Les Pères de l’Église/Tome 2/Épître à Diognète (saint Justin)

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Texte établi par M. de GenoudeSapia (Tome secondp. 184-195).

ÉPÎTRE À DIOGNÈTE.

I. Vous voulez donc savoir, illustre Diognète, quelle est la religion des Chrétiens ? Je vous vois très-préoccupé de ce désir. Vous leur demandez publiquement et avec le plus vif intérêt quel est le Dieu sur lequel ils fondent leur espoir, et quel est le culte qu’ils lui rendent ? Qui donc leur fait ainsi mépriser le monde et la mort, et leur inspire cet éloignement pour les fausses divinités des Grecs et pour les pratiques superstitieuses des Juifs ? D’où leur vient cet amour qu’ils ont les uns pour les autres ? Pourquoi ce nouveau culte, ces nouvelles mœurs n’ont-ils paru que de nos jours ? J’approuve votre désir, Diognète, et je demande à Dieu, qui seul donne la parole et l’intelligence, de mettre dans ma bouche le langage le plus propre à changer votre cœur, et de vous faire la grâce de m’écouter, de manière que celui qui vous parle n’ait plus à s’affliger sur votre sort.

II. Quand vous serez dégagé de toutes les préventions qui vous assiégent, et affranchi de l’empire de l’habitude qui vous égare et présente un obstacle à la vérité ; enfin quand vous serez devenu un homme nouveau semblable à celui qui vient de naître, puisque de votre aveu la parole que vous allez entendre est nouvelle pour vous, considérez des yeux et de l’esprit et du corps quelle est la nature et la forme de ceux que vous appelez et que vous croyez des dieux.

L’un n’est-il pas fait d’une pierre semblable à celles que vous foulez aux pieds, l’autre d’un cuivre qui n’a pas plus de valeur que celui dont on fait les vases propres à votre usage ; celui-ci d’un bois qui se pourrit, celui-là d’un argent qui réclame la surveillance de l’homme dans la crainte des voleurs ; quelques-uns d’un fer rongé par la rouille, plusieurs d’une argile qui n’a rien de plus remarquable que l’argile qui, par sa forme, sert aux emplois les plus bas ? Enfin ne sont-ils pas tous d’une matière corruptible, façonnée à l’aide du fer et du feu, ou par un sculpteur, ou par un forgeron, ou par un orfèvre, ou par un potier ? Aucun de ces dieux avait-il une forme, une figure, avant de les avoir reçues des mains de l’ouvrier ? Tous les vases faits de la même matière ne peuvent-ils pas à l’instant devenir des dieux, s’ils rencontrent des mains habiles qui leur rendent ce service ; comme aussi les dieux que vous adorez ne peuvent-ils pas à leur tour, s’il plaît à l’ouvrier, devenir des vases semblables à ceux dont nous nous servons tous les jours ?

Tous ces dieux ne sont-ils pas sourds, ne sont-ils pas aveugles, inanimés, insensibles, incapables de se mouvoir ? Ne les voit-on pas se pourrir, se corrompre ? Et tels sont les dieux que vous servez, les dieux que vous adorez ! Et vous, leurs adorateurs, vous leur devenez entièrement semblables ! Les Chrétiens ne vous sont odieux que parce qu’ils refusent de reconnaître de pareilles divinités ; mais vous, qui vous courbez devant elles, ne les traitez-vous pas avec plus de mépris que ne le font les Chrétiens ? Plus que nous vous les raillez, vous les outragez. Celles qui ne sont que d’argile ou de bois, vous vous contentez de les adorer, vous ne leur faites pas l’injure de leur donner des gardes ; mais pour les dieux d’argent, vous avez bien soin de les enfermer pendant la nuit, et de les faire surveiller de l’œil pendant le jour, de peur qu’on ne les enlève.

Les honneurs que vous leur rendez sont un vrai supplice pour eux, s’ils sont doués de sentiment ; mais s’ils en sont tout à fait privés, vous le faites trop voir par cette odeur de sang et de graisse qui s’exhale dans les sacrifices que vous leur offrez. Qui de vous la supporterait et se laisserait ainsi suffoquer ? Non, certainement, personne, à moins d’y être condamné, n’endurerait ce supplice, parce qu’il n’y a pas d’homme qui ne soit doué de sentiment et de raison. Mais la pierre le subit, parce qu’elle est insensible. Ainsi donc, vous ne voulez laisser aucun doute sur l’insensibilité de vos dieux, et voilà une des raisons qui vous empêchent de ramper en esclaves à leurs pieds !

