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Les Pères de l’Église/Tome 1/Première Apologie (saint Justin)

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PREMIÈRE APOLOGIE.

I. À l’empereur Titus Ælius, Adrien Antonin le pieux, Auguste, César, et à son fils vérissime philosophe, et à Lucius philosophe et ami de la science, fils de Lucius César par la nature et de l’empereur par adoption ; au sacré sénat et à tout le peuple romain, au nom de ces hommes de tous rangs que persécute une haine injuste ! Justin l’un d’eux, fils de Priscus, neveu de Bacchius, né à Flavia la nouvelle, dans la Palestine syrienne, adresse ce discours et cette requête :

II. L’homme sincèrement pieux et digne du nom de philosophe n’aime et ne recherche que la vérité : il abandonne les opinions des anciens, dès qu’il en reconnaît le faux. La raison lui en fait un devoir ; elle va plus loin : elle ne lui défend pas seulement de prendre pour guides ceux dont la conduite comme les principes blessent l’équité ; elle veut qu’il s’attache à la vérité au point de la préférer à tout, même à la vie ; qu’il ait le courage d’en défendre les droits, d’en suivre les maximes en toute circonstance, eût-il la mort devant les yeux.

On vous appelle pieux, philosophes, défenseurs de la justice, amis de la science : vous vous entendez partout donner ces titres. Les méritez-vous réellement ? L’événement le fera voir.

Ce n’est point pour flatter, pour solliciter des grâces que nous approchons du trône. Nous nous présentons pour demander justice, pour vous prier qu’on nous juge après examen des faits, qu’on ne s’écarte pas à notre égard des premiers principes de l’équité.

Prenez garde, ô princes ! de n’écouter ici que d’injustes préventions ; craignez qu’une complaisance excessive pour des hommes superstitieux, qu’une précipitation aussi aveugle qu’insensée, que d’anciens préjugés qui ne reposent que sur la calomnie ne vous fassent porter contre vous-mêmes une terrible sentence. Pour nous, personne ne peut nous faire de mal, si nous ne nous en faisons à nous-mêmes, si nous ne nous rendons coupables d’aucune injustice. On peut bien nous tuer, mais on ne peut pas nous nuire.

III. Ne voyez dans ce langage ni fol orgueil, ni ridicule présomption : nous nous bornons simplement à demander qu’on informe sur les griefs reprochés aux Chrétiens, qu’on les punisse comme les autres coupables, si les faits sont prouvés ; mais s’ils sont faux, la droite raison vous défend de condamner l’innocence d’après les mensonges de la calomnie, et de vous nuire à vous-mêmes en écoutant la passion plutôt que la justice.

L’honneur comme l’équité ne vous laisse qu’une seule voie à suivre. Quelle est-elle ? C’est d’accorder à l’accusé la liberté de justifier sa conduite et ses principes, c’est de ne porter d’arrêt qu’après avoir pris conseil de la piété et de la sagesse, et non de la violence et de la tyrannie. Hors de là, ni princes, ni sujets, personne n’est heureux.

« Les états ne connaîtront le bonheur, a dit un ancien, que lorsqu’on verra la philosophie assise sur le trône tracer à chacun ses devoirs et former ceux qui commandent comme ceux qui obéissent. »

Notre devoir, à nous, c’est de vous rendre compte de notre vie et de nos principes : autrement la punition des fautes que vous ferait commettre l’ignorance retomberait sur nous-mêmes. Votre devoir à vous, après nous avoir entendus, c’est de vous montrer juges équitables comme la raison le demande.

La vérité une fois connue, vous seriez sans excuse devant Dieu, si la justice ne dictait vos arrêts.

IV. Or, je vous le demande, qu’est-ce qui prouve qu’un homme est innocent ou coupable ? Est-ce son nom ou ses actes ? Si le nom tout seul fait le mérite, nous sommes les meilleurs des hommes. Toutefois, si nous étions coupables, nous ne voudrions pas d’une grâce qui ne serait accordée qu’à notre nom. Mais s’il n’est point démenti par notre conduite, si tous deux sont irréprochables, prenez garde, ô princes, c’est contre vous-mêmes que se tournerait le glaive dont l’injustice vous aurait armés contre l’innocence. On ne mérite ni éloges, ni châtiments pour le nom que l’on porte, mais pour la conduite que l’on a tenue, selon qu’elle est noble ou coupable.

Quand il s’agit des autres, vous ne condamnez pas sur une simple accusation. Vous informez, vous voulez des preuves. Leur nom n’est pas un crime, pourquoi le nôtre aurait-il ce caractère à vos yeux ? Si vous ne considérez que le nom, sévissez plutôt contre nos accusateurs : le châtiment serait plus légitime. On nous accuse, parce que nous nous appelons Chrétiens ? Rien de plus injuste que de faire peser sa haine sur ce qui est bon en soi-même. Un homme, accusé d’être Chrétien, déclare-t-il qu’il ne l’est pas ? à l’instant vous le mettez en liberté, vous ne voyez rien à reprendre dans sa conduite. Un autre fait-il hautement profession de l’être ? sur-le-champ vous le condamnez : preuve certaine que nous ne sommes proscrits que pour notre nom. N’est-ce pas plutôt la vie de l’un et de l’autre qu’il faudrait interroger ? Par elle seulement vous apprendriez à connaître les personnes.

Je l’avoue, s’il est des hommes parmi nous, fidèles à leurs principes, qui ne balancent pas à se dire Chrétiens quand on les interroge, et qui soutiennent leurs frères par la force de leurs exemples, il en est d’autres dont le langage a trop souvent à rougir de la conduite, et vous en prenez acte pour nous regarder tous comme des hommes pervers ou impies. C’est encore ici une injustice.

Car, je vous le demande, le nom et le manteau de philosophe sont-ils toujours noblement portés par ceux qui les prennent ?

Leurs systèmes n’offensent-ils jamais la raison ? N’en connaissez-vous pas qui professent hautement l’athéisme ? Et cependant vous ne laissez pas de les appeler tous du nom de philosophes ! Voyez vos poëtes : comment représentent-ils sur la scène Jupiter et ses fils ? Ils en font des monstres d’impudicité. Proscrivez-vous ceux qui les dégradent à ce point ? D’autres font servir tous les charmes de leur voix à l’avilissement de vos dieux, et, loin de punir cette impiété, vous l’encouragez par des éloges et des récompenses.

V. Accordez-vous donc avec vous-mêmes. Quoi ! lorsqu’il s’agit des Chrétiens, si purs dans leur conduite, si respectueux envers la Divinité, vous ne voulez plus rien examiner, vous n’écoutez plus que la haine, vous n’obéissez plus qu’à l’impulsion la plus funeste, celle du démon, et vous allez jusqu’à sévir, sans avoir pris connaissance des faits !

Il importe de remonter à la cause qui vous fait tenir une pareille conduite. Autrefois apparurent de mauvais génies sous des formes trompeuses ; ils corrompirent les femmes et les enfants. Ils effrayèrent les hommes eux-mêmes ; ceux-ci, frappés de terreur et d’une sorte de vertige, ne jugèrent plus d’après la raison de ce qu’ils avaient vu ; ils ignoraient d’ailleurs l’existence de ces mauvais génies, et dans leur ignorance, ils en firent des dieux, les désignant par les noms que chacun d’eux avait pris. Socrate seul écouta le langage d’une raison saine ; il essaya de démasquer l’imposture et de détourner les hommes de ce culte affreux. Mais les démons, à la faveur de la corruption qu’ils avaient semée dans les cœurs, parvinrent à le faire mettre à mort, comme un impie, comme un athée, l’accusant lui-même d’avoir donné cours à la croyance de nouveaux génies.

Aujourd’hui ils tentent les mêmes efforts contre nous ; car ce n’est pas seulement chez les Grecs qu’elles sont annoncées, ces grandes vérités émanées du Verbe et proclamées par Socrate ; elles sont portées aux peuples barbares, elles ont été publiées chez nous par le Verbe lui-même, revêtu d’une forme visible, fait homme comme nous et appelé du nom de Jésus-Christ. C’est en lui seul que nous croyons. Les auteurs de tant d’impostures, nous les déclarons génies mauvais, pervers, corrupteurs, au-dessous des hommes qu’ils abusent ; car ceux-ci du moins aiment encore la vertu.

VI. Et voilà pourquoi on nous appelle athées. Oui, nous sommes des athées, s’il s’agit de pareils dieux. Mais nous parlez-vous de cet être, source de vérité, principe de toute vertu, loin d’être comme vos dieux un composé monstrueux de tous les vices, nous ne sommes plus des athées, car avec lui nous honorons et adorons encore et le fils qu’il nous a envoyé et qui nous a enseigné cette doctrine ainsi qu’à la sainte milice des anges restés fidèles à Dieu, dont ils sont la plus parfaite image, et l’Esprit saint qui inspirait les prophètes. C’est la raison, c’est la vérité même qui fait tout le fond de notre culte, et les divines lumières que nous avons reçues, nous nous faisons un bonheur de les transmettre à ceux qui veulent aussi les recevoir. Et voilà les hommes que vous persécutez.

VII. Vous dites, pour justifier votre conduite, qu’il se trouve souvent de véritables coupables parmi les accusés. Mais comment connaissez-vous les coupables que d’ordinaire vous condamnez ? N’est-ce point après un mûr examen des faits qui les concernent, et non d’après la culpabilité reconnue dans les autres ? Un seul mot peut résumer notre pensée : n’est-il pas vrai que chez les Grecs on appelle du nom de philosophes tous ceux qui ont embrassé un système et qui l’enseignent publiquement, quelle que soit la confusion qui résulte de cette variété de systèmes et d’opinions ? De même les sages d’entre nous, ou ceux qui passent pour l’être, portent tous un même nom : on les appelle tous Chrétiens. Dès lors, je vous prie, ne faites plus attention au nom, mais à la conduite des accusés ; que le coupable soit condamné, non parce qu’il est Chrétien, mais parce qu’il est coupable, et que l’innocent soit absout bien qu’il soit Chrétien. Voilà la seule grâce que nous sollicitons. Pour nos délateurs, nous ne vous demanderons jamais de les punir ; ils le sont assez par la perversité de leurs cœurs et par leur ignorance de la vérité.

VIII. Princes, c’est uniquement dans vos intérêts que nous vous tenons ce langage. Une simple observation vous le fera comprendre : interrogés, ne pourrions-nous pas dissimuler ce que nous sommes ? Toutefois nous ne le ferons jamais, parce que nous ne voulons pas d’une vie achetée par le mensonge. Dévorés de l’ardent désir d’une vie pure et éternelle, nous ne soupirons qu’après cette terre promise, cet heureux séjour où nous devons vivre à jamais avec le Dieu créateur et père de tout ce qui existe. Nous nous hâtons dès lors de nous faire connaître, convaincus, persuadés que nous sommes que tant de félicité est l’assuré partage de ceux qui n’auront pas craint de se déclarer pour ce Dieu, et dont le cœur n’aura cessé d’aspirer après ce séjour où doit enfin finir la lutte des passions.

Voilà en peu de mots quel est l’objet de notre attente et le fond de notre doctrine. Platon a dit, au sujet des méchants, qu’après leur mort ils devaient comparaître devant Minos et Rhadamante, pour entendre de la bouche de ces juges la sentence qui les enverrait au supplice. Et nous aussi, nous leur annonçons un châtiment ; mais c’est le Christ lui-même qui le prononcera ; c’est dans leur corps et dans leur âme réunis qu’ils doivent le subir ; et sa durée ne sera pas seulement de mille ans comme le dit Platon, elle sera éternelle.

Mais, direz-vous, cela est impossible, ce n’est pas croyable. Eh bien ! quand je vous accorderais que nous nous trompons sur ce point, après tout cette erreur est-elle un crime ? Fait-elle de nous des coupables dignes de châtiment ?

IX. Nous n’entourons pas, il est vrai, vos autels d’une foule de victimes, ni de guirlandes de fleurs. C’est que nous n’adorons point les ouvrages de l’homme placés dans des temples sous le nom de quelques divinités. De vains simulacres, sans âme et sans vie, ne peuvent être l’image du vrai Dieu, mais plutôt celle de ces démons qui parurent autrefois et dont ils portent les noms. Pourrions-nous croire que Dieu ait voulu, comme quelques-uns le prétendent, s’offrir à nous sous de pareils traits pour recevoir nos hommages ? Qu’est-il besoin de vous dire, comme si vous ne le saviez pas, quelle forme prend la matière entre les mains de l’ouvrier ; comme elle est par lui taillée, pétrie, moulée, fondue pour devenir un Dieu ? Souvent il prend un vase destiné aux plus vils usages, il en change la forme, lui donne une figure nouvelle qu’il pare d’un nouveau nom, et voilà un Dieu.

À nos yeux, ce n’est pas seulement de la folie, c’est une insulte, c’est un outrage à la Divinité. Quoi ! celui dont le langage de l’homme ne pourrait redire la gloire et la beauté, vous osez l’avilir jusqu’à donner son nom à ce qui périt, à ce qui réclame tous les soins de l’homme et ne peut échapper à la corruption ! Et quels hommes que ceux qui fabriquent et façonnent vos divinités ? Pour tout dire, en un mot, il ne leur manque aucun des vices. Le dirai-je ? souvent ils interrompent leur travail pour se livrer au crime avec les femmes qu’ils emploient. Ô folie ! ô démence inconcevable. Accorder à des mains aussi impures le privilége de faire des dieux, de les placer dans des temples, de les offrir à la vénération publique ! donner pour gardiens à ces dieux des hommes non moins corrompus que ceux qui les fabriquent ! établir des hommes gardiens des dieux ! Ne voyez-vous pas que c’est une impiété, non-seulement de le dire, mais même de le penser ?

X. Nous savons aussi et nous sommes persuadés, convaincus, que le vrai Dieu n’a pas besoin des dons, des offrandes matérielles de l’homme ; qu’il n’aime de nous que ce qui réfléchit l’image de ce qu’il trouve en lui-même ; que la tempérance, la justice, l’humanité sont surtout agréables à ce Dieu qui porte un nom que lui seul s’est donné.

C’est pour l’homme que ce Dieu d’une infinie bonté a tout fait sortir du néant ; et si l’homme sait, par ses œuvres, répondre à tant d’amour et à ses hautes destinées, il méritera de vivre et de régner avec lui, d’être heureux de sa félicité, et affranchi pour toujours de la corruption et de la douleur. Nous n’avions pas la vie, c’est Dieu qui nous l’a donnée ; n’est-il pas juste de ne l’employer qu’à lui plaire, de le préférer à tout ? C’est cet amour de préférence qui nous vaudra l’immortalité et la possession de ce Dieu lui-même.

S’il n’était pas en notre pouvoir de nous donner la vie, nous ne pouvions pas non plus par nous-mêmes faire un légitime usage des nobles facultés qu’il nous donne avec elle. Que fait encore ce Dieu ? Il nous accorde sa grâce pour les diriger. Il nous incline ainsi doucement à la foi. C’est sur cette foi que reposent nos plus chers intérêts. Il faut donc porter l’homme à l’embrasser, au lieu de l’en éloigner.

Ce que toutes les lois humaines n’auraient pu faire, le Verbe divin l’aurait accompli, si le démon n’avait compté sur notre nature corrompue et inconstante pour faire un appel à toutes les passions et les armer par l’impiété, la perfidie de ses calomnies semées de toutes parts contre les hommes les plus innocents.

XI. Quand vous entendez dire que nous aspirons après un royaume, à l’instant vous vous figurez notre ambition à la recherche de quelque trône de la terre.

Quelle est votre erreur ! nous ne voulons pas d’autre royaume que celui du ciel ; et la preuve, c’est qu’interrogés sur ce que nous sommes, nous nous gardons bien de le dissimuler, certains que l’aveu nous vaudra la mort. Si les choses d’ici-bas pouvaient flatter notre ambition, nous n’aurions qu’à taire notre nom et nous dérober au glaive par la fuite ; mais nos espérances ne rampent pas sur la terre, dès lors peu nous importe le bourreau. Après tout, la mort n’est-elle pas inévitable ?

