiés les vicissitudes auxquelles son culte avait été exposé dans ces contrées ; on dut encore leur expliquer comment la naissance de cette antique divinité n’était que l’allégorie du renouvellement de ce même culte, comme celle des autres dieux ne représentait autre chose que l’époque de leur adoption dans la religion publique.

Cette dernière opinion n’est pas uniquement fondée sur des conjectures. Hérodote observe que, selon les prêtres d’Égypte, les Grecs mettaient la date de la naissance des divinités étrangères au temps qu’ils en avaient reçu le culte même, lorsque ce culte était beaucoup plus ancien dans le pays d’où il venait. S’il est permis, remarque M. Fréret, d’étendre ce principe et de l’appliquer à l’histoire ou à la légende de la plupart des divinités, le lieu de leur naissance sera celui où ce culte s’était établi d’abord, ou celui qui en fut comme le centre. Les aventures de ces dieux seront l’histoire de l’établissement de leur culte. Leurs combats, leurs exploits, seront les oppositions qu’ont trouvées les prédicateurs de ce culte, et les diverses révolutions qu’il a essuyées. Les aventures des dieux dont je parle sont celles qui ont été conservées par la plus ancienne tradition, comme les guerres de Bacchus contre Panthée, contre Lycurgue, contre Persée ; ou les événements en mémoire desquels on avait institué d’anciennes cérémonies, par exemple, les combats d’Apollon contre Python, représentés dans la fête qui se célébrait tous les ans dans la Thessalie.

Par ce même principe, continue le savant académicien, les premiers prédicateurs et les instituteurs du culte des divinités seront devenus ceux auxquels leur première éducation avait été confiée, ceux qui avaient eu soin de leur enfance. Strabon fait voir que les Dactyles, les Curètes, les Corybantes, n’étaient autre chose que les anciens ministres et les premiers initiés aux mystères.


FIN DU PREMIER VOLUME.