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Les Pères de l’Église/Tome 2/Du polythéisme dans les premiers siècles de notre ère

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DU POLYTHÉISME DANS LES PREMIERS SIÈCLES DE NOTRE ÈRE[1].


Quand la lumière du Christianisme se leva sur l’Asie, les Romains, devenus le peuple dominateur, voyaient depuis longtemps s’affaiblir leurs antiques croyances[2]. Les dogmes religieux furent d’abord à Rome sous la garde de l’inquisition politique : on y croyait comme à la patrie, on les observait comme une loi tutélaire de l’État. Le commerce des Grecs vint tout changer ; ils arrivèrent avec leurs systèmes de philosophie si libres et si variés ; et, dans le temps même où Polybe admirait la superstition des Romains, déjà les poëtes de Rome, dans leur verve un peu rude, se permettaient d’étranges libertés. Lucile, l’ami de Scipion et le premier satyrique de Rome, se moquait des dieux à peu près autant que des hommes.

Dans un entretien qu’il supposait entre les habitants de l’Olympe, il les faisait plaisanter eux-mêmes sur ce titre de père que les hommes leur donnaient à tous indistinctement. Dans Athènes, le philosophe Stilpon avait été banni par sentence de l’Aréopage pour avoir osé dire que la Minerve du Parthénon n’était pas une Divinité, mais l’ouvrage de Phidias ; à Rome, Lucile se moquait impunément des Romains prosternés devant ces vains simulacres imaginés par Numa ; et il compare leur idiote terreur à celle des petits enfants qui prennent pour des hommes vivants toutes les statues d’airain qu’ils apperçoivent.

Lucrèce fut plus savant et plus hardi que le vieux Lucile. Son ouvrage, considéré comme un monument historique, est une grande preuve de la décadence du paganisme chez les Romains. Les idées philosophiques ne tombent dans le domaine du poëte qu’après avoir longtemps occupé les esprits. Lucrèce écrivait, nous dit-il, pour dégager les âmes des chaînes de la religion, pour relever les courages abattus par la terreur, pour faire cesser ces offrandes de victimes que les hommes tremblants prodiguent au pied des autels[3].

Disciple passionné d’Épicure, Lucrèce, nourri de tous les écrits de cette Grèce qui avait épuisé tour à tour la fable et le scepticisme, ne voit dans l’univers et dans l’homme que la matière. Il détruit toute spiritualité, toute liberté, toute conscience, sans s’inquiéter s’il rendra l’homme plus raisonnable ou plus méchant.

On peut croire que ces opinions, empruntées par le poëte romain à la Grèce oisive et subjuguée prirent un plus dangereux caractère en venant se mêler au vice et à la puissance de Rome. Sans doute les passions de quelques hommes s’accommodent tout aussi bien, pour faire le mal, d’une croyance que d’une impiété. Le sauvage et illettré Marius, ce pâtre d’Arpinum, instruit dans son enfance à quelques vertus grossières, ne connaissait guère le poëme de Lucrèce, et n’avait pas besoin d’être matérialiste, pour être cruel et sans pitié. Sylla, savant et poli, croyait aux songes, et dans le péril d’une bataille, adorait une petite divinité dont il portait sur lui l’image ; il n’en fut pas moins plus féroce et plus implacable que Marius lui-même.

Il semble cependant que la philosophie d’Épicure, spéculation oisive de la Grèce, une fois accueillie par l’activité malfaisante des Romains, s’envenima de tous les vices des oppresseurs du monde. Dans les écoles d’Athènes ou de Corinthe, un philosophe épicurien, un cynique, un péripatéticien, discutait ingénieusement sur le vice, sur la vertu, sur l’âme, sur les dieux. Tout cela n’était qu’un jeu de l’esprit grec. Mais à Rome, ces patriciens si riches, effrénés dans leurs voluptés comme dans leur pouvoir, en trouvant la doctrine d’Épicure parmi les arts de la Grèce qu’ils appelaient à eux comme un plaisir, tirèrent de leurs sciences nouvelles un raffinement de corruption, de luxe et de cruauté. Le scepticisme d’un philosophe grec sur l’existence des dieux, sur la réalité de la justice, fut mis plusieurs fois en pratique par un proconsul de Rome inique et spoliateur, dont l’impiété lucrative pillait les temples de Grèce ou d’Asie.