XII. Ce qui devrait surtout vous réconcilier avec la doctrine des Chrétiens, c’est que nulle autre n’est plus propre à maintenir l’ordre et la tranquillité dans l’état. Elle persuade à l’homme que Dieu voit tout ; que le méchant, l’avare, l’assassin, l’homme vertueux sont tous également placés sous la majesté de ses regards ; qu’on ne peut sortir de cette vie sans tomber entre ses mains ; qu’on trouve, selon ses œuvres, une éternité de peine, ou une éternité de bonheur par delà le tombeau. Or, je vous le demande, si ces vérités étaient bien connues, quel homme, se voyant resserré dans une vie si courte, se déclarerait pour le vice, quand il aurait en perspective les feux éternels qu’il lui prépare hors de cette vie ! Quel motif, au contraire, plus capable de le détourner du crime et de le porter à la vertu, afin que celle-ci, devenue l’unique ornement de son âme, le préserve d’un malheur sans fin et lui procure l’éternelle félicité que Dieu nous promet ? Croyez-vous que les lois toutes seules avec les peines qu’elles infligent imposent assez au méchant pour l’arrêter et le contenir ? Il sait bien qu’il peut vous échapper, parce que vous n’êtes que des hommes. S’il ne redoute point d’autre regard, il enfantera le crime qu’il médite.

Ah ! s’il avait appris, s’il était convaincu comme nous que l’œil de Dieu est toujours ouvert sur lui, qu’il n’est pas seulement témoin de l’acte, mais encore de la pensée, il ferait le bien au lieu du mal, n’eût-il d’autre motif que la crainte du glaive qu’il verrait suspendu sur sa tête. Vous conviendrez de cette vérité avec moi ; mais examinez votre conduite. À voir vos persécutions, ne dirait-on pas que vous craignez que tout le monde ne se range du côté de la vertu, et que vos rigueurs n’aient plus personne à punir ? ce serait une crainte digne du bourreau et non de princes vertueux. Mais nous sommes persuadés que cet acharnement contre nous est moins votre ouvrage que celui du démon, qui égare la raison de l’homme pour en obtenir plus sûrement des autels et des victimes. Princes, vous êtes trop amis de la piété, de la sagesse, pour imiter ceux qui abjurent ainsi la raison. Si toutefois vous voulez, à l’exemple de l’insensé, sacrifier la vérité à d’indignes préjugés, sacrifiez-la, vous en avez le pouvoir ; mais songez-y, ce pouvoir oppresseur ne serait, après tout, que celui du brigand qui tue sa victime sans défense.

Mais c’est en vain que vous immolerez vos victimes : le Verbe vous le déclare, ce prince de la paix, le plus saint et le plus puissant, selon le témoignage même de Dieu, son père.

Personne ne voudrait recevoir en héritage la misère, la maladie, l’opprobre. Et voilà ce que ne peut manquer de recueillir l’homme assez insensé pour lutter contre la force du Verbe et rechercher ce qu’il lui commande de fuir.

Voilà l’avenir que lui annonce ce divin maître, le fils et l’envoyé de Dieu le père et souverain arbitre de tout ce qui existe, Jésus-Christ, dont nous avons pris le nom, puisque nous nous appelons Chrétiens. Ce qui nous affermit dans la foi de tout ce qu’il nous a enseigné, c’est que nous voyons tous les jours se réaliser ce qu’il a prédit. Il est Dieu, car il n’appartient qu’à un Dieu d’annoncer les événements avant qu’ils arrivent, et de les accomplir comme il les a annoncés.

Nous pourrions nous arrêter ici et ne pas sortit des bornes d’une juste et légitime défense ; mais comme l’ignorance où vous êtes de ce qui nous concerne n’a pu se dissiper en un instant, nous avons cru devoir donner plus d’étendue à ce discours, persuadés qu’il suffira d’offrir la vérité, telle qu’elle est, à ceux qui l’aiment, pour les porter à l’embrasser et pour détruire toutes les préventions de l’ignorance.

XIII. Peut-on, sans renoncer à la raison, accuser d’athéisme des hommes qui adorent l’auteur de l’univers, qui ont appris et qui enseignent que ce Dieu n’a besoin ni de victimes, ni de libation, ni de parfums, qu’il ne demande que l’offrande du cœur ; des hommes qui élèvent sans cesse vers lui leurs prières et leurs actions de grâces, le remerciant du bienfait de la vie, des secours par lesquels il nous la conserve, de la vertu qu’il a attachée à chaque plante, de la succession des saisons ; mais surtout du don de la foi qui nous fait croire en lui et nous apprend à le connaître et à nous conserver purs et sans tache à ses yeux ? Le culte le plus digne de lui consiste non à détruire par le feu ce qu’il a fait et destiné à nous nourrir, mais à nous en servir pour nous-mêmes et le partager avec nos frères dans l’indigence, et à chanter tous ensemble, en son honneur, dans de pieuses cérémonies, des hymnes de reconnaissance. Avec de telles idées de la Divinité, ces hommes seraient-ils ces athées ?

Bien convaincus que Jésus-Christ, qui nous a enseigné cette doctrine, qui s’est fait homme pour remplir ce ministère, qui a été mis en croix sous Ponce-Pilate, gouverneur de la Judée au temps de Tibère, est le fils même du vrai Dieu, nous l’adorons après le Père, et ensuite l’Esprit saint qui inspirait les prophètes ; et vous verrez combien est raisonnable ce culte d’adoration. Je sais que vous répétez que nous sommes des insensés ; que celui que nous adorons après le Dieu éternel, immuable, père de toutes choses, n’est qu’un homme, un crucifié.

C’est que vous ignorez ce grand mystère ; je vais vous en instruire : je ne vous demande que de l’attention.

XIV. Car je dois vous prévenir que vous avez à vous tenir en garde contre un terrible adversaire, l’esprit de ténèbres, que nous avons vaincu, et qui ne cherche qu’à vous séduire, qu’à vous détourner de l’étude et de l’intelligence des vérités dont nous voulons vous instruire. Il ne néglige rien pour vous retenir sous son joug, dans un honteux esclavage, et vous faire servir d’instruments à ses desseins. Prestiges, songes, fantômes, il met tout en œuvre : c’est par là qu’il prend dans ses piéges ceux qui s’inquiètent peu de l’avenir. Il ne veut pas que vous lui échappiez comme nous lui avons échappé nous-mêmes : car nons étions aussi ses esclaves. Mais nous avons su rompre nos liens, dès que nous avons connu le Verbe ; nous n’avons plus voulu adorer que le Dieu incréé, le seul Dieu véritable, une fois que nous avons été éclairés par son fils. Quel changement se fit alors en nous ! Nous placions le bonheur dans la débauche ; maintenant, la chasteté fait nos délices. Nous avions recours à la magie ; nous ne mettons plus notre espoir que dans l’infinie bonté du Dieu éternel. L’or, l’argent, de grands domaines nous paraissaient les seuls biens dignes d’envie ; aujourd’hui nous nous faisons un bonheur de les mettre en commun et de les partager avec l’indigent. La haine nous armait les uns contre les autres et faisait couler le sang ; nous repoussions l’étranger, celui qui n’avait ni nos lois, ni nos habitudes ; et depuis que le Christ nous a apparu, nous voyons dans chaque homme un frère : nous prions même pour nos ennemis ; nous cherchons à désarmer la haine par la douceur, à vaincre la résistance par la persuasion. C’est ainsi que nous tâchons d’amener ceux qui nous persécutent sous le joug de Jésus-Christ, afin qu’ils vivent aussi selon ses préceptes, qu’ils partagent nos espérances et qu’ils jouissent du bonheur qui nous est réservé. Nous ne voulons pas ici vous tromper : pour dissiper à cet égard toutes vos craintes, j’ai jugé à propos de vous exposer quelques préceptes de la doctrine de Jésus-Christ, avant de vous prouver qu’il est Dieu, ainsi que je vous l’ai promis. Sa manière d’enseigner était courte et précise ; elle n’avait rien d’un sophiste ; sa parole était la force de Dieu même.

XV. Voici ce qu’il dit de la chasteté : « Celui qui regarde une femme pour la convoiter a déjà commis l’adultère dans son cœur. Si votre œil droit vous scandalise, arrachez-le, jetez-le loin de vous : il vaut mieux pour vous qu’un des membres de votre corps périsse que si votre corps était jeté en enfer ; » et ailleurs : « Épouser la femme qu’un autre a répudiée, c’est devenir adultère. Il en est que les hommes ont faits eunuques, mais il en est aussi qui se sont faits eunuques eux-mêmes, à cause du royaume des cieux : tous ne comprennent pas le sens de ces mots. »

D’après vos lois, on est coupable de prendre deux femmes à la fois ; aux yeux de notre maître, on est criminel quand on regarde une femme avec un mauvais désir. Le Dieu que nous servons rejette loin de lui, non pas seulement celui qui fait le mal, mais encore celui qui nourrit l’intention de le faire ; la pensée lui est connue aussi bien que l’action ; le fond des cœurs est à découvert à ses yeux. Combien de personnes, de l’un et de l’autre sexe, élevées dès leur tendre jeunesse à l’école de Jésus-Christ, ont conservé jusqu’à soixante et soixante-dix ans l’innocence du premier âge ! je pourrais vous en montrer dans toutes les classes. J’aurais peine à compter tous ceux qui, du sein des voluptés, ont passé sous les lois sévères de l’Évangile : car Jésus-Christ n’est pas venu appeler ceux qui sont justes et purs, mais les hommes iniques, impies, voluptueux. Il nous le dit lui-même : « Je ne suis pas venu appeler les justes à la pénitence, mais les pécheurs. » Le Père que nous avons dans le ciel aime à pardonner et non à punir. Il veut que notre amour embrasse tous les hommes : « car, nous dit-il, si vous n’aimez que ceux qui vous aiment, c’est ainsi qu’agissent les pécheurs ; quel serait donc votre mérite ? Et moi je vous dis : Aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent ; priez pour ceux qui vous persécutent ou qui vous calomnient. »

Il veut qu’on partage ses biens avec le pauvre et qu’on ne se propose point les applaudissements des hommes. « Donnez à ceux qui vous demandent ; ne réclamez point ce qu’on vous dérobe. Si vous prêtez à ceux de qui vous espérez recevoir, quel mérite avez-vous encore ? Les pécheurs font-ils autrement ? N’amassez point de trésors sur la terre, où la rouille et les vers dévorent, où les voleurs fouillent et dérobent ; mais amassez plutôt des richesses pour le ciel, où la rouille ni les vers ne peuvent s’y attacher. Et que sert à l’homme de gagner l’univers, s’il vient à perdre son âme ? Que donnera-t-il en échange de cette âme ? Amassez donc pour le ciel ; soyez bons et miséricordieux à l’exemple de votre père, qui est bon et miséricordieux, et qui fait luire son soleil sur les méchants comme sur les bons. Ne vous inquiétez ni du vêtement, ni de la nourriture. Voyez les oiseaux du ciel : votre père céleste les nourrit. N’êtes-vous pas plus grands à ses yeux ? Ne vous tourmentez donc point ; ne dites pas : Que mangerons-nous, où trouverons-nous de quoi nous vêtir ? Votre père qui est au ciel connaît ce dont vous avez besoin ; cherchez d’abord son royaume, et le reste vous sera donné par surcroît. Où est votre cœur, là est aussi votre trésor ; ne faites rien par ostentation, autrement vous n’auriez plus rien à espérer de votre père céleste. »

XVI. Notre divin maître nous recommande encore d’être patients, prompts à faire le bien, ennemis de la colère. « Si l’on vous frappe sur une joue, nous dit-il, présentez l’autre. Vous enlève-t-on votre tunique, laissez prendre votre manteau. Celui qui s’abandonne à la colère sera livré au feu éternel. Veut-on vous contraindre à faire un mille, faites-en deux. Que votre lumière brille aux yeux des hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres, et qu’ils glorifient votre père qui est dans les cieux. » Vous le voyez, notre Dieu nous interdit la résistance ; il ne veut pas qu’on imite celui qui fait mal ; il nous recommande, au contraire, d’user de patience, de douceur pour le ramener à la vertu, et l’arracher à la passion qui le tyrannise et l’avilit. Je pourrais encore vous citer l’exemple de plusieurs d’entre vous, autrefois violents, emportés et devenus d’autres hommes, pour avoir vu de près, découvert, reconnu la constance inaltérable d’un voisin dans les épreuves de tout genre, l’héroïque patience d’un compagnon de voyage, au milieu d’amères insultes, toute la pureté de vie de l’ami avec lequel ils vivaient. Le jurement nous est aussi expressément défendu. Et pour nous obliger à dire toujours la vérité, voici la règle que Jésus-Christ lui-même a tracée. « Vous ne jurerez pas ; que votre discours soit oui, oui ; non, non : ce que vous dites de plus est un péché. »

Le tribut de l’adoration, à qui devons-nous le porter ? À Dieu seul. C’est en ces termes qu’il l’exige de nous : « Mon premier commandement, le voici : Le Seigneur est votre Dieu, et votre seul Dieu ; vous adorerez le Seigneur, vous l’aimerez de tout votre cœur, de toutes vos forces : c’est lui qui vous a créés. » Quelqu’un lui dit en l’abordant : « Bon maître ! » Il répondit : « Nul n’est bon que Dieu seul qui a créé toutes choses. » Nous ne regardons pas comme Chrétiens ceux qui ne suivent pas ces maximes : c’est moins sur la bouche que dans le cœur qu’elles doivent se trouver. Ce sont les œuvres que Dieu demande ; il ne promet le salut qu’à celui qui pratique sa loi. « Tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur ! » ce sont ses propres paroles, « n’entreront point dans le royaume des cieux ; mais celui qui fait la volonté de mon père qui est dans le ciel. Celui qui m’écoute et fait ce que je dis, écoute mon père qui m’a envoyé. Plusieurs me diront : Seigneur, n’avons-nous pas bu et mangé en votre nom, et même fait des miracles ? Moi, je vous répondrai : Loin de moi, vous tous qui faites l’iniquité ! C’est alors qu’il y aura des pleurs et des grincements de dents, lorsqu’on verra les justes briller comme le soleil, tandis que les méchants seront jetés dans le feu éternel. Plusieurs viendront en mon nom, revêtus de peaux de brebis à l’extérieur ; mais au dedans, véritables loups ravissants. Vous les reconnaîtrez à leurs œuvres : tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. » Ceux qui ne vivent pas selon ces maximes et qui ne sont Chrétiens que de nom, nous vous demandons nous-mêmes de les punir.

XVII. Vous nous verrez toujours les premiers à payer le tribut aux personnes que vous chargez de le recevoir : tel est le précepte de notre maître. Des hommes s’étaient approchés pour lui demander s’il fallait payer le tribut à César ; pour toute réponse, il prit une pièce de monnaie, et leur demanda à son tour de qui elle portait l’image. « De César, lui dirent-ils. — Eh bien ! rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » L’adoration n’appartient donc qu’à Dieu seul. Pour les devoirs qui vous concernent, nous les remplissons tous avec joie ; nous vous reconnaissons comme les arbitres et les maîtres de la terre ; et avec ce pouvoir suprême dont vous êtes revêtus, nous demandons au Ciel de vous conserver toujours la saine raison, qui en règle l’usage. Tels sont nos vœux, nos principes, nos sentiments : nous produisons tout au grand jour. Et si vous ne tenez compte de rien, songez-y, à qui nuirez-vous ? Est-ce à des hommes intimement convaincus qu’on sera éternellement puni du mal qu’on aura fait, et qu’on rendra compte de tous les dons qu’on aura reçus, ainsi que Jésus-Christ nous le déclare par ces paroles : « On demandera plus à celui qui aura reçu davantage. »

XVIII. Voyez la fin des empereurs qui vous ont précédés : ils ont subi la commune destinée. Si le néant était le terme fatal de la vie humaine, l’avantage serait pour les méchants. Mais tout ne s’éteint pas avec le corps, le sentiment survit, et l’on souffre les peines éternelles tenues en réserve. Pénétrez-vous bien de cette vérité, ne la perdez jamais de vue.