J’en aurais bien d’autres à vous donner ; mais si celle-ci ne suffit pas pour vous convaincre, toutes celles que je pourrais ajouter deviendraient inutiles.

III. Je vais maintenant vous dire en quoi notre culte diffère de celui des Juifs : c’est encore un point sur lequel vous désirez ardemment vous instruire, si je ne me trompe.

Les Juifs, il est vrai, n’adorent pas ces idoles stupides, ils ne reconnaissent qu’un Dieu, ils le regardent comme le maître, l’arbitre de l’univers. Si cependant ils lui rendent un culte semblable à celui dont nous venons de parler, n’est-il pas évident qu’ils sont dans l’erreur ? Car les offrandes que les Grecs font à leurs dieux sourds et insensibles, offrandes folles et absurdes, les Juifs les présentent à ce Dieu unique, s’imaginant qu’il en a besoin. N’est-ce pas de leur part une extravagance plutôt qu’un hommage digne de la majesté divine ?

Est-il croyable que celui qui a fait le ciel et la terre et tout ce qu’ils renferment ; que celui qui fournit à tous nos besoins, ait besoin lui-même de ce qu’il accorde à ceux qui ont la prétention de lui en faire une sorte d’aumône ? Or, ceux qui, par ce sang, cette fumée des victimes et leurs pompeux holocaustes, s’imaginent offrir à Dieu des sacrifices qui lui soient agréables et qui l’honorent, et venir au secours de celui qui n’a besoin de rien, en quoi voulez-vous que je les distingue de ceux dont la folie rend avec tant de soin de semblables honneurs à des statues insensibles, qui ne comprennent rien à ces honneurs.

IV. Vous parlerai-je des précautions minutieuses que prennent les Juifs sur le choix des viandes, de leur superstition sur l’observance du sabbat, de leur jactance à cause de leur circoncision, de l’hypocrisie de leurs jeûnes et de leurs cérémonies au retour des nouvelles lunes ; tout cela est si absurde, si peu digne d’être raconté, que vous pouvez vous dispenser de l’apprendre, et que je crois pouvoir vous en faire grâce.

Dans cette multitude d’êtres que Dieu a faits pour l’usage de l’homme, admettre les uns comme portant le caractère de la sagesse de leur auteur, rejeter les autres comme inutiles et superflus, n’est-ce pas un crime ?

Se glorifier de la circoncision comme du sceau de l’élection divine, comme d’un signe qui atteste de la part de Dieu une prédilection toute particulière, n’est-ce pas une folie des plus ridicules ? Que dirai-je de cette attention continuelle à suivre le cours de la lune et des astres pour observer les jours et les mois, arranger à sa manière les plans de la sagesse divine, les révolutions des saisons, distinguer des jours de joie, des jours de deuil ; est-ce faire preuve de piété et non pas de délire ?

Je vous en ai dit assez, je pense, pour vous montrer que c’est avec raison que les Chrétiens s’éloignent de l’imposture et de la vanité des idoles, de la superstition et de la jactance des Juifs ; mais le sublime mystère de leur culte tout divin, n’espérez pas l’apprendre d’une bouche mortelle.