Cette doctrine était au profit des ambitieux qui voulaient opprimer leurs concitoyens ; car elle inspirait la mollesse et l’indifférence, le dégoût des périls publics et des vertus qui maintiennent la liberté d’un peuple. Ces jeunes patriciens efféminés et sanguinaires, ces satellites de Catilina qui vivaient dans toute la pratique des infamies et de tous les crimes, et que les historiens nous représentent comme une bande de malfaiteurs autorisés dans Rome, ces impurs héritiers dès plus illustres Romains n’avaient pas d’autre doctrine qu’un épicuréisme grossier ; et César, qui les protégeait, et qui voyait en eux le séminaire d’une tyrannie future, se servit de ces mêmes opinions pour défendre dans le Sénat romain la conjuration et ses chefs ; il déclara que tout finissait à la mort, que l’âme et le corps s’anéantissaient à la fois, et qu’il n’y avait au delà du tombeau ni joie ni douleur. Caton, défenseur de la liberté et des anciennes mœurs, repoussa l’opinion de César, sans lui opposer aucune tradition religieuse. N’est-il pas visible, par ce mémorable exemple, que le polythéisme avait dès lors perdu toute autorité sur les esprits éclairés, et que cette incrédulité, qui dans quelques hommes vertueux se bornait au mépris des superstitions populaires, allait dans les autres jusqu’à l’extinction de tout sentiment moral et religieux ?

Le grand orateur qui combattit avec tant de force l’indulgence intéressée de César pour les mauvais citoyens, et qui repoussa cette morale de crime et d’impunité, en invoquant sur les traîtres la vengeance des dieux et des lois, Cicéron, s’exprime comme César dans une occasion non moins publique, dans une cause plaidée devant les magistrats du peuple, la défense du jeune Clémentius ; il traite de fable et d’ineptie la croyance que l’on puisse souffrir dans un autre monde ; il voit dans la mort l’anéantissement de toute sensation, et allègue à cet égard l’opinion universelle.

On nous objectera une foule d’autres passages où Cicéron reconnaît et espère un avenir éternel. Flottant et indécis entre les philosophies diverses, ce beau génie acceptait toutes les idées qu’il pouvait orner de son éloquence ; et sans doute celui de tous les systèmes qui convient le plus à l’imagination comme à la vertu avait droit de le séduire. Comment Cicéron n’aurait-il pas aimé la croyance qui lui inspira ce songe de Scipion, où l’immortalité de l’âme se confond si naturellement avec celle de la gloire ? Mais nous avons voulu seulement indiquer par un exemple que le spiritualisme n’était à ses yeux qu’une belle conjecture qu’il n’appuyait sur aucune tradition religieuse, et qui de son temps était généralement regardée comme une fable. Quant à son opinion sur les dieux du paganisme, elle semble également varier selon qu’il parle en orateur, qu’il discute en philosophe ou qu’il s’épanche avec ses amis dans la libre confiance d’un commerce familier : orateur, il emploie les pieuses croyances, l’intervention miraculeuse des dieux, l’inviolabilité des autels, la sainteté des rites antiques. Poursuit-il Verrès, son ardente prière fait descendre tous les dieux autour du tribunal, pour accabler un spoliateur sacrilége. Défend-il Fontéius, il invoque sur lui les mains tutélaires d’une sœur qui veille à la durée de l’empire et des feux de Vesta.

Mais dans ses ouvrages philosophiques, Cicéron, libre et ingénieux disciple des Grecs, ne voit plus dans la mythologie vulgaire qu’un tissu de fausses traditions ou d’allégories mal comprises. Bien que la diversité des opinions qu’il prête à ses interlocuteurs laisse quelquefois une sorte d’incertitude sur sa propre pensée, il est clair qu’il ne croit pas au polythéisme, et qu’il doute de tout le reste. Ses ouvrages ne sont à la vérité que des analyses contradictoires de toutes les opinions déjà répandues dans la Grèce, mais on ne peut douter que Cicéron, leur donnant le crédit de son nom et la popularité de son éloquence, n’ait puissamment contribué à détruire, dans sa patrie, l’ancien système religieux dont ces opinions montraient le ridicule et l’insuffisance. À travers quelques précautions, qui semblent des égards pour la croyance reçue de l’état, les Tusculanes et la nature des dieux renversent tout l’édifice du paganisme, et le réduisent à des fables ou à des symboles. Le Traité de la divination, ouvrage moins spéculatif et moins imité des Grecs, n’est qu’une longue division de l’une des parties les plus essentielles du culte public, des auspices auxquels Cicéron lui-même présidait, et dont il recommande d’ailleurs l’emploi, comme utile à la république. Toutes les espèces d’oracles et de prédictions, toutes les fourberies des prêtres païens, et toutes les sottises de la crédulité humaine, sont attaquées dans le second livre de ce singulier ouvrage, avec une hardiesse que Cicéron ne cache plus sous le nom d’un interlocuteur étranger, mais qu’il avoue librement pour son compte. Le cynique Anomaüs, et les six cents autres auteurs grecs qui, suivant Eusèbe, avaient écrit contre les oracles, n’avaient pu mieux faire que Cicéron dans cet ouvrage. Les paroles par lesquelles il le termine semblent une profession de déisme opposée à la fable du polythéisme et aux vaines terreurs du vulgaire.