Est-ce que vos secrets de la nécromancie, l’inspection des entrailles de jeunes et tendres enfants, les évocations des âmes, les songes qui nous sont envoyés par des esprits placés près de nous, s’il en faut croire les magiciens ; est-ce que les prestiges, opérés par les plus habiles d’entre ces derniers, ne sont pas des présomptions de nature à vous persuader qu’après la mort l’âme conserve encore le sentiment ? Vous croyez que les âmes des morts s’emparent de certains hommes que vous appelez furieux, démoniaques, et que vous reléguez loin de la société ; vous croyez aux oracles de Dodone, d’Amphiloque, de Pythie, et à bien d’autres semblables ; vous adoptez les systèmes de Pythagore, d’Empédocle, de Platon, de Socrate ? Vous ajoutez foi à cette fosse dont parle Homère, à la descente d’Ulysse aux enfers ; ces témoignages, et tant d’autres de cette nature, vous les admettez tous.

Veuillez aussi nous croire, nous sommes pour le moins aussi dignes de foi que vos philosophes ; nous portons encore plus loin qu’eux le respect pour la Divinité : car nous prétendons que rien ne lui est impossible ; et de là notre espoir, si bien fondé, que nos corps, déposés après la mort au sein de la terre, reprendront une nouvelle vie. Ce retour à la vie vous étonne, vous ne le pouvez croire. Mais, dites-moi :

XIX. Si nous n’avions pas ces corps, et qu’on vînt nous dire que d’un peu de sang vont naître des os, des chairs, avec les formes que vous leur voyez : nous dirions aussi : « Quoi de plus incroyable ? » Procédons toujours par hypothèse. Si vous n’étiez pas encore ce que vous êtes, sortis de parents revêtus d’un corps comme le vôtre, et que quelqu’un, vous montrant d’un côté une goutte de sang, et de l’autre l’image de votre corps, vînt vous dire que de ce sang vont se composer des os et des chairs, et doit sortir un corps conforme à cette image, vous ne pourriez croire le fait avant de l’avoir sous les yeux. Non, jamais on n’aurait pu vous persuader que votre corps provînt de cette goutte de sang. Cependant, vous voyez qu’il n’est pas né autrement. Eh bien ! soyez aussi persuadés que ce même corps, tombé en dissolution après la mort, et confié à la terre comme une semence, peut, à la parole de Dieu, dans un temps marqué, reprendre une nouvelle vie et se revêtir d’immortalité. Je vous le demande, quelle puissance vraiment digne de lui laissent à Dieu ceux qui disent qu’à la vérité chaque chose retourne à son premier état, mais qu’il est impossible à Dieu de la faire passer à un autre ? Ce que je vois clairement, c’est que si on nous avait dit : « Vous naîtrez sous telle forme et de telle manière, » nous ne l’aurions jamais cru ; d’où je conclus qu’il faut admettre l’existence d’une force bien supérieure à la nôtre, à celle de l’homme : et c’est, je crois, raisonner plus conséquemment que l’incrédule. Pour nous, nous avons la parole de notre maître qui nous a dit : « Ce qui est impossible à l’homme est possible à Dieu ; » et ailleurs : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et ne peuvent rien sur l’âme ; mais craignez plutôt celui qui peut jeter l’âme et le corps dans l’enfer. » Et l’enfer, c’est le lieu où seront punis ceux qui auront vécu dans l’injustice, et qui n’auront pas voulu croire à cet avenir que Dieu nous a annoncé par son fils qui est Jésus-Christ.

XX. Votre sibylle et Hystaspe n’ont-ils pas dit que tout ce qui est impur devait passer par le feu ? Les philosophes que vous appelez stoïciens n’enseignent-ils pas que Dieu lui-même se résout en feu ; que ce monde doit subir un changement et prendre un nouvel être ? Pour nous, nous ne faisons pas à Dieu l’injure de l’assimiler à ce qui change et se renouvelle. Mais, je vous le demande, pourquoi donc, lorsque nous nous présentons avec certains dogmes conformes à ceux de vos poëtes et de vos philosophes, et avec d’autres plus nobles et plus élevés, et surtout lorsque seuls nous arrivons, des preuves solides à la main, pourquoi n’éprouvons-nous que des persécutions ? Pourquoi ce privilége d’une haine toujours ardente contre nous ? Quand nous disons que c’est Dieu qui a fait le monde, qu’il l’a embelli, nous parlons comme Platon ; que tout sera dévoré par le feu, nous sommes d’accord avec les stoïciens ; que les âmes des méchants restent, après cette vie, douées de sentiment et souffrent des peines inouïes, tandis que celles des justes, désormais affranchies de la souffrance, demeurent éternellement heureuses, nous tenons le langage de vos poëtes et de vos philosophes ; que les hommes ne doivent point adopter pour objet de leur culte ce qui est au-dessous d’eux, nous pensons comme votre poëte comique Ménandre, comme plusieurs autres de vos écrivains qui sont les premiers à vous dire : L’ouvrier n’est-il pas supérieur à son œuvre ?

XXI. Maintenant, parlerons-nous du Verbe, le premier-né de Dieu, c’est-à-dire Jésus-Christ notre maître ? Quand nous vous disons qu’il est né sans l’opération de l’homme, qu’il a été crucifié, qu’il est mort, qu’il est ressuscité, qu’il est monté aux cieux, qu’est-ce que nous disons en cela qui n’ait pas été dit de ceux que vous appelez fils de Jupiter ? Vous savez de combien de ces fils vos poëtes font mention ? Ils parlent d’un Mercure, la parole, l’interprète, le maître qui enseigne tout ; d’Esculape, qui fut médecin et remonta vers les cieux après avoir été frappé de la foudre, et d’autres qui reprirent le même chemin, comme Bacchus, après avoir été mis en pièces ; comme Hercule, qui se brûla pour se soustraire à de nouveaux travaux. Que dirons-nous des Dioscores, nés de Léda ; de Persée, issu de Danaé ; de Bellérophon, enlevé au ciel sur Pégase, bien que sa naissance ne fût pas divine ? Est-il besoin de rappeler ici Ariadne et tous ceux qui furent comme elle placés parmi les astres ?

De vos empereurs que vous voyez mourir, ne faites-vous pas vous-mêmes des dieux ? Ne vous appuyez-vous pas du témoignage d’un homme qui aurait vu César s’élever du bûcher vers l’Olympe ?

Je ne répète pas tout ce que vos poëtes racontent des prétendus fils de Jupiter. Vous connaissez toutes ces fables. Je me permets seulement d’ajouter qu’on ne pouvait rien imaginer de plus capable d’altérer les mœurs et de les corrompre : car on trouve beau d’imiter les dieux.

Loin de nous de pareilles idées de la Divinité ! Persuaderez-vous à un homme de bon sens que le Dieu suprême, le père des dieux, ainsi que vous l’appelez, Jupiter enfin, n’ait été qu’un parricide, fils d’un père comme lui parricide, ravisseur d’un jeune Ganymède, qu’il faisait servir à d’infâmes amours, corrupteur de tant de femmes qui lui donnèrent une multitude d’enfants, dignes imitateurs de ses turpitudes ?

Les démons seuls, ainsi que nous l’avons dit, étaient capables de pareilles infamies.

Pour nous, nous savons que l’immortalité n’est le partage que de ceux qui se rapprochent le plus de Dieu par la pureté du cœur et la sainteté de la vie ; que ceux qui vivent dans le crime, et n’en veulent pas sortir, ne peuvent échapper au châtiment qui les attend : c’est-à-dire au feu éternel.

XXII. Le fils de Dieu, que nous appelons Jésus-Christ, ne fût-il qu’un homme, serait digne du nom de fils de Dieu ; sa sagesse lui mériterait des autels. Tous vos écrivains reconnaissent un Dieu, père des dieux et des hommes. Nous appelons Verbe de Dieu ce Jésus qui n’est pas né comme naissent les hommes, mais engendré d’une manière ineffable. Ne vous en étonnez pas, ne voyez là, comme nous l’avons déjà dit, qu’une ressemblance avec votre Mercure que vous appelez aussi Parole, envoyé de Dieu. Mais vous dites : Votre Verbe à vous a été mis en croix. Vous ne devez pas non plus en être surpris. Vos prétendus fils de Jupiter, dont nous avons parlé plus haut, n’ont-ils pas connu la douleur, la souffrance ? seulement les supplices n’ont pas été les mêmes. Le genre de mort fut différent. Et Jésus, par sa mort, n’est pas inférieur à vos dieux ? Sous tous les autres rapports, combien ne leur est-il pas supérieur ! C’est ce que je dois vous démontrer comme je vous l’ai promis. Et ne l’ai-je pas déjà fait ? La supériorité ne se juge-t-elle pas d’après les œuvres ? Si nous croyons que Jésus-Christ est né d’une Vierge, ne le dites-vous pas aussi de Persée ? Si nous disons qu’il a guéri des boiteux, des paralytiques, des aveugles de naissance, ressuscité des morts, ne racontez-vous pas de votre Esculape les mêmes prodiges ?

XXIII. Mais j’ai besoin de vous démontrer trois points essentiels. D’abord, c’est que nous sommes les seuls en possession de la vérité. La vérité, c’est tout ce qui est enseigné par Jésus-Christ et par les prophètes qui l’ont précédé, et qui sont bien plus anciens que tous vos écrivains. Et quand je vous prie de nous croire, ce n’est point parce que nous vous enseignons la même doctrine, mais parce qu’elle est la vérité.

Il faut ensuite que vous soyez bien convaincus que Jésus-Christ, premier-né, vertu, Verbe de Dieu, est, à proprement parler, le seul fils de Dieu, qu’il s’est fait homme d’après la volonté de son père, pour sauver tous les hommes. Il importe, en troisième lieu, de vous bien prouver qu’avant la venue de Jésus-Christ, de mauvais génies ont égaré l’esprit des peuples, et répandu, par l’organe des poëtes, comme des faits certains, tant de fables ridicules sorties du cerveau de ces derniers ; ainsi que de nos jours, ces mêmes démons, pour faire passer la venue de Jésus-Christ comme une fable, répandent contre nous tant de calomnies, nous imputant les crimes les plus odieux, sans donner la moindre preuve, sans produire un seul témoin de ce qu’ils avancent. Voilà, dis-je, les trois points que nous voulons vous démontrer de la manière la plus évidente.

XXIV. Je dis que nous sommes les seuls en possession de la vérité. Je vous le prouve d’abord par votre conduite à notre égard. Sur plusieurs points, nous tenons le même langage que vos Grecs. Pourquoi sommes-nous les seuls en but à la haine, sinon à cause du nom de Jésus ? Lorsque nous ne faisons aucun mal, pourquoi sommes-nous mis à mort comme des criminels ? Les uns adorent des arbres, ceux-ci des fleuves, ceux-là des rats, des chats, des crocodiles et presque tous les genres d’animaux ; car ils sont loin de s’entendre sur les objets de leur culte, et c’est même cette différence qui les porte à se traiter d’impies les uns les autres ; mais ils ne sont pas pour cela persécutés.

Tout ce que vous avez à nous reprocher, c’est de ne pas adorer vos dieux, de n’offrir aux morts ni libations, ni parfums, ni victimes, ni couronnes pour entourer de vaines images.

Vous le savez, ce qu’on encense ici comme un Dieu, là on le chasse comme un vil animal : ailleurs on l’immole comme une victime agréable. Pourquoi donc cette intolérance envers nous ?

XXV. Autre considération. Nous adorions aussi, comme la multitude, et Bacchus, fils de Sémélé, et Apollon, fils de Latone, Apollon, dont on ne peut, sans rougir, dévoiler les turpitudes ; et Proserpine et Vénus, éprises pour Adonis d’un amour effréné, qui allait jusqu’à la fureur. Vous célébrez encore leurs honteux mystères. Parlerai-je d’Esculape et de tant d’autres dont vous avez fait des dieux ? Eh bien, quel autre intérêt que celui de la vérité a pu nous faire abandonner leur culte, déserter leurs autels au risque de la vie ? Grâces soient rendues à Jésus-Christ, qui nous a fait connaître le véritable Dieu, le Dieu incréé, impassible, auquel nous nous sommes dévoués : ce n’est pas lui que vous verrez brûlant des feux les plus impurs aux pieds d’une Antiope ou d’un Ganymède et d’autres créatures semblables, ou bien chargé de chaînes, et délivré par un géant aux cent bras sur la demande de Thétis, à la condition qu’Achille ferait périr des milliers de Grecs pour se venger de l’enlèvement de la courtisanne Briséis.

Nous avons pitié de ceux qui croient encore de pareilles fables dont les démons sont les seuls auteurs.

XXVI. Enfin pourquoi sommes-nous plutôt persécutés que ces hommes qui ont été envoyés par le démon depuis que le Christ est remonté au ciel, et qui osent se donner pour des dieux ? Ces insensés, loin de les poursuivre de votre haine, vous les avez comblés d’honneurs : témoin un certain Simon, Juif samaritain, d’un bourg appelé Gittus, qui fit, à l’aide du démon, au milieu de Rome, sous l’empereur Claude, des prodiges étonnants.

C’était un imposteur et vous l’avez regardé comme un dieu, et honoré d’une statue qui se voit entre deux ponts dans l’île de Tibère, portant cette inscription latine : À Simon, Dieu saint. Presque tous les Samaritains, grand nombre de gentils le proclament le premier des dieux et l’adorent. On vénère comme sa première émanation, une femme nommée Hélène, qu’il tira d’un lieu de prostitution pour l’attacher à sa suite.

Témoin un certain Ménandre, du bourg de Caparetas, disciple de Simon et comme lui Samaritain d’origine ; il fut aussi inspiré du démon, il étonna aussi par ses prodiges à l’aide de la magie, au point de faire illusion à presque tous les habitants d’Antioche, pendant son séjour dans cette ville, et de persuader à ses disciples que la mort n’aurait sur eux aucun empire. Plusieurs sont encore dans cette folle persuasion.

Témoin un certain Marcion, de la province du Pont, qui vit encore et enseigne publiquement qu’il existe un Dieu supérieur à celui qui a fait ce monde. Il prétend même le connaître. L’impression qu’il fit sur les esprits à la faveur du démon fut telle, qu’il les porta aux plus horribles blasphèmes. Ils osèrent dire que le père de Jésus-Christ n’était pas le créateur du monde, qu’il existait un autre Dieu plus puissant, auteur de plus grandes merveilles.

Tous ceux qui composent ces différentes sectes portent aussi le nom de Chrétiens, comme vous appelez vous-mêmes philosophes ceux dont les opinions et les systèmes n’ont rien de commun avec la saine philosophie. Ces hérétiques se portent-ils aux crimes affreux qu’on leur impute, comme de renverser un flambeau pour se livrer pêle-mêle dans l’ombre à de monstrueuses débauches, de faire des repas de chair humaine ? Je n’en sais rien. Mais ce qui nous est bien connu, c’est qu’ils ne sont ni persécutés, ni égorgés pour leurs opinions.

Nous avons composé un ouvrage sur toutes les hérésies qui ont paru jusqu’alors : nous pourrions vous le communiquer, si vous désiriez le connaître.