V. Les Chrétiens ne sont distingués du reste des hommes ni par leur pays, ni par leur langage, ni par leur manière de vivre ; ils n’ont pas d’autres villes que les vôtres, d’autre langage que celui que vous parlez ; rien de singulier dans leurs habitudes ; seulement ils ne se livrent pas à l’étude des vains systèmes, fruit de la curiosité des hommes, et ne s’attachent pas, comme plusieurs, à défendre des doctrines humaines. Répandus, selon qu’il a plu à la Providence, dans des villes grecques ou barbares, ils se conforment, pour le vêtement, pour la nourriture, pour la manière de vivre, aux usages qu’ils trouvent établis ; mais ils placent sous les yeux de tous l’étonnant spectacle de leur vie toute angélique et à peine croyable. Ils habitent leurs cités comme étrangers, ils prennent part à tout comme citoyens, ils souffrant tout comme voyageurs. Pour eux, toute région étrangère est une patrie, et toute patrie ici-bas est une région étrangère. Comme les autres ils se marient, comme les autres ils ont des enfants ; seulement ils ne les abandonnent pas. Ils ont tous une même table, mais non une même couche ; ils vivent dans la chair, et non selon la chair ; ils habitent la terre, et leur conversation est dans le Ciel. Soumis aux lois établies, ils sont, par leur vie, supérieurs à ces lois. Ils aiment tous les hommes, et tous les hommes les persécutent. Sans les connaître on les condamne ; mis à mort, ils naissent à la vie ; pauvres, ils font des riches ; manquant de tout, ils surabondent. L’opprobre dont on les couvre devient pour eux une source de gloire ; la calomnie qui les déchire dévoile leur innocence ; la bouche qui les outrage se voit forcée de les bénir ; les injures appellent ensuite les éloges ; irréprochables, ils sont punis comme criminels ; et au milieu des tourments ils sont dans la joie comme des hommes qui vont à la vie. Les Juifs les regardent comme des étrangers et leur font la guerre ; les Grecs les persécutent, mais ces ennemis si acharnés ne pourraient dire la cause de leur haine.

VI. Pour tout dire, en un mot, les Chrétiens sont dans le monde ce que l’âme est dans le corps : l’âme est répandue dans toutes les parties du corps, les Chrétiens le sont dans toutes les parties de la terre ; l’âme habite le corps sans être du corps, les Chrétiens sont dans le monde sans être du monde. L’âme, invisible de sa nature, est placée dans un corps visible qui est sa demeure. Vous voyez les Chrétiens pendant leur séjour sur la terre, mais leur culte, qui est tout divin, ne tombe pas sous les yeux. La chair, sans avoir reçu aucun outrage de l’esprit, le déteste et lui fait la guerre, parce qu’il est ennemi des voluptés. Ainsi le monde persécute les Chrétiens, dont il n’a pas à se plaindre, parce qu’ils fuient les plaisirs. L’âme aime la chair qui la combat et les membres toujours soulevés contre elle. Ainsi les Chrétiens n’ont que de l’amour pour ceux qui ne leur montrent que de la haine. L’âme, enfermée dans le corps, le conserve ; les Chrétiens, enfermés dans ce monde comme dans une prison, empêchent qu’il ne périsse. L’âme immortelle habite un tabernacle périssable ; les Chrétiens, qui attendent la vie incorruptible des cieux, habitent comme des étrangers les demeures corruptibles d’ici-bas. L’âme se fortifie par les jeûnes, les Chrétiens se multiplient par les persécutions : le poste que Dieu leur a confié est si glorieux, qu’ils regardent comme un crime de l’abandonner.

VII. Je l’ai déjà dit, et je le répète, la parole qu’ils ont reçue n’est pas une invention de la terre ; elle n’est point un mensonge des mortels, la doctrine qu’ils se font un devoir de conserver avec soin ; enfin le mystère confié à leur foi n’a rien de commun avec ceux de la sagesse humaine.