« Parlons avec vérité, dit-il, la superstition répandue chez les peuples a opprimé presque toutes les âmes, et s’est emparée de la faiblesse humaine. Nous l’avions dit dans l’ouvrage sur la Nature des dieux, et nous l’avons plus particulièrement démontré dans ce dernier écrit, convaincus comme nous le sommes, que nous aurions fait une chose utile à nos concitoyens et à nous-mêmes, si nous avions déraciné une telle erreur. Cependant (car sur ce point je veux que ma pensée soit bien comprise), la chute de la superstition n’est pas la ruine de la religion. Il est d’un sage de maintenir les observances instituées par nos aïeux dans les sacrifices et les cérémonies ; et l’existence d’une nature éternelle, la nécessité pour l’homme de la reconnaître et de l’adorer, est attestée par la magnificence du monde et l’ordre des choses célestes. Ainsi, de même qu’il faut propager la religion qui se lie à la connaissance de la nature, il faut arracher toutes les racines de la superstition[4]. »

On ne peut confondre ce langage avec celui de Lucrèce, qui prétendait également délivrer les âmes des terreurs imbéciles de la superstition ; une cause première, une nature divine remplace ici le mouvement inexplicable des atomes d’Épicure. Était-ce le terme où s’arrêtaient les pensées de Cicéron, son esprit était-il étranger à toute croyance superstitieuse ? Consultons ses lettres, monument si vrai de toutes les faiblesses de son âme mobile et passionnée. Apprendrez-vous quelque chose par ce billet familier, où Cicéron, annonçant à sa femme qu’il vient d’être malade, ajoute ces paroles assez curieuses : « J’ai été soulagé si vite, qu’il semble que quelque Dieu m’ait guéri ; aussi ne manquez pas d’offrir, avec le soin pieux et la pureté qui vous est ordinaire, un sacrifice à ces dieux, c’est-à-dire à Esculape et à Apollon. » Mais ce passage est-il sérieux ? N’est-ce pas quelque allusion légèrement ironique, comme celle de Socrate, ordonnant d’immoler un coq à Esculape ? Voilà ce qu’il est difficile de deviner à coup sûr.

Dans le quatrième siècle, un des apologistes du Christianisme accusait Cicéron, tantôt de complaisance pour les superstitions de son temps, tantôt de complicité dans ces mêmes erreurs. « Ô Cicéron, lui dit-il quelque part, que n’essayais-tu d’éclairer le peuple ! Cette œuvre était digne d’exercer ton éloquence. Tu ne devais pas craindre que la parole te manquât dans une cause si juste, toi qui en défendis si souvent de mauvaises avec tant d’abondance et de vigueur. Mais apparemment tu redoutes le cachot de Socrate, et tu n’oses prendre en main la défense de la vérité. » Ailleurs, l’accusant d’avoir cru lui-même à la vérité des apothéoses, Lactance cite ces paroles que Cicéron avait écrites dans sa douleur, après avoir perdu sa fille : « Si jamais créature humaine mérite d’être divinisée, sans doute, c’est Tullie. Ô toi, la plus vertueuse et la plus éclairée des femmes, accueillie parmi les dieux, je te consacrerai dans la croyance de tous les mortels ! » Mais ce délire d’une imagination vive et tendre, ce paganisme de l’amour paternel, ne prouve rien sans doute sur la croyance de Cicéron aux fables de l’antiquité ; tous ses ouvrages philosophiques sont là pour le démentir. Il était de la religion qu’avait annoncée Socrate ; il continua cette belle tradition de vérités morales : mais, fidèle observateur des lois de son pays, passionné pour les institutions et les exemples d’une république qu’il voyait disparaître, cherchant sa force dans les souvenirs du temps passé, il craint de détruire, et quelquefois il défendait un culte qu’il croyait gardien du patriotisme de Rome, parce qu’il en avait été contemporain[5].