XXVII. Pour nous, nous craignons tellement de blesser la justice et l’humanité, que nous regardons comme les plus coupables d’entre les hommes ceux qui vont exposer sur la voie publique les enfants qui viennent de naître. Et que deviennent ces infortunés ? N’importe le sexe, ils sont presque tous livrés à la prostitution. Autrefois on nourrissait d’immenses troupeaux de boucs, de chèvres, de brebis, de chevaux ; aujourd’hui ce sont, si je puis ainsi parler, des troupeaux d’enfants qu’on nourrit pour les faire servir à d’infâmes usages. Vous trouvez encore chez tous les peuples une multitude d’hommes et de femmes d’un sexe équivoque et de la plus dégoûtante immoralité. Vous trafiquez de leurs crimes, vous établissez sur eux des impôts, des revenus, quand il faudrait les chasser du monde entier. Sans parler de tout ce qu’il y a d’infâme, de dégradant dans ces monstrueuses voluptés qui font frémir la nature, ne s’expose-t-on pas, pour comble d’horreur, à s’y abandonner avec un parent, un frère, un fils ? Il y en a même qui prostituent leurs femmes et leurs enfants ? Quelques-uns, et cela ouvertement en public, vont jusqu’à se mutiler pour des turpitudes d’un cynisme inouï. Voilà vos mystères en l’honneur de Cybèle, la digne mère de vos dieux ; et c’est aussi ce qui explique pourquoi vous placez un serpent symbolique et mystérieux près de chacune de ces divinités que vous avez imaginées.

Eh bien ! ces infamies que vous commettez publiquement, en plein jour, vous ne rougissez pas de nous les attribuer. Vous supposez qu’après avoir renversé un flambeau, éteint en nous la raison, cette lumière divine, nous nous livrons sans frein à ces mêmes turpitudes. Ici la calomnie ne peut nuire à des hommes incapables de pareils crimes, mais à ceux qui les commettent et en accusent les autres.

XXVIII. Le chef des mauvais génies, nous l’appelons serpent, Satan ou diable, comme vous pouvez le voir d’après nos saintes Écritures. Le Christ nous a annoncé d’avance qu’avec lui et son armée tous ceux qui l’auront adoré ici-bas seront précipités dans des étangs de feu pour y souffrir des supplices inouïs pendant des siècles sans fin. S’il diffère, s’il suspend l’arrêt prononcé, c’est à cause de l’homme. Il prévoit que plusieurs peuvent se repentir, qu’un grand nombre sont encore à naître. Il a créé l’homme raisonnable, libre et dès lors capable de se déclarer pour la vérité et d’embrasser la vertu, de sorte qu’aucun de nous ne peut s’en prendre à Dieu, s’il vient à se perdre. Nous sommes tous doués de raison et d’intelligence. Oser avancer que Dieu ne s’occupe pas de nous, c’est dire astucieusement qu’il n’existe pas, ou que, s’il existe, il n’est que le protecteur du crime, qu’il ressemble à la pierre, que le vice et la vertu ne sont que de vains noms, le bien et le mal une affaire d’opinion. N’est-ce pas là le comble de l’impiété, de la dépravation ?

XXIX. Je reviens à l’exposition des enfants : si nous l’avons en horreur, c’est que nous craignons pour leur vie. Ne peuvent-ils pas périr avant d’avoir été recueillis, et dès lors ne serions-nous pas des homicides ? Chez nous, on ne se marie que pour élever ses enfants. Si on renonce au mariage, c’est pour passer toute sa vie dans la continence.

Non, nos mystères ne se célèbrent point par des unions monstrueuses. Rappelez-vous ce que fit l’un des nôtres pour vous détromper sur ce point. Il présenta une requête à Félix, préfet d’Alexandrie, pour lui demander la permission de se faire mutiler par un médecin ; car tous les médecins de la ville avaient déclaré qu’ils ne le pouvaient sans l’autorisation du préfet. Sur le refus de celui-ci, le jeune homme continua de vivre dans la continence et la chasteté, content du témoignage de sa conscience et de l’approbation de ceux qui partageaient ses sentiments. Il n’est peut-être pas hors de propos de rappeler en passant le souvenir de cet Antinoüs, mort il y a peu d’années, et après sa mort imposé à tous comme un dieu qu’ils redoutaient et adoraient tout à la fois ; vous savez ce qu’était le personnage et d’où il venait.

XXX. Mais on nous dira peut-être : « Celui que vous appelez le Christ, n’est-ce pas un simple mortel, né d’entre les hommes, qui aurait fait des miracles à l’aide de la magie et qui par ses prestiges se serait fait passer pour le fils de Dieu ? » Nous allons montrer qu’il est véritablement le fils de Dieu incarné, et nos raisonnements seront ceux non de la crédulité qui se rend à de vaines paroles, mais d’une forte conviction qui n’a pu refuser son assentiment à des prophéties dont nous avons tous les jours l’accomplissement sous les yeux ; et si je ne me trompe, ce genre de démonstration sera pour vous le plus convaincant et le plus décisif.

XXXI. Chez les Juifs parurent des hommes appelés prophètes, dont l’Esprit saint se servait comme d’organes pour annoncer l’avenir. Les différents chefs qui se succédèrent dans le gouvernement de la Judée conservèrent soigneusement leurs divins oracles, tels qu’ils étaient sortis de leurs bouches ; car ils étaient consignés dans des livres écrits en hébreu de la main même des prophètes.

Ptolémée, roi d’Égypte, qui s’occupait de former une bibliothèque et de réunir tous les livres connus, entendit parler de ces prophéties et les fit demander par une ambassade au chef qui gouvernait alors la Judée. Celui-ci s’empressa de lui en adresser une copie écrite en hébreu. Mais ce qu’elle contenait restait inconnu aux Égyptiens, qui n’entendaient pas cette langue. Ptolémée envoya donc une nouvelle ambassade à Jérusalem, pour demander des hommes habiles qui pussent traduire ces livres en grec.

Ils sont depuis restés en Égypte, en même temps qu’ils n’ont cessé d’être entre les mains des Juifs. Mais ceux-ci les lisent tous les jours sans les comprendre, et se montrent, comme vous, nos ennemis, nos persécuteurs, ne manquant jamais l’occasion de nous livrer aux supplices et de nous faire mourir quand ils en ont le pouvoir : témoin ce qu’ils ont fait récemment. Dans la dernière guerre contre les Juifs, on a vu le chef des révoltés, Barcochébas, tourner toute sa fureur contre les seuls Chrétiens et livrer aux plus cruels tourments ceux qui refusaient de nier le Christ et de blasphémer contre lui.

Mais revenons aux prophéties : qui voyons-nous ? Jésus-Christ annoncé tel qu’il a paru, né d’une Vierge, arrivant à l’âge viril, guérissant les malades et les infirmes, ressuscitant les morts, haï, méconnu, mourant sur une croix, reprenant une nouvelle vie, remontant aux cieux ; nous y voyons qu’il est appelé le fils de Dieu et qu’il l’est réellement ; qu’il envoie des hommes par tout le monde publier ce qu’il est ; que les gentils surtout croient à sa parole et se convertissent à lui. Il n’a cessé d’être annoncé à la terre. Des prophètes parurent d’abord cinq mille ans, ensuite trois mille, puis deux mille, d’autres mille ans, quelques-uns huit cents ans avant qu’il vînt au monde ; car ils se sont succédé avec les générations.

XXXII. Voici la prophétie littérale de Moïse, le plus ancien d’entre eux : « Le sceptre ne sortira pas de Juda, ni les princes de sa postérité, jusqu’à ce que vienne celui à qui appartient le sceptre et qui est l’attente des nations ; il liera son ânon à la vigne et lavera sa robe dans le sang du raisin. »

C’est à vous maintenant d’examiner à quelle époque les Juifs ont cessé d’avoir des princes et des chefs de leur nation. N’est-ce pas au moment où a paru Jésus-Christ, notre Seigneur et l’interprète de ces mystérieux oracles, selon cette parole de Moïse ou plutôt de l’Esprit saint : « La principauté ne sortira pas de Juda, jusqu’à la venue de celui à qui appartient le sceptre. » Car Juda est le père de la nation juive ; c’est même de lui qu’elle tire son nom. Après la venue de Jésus-Christ, n’avez-vous pas régné sur les Juifs, ajouté leur pays à votre empire ? Et ces mots : « Il est l’attente des nations, » ne signifient-ils pas que tous les peuples soupiraient après lui ?

En effet, l’histoire à la main, vous pouvez voir que partout on espérait en celui qui fut crucifié dans la Judée, et dont la mort fut suivie de si près par l’envahissement de ce pays, qui vous fut livré.

Ces autres paroles : « Il attachera son ânon à la vigne et lavera sa robe dans le sang du raisin, » désignent d’une manière symbolique ce qu’il devait faire et ce qui devait lui arriver. Ne sait-on pas qu’il dit à ses disciples d’aller lui chercher un ânon attaché au sarment d’une vigne à peu de distance d’un bourg ; qu’il monta sur cet ânon lorsqu’il lui fut amené, et qu’il fit ainsi son entrée dans Jérusalem, où était le superbe temple des Juifs, que depuis vous avez renversé ? Après être entré dans cette ville, le Christ fut mis en croix pour accomplir le reste de la prophétie. Mais remarquez ces mots : « Il lavera sa robe dans le sang du raisin. » Ici le prophète annonce que le Christ doit souffrir, et par son sang purifier ceux qui croiront en lui. Sa robe désigne ses fidèles disciples en qui réside le Verbe, cette semence divine. Mais que veulent dire ces paroles, le sang du raisin, sinon que le sang du Christ, dans son incarnation, ne viendrait pas de l’homme, mais de la vertu de Dieu ?

Ainsi devait naître en effet le fils de Dieu, le Verbe divin, la première puissance après Dieu le père. Mais comment s’est-il incarné et fait homme, nous le dirons plus tard. Remarquons seulement que, de même que ce n’est point l’homme, mais Dieu, qui fait le sang de la vigne, de même le sang de Jésus-Christ ne devait pas venir de l’homme, mais de la vertu même de Dieu. Tel est le véritable sens de ces paroles mystérieuses, ainsi que nous l’avons déjà dit ; et voilà ce qu’annonçait aussi Isaïe, mais en d’autres termes, quand il dit : « Une étoile sortira de Jacob et un rejeton naîtra de la tige de Jessé, une fleur s’élèvera de ses racines. » Cette étoile brillante qui s’est levée, cette fleur sortie de la racine de Jessé, c’est le Christ. D’où est-il sorti, en effet ? Il est né, par la vertu de Dieu, d’une vierge du sang de Jacob, le père de Juda, d’où descend la nation juive, comme nous l’avons déjà remarqué. Et Jessé, qu’était-il ? Un des ancêtres de Jésus-Christ, un descendant de Jacob et de Juda, selon l’ordre des générations.

XXXIII. Voyez maintenant comme Isaïe a prédit en termes clairs et précis que le Christ naîtrait d’une vierge : « Voilà, dit-il, qu’une vierge concevra et enfantera un fils ; il sera appelé Emmanuel, c’est-à-dire Dieu avec nous. »

Ce qui devait paraître incroyable, impossible, Dieu l’a fait annoncer par l’Esprit saint, afin qu’on ne pût se refuser à croire l’avénement lorsqu’il arriverait, et qu’on le crût précisément parce qu’il avait été prédit d’avance.

Faute de comprendre la prophétie que nous venons de citer, certaines personnes pourraient retourner contre nous les reproches que nous faisons à leurs poëtes, lorsqu’ils nous montrent leur Jupiter recherchant les filles des hommes. Pour éclairer ces personnes, expliquons les termes de la prophétie. Ces mots : « Une vierge concevra dans son sein, » signifient qu’elle concevra sans l’approche de l’homme ; autrement elle eût cessé d’être vierge. Mais la vertu de Dieu, survenant en elle, la couvrit de son ombre et fit qu’elle conçut sans perdre sa virginité. C’est en ces termes que l’ange de Dieu, envoyé vers elle, lui annonça l’heureuse nouvelle : « Vous concevrez dans votre sein par la vertu de l’Esprit divin, et vous enfanterez un fils que vous appellerez du nom de Jésus ; il sera grand, il s’appellera le fils du Très-Haut, et il viendra pour racheter son peuple de ses iniquités. » Voilà ce que nous lisons dans les évangélistes qui ont écrit la vie de notre Sauveur Jésus-Christ ; ce qui nous fait surtout croire à leur récit, c’est que l’Esprit saint, par le prophète Isaïe, avait déjà dit qu’ainsi devait naître le Messie.

Or, cet esprit, cette puissance de Dieu, qu’était-ce autre chose que le Verbe lui-même, le premier-né de Dieu, celui qu’avait annoncé Moïse ? Voilà l’esprit qui est descendu sur la vierge, qui l’a couverte de son ombre, et l’a rendue mère sans qu’elle cessât d’être vierge. Le nom de Jésus signifie, en hébreu, comme en grec, Sauveur : aussi, l’ange dit-il à la vierge : « Et vous l’appellerez du nom de Jésus ; car il viendra pour sauver son peuple et le racheter de ses péchés. »

Vous êtes frappés de ces oracles ; mais quelle autre puissance qu’une vertu toute divine, enflamme et transporte ceux qui annoncent l’avenir ? Vous en convenez vous-mêmes avec nous.

XXXIV. Mais où devait naître le Christ ? Apprenez-le d’un autre prophète, le prophète Michée ; c’est ainsi qu’il s’exprime :

« Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es pas la moindre parmi les villes de Juda ; car de toi sortira le chef qui doit régner sur Israël, mon peuple. » Et n’est-ce pas, en effet, à Bethléem, petit bourg de la Judée, situé à trente stades de Jérusalem, que le Christ est né ? Vous pouvez facilement vous en convaincre : vous avez la liste du recensement fait par Cyrénius, le premier de vos gouverneurs en Judée.

XXXV. Le Christ, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, devait vivre ignoré des hommes, et toujours méconnu. Écoutez les oracles qui ont prédit ce fait ainsi qu’il est arrivé. Ces paroles d’Isaïe : « Un enfant nous est né, un fils nous est donné ; il porte sur son épaule le signe de sa domination ! » ne signifient-elles pas que sa puissance a éclaté surtout par la croix à laquelle il fut attaché et qu’il porta sur ses épaules ? La suite de ce discours le fera voir encore plus clairement.

Le même prophète, toujours inspiré par l’Esprit saint, dit ailleurs :

« J’ai tendu mes mains vers un peuple incrédule, qui me méconnaît et qui marche dans une mauvaise voie : chaque jour ils invoquent la justice et osent défendre leur cause devant moi. » Le Christ se plaint ainsi, en d’autres termes, par la bouche d’un autre prophète : « Ils ont percé mes mains et mes pieds, ils ont jeté mes vêtements au sort. » Assurément, le prophète David, de qui sont ces dernières paroles, n’a rien souffert de semblable.

Elles ne peuvent s’entendre que de Jésus-Christ ; c’est lui qui étendit ses mains lorsque les Juifs le mirent en croix, s’obstinant à le méconnaître et à dire qu’il n’était pas le Christ. Ne l’ont-ils pas aussi, comme l’avait annoncé le prophète, placé sur un tribunal, lui disant avec dérision : « Jugez-nous ! »

Et dans ces mots : « Ils ont percé mes pieds et mes mains, » ne trouvez-vous pas l’histoire de ce qui est arrivé au Christ, lorsque les Juifs lui enfoncèrent des clous dans les pieds et dans les mains pour l’attacher à la croix ? Et quand ils l’eurent crucifié, n’ont-ils pas tiré ses vêtements au sort, ne les ont-ils pas partagés entre eux ? Voilà des faits dont vous pouvez encore vous convaincre par vous-mêmes, puisque vous avez la relation envoyée par Ponce-Pilate de tout ce qui s’est passé.