Dieu lui-même le tout-puissant, le créateur de toutes choses, a fait descendre du Ciel sur la terre la vérité, c’est-à-dire son Verbe saint et incompréhensible ; il a voulu que le cœur de l’homme fût à jamais sa demeure. Ce n’est donc pas, comme quelques-uns pourraient le croire, un ministre du Très-Haut qui nous a été envoyé, un ange, un archange, un des esprits qui veillent à la conduite du monde, ou qui président au gouvernement des cieux. Celui qui est venu vers nous est l’auteur, le créateur du monde, par qui Dieu le père a fait les cieux, a donné des limites à la mer ; c’est lui à qui obéissent et le soleil, dont il a tracé la route dans les cieux avec ordre de la parcourir chaque jour sans sortir de la ligne tracée, et la lune qui doit prêter son flambeau à la nuit, et les astres qui suivent son cours ; enfin c’est lui qui a tout disposé avec ordre et tout circonscrit dans de justes limites ; à qui tout est soumis, les cieux et tout ce qui est dans les cieux, la terre et tout ce qui est sur la terre, la mer et tout ce qui est au sein de la mer, le feu, l’air, les abîmes, les hauteurs du ciel, les profondeurs de la terre, les régions placées entre la terre et les cieux ; voilà celui que Dieu nous a envoyé, non comme un conquérant chargé de semer la terreur et d’exercer partout un tyrannique empire, ainsi que quelques-uns pourraient le croire. Non, il l’a envoyé comme un roi envoie son fils, lui donnant pour cortége la douceur et la clémence ; il a envoyé ce fils comme étant Dieu lui-même ; il l’a envoyé comme à de faibles mortels ; il l’a envoyé en père qui veut les sauver, qui ne réclame que leur soumission, qui ne connaît pas la violence ; la violence n’est pas en Dieu ; il l’a envoyé comme un ami qui appelle, et non comme un persécuteur ; il l’a envoyé n’écoutant que l’amour ; il l’enverra comme juge, et qui soutiendra cet avénement…

Ne voyez-vous pas qu’on jette ces Chrétiens aux bêtes féroces ? On voudrait en faire des apostats : voyez s’ils se laissent vaincre ! Plus on fait de martyrs, plus on fait de Chrétiens. Cette force ne vient pas de l’homme ; le doigt de Dieu est là ; tout ici proclame son avénement.

VIII. Qui des hommes savait ce que c’est que Dieu avant qu’il vînt lui-même nous l’apprendre ? Sont-ce vos philosophes ? Assurément ils sont bien dignes de foi ! Approuvez-vous leurs opinions si vaines et si ridicules ? Selon ceux-ci, Dieu, c’est le feu. Ils ont appelé Dieu ce feu qu’ils doivent retrouver après cette vie. Selon ceux-là, c’est l’eau, ou quelque autre des substances que Dieu a créées. Admettez tous ces beaux systèmes, et il vous faudra dire de toute créature qu’elle est Dieu. Mais tout ce langage n’est que mensonge, et mensonge monstrueux, imposture de charlatans. Aucun mortel n’a vu Dieu, aucun mortel n’a donc pu le connaître. Il s’est manifesté lui-même ; il se manifeste encore par la foi ; à la foi seule est donné le privilége de le voir.

Le maître, le créateur de toutes choses, le Dieu qui a tout fait et tout disposé avec tant d’ordre et de sagesse, est rempli pour les hommes, non-seulement d’amour, mais de patience. Il a toujours été ce qu’il est et sera toujours, c’est-à-dire bon, miséricordieux, plein de douceur, fidèle en ses promesses, seul bon. Il a conçu de toute éternité un dessein aussi grand qu’ineffable, et ne l’a confié qu’à son fils ; tandis qu’il tenait caché sous un voile mystérieux ce conseil de sa sagesse, il semblait négliger les hommes et ne prendre aucun soin de sa créature ; mais quand il eut révélé et mis au grand jour, par son fils bien-aimé, le mystère qu’il avait préparé avant les siècles, alors tout s’est expliqué pour nous, et nous avons pu jouir de ses bienfaits, et voir ce qu’il était. Qui de nous se serait attendu à tant d’amour ? Ainsi donc tout était caché en Dieu, Dieu seul savait tout avec son fils, à la faveur de son infinie sagesse.

IX. S’il a permis que l’homme, jusqu’à ces derniers temps, suivît à son gré ses désirs corrompus et se laissât emporter à travers tous les désordres, par les voluptés et par les passions, ce n’est pas qu’il approuvât le crime, seulement il le tolérait ; non, il n’approuvait pas ce règne de l’iniquité ; il préparait, au contraire, dans les cœurs celui de la justice. Il voulait nous laisser le temps de nous convaincre, par nos propres œuvres, combien nous étions indignes de la vie avant que sa bonté daignât nous l’accorder. Il nous fallait en effet reconnaître que, par nous-mêmes, nous ne pouvions parvenir au royaume de Dieu avant que Dieu vînt nous en offrir les moyens.