Ainsi, la franchise et les saillies du philosophe étaient réprimées par la prudence de l’homme d’état : précaution vaine et faible, quand elle n’est pas sincère. Les ouvrages de Cicéron n’en sont pas moins la preuve du discrédit profond où était tombé le polythéisme parmi les esprits éclairés : vainement Cicéron, par une contradiction plus commune qu’on le croit, reproche à la jeune noblesse de Rome d’abandonner le soin des auspices, de ne plus remplir les fonctions augurales ; elle lisait le Traité de la divination, et des plaisanteries de Cicéron discréditaient ses conseils.

On ne peut douter que cette même époque de froideur et de scepticisme n’ait vu tenter quelque effort pour réformer le culte païen, et le rendre plus satisfaisant pour la raison. Je n’en voudrais d’autre preuve que l’ouvrage de Varron sur les antiquités romaines. Il est visible, par les extraits de saint Augustin, que Varron ne se bornait pas à retrouver d’anciennes traditions locales, et qu’il les ramenait à un point de vue philosophique, peu favorable aux superstitions populaires.

L’ouvrage était partagé en quatre livres : ceux qui touchaient à la religion étaient placés les derniers ; par la raison, disait l’auteur, que les états se constituent avant de se donner une religion. Il divisait la théologie, ou connaissance des dieux, en trois espèces différentes, qu’il appelait mythologique, naturelle et civile. « La première, disait-il, renferme beaucoup de fables contraires à la majesté et à la nature d’êtres immortels ; par exemple, qu’ils soient nés de la cuisse ou de la tête d’un dieu, qu’ils aient commis des vols, des adultères. » La seconde se composait des systèmes de la philosophie sur l’essence des dieux. Enfin, la théologie civile se bornait à la connaissance des dieux reconnus par le culte public, et aux devoirs des citoyens et des prêtres pour la célébration des sacrifices. « La première de ces théologies, disait Varron, est faite pour le théâtre, la seconde pour le monde, la troisième pour Rome. » Il paraît que Varron, dans cet ouvrage, expliquait déjà, par des allégories, les plus grandes absurdités du polythéisme, et qu’il les réduisait à des observances légales dont la politique devait diriger l’usage.

Tel avait été le génie de Rome, au temps même où ses mœurs étaient les plus simples et les plus pures, d’asservir la religion à la politique. Mais l’illusion était alors partagée par les plus grands hommes de la république, et de là se communiquait à la foule des citoyens. À l’époque, au contraire, où le mépris d’une croyance absurde vint plutôt des vices que des lumières, le polythéisme cessa tout à coup d’être un instrument pour la politique et un frein pour le crime. Catilina, meurtrier d’un proscrit, souilla de ses mains sanglantes la fontaine lustrale d’Apollon ; César, méprisant l’anathème que la politique du Sénat avait inscrit sur le chemin d’Ariminium, et franchissant à la tête de ses soldats cette borne militaire qui n’était plus protégée par une religieuse croyance, pénétra sans obstacle jusqu’à la ville sacrée, brisa les portes du temple de Saturne comme il aurait forcé une citadelle ennemie, et enleva le trésor de la république, inutilement placé sous la garde du plus ancien des dieux. Phénomène remarquable, et qui prouve qu’il y a quelque chose de salutaire dans un culte quelconque ! l’homme devint d’abord plus méchant et plus vicieux, en cessant de croire une religion qui semblait permettre tous les vices.

De cette profonde dépravation de mœurs, de cette insouciance pour les anciennes divinités d’un peuple libre, de cette philosophie sceptique et de cette sensualité brutale qui restèrent seules après tant de vertus immolées, sortirent l’esclavage de Rome et le règne d’Octave. Auguste, dans sa jeunesse, avait mêlé quelquefois à la licence de ses mœurs la dérision du culte des dieux. Suétone nous a conservé le souvenir d’un repas de débauche où des femmes romaines, et quelques confidents d’Auguste, figuraient avec lui sous le nom et sous les attributs des principales divinités de l’Olympe. Antoine, dans ses querelles avec Auguste, lui rappela cette voluptueuse apothéose ; et les épigrammes du temps célébrèrent amèrement les soupers adultères des nouvelles divinités, et la parodie sacrilége d’Octave représentant Apollon.

On concevra sans peine, dans un esprit aussi corrompu, mais aussi éclairé que celui d’Octave, ce mépris pour les fables du polythéisme, et cette fantaisie licencieuse de multiplier le nombre des dieux, par une facile imitation des vices que leur prêtait la fable. Mais on peut croire aussi que l’idée d’une puissance divine agissait peu sur l’âme d’Octave Cæpias, du cruel et ingrat proscripteur de Cicéron, du tyran timide et vicieux qui s’assura l’empire du monde, autant par les bassesses habiles de son caractère que par la supériorité de son esprit.