Citons encore les paroles du prophète Sophonie, qui annonce si clairement que le Christ devait entrer dans Jérusalem monté sur un ânon. C’est ainsi qu’il s’exprime : « Tressaille d’allégresse, fille de Sion, pousse des cris de joie, fille de Jérusalem, voilà que ton roi vient vers toi plein de douceur, sur une ânesse et sur le fils de l’ânesse. »

XXXVI. Quand vous entendrez citer les paroles des prophètes comme venant d’une personne, sachez que la personne qui parle n’est pas le prophète qui était inspiré, mais le Verbe divin, d’où lui venait l’inspiration. Tantôt il dévoile lui-même l’avenir d’une manière prophétique. Tantôt, c’est Dieu le père, l’arbitre souverain de toutes choses, qu’il fait parler ; tantôt c’est la personne du Christ. Souvent ce sont les peuples qui répondent à ce maître ou à son père. Vous trouvez cette forme dramatique dans vos auteurs. La même personne qui écrit met souvent ses personnages en scène et les fait parler entre eux. Et voilà ce que n’ont pas compris les Juifs, qui cependant ont les livres des prophètes entre les mains ; dès lors ils ont méconnu le Christ quand il a paru ; et aujourd’hui ils nous persécutent, parce que nous leur disons qu’il est venu et que nous leur prouvons que c’est par eux qu’il a été crucifié, ainsi que les prophètes l’avaient annoncé.

XXXVII. Mais donnons des exemples qui éclaircissent ce que nous venons de dire. Dans le passage suivant, c’est Dieu le père qui parle par la bouche du prophète Isaïe : « Le taureau connaît son maître, l’âne son étable. Israël m’a méconnu, mon peuple est sans intelligence. Malheur à la nation perverse, au peuple chargé de crimes, à la race d’iniquités, aux enfants corrupteurs ! Ils ont abandonné l’Éternel, ils ont blasphémé le saint d’Israël, ils se sont éloignés de lui. » Et dans un autre endroit, c’est encore Dieu le père qui parle par le même prophète : « Le ciel est mon trône, et la terre mon marchepied. Quel palais pouvez-vous me bâtir ? Quel est le lieu de mon repos ? » Et ailleurs : « J’ai en horreur vos calendes et vos solennités ; elles me sont insupportables, je suis las de les souffrir. Lorsque vous tendrez les mains vers moi, je détournerai les yeux, vous redoublerez vos prières, et je n’écouterai point ; car vos mains sont pleines de sang. Lavez-vous, purifiez-vous ; faites disparaître de devant mes yeux la malice de vos pensées, aimez la justice, relevez l’opprimé, purifiez l’orphelin, défendez la veuve. » Ces exemples vous montrent quel est le langage du père nous instruisant par les prophètes.

XXXVIII. Ici c’est le Christ que l’esprit prophétique fait parler : « J’ai tendu les bras pendant tout le jour vers un peuple incrédule qui me méconnaît et marche dans une mauvaise voie. » Et ailleurs : « J’ai présenté mon corps aux fouets et mes joues aux soufflets : ma face a été couverte de crachats ; cependant mon Seigneur est venu à mon aide. Voilà pourquoi je n’ai pas éprouvé de confusion, je me suis présenté aux soufflets immobile comme un rocher, et j’ai vu que je n’étais pas abandonné, parce que celui qui me soutient est avec moi. » Et encore, dans ce passage du roi-prophète : « Ils ont percé mes mains et mes pieds, ils se sont partagé mes vêtements, ils ont tiré ma robe au sort. Je me suis endormi, j’ai été plongé dans un sommeil profond et je me suis réveillé, parce que le Seigneur est mon appui. » Et enfin lorsqu’il dit : « Tous ceux qui me voient m’insultent ; le mépris sur les lèvres, ils ont secoué la tête en disant : Il a mis son espoir en Dieu, que Dieu le délivre ! » N’est-ce pas, en effet, ce qui est arrivé au Christ, de la part des Juifs, ainsi que vous pouvez vous en convaincre ? Quand ils l’eurent crucifié, leurs lèvres n’ont-elles pas exprimé le mépris, n’ont-ils pas secoué la tête en disant : « Puisqu’il a le pouvoir de ressusciter les morts, qu’il se délivre lui même ? »

XXXIX. Est-ce l’esprit prophétique qui parle pour annoncer l’avenir, voici son langage : « La loi sortira de Sion, et la parole du Seigneur, de Jérusalem. Et le Seigneur jugera les nations, il accusera la multitude des peuples ; alors ils changeront leurs épées en instruments de labour, leur lances en faucilles, les nations ne lèveront plus le fer contre les nations. On ne les verra plus s’exercer aux combats. »

Il est facile de vous montrer comme la prophétie s’est accomplie. Les douze apôtres, hommes sans lettres et sans éloquence, partent de Jérusalem pour annoncer l’Évangile au monde. Soutenus par la force d’en-haut, ils se disent les envoyés du Christ, chargés de prêcher à tous les hommes la parole de Dieu. Et à leurs voix, les armes que nous tournions sans cesse les uns contre les autres tombent de nos mains. Non-seulement nous ne sommes plus en guerre avec nos ennemis, mais nous préférons mourir en confessant le Christ, plutôt que de dissimuler la vérité et de tromper ceux qui nous interrogent.

Nous pourrions prendre comme vous, pour maxime et pour règle de notre conduite, ces paroles d’un de nos poëtes : « La langue a juré, et non pas le cœur ; » mais nous ne le ferons jamais. Eh quoi ! les soldats dont vous exigez le serment sacrifieraient père, mère, parents, patrie, leur vie même, plutôt que de trahir la foi jurée : et, cependant, qu’ont-ils à espérer de vous en échange, sinon des biens périssables ? Et nous qui aspirons après une vie incorruptible, nous ne braverions pas tous les maux pour arriver à l’éternel bonheur, et l’obtenir de celui qui peut seul combler tous nos vœux ? Quelle serait donc notre folie !

XL. Écoutez maintenant comment les divins oracles ont annoncé ceux qui devaient prêcher la doctrine du Christ et faire connaître au monde son arrivée. C’est ainsi que l’Esprit saint fait parler le roi-prophète : « Le jour parle au jour et la nuit à la nuit : il n’est point de discours, point de langage dans lequel on n’entende cette voix. Son éclat s’est répandu dans tout l’univers. Il a retenti jusqu’aux extrémités de la terre. Dieu a placé le pavillon du soleil au milieu des cieux. Semblable à un nouvel époux qui sort de son lit nuptial, cet astre s’élance comme un géant dans la carrière. »

Il importe à notre sujet de rappeler ici d’autres oracles du même prophète. Vous verrez quelle pureté de vie exige de nous l’Esprit saint ; comme il raconte d’avance la ligue d’Hérode, roi des Juifs, et des Juifs eux-mêmes, avec Pilate, votre gouverneur et ses soldats, pour perdre Jésus ; comme il prédit la conversion des gentils, qui doivent venir à lui de toutes parts ; comme Dieu le père le proclame son fils et promet de mettre à ses pieds tous ses ennemis ; comme les démons tentent un dernier effort pour se soustraire à la puissance du Dieu créateur et à celle de son Christ ; enfin comme Dieu appelle tous les hommes à la pénitence avant que le jour du jugement arrive. Voici les paroles mêmes de ces divins oracles : « Heureux l’homme qui n’est pas entré dans le conseil de l’impie, qui ne s’est pas arrêté dans la voie des pécheurs et qui ne s’est point assis dans la chaire de dérision, mais qui repose son amour dans la loi du Seigneur et qui la médite le jour et la nuit. Il sera comme l’arbre planté sur les bords d’un ruisseau qui donne des fruits en son temps. Son feuillage est toujours vert. L’homme juste réussit dans tout ce qu’il entreprend. Il n’en sera pas ainsi des impies ; ils seront devant le Seigneur comme la poussière que le vent balaye sur la terre. Ils ne se lèveront pas au jour du jugement, ni les pécheurs, dans l’assemblée des justes ; car Dieu connaît les sentiers du juste, et la voie de l’impie conduit à la mort. Pourquoi les nations ont-elles frémi et pourquoi les peuples ont-ils médité de vains complots ? Les rois de la terre se sont levés et les princes se sont ligués contre le Seigneur et contre son Christ. Brisons leurs liens, ont-ils dit, et secouons leur joug. Mais celui qui habite dans le ciel se rira d’eux ; le Seigneur insultera à leurs efforts ; alors il leur parlera dans sa colère, il les confondra dans sa fureur. C’est lui qui m’a remis le sceptre, qui m’a établi roi sur la montagne de Sion où je prêche sa loi sainte. Le Seigneur m’a dit : Tu es mon fils, je t’ai engendré : aujourd’hui, demande-moi, et je te donnerai les nations pour héritage et la terre pour empire. Tu gouverneras les peuples avec une verge de fer ; tu les briseras comme un vase d’argile. Maintenant, ô rois, comprenez ! Instruisez-vous, vous tous qui jugez la terre ! Servez le Seigneur avec crainte, réjouissez-vous en lui, embrassez sa loi, de peur que le Seigneur ne s’irrite et que vous ne périssiez dans votre voie, quand sa colère s’allumera soudain. Heureux tous ceux qui ont mis leurs espérances dans le Seigneur ! »

XLI. Dans une autre prophétie, l’Esprit saint prédit encore par David le règne du Christ sur la terre, après sa mort sur la croix : « Chantez à Jéhovah un nouveau cantique ; que toute la terre entonne des hymnes à Jéhovah ! Annoncez de jour en jour que notre salut vient de lui ; il est grand, il est digne de toutes nos louanges, il est terrible par-dessus tous les dieux ; tous les dieux de la terre sont les simulacres des démons. Mais Jéhovah a fait les cieux ; la gloire et la majesté marchent devant lui ; la force et la grandeur sont dans son sanctuaire. Apportez à Jéhovah la gloire due à son nom ; recevez de lui la grâce, marchez en sa présence, courbez-vous devant Jéhovah dans la splendeur de son sanctuaire ; que toute la terre tremble devant lui, qu’elle marche dans la voie de la justice, elle prospérera, elle ne sera point ébranlée ; que les nations se réjouissent, le Seigneur a régné par la croix. »

XLII. D’autres fois l’esprit prophétique parle des choses à venir comme d’événements déjà arrivés, ainsi que vous l’avez pu voir par tous ces passages que nous venons de citer. Mais il ne faut laisser à cet égard aucun doute, aucune excuse. Est-il surprenant que Dieu, connaissant l’avenir, en parle comme s’il était déjà passé ? Pour vous convaincre que c’est dans ce sens qu’il faut entendre ces oracles, remarquez que David qui les a prononcés vivait plus de mille ans avant que Jésus-Christ se fît homme et fût crucifié. Or, ni avant ni après lui, aucun homme mis en croix n’a apporté la paix aux nations. Jésus-Christ seul, après avoir été crucifié et mis à mort, est ressuscité, est monté aux cieux, a régné ; lui seul, par la doctrine que ses apôtres ont prêchée en son nom à toutes les nations, est devenu la joie de ceux qui attendent cette vie incorruptible que lui-même a promise.

XLIII. Mais parce que nous disons que tout a été connu et prédit d’avance, n’allez pas croire que nous pensions que tout est soumis aux lois d’une fatale nécessité. Détruisons cette erreur. Les prophètes nous ont appris que des châtiments ou des récompenses nous sont réservés, selon nos œuvres ; c’est une vérité que nous professons. S’il en est autrement, si tout est soumis aux lois d’une aveugle nécessité, dès lors il n’y a plus de liberté dans l’homme ; s’il est bon ou mauvais, parce qu’ainsi le veut le destin, il n’est ni louable ni répréhensible ; s’il n’a pas la faculté de choisir entre le bien et le mal, quoi qu’il fasse, il est sans crime. Mais c’est librement que l’homme embrasse la vertu, c’est librement qu’il se plonge dans le vice, et voici comme nous le démontrons. Ne voyons-nous pas le même homme passer successivement du vice à la vertu, de la vertu au vice ? Or, s’il était arrêté par le destin qu’il est nécessairement bon ou mauvais, serait-il capable des contraires, changerait-il si souvent ? Disons mieux, il n’y aurait plus ni bons ni méchants ; car de deux chose l’une, ou il faudrait tout rejeter sur le destin et le reconnaître seul auteur de toutes ces contradictions, ou dire qu’il n’y a ni vice ni vertu, que le bien et le mal ne sont qu’une affaire d’opinion, système, comme la saine raison le démontre, le plus impie et le plus absurde. Il n’est à nos yeux qu’une seule destinée inévitable, c’est que ceux qui choisissent la vertu recevront la récompense qu’ils méritent et ceux qui préfèrent le vice auront également le salaire qui leur est dû. Dieu n’a pas créé l’homme semblable aux plantes, ni aux bêtes qui sont incapables de choisir et de se déterminer librement. Je le répète l’homme, ne serait digne ni d’éloge ni de récompense s’il faisait le bien, non de son plein gré, mais par une suite nécessaire de sa nature ; il ne mériterait pas non plus d’être puni s’il faisait le mal, puisqu’il ne serait pas méchant par choix et qu’il ne pourrait réformer le caractère qu’il apporte en naissant.

XLIV. Mais nous savons de l’Esprit saint même qui animait les prophètes que l’homme est libre ; il nous apprend par Moïse que Dieu parla en ces termes au premier homme, après l’avoir créé : « J’ai mis devant toi le bien et le mal, choisis donc le bien. » C’est dans ce sens que le prophète Isaïe a dit, au nom du souverain maître et créateur de toutes choses : « Lavez-vous, purifiez-vous ; faites disparaître de devant mes yeux la malice de vos pensées, apprenez à faire le bien, aimez la justice, relevez l’opprimé, protégez l’orphelin, défendez la veuve, et venez et accusez-moi, dit le Seigneur, si vos péchés aussi rouges que l’écarlate et le vermillon ne deviennent comme la neige et la toison la plus blanche. Ô Sion, si tu écoutes ma voix, tu jouiras des fruits de la terre ; si tu es indocile et rebelle, mon glaive te dévorera, car le Seigneur a parlé. » Remarquez ces mots : « Mon glaive te dévorera. » Ils ne signifient pas que celui qui refuse d’obéir périra par le fer. Le glaive de Dieu est ici comparé à un feu dont devient la proie tout homme qui se porte volontairement au mal. S’il s’agissait ici d’un glaive qui frappe et qui rentre ensuite dans le fourreau, Dieu n’aurait pas employé cette expression : « qui te dévorera. » Cette pensée de Platon : « La faute est à celui qui se détermine par un libre choix, et non pas à Dieu, » est évidemment empruntée à Moïse ; et d’ailleurs, où vos poëtes, où vos philosophes ont-ils pris tout ce qu’ils ont dit d’une âme immortelle, d’un jugement après la mort, des choses célestes et d’autres dogmes semblables, sinon dans les livres des prophètes ? Voilà la source où ils ont puisé toutes ces grandes idées qu’ils ont après reproduites à leur manière.

De là vient que vous rencontrez chez tous quelques germes de vérité, bien imparfaits sans doute, témoins leurs étranges contradictions avec eux-mêmes. Mais affirmer, comme nous le faisons, que les choses futures ont été prédites, ce n’est pas dire qu’elles arrivent nécessairement. Quelle est la conduite de Dieu ? Comme il sait d’avance ce que nous devons faire, et qu’il a établi pour tous, dans ses décrets, des peines et des récompenses selon leurs œuvres, il fait annoncer l’avenir par ses prophètes, pour forcer l’homme à réfléchir, à se souvenir de son Dieu ; pour lui prouver que ce Dieu s’occupe de lui, et que sa Providence ne le perd jamais de vue.

Mais que n’ont pas fait les démons de leur côté ? Reconnaissez l’œuvre de ces mauvais génies dans la peine de mort portée contre ceux qui lisent les livres d’Hystaspe, ou de la sibylle ou des prophètes. Ils ont voulu, par la crainte, empêcher les hommes d’arriver à la vérité et les retenir sous leur joug.