Lors donc que notre malice fut montée à son comble, qu’il fut démontré que nous n’étions dignes que de châtiment, et que nous n’avions plus que la mort en perspective, arriva le temps que Dieu avait marqué pour signaler tout à la fois sa bonté et sa puissance, et montrer que son immense amour pour l’homme ne laissait aucune place à la haine ; qu’il était loin de nous avoir rejetés ; qu’il ne se souvenait plus de nos iniquités ; qu’il les avait souffertes et supportées avec patience, alors qu’a-t-il fait ? Il a pris sur lui nos péchés ; il a fait de son propre fils le prix de notre rançon, substituant le saint, le juste, l’innocent, l’incorruptible, l’immortel, à la place de l’homme pécheur, inique, pervers, sujet à la corruption, dévoué à la mort. Qui pouvait couvrir nos crimes, sinon sa sainteté ? Par quel autre que par le fils de Dieu, l’homme injuste pouvait-il être justifié ? Ô doux échange ! Ô artifice impénétrable de la sagesse divine ! Ô bienfait qui surpasse toute attente ! L’iniquité de tous est ensevelie dans la justice d’un seul, et la justice d’un seul fait que tous sont justifiés ! Quand il eut, par les temps écoulés, convaincu notre nature de son impuissance pour s’élever à la vie, il nous a montré le Sauveur, qui seul peut préserver de la mort ce qui périssait sans lui ; et par ce double exemple du passé et du présent, il a voulu que nous eussions foi en sa bonté, et que désormais l’homme le regardât comme un père qui le nourrit, comme un maître qui le conseille, comme un médecin qui le guérit ; que dirai-je encore ! comme son intelligence, sa lumière, son honneur, sa gloire, sa force, sa vie, et qu’il cessât de s’inquiéter du vêtement et de la nourriture.

X. Si donc, ô Diognète, vous désirez ardemment le don de la foi vous l’obtiendrez. D’abord vous connaîtrez Dieu le père : voyez combien il a aimé l’homme ; c’est pour lui qu’il a créé le monde ; il a placé sous sa dépendance tout ce que le monde renferme ; il lui a donné l’intelligence et la raison. C’est à l’homme seul qu’il a permis de regarder le ciel ; il l’a formé à son image ; il lui a envoyé son fils unique ; il lui promet son royaume ; il le donnera à ceux qui lui rendront amour pour amour. Ô quelle joie sera la vôtre quand vous le connaîtrez ! Combien vous aimerez celui qui, le premier, vous a tant aimé ? Une fois touché de son amour, vous chercherez à l’imiter, à retracer sa bonté. Quoi ! l’homme pourrait imiter Dieu ! Quel langage ! Cessez de vous en étonner ; l’homme le peut, puisque Dieu le veut. Faire peser sur ses semblables le joug de la tyrannie, se croire d’une condition meilleure que ceux qu’on opprime, étaler le faste de l’opulence, écraser le faible, tout cela ne fait pas le bonheur ; aussi n’est-ce pas en cela que l’homme peut imiter son Dieu, car aucun de ces traits ne caractérise la majesté divine ; mais prendre sur soi le fardeau du malheureux, du lieu élevé où le ciel nous a placés, répandre des bienfaits sur ceux qui se trouvent au-dessous de nous, regarder les richesses comme des dons que Dieu fait passer par nos mains pour arriver à l’indigent, c’est devenir le Dieu de ceux qu’on soulage, c’est imiter Dieu lui-même. Alors, en passant sur la terre, vous comprendrez qu’il est au ciel un Dieu qui tient les rênes du monde et qui le gouverne comme un empire.

Les mystères de Dieu se dévoileront à vos yeux, vous en parlerez le langage, vous aimerez, vous admirerez ces hommes que l’on opprime, parce qu’ils ne veulent pas renoncer à ce Dieu ; vous condamnerez l’erreur et l’imposture du monde, lorsque vous aurez appris à vivre pour le ciel, et à mépriser ce que l’on nomme la mort. Vous ne redouterez qu’une seule mort, la véritable mort, celle qui est réservée aux pécheurs condamnés à des feux éternels qui seront à jamais leur supplice ; oui, vous admirerez ces hommes qui endurent ici-bas les tourments du feu pour la justice, et vous proclamerez leur bonheur quand vous connaîtrez ce feu éternel auquel ils ont échappé.