Cependant, lorsque maître de Rome il dépouilla sa robe sanglante des triumvirs, et qu’il aspira même au titre de réformateur, le maintien de la religion et la prospérité du culte des dieux furent au nombre de ses premiers soins. Parmi toutes les dignités républicaines dont il formait le mobilier de sa tyrannie, il n’oublia pas celle de grand pontife, aussitôt après la mort de l’insignifiant Lepide, qui en avait été revêtu. Auguste se saisit de ce titre, afin d’être à la fois chef de la religion et de l’état. Il fit relever les temples abattus ou tombés en ruine, dans la fureur des guerres civiles. Il en dédia de nouveaux ; il porta même la réforme dans les croyances publiques, en faisant brûler un grand nombre de recueils d’oracles pour ne réserver que les livres sibyllins, dans lesquels il fit un choix conforme à sa politique ; il fit de nouveaux avantages aux vestales ; il rétablit d’anciennes cérémonies, des processions, des sacrifices annuels dans les carrefours. Il allait assidûment au temple de Jupiter, et il avait, ou il affectait mille superstitions sur les songes et les présages. Enfin, il était hypocrite dans la religion comme dans la politique. Soupçonné d’inceste avec sa fille, et rival débauché d’Antoine, il recommanda les mœurs, le respect de la foi conjugale, la piété pour les dieux[6].

Les heureux génies, les grands poëtes que le sort avait placés sous son règne, servirent cette pensée du maître qui les protégeait. L’épicurien Horace chanta les dieux qu’il ne croyait pas, pour plaire à l’indigne protecteur de leurs autels. Ces poésies charmantes, ces adulations ingénieuses, qu’il jetait comme un voile sur le souvenir éloigné des crimes d’Octave, associaient souvent la gloire du prince et celle des dieux. Mêlant les allusions d’une poétique reconnaissance à cette facilité de mensonge que donnait le polythéisme, il faisait entrevoir dans Auguste, pacificateur, quelque divinité bienfaisante, et le saluait du nom de Mercure ou d’Apollon, sans crainte de rappeler l’usurpation licencieuse qu’Octave avait faite des attributs de cette dernière divinité.

Comme les prêtres du polythéisme n’écrivaient point, comme ils n’opposaient aucun ouvrage aux différents systèmes de philosophie qui ruinaient le culte public, on est réduit à chercher dans les poëtes la croyance religieuse de l’antiquité. Les poëtes du siècle d’Auguste nous montrent, à cet égard, le changement qui s’était opéré dans les esprits. La mythologie, qui faisait la partie principale et presque historique des chants d’Hésiode et d’Homère, est devenue, dans Virgile, un ornement ingénieux, dont l’usage, réglé par le goût, sert à flatter l’imagination, sans inspirer ni respect, ni croyance. Cicéron s’était plaint qu’Homère eût transporté aux dieux les passions humaines ; Virgile n’a pas corrigé cette faute, mais il a, pour ainsi dire, poli et perfectionné les passions qu’il laissait à ses dieux ; il a retranché de leur histoire les inconcevables aventures dont s’amusait la poétique crédulité d’Homère ; il a rectifié ces vieux mensonges transmis par la Grèce, sur le modèle que lui donnaient les idées plus justes et les mœurs plus élégantes d’une civilisation avancée.

Mais Virgile explique la nature par une sorte de panthéisme qui rejette bien loin toutes les fables religieuses de l’antiquité, et en même temps, docile à la politique d’Auguste, il place dans le séjour des peines éternelles celui qui méprise les dieux.

Ovide, mêlant les fables superstitieuses à la fable philosophique de Pythagore, a recueilli les histoires confuses des dieux, rassemblé les nombreuses amours de Jupiter, et fait de la terre non-seulement le modèle, mais le théâtre de tous les vices des dieux. Un siècle auparavant, Térence mettait sur la scène un jeune homme qu’un tableau de Jupiter encourage au plaisir, et qui se sent à la fois animé et justifié par cette vue.