Mais ils n’ont pu faire que cette terreur durât toujours. Non-seulement nous lisons hardiment ces livres, mais nous osons encore, ainsi que vous le voyez, les produire à vos regards et vous inviter à les lire, persuadés comme nous le sommes que vous les lirez vous-mêmes avec plaisir ; et quand nous ne pourrions amener à la vérité qu’un petit nombre d’entre vous, ce serait pour nous un gain immense. Ouvriers laborieux, nous sommes sûrs de recevoir du maître le salaire promis.

XLV. Comme le Dieu créateur avait arrêté dans ses décrets que le Christ, après sa résurrection, remonterait au ciel et qu’il y demeurerait jusqu’à ce qu’il eût vaincu les démons, ses ennemis, et completté le nombre des élus, c’est-à-dire des hommes vertueux que lui seul connaît, et en faveur desquels il ne fait pas encore de ce monde la proie des flammes, il importe de savoir comment il avait annoncé ces événements. Écoutez, à ce sujet, les autres paroles du prophète David :

« Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que je réduise vos ennemis à vous servir de marche-pied. L’Éternel va faire sortir de Sion le sceptre de votre autorité. Vous établirez votre empire au milieu de vos ennemis ; les peuples vous obéiront au jour de votre force, au milieu de la splendeur de vos saints : je vous ai engendré avant l’aurore. »

Ces paroles : « L’Éternel fera sortir de Sion le sceptre de votre autorité, » ne montrent-elles pas d’avance la force de la doctrine du Christ, que les douze apôtres partis de Jérusalem ont portée par toute la terre ; et bien que la peine de mort soit décrétée et publiée contre ceux qui enseignent et qui professent le nom de Jésus, partout nous embrassons, partout nous prêchons sa loi. Si vous lisez ce discours avec des dispositions ennemies, vous ne pouvez qu’une seule chose, ainsi que nous vous l’avons déjà dit, c’est de nous tuer ; mais votre violence ne peut nous nuire. Elle n’est funeste qu’à vous et à tous ceux qui comme vous s’abandonnent à une haine injuste et ne font pas pénitence ; elle vous prépare les supplices d’un feu éternel.

XLVI. Que certaines personnes, faute de réfléchir, ne viennent pas détourner nos paroles de leur véritable sens, et nous dire :

« Vous enseignez que le Christ est né il y a cent cinquante ans, sous le gouverneur Cyrénius, qu’il a prêché sa doctrine à l’époque de Ponce-Pilate ; mais ceux qui ont vécu avant lui peuvent-ils être coupables, puisqu’ils n’ont pu le connaître ? » Toute notre réponse à cette difficulté, la voici : Nous avons appris et nous enseignons que Jésus-Christ est le premier-né de Dieu et la raison éternelle à laquelle tout le genre humain participe. Que suit-il de là ? c’est que tous ceux qui ont vécu conformément à la raison sont Chrétiens, bien qu’on les avait regardés comme des athées ; tels ont été, parmi les Grecs, Socrate et Héraclite, et parmi ceux que vous appelez barbares, Abraham, Ananias, Azarias, Misaël, et un grand nombre d’autres dont il est inutile de rappeler les noms et les œuvres, cette énumération nous conduirait trop loin ; c’est qu’avant Jésus-Christ ceux qui ont vécu sans prendre la raison pour guide étaient les méchants, les ennemis du Christ, les meurtriers des gens de bien. Mais tous ceux qui ont vécu et qui vivent encore de cette vie toute de raison sont véritablement Chrétiens, sans crainte comme sans trouble sur leur salut. D’après tout ce que nous venons de dire, on voit clairement, avec du bon sens, que, suivant la volonté de Dieu le père, le Verbe, par la vertu de l’Esprit saint, ainsi que les prophètes l’avaient annoncé, est né d’une vierge, a été nommé Jésus, est ressuscité et monté au ciel après être mort sur une croix. De nouvelles preuves ne seraient donc plus ici nécessaires. Passons à d’autres points qu’il importe également de démontrer.

XLVII. Toute la terre de Judée devait être un jour désolée. Voici comme l’Esprit saint annonce cette désolation. Il fait parler les peuples étonnés de tout ce qu’ils voient :

« Sion est une solitude. Jérusalem est comme une veuve éplorée. Notre sanctuaire, la maison du Seigneur, est indignement profanée. Cette auguste demeure, qui fût chantée par nos pères et qui faisait toute notre gloire, n’est plus aujourd’hui qu’un amas de cendres, et nos palais les plus magnifiques un monceau de ruines. Vous l’avez souffert, Seigneur ; vous avez gardé le silence, vous avez humilié notre orgueil. » Vous le savez, prince, Jérusalem n’est plus qu’un triste désert, comme le prophète l’avait annoncé. Il n’avait pas seulement prédit qu’elle serait ainsi dévastée, mais qu’il serait même défendu aux Juifs d’y reparaître. « Votre terre est déserte, ajoute Isaïe ; des étrangers, sous vos yeux, dévoreront votre patrie : nul désormais ne doit l’habiter. » Vous savez bien quelle précaution vous avez prise pour empêcher les Juifs d’y entrer ? N’avez-vous pas porté la peine de mort contre ceux qui oseraient se montrer dans ses murs ?

XLVIII. Tous les miracles du Christ avaient été prédits longtemps d’avance ; il avait été annoncé qu’il guérirait tous les genres de maladie, qu’il rappellerait les morts du tombeau ; voici en quels termes s’exprimaient les saints oracles : « Le boîteux bondira comme le cerf, à sa présence ; il déliera la langue du muet ; les aveugles verront ; les lépreux seront guéris ; les morts reprendront la vie et le mouvement. » Lisez, dans les actes mêmes dressés sous Ponce-Pilate, l’histoire de tous les prodiges opérés par le Christ, et vous trouverez le parfait accomplissement de la prophétie. L’Esprit saint avait annoncé que le Christ serait mis à mort avec plusieurs de ceux qui espèrent en lui. Écoutez ces paroles d’Isaïe : « Le juste a péri, et personne n’y pense dans son cœur, et les justes périssent comme lui, et nul ne les regrette. Oui, le juste a été enlevé de la présence des méchants, et rien ne troublera la paix de sa tombe. Il a été enlevé du milieu de nous. »

XLIX. Chose étonnante ! les gentils devaient adorer le Christ qu’ils n’attendaient pas, et les Juifs qui vivaient dans son attente devaient le méconnaître. C’est encore ce que le prophète nous annonce dans les termes les plus précis, et c’est le Christ lui-même qu’il fait parler. « Je me suis manifesté à des peuples qui ne m’interrogeaient pas : des nations qui ne me cherchaient point m’ont trouvé. J’ai dit à ces peuples qui ne m’invoquaient pas : Me voici ; et j’étendais mes mains vers un peuple incrédule qui me repoussait et qui s’égarait dans la voie de ses anciennes iniquités. Ce peuple irrite ma présence. » En effet, les Juifs, qui ont toujours eu entre les mains les livres des prophètes, les Juifs, qui toujours attendaient le Messie, non-seulement n’ont pas voulu le reconnaître, ils ont fait plus, ils l’ont mis à mort. Les gentils, au contraire, qui n’avaient pas entendu parler du Christ, avant que les apôtres partis de Jérusalem vinssent leur annoncer sa venue et leur montrer les prophéties, quittent leurs idoles pleins de joie et d’espérance, et, grâce à Jésus-Christ, embrassent le culte du vrai Dieu. Ce qui suivit leur conversion fut également connu d’avance, je veux dire les noires calomnies qui s’élevèrent contre ses disciples, les maux auxquels sont en proie les impies qui le chargent de malédictions et qui trouvent beau de soutenir l’ancien culte ; apprenez-le vous-même par ces courtes paroles d’Isaïe : « Malheur à vous, qui appelez bien le mal, et mal le bien ! »

L. Mais un autre oracle qu’il vous importe surtout de connaître, c’est celui qui annonce que le Christ fait homme pour nous consentit à souffrir, à recevoir mille outrages, et qu’il doit un jour reparaître dans toute sa gloire. Remarquez ces paroles d’Isaïe : « Parce qu’ils l’ont livré à la mort, parce qu’il a été mis entre des scélérats, parce qu’il s’est chargé des péchés d’une multitude criminelle, et qu’il a prié pour les violateurs de la loi, je lui donnerai en partage un peuple nombreux. Mon serviteur sera plein d’intelligence ; il sera élevé en gloire. Ainsi que plusieurs se sont étonnés, Jérusalem, à la vue de ta désolation, son visage sera sans éclat, sa figure méprisée par les enfants des hommes, mais ensuite il fera l’admiration des peuples de la terre. Les rois se tairont devant lui ; ils le connaîtront ceux auxquels il n’a pas été annoncé, ceux qui n’en avaient pas entendu parler. Pour qui le bras du Seigneur a-t-il été révélé ? Il s’élèvera en la présence de Dieu comme un arbrisseau, comme un rejeton d’une terre aride. Il n’a ni éclat, ni beauté. Nous l’avons vu, et il était méconnaissable, méprisé, le dernier des hommes ; homme de douleurs, il est familiarisé avec la misère ; son visage était obscurci par les opprobres et par l’ignominie, et nous l’avons compté pour rien. Il a vraiment lui-même porté nos péchés ; il s’est chargé de nos douleurs ; oui, nous l’avons vu comme un lépreux dans la souffrance, frappé de Dieu et humilié ! Il a été blessé lui-même à cause de nos iniquités ! Il a été brisé pour nos crimes. Le châtiment qui doit nous donner la paix s’est appesanti sur lui : nous avons été guéris par ses meurtrissures. Nous nous sommes tous égarés comme des brebis ; chacun de nous suivait sa voie. Le Seigneur a fait tomber sur lui l’iniquité de nous tous, et il n’a pas ouvert la bouche. Il sera conduit à la mort comme un agneau ; il sera muet comme une brebis devant celui qui la tond ; il est mort au milieu des angoisses après un jugement. »

Qu’est-il arrivé ? Jésus-Christ mis en croix s’est vu renié, abandonné par tous ses disciples ; mais quand il leur apparut après être sorti de la tombe et qu’il leur eut appris à lire dans les écritures qui l’avaient annoncé ; quand ils le virent bientôt après monter au ciel, c’est alors qu’ils ont cru, c’est alors que pleins de la force qu’il leur envoya d’en haut, ils se sont répandus par toute la terre ; qu’ils ont enseigné toutes ces vérités, et sont aujourd’hui appelés ses apôtres.

LI. Pour nous montrer que la naissance de celui qui a souffert tous ces maux est ineffable, qu’il a l’empire sur ces ennemis, voici comme parle l’esprit prophétique : « Qui racontera sa génération ? Il a été retranché de la terre des vivants. Nos iniquités l’on fait passer de la vie à la mort ; on lui réservait la sépulture de l’impie, il a été enseveli dans le tombeau du riche ; parce qu’il a ignoré l’iniquité et que le mensonge n’a pas souillé sa bouche. Le Seigneur a voulu le briser dans son infirmité ; il a donné sa vie pour expier le crime, mais il aura une race immortelle et la volonté du Seigneur s’accomplira par ses mains. Son âme a été dans la douleur, mais il sera rassasié de joie ; ce juste, mon serviteur, justifiera un grand nombre d’hommes par sa doctrine et portera lui-même leurs iniquités. Je lui donnerai en partage un peuple nombreux ; il distribuera lui-même les dépouilles des forts, parce qu’il s’est livré lui-même à la mort, et parce qu’il a été mis entre des scélérats. » Ne passons pas sous le silence la prédiction qui annonce son retour vers les cieux après avoir tant souffert : « Ouvrez-vous portes éternelles, ouvrez-vous et le roi de gloire entrera. Quel est le roi de gloire ? C’est le Seigneur, le fort, le puissant. » Apprenez de Jérémie comment il doit un jour redescendre des cieux dans tout l’appareil de sa gloire. « Je vis, dit le prophète, le fils de l’homme qui venait sur les nuées du ciel et ses anges avec lui. »

LII. Nous avons vu que tout ce qui est arrivé avait été prédit avant l’événement, nous devons donc croire à l’accomplissement futur de ce qui n’est pas encore réalisé ; et de même que les choses déjà accomplies avaient été prédites et demeuraient ignorées avant leur accomplissement, de même celles qui restent à accomplir se réaliseront un jour, bien qu’on les ignore et qu’on n’y croie pas aujourd’hui. Qu’avaient annoncé les prophètes ? Un double avénement du Christ. Dans le premier déjà accompli, il devait paraître tel qu’on l’a vu, humilié et souffrant. Dans le second qui se prépare, on le verra descendre du ciel environné de gloire et entouré de ses anges. C’est alors qu’il doit ressusciter tous les hommes qui auront passé sur la terre, revêtir les corps des saints d’immortalité et envoyer les méchants dans un feu éternel pour y souffrir à jamais avec les anges de ténèbres. C’est Ézéchiel qui nous annonce cette résurrection ; voici ses paroles : « Les os s’approcheront des os, chacun à sa jointure, et les chairs se reformeront de nouveau ; tout genou se courbera devant le Seigneur, toute langue publiera ses louanges. » Voulez-vous savoir quels seront les tourments des impies ? Écoutez encore ce que dit le prophète : « Leur ver ne mourra point. Le feu qui les dévorera ne doit point s’éteindre. » Alors ils verseront des larmes de repentir, mais larmes inutiles ! Que feront, que diront les Juifs à la vue du Christ descendant du ciel dans toute la majesté de sa gloire ? Apprenez-le du prophète Zacharie. « Je commanderai aux quatre vents de rassembler les enfants d’Israël, à Borée de les porter, à l’Auster de ne pas les détruire. Or, en ce jour, il y aura dans Jérusalem un grand gémissement, non pas le gémissement de la bouche et des lèvres, mais le gémissement de l’âme. Ils déchireront, non leurs vêtements, mais leurs cœurs ; les tribus mêleront leurs larmes, ils regarderont celui qu’ils ont percé et ils s’écrieront : Pourquoi, Seigneur, nous avez-vous laissés errer loin de vos voies ? La gloire célébrée par nos pères s’est changée pour nous en opprobre. »

LIII. Combien d’autres témoignages tirés des prophètes ne pourrions-nous pas encore produire ! Mais bornons là nos citations : celles-ci ne suffisent-elles pas à tout homme qui a des oreilles pour écouter et un esprit pour comprendre ? ne voit-il pas que notre langage n’a rien de commun avec celui des poëtes qui nous racontent tant de fables sur les prétendus fils de Jupiter, sans pouvoir nous donner la moindre preuve de ce qu’ils avancent ? Comment, en effet, supposer que, sur la parole d’un homme mort sur une croix, nous l’aurions adoré comme le premier-né du Dieu incréé, que nous l’aurions cru qu’il devait venir un jour juger tous les hommes, si nous ne trouvions avant sa venue une multitude d’oracles qui l’annoncent et si nous n’avions sous les yeux les événements qui les accomplissent ?