XI. Ce que je vous dis est l’expression véritable de notre foi, c’est le langage même de la raison. Disciple des apôtres, je suis devenu le docteur des nations ; la parole de vérité que j’ai reçue, je la transmets à ceux qui se montrent dignes de la recevoir. Quel homme bien préparé par les premiers éléments de la foi ne s’empresse de s’instruire de toutes les vérités que le Verbe expliquait clairement lui-même aux disciples qui eurent l’avantage de le voir. Il parlait librement, s’inquiétant peu des incrédules qui ne le comprenaient pas ; mais les mêmes choses il les développait ensuite à ses disciples ; et c’est ainsi que ceux qu’il jugeait fidèles connurent les secrets de son Père. Le Père envoya son Verbe pour qu’il fût connu des hommes ; rejeté par son peuple, il a été prêché par les apôtres et cru des nations. C’est lui qui était dès le commencement, et qui a paru dans les derniers temps, toujours nouveau, parce qu’il naît tous les jours dans le cœur des justes. Il est aujourd’hui ce qu’il a toujours été, le fils de Dieu ; par lui, l’Église ne cesse de s’enrichir ; sa grâce, qui se répand, reçoit sans cesse par ses saints de nouveaux accroissements ; communiquant partout l’intelligence, dévoilant les mystères, annonçant la fin des temps, heureuse de ceux qui sont fidèles, prompte à se donner à ceux qui cherchent, mais dont la curiosité ne force pas les barrières de la foi, et respecte les bornes qu’ont respectées nos pères.

La loi de crainte est abolie, la loi de grâce annoncée par les prophètes est connue, la foi des saints Évangiles est affermie, la tradition des apôtres conservée, et la grâce qui soutient l’Église triomphe. Ah ! cette grâce qui vous parle, ne l’attristez pas, ô Diognète, et vous connaîtrez la vérité que le Verbe communique aux hommes quand il veut et par les organes qu’il lui plaît de choisir. Il nous ordonne, il nous presse de parler ; sa volonté réclame nos travaux, et l’amour nous porte à vous communiquer ce que nous avons reçu.

XII. Recueillez soigneusement, méditez avec attention ces vérités, et vous saurez de quels biens Dieu comble ceux qui l’aiment. Votre âme sera comme un paradis de délices, comme un arbre fécond qui se couvre d’un riche feuillage, qui porte toute sorte de fruits : ces fruits seront votre parure ; vous les produirez en vous-même. Dans le paradis terrestre furent plantés l’arbre de la science et l’arbre de la vie ; car ce n’est pas la science qui fait mourir, mais la désobéissance. Il n’y a pas d’obscurité dans ces paroles de l’Écriture : « Dieu planta au commencement l’arbre de vie au milieu du paradis terrestre, » nous montrant la science comme le chemin de la vie. Nos premiers parents en furent dépouillés par l’imposture du serpent pour n’en avoir pas bien usé. Il n’y a point de vie sans la science, et il n’y a pas de science certaine sans la vraie vie. Aussi ces deux arbres furent-ils placés près l’un de l’autre dans le paradis. L’apôtre l’avait bien compris, et voilà pourquoi, blâmant la science qui veut régler la vie sans la parole de vérité, il dit : « La science enfle, mais la charité édifie. » En effet, celui qui croit savoir quelque chose sans la science véritable à laquelle la vie rend témoignage, celui-là s’abuse, il ne sait rien, le serpent le trompe, il n’aime point la vie ; mais celui qui fait marcher la crainte avec la science et cherche la vie, plante au sein de l’espérance et peut se promettre des fruits. Que cette science soit au fond de votre cœur, que la parole de vérité soit votre vie ; vous serez un arbre fertile, vous ne cesserez de produire les fruits que demande le Seigneur, fruits heureux que n’atteint pas le souffle du serpent et que ne peut corrompre son imposture. Une autre Ève n’a pas participé à la corruption ; vierge, elle a notre foi ; le salut du monde a paru, l’intelligence est donnée aux apôtres, la pâque du Seigneur s’accomplit, le chœur des élus se forme, l’ordre du monde se rétablit, le Verbe enfante des saints et triomphe ; par lui, Dieu le père est glorifié. Gloire lui soit rendue dans tous les siècles !