Ainsi, dans toutes les productions de la littérature, médailles incontestables de l’esprit d’un peuple, on trouve les signes de la décrépitude et de la ruine du polythéisme sous le règne d’Auguste. Le seul écrivain de cette époque, qui paraisse conserver un respect grave et patriotique pour les anciennes croyances de l’état, Tite-Live, en rappelant dans son histoire quelques témoignages de l’esprit religieux des anciens généraux, a soin d’avertir, avec un regret amer, que ces exemples datent d’un autre siècle, avant le triomphe de la philosophie nouvelle qui méprise les dieux.

La piété de ces premiers Romains, que regrettait Tite-Live, se confondait avec leur amour de la gloire et de la patrie. Leur mort sur le champ de bataille était une offrande aux dieux : rien surtout n’avait plus profondément imprimé la religion dans ces âmes simples et belliqueuses, que le continuel usage des augures et des auspices. Ces prédictions de victoire, si souvent accomplies, remplissaient les Romains d’une orgueilleuse superstition. Les entrailles des victimes, le chant ou le vol des oiseaux, toutes ces minutieuses observances que la guerre entretenait sans cesse, formaient autant de puissantes habitudes pour la foi des soldats. Vainqueurs, ils croyaient à des dieux dont ils se sentaient protégés ; vaincus, ils attribuaient le revers de leurs armes à des auspices négligés ou mal compris. Le camp était un temple ; et plus la vie guerrière occupait alors de place chez les Romains, plus les croyances du polythéisme avaient d’ascendant sur les cœurs dont elles étaient sans cesse ou l’espérance ou l’effroi.

La vie civile des Romains n’était pas moins pleine de cérémonies à la fois politiques et religieuses. La convocation des assemblées, l’élection des magistrats, la forme du vote populaire, tout, dans l’exercice de la liberté publique, était précédé, soutenu, consacré par les auspices ; et si souvent l’habileté du Sénat abusait de leur influence pour rompre les assemblées et pour déconcerter ou servir des intrigues, cette facilité même atteste la superstitieuse bonne foi du peuple. Mais, par l’élévation d’Auguste et le caractère de son pouvoir, la religion n’eut plus de racines dans le patriotisme et les droits les plus chers des citoyens. La longue paix de la puissance romaine interrompit l’usage des auspices militaires, que, d’ailleurs, la jalousie du prince n’aurait pas confié à ses généraux, sans doute de crainte que la religion ne vînt armer l’espérance de quelqu’un d’entr’eux, et qu’au milieu d’un sacrifice sous les yeux des légions, un chef ambitieux n’osât lire dans les entrailles d’une victime des prophéties contre l’empereur.

L’autorité des auspices cessa de même dans Rome, lorsque toute élection fut interdite au peuple, et qu’il ne resta plus aucun vestige de ces assemblées qui jadis s’ouvraient dans le Forum, sous la consécration des cérémonies augurales, pour choisir, en présence des dieux, les magistrats d’un peuple libre. Mais cette nouvelle brèche à la religion de l’état ne date que du règne de Tibère.

Au lieu de ces pratiques religieuses liées à la liberté publique, on eut l’apothéose des empereurs. Le culte, comme l’état, fut profané par leur pouvoir. Auguste en donna l’exemple : lui qui ne souffrait pas qu’on le nommât seigneur, il se laissa nommer dieu. La flatterie des rois alliés lui érigea partout des autels ; et, dans Athènes, un temple commencé pour Jupiter Olympien fut consacré au génie de César Auguste. Un collége de prêtres fut institué sous le nom d’Augustales. L’idolâtrie devint plus grande encore à la mort du prince. Les Romains, dans la sévérité de leur ancienne discipline, avaient admis le culte des aïeux, à peu près comme il se pratique de temps immémorial parmi les Chinois. Aucun des grands hommes de la république, ni les Scipion, ni les Camille, n’avaient été divinisés publiquement ; mais le fils offrait des sacrifices aux mânes de son père. L’âme de son père était un dieu pour lui. Dans le temps de la vertu romaine, Cornélie, cherchant à détourner son second fils de la route et des périls du premier, lui disait, suivant cet usage du paganisme romain : « Lorsque je serai morte, tu m’offriras le culte des aïeux, et tu invoqueras le génie de ta mère ; tu ne rougiras pas alors d’implorer par des prières ces divinités que, vivantes et présentes, tu auras délaissées et trahies. »

L’empire des Césars envahit aussi cette illusion de la piété domestique. Tibère offrait des sacrifices, immolait des victimes à la divinité d’Auguste. Ces apothéoses servaient à la tyrannie, en aggravant l’accusation de lèse-majesté, et en rendant sacriléges tous ceux qu’on voulait perdre. Cette circonstance seule peut expliquer des faits inconcevables pour nous : comment un sénateur romain était accusé pour avoir vendu l’image du prince, pour avoir profané une bague qui portait cette effigie sacrée ! Par une contradiction bizarre, les empereurs étaient à la fois dieux et hommes ; on les adorait, et on priait pour eux. Les délateurs accusaient Thraséas de n’avoir pas immolé des victimes pour la santé de Néron, pour la conservation de sa voix céleste.