Nous voyons la désolation de la Judée telle qu’elle a été prédite, des hommes chez tous les peuples brisant leurs vieilles idoles, renonçant à leurs anciennes erreurs pour embrasser la doctrine des apôtres, et ces hommes c’est nous-mêmes : nous voyons plus de Chrétiens sortir de la gentilité que de la Judée et de Samarie, et nous les trouvons Chrétiens plus vrais et plus sincères. Car l’Esprit saint appelle gentils tous ceux qui ne sont ni Juifs ni Samaritains ; et désigne ces deux derniers peuples par les noms de maisons d’Israël et de Jacob. Il avait prédit, en effet, qu’il devait se convertir à Jésus-Christ plus de gentils que de Juifs et de Samaritains ; témoin cet oracle d’Isaïe : « Réjouis-toi, stérile, qui n’enfante pas ; chante des cantiques de louanges, pousse des cris d’allégresse, toi qui n’avait pas d’enfants : l’épouse abandonnée, a dit le Seigneur, est devenue plus féconde que celle qui a un époux. » L’épouse abandonnée c’étaient les nations qui jusqu’alors avaient ignoré le vrai Dieu ; les Juifs qui conservaient les oracles des prophètes, et qui n’avaient cessé d’attendre le Christ, le méconnurent quand il parut. Un très-petit nombre d’entre eux dont Isaïe avait annoncé le salut crurent en lui ; c’est en ces termes que le prophète fait parler le peuple d’Israël : « Si le Dieu d’Israël n’avait sauvé quelques restes d’entre nous, Israël serait semblable à Sodôme et à Gomorrhe. » On connaît le sort de ces deux villes habitées autrefois par des hommes impies et perdus de crimes. Elles furent consumées, dit Moïse, et dévorées par un feu mêlé de souffre ; tout a péri, excepté un étranger nommé Loth et ses filles, à qui Dieu fit grâce. Depuis l’anathème porté sur cette contrée, elle est restée aride et abandonnée, ainsi que le voyageur peut s’en convaincre. Nous avons dit que plus de sincérité et de franchise distinguerait les gentils, c’est encore ce qu’avait annoncé Isaïe : « Tous les gentils, dit-il, sont incirconcis de corps ; mais c’est le cœur qui est incirconcis chez les enfants d’Israël. »

Pour l’homme qui cherche la vérité de bonne foi, qui ne s’attache pas à de vains systèmes et n’est l’esclave d’aucune passion, rien ne nous paraît plus imposant que cet ensemble d’autorités si graves, et plus propre à montrer comme la foi des Chrétiens repose sur les motifs les plus raisonnables.

LIV. Ceux qui apprennent à la jeunesse les fables imaginées par vos poëtes, pourraient-ils les appuyer sur la moindre preuve ? Montrons qu’elles sont l’œuvre des démons pour tromper les hommes.

Ils savaient par les prophéties que le Christ devait venir, que les méchants seraient livrés au supplice d’un feu éternel. D’après cette connaissance, ils firent croire à l’existence d’un grand nombre d’enfants de Jupiter. Ils espéraient par là que les hommes regarderaient ce qui fut prédit du Christ comme autant de fictions ridicules, et n’en feraient pas plus de cas que des fables forgées par les poëtes. Ils répandirent celles-ci principalement chez les Grecs et en général chez les gentils, où ils savaient par les prophètes que le Christ devait trouver surtout des adorateurs.

Il est facile de voir que, s’ils ont connu nos divins oracles, ils les ont très-mal compris, et que les faits qui regardent le Christ, ils les ont imités à la manière de ceux qui n’ont pas l’intelligence de leur modèle.

C’est en ces termes que Moïse, le plus ancien des écrivains connus, ainsi que nous l’avons déjà dit, avait annoncé la venue du Christ : « Le sceptre ne sortira point de Juda, ni le prince de sa postérité, jusqu’à ce que vienne celui à qui appartient le sceptre et qui est l’attente des nations. Il liera son ânon à la vigne, il lavera sa robe dans le sang du raisin. » Qu’imaginèrent les démons ? Ils supposèrent un dieu Bacchus, qu’ils firent passer pour un fils de Jupiter, pour l’inventeur de la vigne. Aussi nous montrent-ils que le vin était employé dans la célébration de ses mystères ; ils racontent aussi qu’il fut cruellement déchiré et qu’après il remonta au ciel.

Moïse ne dit pas explicitement si celui qui doit venir et paraître sur cette monture dont parle la prophétie est fils de Dieu, s’il doit rester sur la terre ou remonter au ciel, enfin si le mot pullus désigne plutôt un ânon qu’un jeune cheval. Les démons, à cet égard, restaient dans la plus grande incertitude ; pour se tirer d’embarras, ils inventèrent la fable de Bellérophon, né de l’homme et porté au ciel sur Pégase.

Isaïe, de son côté, avait annoncé que le Christ naîtrait d’une vierge et s’élèverait aux cieux par sa propre force ; de là, la fable de Persée.

Il fallait créer un personnage qui ressemblât autant que possible à celui qui est annoncé par cet oracle déjà cité : « Il s’élance dans la carrière fort comme un géant. » De là cette fiction d’un Hercule, héros invincible, qui parcourut toute la terre. Enfin, de la prophétie qui montre le Christ guérissant les malades, ressuscitant les morts, est venue l’idée d’un Esculape.

LV. Mais remarquez que les démons n’ont rien dit d’aucun fils de Jupiter qui rappelât le supplice de la croix et tendît à l’imiter, en voici la raison : c’est que les prophètes n’ont parlé que d’une manière voilée et mystérieuse du genre de mort que devait souffrir le Christ. Si l’un d’eux parle de sa croix, il se contente de la présenter comme le signe le plus éclatant de sa puissance et de sa domination. Et n’est-ce pas ainsi que nous la manifeste tout ce que nous avons sous les yeux ? Embrassez par la pensée toutes les choses de ce monde ; voyez si elles peuvent se gouverner ; s’il peut même exister entre elles le moindre lien sans la figure de la croix. On ne peut fendre la mer, si ce trophée que l’on appelle la voile ne flotte intact au-dessus du navire. Vous ne pouvez, sans la figure de la croix, tracer des sillons sur la terre. Ceux qui la fouillent et qui travaillent de leurs mains se servent d’instruments qui présentent la forme d’une croix. Qu’est-ce qui distingue le corps de l’homme de celui des animaux, si ce n’est son attitude droite et la faculté qu’il a de pouvoir étendre les bras et représenter la croix ? Sa figure même, sur laquelle le nez, destiné à la respiration, se dessine et forme une éminence, représente encore une image de la croix, ainsi que le dit le prophète : « Ce qui respire sur votre face, c’est Jésus-Christ notre Seigneur. » Par la forme des étendards et des trophées qui vous précèdent quand vous paraissez en public, et dont vous faites les insignes de votre puissance et de votre grandeur, ne proclamez-vous pas, comme à votre insu, la force de la croix ? Que dirai-je encore ? Ne consacrez-vous pas les images des empereurs qui meurent au milieu de vous, en leur donnant la figure d’une croix portant une inscription qui divinise ces derniers ? Prince, nous avons mis tout en œuvre pour vous dessiller les yeux, témoins ce discours et cette figure de la croix placée sous tous les regards, et sur laquelle nous avons appelé votre attention. Si vous restez dans votre incrédulité, nous n’en serons pas moins irréprochables devant Dieu. Nous pourrons nous rendre le témoignage d’avoir fait tout ce qui était en nous pour vous éclairer.

LVI. C’était peu pour les mauvais génies d’avoir introduit dans le monde le culte de ces prétendus fils de Jupiter ; ils savaient avant la venue du Christ comment les prophètes l’avaient annoncé. Ils virent, après qu’il se fut montré à la terre et qu’il eut vécu parmi les hommes, comme tous croyaient, espéraient en lui : il fallait arrêter ce progrès ; ils eurent recours à une autre ruse.

Ils suscitèrent deux hommes, Samaritains d’origine : Simon et Ménandre, dont nous avons déjà parlé. Ceux-ci séduisirent par des faux miracles une multitude de personnes dont les yeux ne sont pas encore dessillés.

Les prestiges de Simon au milieu de Rome, sous le règne de Claude, frappèrent tellement d’admiration et le sénat et le peuple, qu’on le prit pour un dieu, et qu’on lui éleva des statues comme à ces fausses divinités que vous adorez. Veuillez, prince, et vous sénat auguste, et vous peuple romain, accueillir cette requête et l’examiner avec soin. Ceux d’entre vous qui seraient imbus de la doctrine de ce Simon sortiront de l’erreur, à la faveur du flambeau de la vérité que nous plaçons sous vos yeux. Mais commencez, s’il vous plaît, par faire abattre sa statue.

LVII. Car, songez-y bien, les démons, malgré tous leurs efforts, n’ont pu persuader qu’il n’y avait pas d’enfer pour les coupables, comme ils n’ont pu faire que la venue du Christ restât ignorée.

Ils n’ont réussi qu’à soulever contre nous les hommes qui refusent d’écouter la raison, qui vivent dans le désordre, imbus de funestes préjugés, partisans de fausses doctrines qui flattent les passions. Voilà ceux qu’ils poussent à nous donner la mort et à nous poursuivre de leur haine. Pour nous, loin de les haïr, nous les plaignons sincèrement. Notre unique désir, comme on le sait, c’est de les amener à changer de vie et à se convertir. Nous ne craignons pas la mort, puisque nous voyons dans la vie que tout meurt ; qu’il n’y a rien de stable ni de nouveau dans la condition des choses humaines ; qu’il suffit d’en avoir joui une seule année pour en éprouver la satiété ; qu’il n’est que notre doctrine qui mène à cette vie éternelle où l’on ne connaît ni souffrance, ni misère. Si nos ennemis croient que tout finit avec la vie et que nous sommes impassibles après la mort, nous leur devons encore de la reconnaissance de nous délivrer des misères et des assujettissements de cette courte vie. Mais en sont-ils moins pour cela pervers, inhumains, esclaves d’un aveugle préjugé ?

Car, s’ils nous font mourir, ce n’est pas pour nous délivrer des maux de la vie, mais pour nous priver de la vie même et de ses plaisirs dont ils nous supposent épris.

LVIII. C’est encore un envoyé du démon, ce Marcion, venu de la province du Pont, qui enseigne que le vrai Dieu n’est pas celui qui a créé le ciel et la terre, que son fils n’est pas le Christ annoncé par les prophètes ; qu’il existe un autre Dieu que l’auteur de ce monde matériel et visible, et, partant, un autre fils. Grand nombre de personnes croient en lui, persuadées que lui seul est en possession de la vérité, et se raillent de nous sans pouvoir prouver qu’ils ont la raison de leur côté. Comme de stupides agneaux que le loup emporte, elles cèdent aveuglément à des doctrines impies, et deviennent la proie du démon. Car celui-ci n’a qu’un but où tendent tous ses efforts, c’est d’empêcher les hommes d’arriver au Dieu créateur et à Jésus-Christ, son fils. Rencontre-t-il de ces esprits grossiers qui ne sauraient se dégager de la terre ? il les attache aux objets terrestres et sensibles ; pour ceux qui sont capables des plus hautes contemplations, mais dont le jugement n’est pas sain, ni la vie pure, et le cœur affranchi de toute passion, il s’y glisse par quelque endroit et les jette dans l’impiété.

LIX. C’est à nos maîtres, c’est-à-dire aux prophètes, que Platon a pris ce qu’il a dit sur la création du monde, que Dieu fit en donnant une forme à la matière. Pour vous en convaincre, daignez faire attention aux paroles dont se sert Moïse, le premier des prophètes, le plus ancien des écrivains. Par lui, l’Esprit saint nous a fait connaître de quelle manière et avec quels éléments Dieu fit le monde dans le principe : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre ; la terre était informe et n’apparaissait pas. Les ténèbres couvraient la face de l’abîme ; l’esprit de Dieu était porté sur les eaux, et Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut. »

Nous savons, et vous pouvez le savoir comme nous, que Platon et ses disciples enseignent que le monde fut créé comme nous l’apprend Moïse, c’est-à-dire par le Verbe de Dieu et avec les éléments dont il est ici question. L’idée de l’Érèbe, pour parler ici comme vos poëtes, est encore empruntée à Moïse.

LX. Mais remarquez ces paroles de Platon, dans son Timée, où il se livre à des recherches philologiques sur le fils de Dieu : « Dieu, dit-il, l’imprima sur le monde en forme de X. » Cette pensée ne vient-elle pas également de Moïse ? En effet, nous lisons dans ce dernier que les Israélites, pendant leur séjour dans le désert, après la sortie d’Égypte, furent mordus par des reptiles venimeux, tels que des vipères, des aspics, des serpents, dont la blessure était mortelle ; que Moïse, d’après l’ordre et l’inspiration de Dieu, fit représenter en airain et placer au-dessus du tabernacle la figure d’une croix, et dit au peuple : « Si vous regardez ce signe et si vous croyez, vous serez guéris ; » que, par la vertu de ce signe, les reptiles moururent, et que le peuple fut sauvé. Platon, qui avait lu cet endroit de Moïse, sans le comprendre, ne fit pas attention qu’il s’agissait de la figure d’une croix et non d’un X. C’est de là qu’il a dit que la seconde puissance après Dieu, c’est-à-dire celle du Fils, était imprimée sur le monde dans la forme dont nous venons de parler. L’idée d’une troisième puissance ne lui vint-elle pas de ces autres paroles de Moïse : « L’esprit de Dieu était porté sur les eaux ? » C’est pourquoi il place au deuxième rang le Verbe de Dieu imprimé sur le monde en forme d’un X, et au troisième l’Esprit saint, qui nous est montré porté sur les eaux de l’abîme, et voilà ce qu’il veut dire quand il nous parle d’un troisième autour d’un troisième. Écoutez en quel terme l’Esprit saint nous annonce par le même Moïse le vaste incendie qui doit dévorer le monde : « Un feu toujours vivant descendra du ciel et consumera la terre jusqu’au fond des abîmes. » Ainsi donc nos principaux dogmes ne diffèrent pas de ceux de vos plus anciens philosophes, ou plutôt c’est à nous qu’ils ont pris ces dogmes dont ils se font honneur.

Chez nous ces grandes vérités sont devenues populaires ; vous les trouverez dans la bouche des hommes les plus ignorants, qui ne connaissent pas même la forme des lettres, dont plusieurs sont infirmes, aveugles, barbares de langage, mais simples de cœur et fidèles à la grâce, afin qu’il soit clairement démontré que tout est ici l’ouvrage, non de la science de l’homme, mais de la puissance de Dieu.

LXI. Maintenant, nous allons vous exposer comment nous sommes initiés à la connaissance de ces vérités, consacrés à Dieu et renouvelés par son Christ.

Nous ne voulons pas qu’on interprète mal notre silence, si ces détails manquaient à notre récit. Trouvons-nous un homme persuadé de la vérité de notre doctrine et résolu d’y conformer sa conduite, nous l’instruisons à prier, à jeûner, pour obtenir de Dieu le pardon de ses fautes passées. Nous jeûnons, nous prions nous-mêmes avec lui. Ensuite nous le conduisons en un lieu où nous tenons de l’eau en réserve, et là il est régénéré comme nous l’avons été nous-mêmes, au nom du Dieu maître et souverain de l’univers, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, son fils et notre Sauveur, au nom du Saint-Esprit. Il reçoit dans l’eau le saint baptême, en vertu de ces paroles de notre Seigneur : « Si vous n’êtes régénérés par l’eau, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. » Vous comprenez qu’il s’agit ici d’une naissance spirituelle, puisqu’une fois sortis du sein de nos mères nous n’y pouvons plus rentrer. C’est de cette nouvelle naissance dont parlait Isaïe, lorsqu’il nous apprend, par ces paroles déjà citées, comment nous pouvons effacer la souillure du péché : « Lavez-vous, purifiez-vous, faites disparaître de devant mes yeux la malice de vos pensées ; apprenez à faire le bien ; rendez justice à l’orphelin, défendez la veuve. Venez ensuite et accusez-moi, dit le Seigneur, si vos péchés, quand ils seraient aussi rouges que l’écarlate et le vermillon, ne deviennent comme la neige ou la toison la plus blanche. Si vous n’écoutez pas ma voix, mon glaive vous dévorera, car le Seigneur a parlé. »

Nous tenons des apôtres eux-mêmes l’institution du baptême qui nous régénère. Notre première naissance est pour nous un mystère. Nous savons seulement qu’elle est le résultat nécessaire d’un peu de sang par l’union de nos parents ; nous recevons ensuite une éducation vicieuse, de faux principes. Nous resterions ainsi les tristes enfants de l’ignorance et de la nécessité ; pour nous rendre ceux de la liberté et de la science par l’affranchissement de l’iniquité, on prononce sur celui qui veut être régénéré et délivré du péché le nom du Dieu créateur de toutes choses ; car nous ne désignons pas autrement Dieu le père, lorsque nous présentons le néophyte au baptême. Et qui pourrait donner un nom au Dieu au-dessus de tout nom ? C’est le comble du délire que d’oser dire qu’il a un nom particulier. Comme le baptême éclaire l’esprit en lui faisant connaître les vérités du salut, on l’appelle illumination. Ce baptême, cette illumination, se fait encore au nom de Jésus-Christ, crucifié sous Ponce-Pilate pour nous sauver, et au nom de l’Esprit saint qui a prédit par les prophètes toutes les circonstances de la vie de Jésus-Christ.