Domitien se donnait le titre de dieu dans ses décrets et dans ses lettres. Il semble qu’une religion, déshonorée par de telles apothéoses, dût, chaque jour, s’avilir davantage dans les esprits. Au reste, il est assez difficile de déterminer sous quelle forme ceux qui croyaient alors aux dieux concevaient leur existence. Pour la foule et pour le gouvernement qui, en fait de religion, agit souvent comme la foule, le culte romain n’était, sous quelques rapports, qu’un fétichisme grossier. En voici deux exemples : Ayant éprouvé de grandes pertes sur mer, Auguste, dans une cérémonie publique, fit retirer la statue de Neptune, et châtia, pour ainsi dire, le dieu de son infidélité à la fortune de Rome. Quand Germanicus mourut, parmi les signes de la douleur publique, l’histoire raconte que dans les villes municipales d’Italie on brisa, on jeta dans les rues les images des dieux, comme pour se venger sur elles des malheurs de la patrie. Ainsi, le prince se conduisait à cet égard comme le peuple, et l’un et l’autre comme le sauvage qui brise son idole. Ces exemples, qui datent de la plus grande civilisation romaine, marquent assez combien le polythéisme était incapable de réforme, et devait s’adapter à toutes les fables du pouvoir absolu.

Le sacerdoce ne pouvait opposer aucune résistance ; car tous les prêtres dépendaient du souverain pontife, qui était l’empereur. Sous la république, les plus grands citoyens avaient rempli les différentes fonctions sacerdotales ; mais sous l’empire, en restant toujours le partage de la noblesse, elles tombèrent cependant aux mains des hommes les plus médiocres : on les donnait à qui ne pouvait mieux faire.

Claude, dans sa jeunesse, fut jugé si stupide, qu’on ne lui accorda d’autre emploi que celui de flamen. Les pontifes ne se distinguaient donc que par le luxe de leur table et la richesse de leurs vêtements aux fêtes des dieux. Un respect plus grand s’attachait aux vestales : elles avaient d’imposants priviléges, qui tenaient au souvenir de la république, et d’autres qui étaient ajoutés par l’empire. Un des plus éclatants honneurs rendus à Levie fut le droit de siéger au théâtre sur le banc des vestales.

Un des méchants empereurs, Domitien, rappela les devoirs des vestales par des supplices : sous son règne, plusieurs vestales furent punies de mort et enterrées vives. Ce monstre était un païen dévot ; il remplissait avec ardeur ses fonctions de grand pontife ; mais ce culte absurde et féroce était sans influence sur les mœurs. C’est à cette époque, en effet, qu’il faut reporter les plus grands excès de la corruption romaine, et ces saturnales du pouvoir qui épuisèrent tout ce que la tyrannie peut inventer, et l’espèce humaine souffrir.

Quand on voit passer Tibère, Caligula, Claude, Néron, et, après quelque intervalle, Domitien, on conçoit comment cette publicité du crime couronné dut profondément avilir les âmes, effacer toutes les empreintes natives de justice et d’humanité, ébranler la conscience du genre humain, et faire douter d’une providence dont le néant paraissait encore moins inconcevable que la patience.

Tous les écrivains rendent témoignage de cette incrédulité, et la confondent avec l’horrible dépravation de mœurs où tombèrent les Romains sous le règne des premiers Césars. Philon, qui vivait à l’époque de Caligula, se plaint que le monde était alors peuplé d’athées. Les poëtes, les philosophes, nous retracent les vices les plus infâmes comme l’occupation familière des hommes de leur temps. Des prodiges de débauche, que le délire d’une imagination criminelle oserait à peine concevoir dans la solitude du vice, étaient les spectacles et les fêtes de Rome. La folie du pouvoir absolu livrait les passions d’une Messaline et d’un Néron à tous leurs caprices ; et, par un des plus honteux avilissements de l’espèce humaine, les rêves bizarres du vice, les monstrueux désirs de la volupté devenaient des événements publics, et figurent dans les annales de l’historien. La cruauté se joignait à la débauche, suivant le génie du cœur humain corrompu. On jetait des hommes dans les rivières ou s’engraissaient les murènes ; on achetait le plaisir de couper la tête d’un homme ; le sang coulait dans un festin, comme au Cirque. La mort était toujours de quelque chose dans les plaisirs des Romains.