LXI. Les démons savaient qu’un prophète avait parlé de ce baptême. Alors, pour l’imiter, ils sont parvenus à établir que ceux qui entreraient dans leurs temples pour les prier ou leur sacrifier se purifieraient par diverses ablutions. Ils obtiennent encore aujourd’hui de leurs adorateurs qu’avant de quitter leur maison pour se rendre dans les temples où ils ont des autels, ils se purifient tout le corps. L’usage où sont les prêtres de faire ôter la chaussure à ceux qui entrent dans les temples pour adorer avec eux les démons vient des démons eux-mêmes, qui ont encore voulu imiter ce que fit Moïse dans une autre circonstance connue d’eux.

Lorsque Dieu lui ordonna d’aller en Égypte pour en tirer son peuple, le Verbe, notre Christ, lui apparut sous la forme du feu au milieu d’un buisson, un jour qu’il faisait paître dans l’Arabie les troupeaux de son oncle maternel, et lui dit : « Ôte ta chaussure, approche et écoute. » Ce qu’il fit. Alors le Seigneur lui commanda de se rendre en Égypte et de se mettre à la tête des Israélites, lorsqu’ils partiraient de cette contrée où ils avaient depuis longtemps établi leur séjour. Revêtu de la force du Christ, qui lui avait parlé sous la forme du feu, il descendit des montagnes de l’Arabie, et tira d’Égypte le peuple d’Israël après d’étonnants prodiges que vous pouvez lire dans ses écrits, si vous désirez en connaître tous les détails.

LXIII. Les Juifs, encore aujourd’hui, disent que c’est Dieu le Père, le Dieu au-dessus de tout nom, qui parlait à Moïse. À ce sujet l’Esprit saint fait à ce peuple le reproche suivant, par le prophète Isaïe : « Le taureau connaît son maître, l’âne son étable ; Israël m’a méconnu, mon peuple est sans intelligence. » Et Jésus-Christ, pour leur prouver qu’ils ne connaissent ni le Père ni le Fils, s’exprime en ces termes : « Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père ; et nul ne connaît le Père, si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils aura voulu le révéler. » Or, le fils de Dieu, c’est son Verbe, ainsi que nous l’avons déjà dit.

Il est aussi appelé ange, apôtre, parce qu’il annonce à l’homme ce qu’il lui importe de savoir, et parce qu’il lui donne l’intelligence de ce qu’il annonce, ainsi qu’il nous l’enseigne lui-même : « Celui qui m’écoute écoute Dieu, qui m’a envoyé. »

Que le Christ soit désigné sous le nom d’ange, d’envoyé, c’est ce que nous apprend Moïse, lorsqu’il nous dit : « L’ange de Dieu parla à Moïse du milieu du buisson ardent, et lui dit : Je suis celui qui suis, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob, le Dieu de tes pères ; descends en Égypte, et tire de là mon peuple. » Si vous désirez connaître la suite, vous pouvez la lire dans les écrits mêmes de Moïse, car nous ne pouvons pas tout citer. Nous avons seulement voulu prouver par ce passage que Jésus-Christ est tout à la fois le fils et l’envoyé de Dieu. Verbe de Dieu de toute éternité, il a paru tantôt sous la forme du feu, tantôt sous une figure humaine ; et de nos jours, d’après la volonté de son père, il s’est fait homme pour sauver tous les hommes, il a consenti à souffrir tout ce qu’il a plu à la fureur des Juifs, aiguillonnée par celle du démon, de lui faire endurer. Et comprenez l’aveuglement de ces Juifs ! Quand ils voient le Fils si clairement désigné par ces paroles : « L’ange de Dieu parla à Moïse et lui dit : Je suis celui qui suis, etc., » ils s’obstinent à dire que c’est Dieu le père et créateur de toutes choses qui parle ici. N’est-ce pas avec raison que l’Esprit saint les accuse de ne point connaître Dieu, et que, de son côté, Jésus-Christ leur disait qu’on ne peut connaître le Père que par le Fils ? En soutenant comme ils le font que c’est Dieu le père qui parlait à Moïse, quand c’est le fils de Dieu lui-même, désigné par le nom d’ange et d’envoyé, ils méritent assurément les reproches qui leur sont faits par l’Esprit saint et par Jésus-Christ ; car, en confondant ainsi le Père avec le Fils, ils montrent évidemment qu’ils ne connaissent pas Dieu le père, et qu’ils ne savent pas qu’il a un fils. Et, bien que ce Fils soit appelé le Verbe, le premier-né de Dieu, il n’en est pas moins Dieu lui-même, le Dieu qui s’est montré autrefois à Moïse et aux prophètes, tantôt sous la forme du feu, tant sous une figure corporelle, et qui, tout récemment encore, et à une époque qui touche à votre règne, est né d’une vierge pour obéir à la volonté de son père, ainsi que nous l’avons dit, s’est fait homme pour le salut de ceux qui croient en lui, et s’est résigné à être compté pour rien, à tout souffrir pour désarmer la mort par sa propre mort et par sa résurrection. Ces paroles qu’il adresse à Moïse : « Je suis celui qui suis, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob, le Dieu de tes pères, » sont une preuve que ces saints personnages existent toujours après leur mort, qu’ils sont devenus les hommes mêmes du Christ. Car Abraham, père d’Isaac, et Isaac, père de Jacob, sont les premiers qui cherchèrent à connaître le vrai Dieu, ainsi que le recommandait Moïse.

LXIV. D’après ce que nous avons dit, vous pouvez comprendre que l’érection de ces statues, placées à la source des fleuves et des rivières, en l’honneur d’une divinité désignée sous le nom de vierge, est encore l’ouvrage des démons, qui supposèrent cette Vierge fille de Jupiter, cherchant encore ici à imiter le récit de Moïse, dont je répète les paroles : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. La terre était informe et n’apparaissait pas. L’esprit de Dieu était porté sur les eaux. » C’est pour représenter cet esprit qu’ils ont imaginé la fable de Proserpine, dont ils ont fait une fille de Jupiter. C’est dans une intention aussi perverse qu’ils ont supposé une Minerve née de ce Jupiter autrement que par les voies de la génération. Comme ils savaient que Dieu avait créé le monde par son Verbe, après avoir délibéré et pris conseil en lui-même, ils nommèrent cette Minerve, intelligence, première pensée. Ne trouvez-vous pas ridicule qu’ils aient pris la figure d’une femme, pour en faire l’emblême de la pensée ? On attribue plusieurs autres enfants à Jupiter ; il suffit aussi de leurs actions pour en faire bonne justice. Mais revenons aux usages établis parmi nous.

LXV. Après avoir purifié par l’eau du baptême le néophyte qui croit, embrasse et professe notre doctrine, nous le conduisons dans l’assemblée des frères ; nous prions pour lui, pour nous, pour tous les autres en quelque lieu qu’ils soient ; et le but de notre prière, c’est d’obtenir de Dieu la grâce de nous montrer toujours dignes de la vérité après l’avoir connue, et d’arriver au bonheur éternel par une vie pleine de bonnes œuvres, et par la fidèle observance de ses préceptes. Les prières finies, nous nous saluons tous par le baiser de paix ; puis on présente à celui qui préside l’assemblée du pain et une coupe mêlée de vin et d’eau ; il les prend et rend gloire à Dieu le père, par le nom du Fils et du Saint-Esprit. Il achève l’œuvre eucharistique ou l’action de grâces pour tous les bienfaits dont Dieu nous a comblés. Quand il a fini, tout le peuple prononce : Amen, qui signifie en hébreu : Ainsi-soit-il. Alors ceux que nous appelons diacres distribuent aux assistants le pain avec le vin et l’eau consacrés par les paroles de l’action de grâces, et en portent aux absents.

LXVI. Nous appelons cet aliment eucharistie. Nul n’y peut participer, s’il ne croit à la vérité de l’Évangile, s’il n’a été auparavant purifié et régénéré par l’eau du baptême, s’il ne vit selon les préceptes de Jésus-Christ ; car nous ne prenons pas cette nourriture comme un pain, comme un breuvage ordinaire. De même que Jésus-Christ, notre Sauveur incarné par la parole de Dieu, a pris véritablement chair et sang pour notre salut ; de même on nous enseigne que cet aliment qui, par transformation nourrit notre chair et notre sang, devient par la vertu de la prière, qui contient ses propres paroles, la chair et le sang de ce même Jésus incarné pour nous.

Les apôtres eux-mêmes nous ont appris, dans les livres qu’ils nous ont laissés et qu’on appelle évangiles, que Jésus-Christ leur avait ordonné de faire ce qu’il fit lui-même, lorsqu’ayant pris du pain et rendu grâces, il dit : « Ceci est mon corps, » et qu’ayant pris ensuite la coupe et rendu grâces, il dit : « Ceci est mon sang. » Et voilà ce que les démons ont encore essayé d’imiter par l’institution des mystères de Mithra. Vous savez ou vous pouvez savoir que dans la célébration de ces mystères on présente à l’initié du pain et de l’eau, en prononçant certaines paroles mystérieuses.

LXVII. Pour nous, depuis l’institution de la divine Eucharistie, nous ne cessons de nous entretenir d’un si grand bienfait. Chez nous les riches se plaisent à secourir les pauvres, car nous ne faisons qu’un : et chacun de nous en présentant son offrande, bénit le Dieu créateur par Jésus-Christ, son fils, et par le Saint-Esprit. Le jour qu’on appelle jour du soleil, tous les fidèles de la ville et de la campagne se rassemblent en un même lieu ; on lit les écrits des apôtres et des prophètes, aussi longtemps qu’on en a le loisir ; quand le lecteur a fini, celui qui préside adresse quelques mots d’instruction au peuple et l’exhorte à reproduire dans sa conduite les grandes leçons qu’il vient d’entendre. Puis nous nous levons tous ensemble et nous récitons des prières. Quand elles sont terminées, on offre, comme je l’ai dit, du pain avec du vin mêlé d’eau ; le chef de l’assemblée prie et prononce l’action de grâces avec toute la ferveur dont il est capable. Le peuple répond : Amen. On lui distribue l’aliment consacré par les paroles de l’action de grâces, et les diacres le portent aux absents. Les riches donnent librement ce qui leur plaît de donner ; leur aumône est déposée entre les mains de celui qui préside l’assemblée ; elle lui sert à soulager les orphelins, les veuves, ceux que la maladie ou quelqu’autre cause réduit à l’indigence, les infortunés qui sont dans les fers, les voyageurs qui arrivent d’une contrée lointaine ; il est chargé en un mot de pourvoir aux besoins de tous ceux qui souffrent.

Nous nous assemblons le jour du soleil, parce que c’est le premier jour de la création, celui où Dieu dissipa les ténèbres et donna une forme à la matière, et parce que c’est encore en ce jour que Jésus-Christ notre Sauveur est ressuscité d’entre les morts. Car il fut crucifié la veille du jour de Saturne, et le lendemain de ce même jour, c’est-à-dire le jour du soleil, il apparut à ses apôtres et à ses disciples, et leur enseigna ce que nous venons de vous exposer.

LXVIII. Si tout cet ensemble vous paraît raisonnable et porte le caractère de la vérité, respectez-le ; si vous n’y trouvez rien de grave, rejetez-le comme futile. Mais la peine de mort que vous décernez contre des ennemis, ne la portez pas contre des hommes qui ne font aucun mal.

Car nous vous avertissons que vous n’éviterez pas le jugement de Dieu, si vous persistez dans l’injustice ; pour nous, nous ne cessons de répéter : Qu’il soit fait à notre égard selon la volonté de Dieu. Nous aurions pu nous prévaloir d’une lettre du très-grand et très-illustre empereur Adrien, votre père, et vous demander au nom de cette lettre que justice nous fût rendue, ainsi que nous vous en avons toujours prié ; mais nous n’avons pas voulu invoquer l’arrêt rendu en notre faveur ; nous aimons mieux, en terminant ce récit et ce discours, nous reposer sur la justice de notre cause.

Nous nous contenterons de placer au bas de notre requête une copie de la lettre d’Adrien, afin de vous convaincre que nous disons la vérité. La lettre est ainsi conçue :


Lettre d’Adrien en faveur des Chrétiens, à Minucius Fundanus.


« J’ai reçu la lettre de l’illustre Sérénius Granianus à qui vous avez succédé. Je pense qu’il faut examiner le fait, pour éviter les troubles et ne plus laisser lieu à la calomnie. Si les citoyens des provinces peuvent soutenir leurs accusations contre les Chrétiens devant votre tribunal, qu’ils prennent cette voie ; mais qu’ils s’abstiennent de plaintes vagues et de vaines clameurs. Il est bien plus juste, si quelqu’un veut les accuser, que la chose vous soit déférée. Si donc on les accuse d’avoir agi contre les lois, et si on peut le prouver, vous en jugerez vous-même, d’après la nature du délit ; mais si quelqu’un se sert du prétexte de leur religion pour les calomnier, ne souffrez pas cette indigne conduite : ayez soin de la punir sévèrement. »


Lettre d’Antonin aux villes d’Asie.


« Titus Ælius Adrien Antonin, Auguste et pieux empereur, tribun pour la quinzième fois, consul pour la troisième, et père de la patrie, aux villes d’Asie, salut :

« Je pensais que vous laisseriez aux dieux mêmes le soin de découvrir les hommes dont vous vous plaignez. C’est à ces dieux, bien plus qu’à vous, qu’il appartient, si cependant ils le peuvent, de punir ceux qui refusent de les adorer. Vous les persécutez, vous les accusez d’athéisme et d’autres crimes que vous ne pourriez prouver : eh ! ne voyez-vous pas que tout ce qu’ils ambitionnent, c’est de mourir pour la cause dont on leur fait un crime ; que cette mort même est une victoire sur vous, puisqu’ils préfèrent la souffrir plutôt que de se soumettre à ce que vous exigez d’eux ?

« Quant aux tremblements de terre qui sont arrivés et qui arrivent encore, il ne nous convient pas d’en parler. Comparez votre conduite avec celle qu’ils tiennent dans ces circonstances. Perdent-ils courage comme vous le faites ? N’est-ce pas pour eux, au contraire, une occasion de redoubler de confiance en leur Dieu ? Et vous ! il semble que vous oubliiez qu’il existe des dieux ; vous désertez leurs temples, vous ne savez plus quel culte rendre à la Divinité. De là votre envie contre les Chrétiens qui l’adorent, de là cette guerre à mort que vous leur faites.

« Quelques gouverneurs de province écrivirent autrefois à mon très-auguste père, au sujet de ces mêmes hommes. Il leur fit réponse qu’il ne fallait pas les inquiéter, s’il n’était prouvé qu’ils eussent agi contre la sûreté de l’état. Plusieurs m’ont écrit à moi-même, et je leur ai répondu dans le même sens que mon père : si quelqu’un se porte pour accusateur contre les Chrétiens, sans lui imputer d’autre crime que sa religion, j’ordonne que l’accusé, bien que convaincu d’être Chrétien, soit absous, et que le délateur, au contraire, soit puni. »