Le plus grand des maux de la tyrannie, c’est de dépraver ceux qu’elle opprime. Ainsi, tandis que les ombrages de Caprée recélaient la vieillesse souillée de Tibère ; tandis que les jardins de Claude retentissaient des débauches de Messaline ; tandis que le palais de Néron, agrandi sur les cendres de Rome, enfermait dans son enceinte jusqu’à de nouveaux repaires de prostitution publique, les premiers citoyens, corrompus par le désespoir d’arriver à quelque chose de grand, dégradés par l’esclavage et par la crainte, se livraient aux distractions de la volupté. Quelques-uns y cherchaient une sécurité en tâchant de s’avilir autant que le maître qu’ils redoutaient : ils affectaient le vice comme le premier Brutus avait feint la folie. Le plus grand nombre s’y plongeait tout entier, abusant ainsi sans péril des richesses de leurs aïeux et des anciennes dépouilles du monde ; et comme l’historien grec nous montre, dans la peste d’Athènes, tous les excès et tous les désordres se multipliant par la vue prochaine de la mort, ainsi, devant la dévorante contagion de la tyrannie, chacun se hâtait de rassasier de plaisirs une vie précaire et menacée.

La corruption du peuple était encore peut-être plus hideuse que celle des grands. Les plus honteuses folies des empereurs étaient destinées à lui plaire ; leurs infamies étaient pour lui le contre-poids de leurs crimes. N’ayant eu longtemps d’autre culture morale que la discipline républicaine, il perdait tout en la perdant ; et depuis qu’il n’était plus citoyen, il était tombé au-dessous même de l’homme.

S’il faut en croire Juvénal, les idées d’une Providence vengeresse ne conservaient plus aucune autorité sur cette multitude. Les arguments de Lucrèce contre les punitions d’une autre vie, les confidences philosophiques de César dans le Sénat romain étaient devenus la science du vulgaire ; et les enfants même ne croyaient plus aux fables du Tartare.

Mais comme il y a dans l’ignorance une crédulité qui change d’objet, et ne se guérit pas, cette multitude, indifférente aux anciens rites de la patrie, était abandonnée à mille sorcelleries bizarres. Ce nombre prodigieux d’esclaves qui formaient dans l’Italie une autre classe de peuple augmentait encore la masse des vices, et apportait avec lui une foule de superstitions étrangères. Cette race d’hommes, vivant au milieu de l’abjection et des supplices, était la pire de toutes, parce qu’elle avait les vices de ses maîtres et les siens. Tous ces mélanges de corruptions diverses élevaient dans l’atmosphère romaine autant de vapeurs impures dont quelques provinces éloignées avaient à peine évité l’atteinte.

À la régularité de l’ancien culte romain succédaient ces religions de débauche inventées dans la mollesse et l’oisiveté de l’Asie. Dans la vieille mythologie romaine, l’indécence des dieux était, pour ainsi dire, corrigée par la gravité des cérémonies. Quelque chose de sévère se mêlait au culte même de Vénus : le temple élevé dans Rome à cette déesse semblait une expiation plutôt qu’une offrande. Il avait été bâti de l’argent des amendes prononcées pour crime d’adultère. Presque toutes les pompes du culte romain étaient sérieuses et solennelles ; mais la déesse Isis, ses prêtres et ses adorateurs ne s’annonçaient qu’au milieu de danses licencieuses, et ne favorisaient que de profanes amours. Ces jeunes filles romaines, élevées jadis sous la loi d’une austère pudeur, allaient, du temps de Tibulle, consulter les prêtres d’Isis sur la fidélité de leurs amants. Des hommes dégradés, de vils eunuques d’Asie, étaient les prêtres de ces divinités étrangères ; et tandis qu’autrefois le service des dieux de la patrie était confié aux mains des premiers citoyens, des généraux, des magistrats, un bateleur, qui n’était pas Romain, qui n’était pas même homme, était le ministre de ces cultes nouveaux transplantés à Rome d’Égypte ou d’Asie. Si le peuple se livrait avidement à ces spectacles grotesques, s’il préférait à la majestueuse procession des vestales le sistre et les grelots des prêtresses d’Isis, ou les rapides évolutions, les tournoiements bizarres des prêtres mutilés de Cybèle, les grands, les riches de Rome s’initiaient, avec plus d’ardeur encore, à des mystères, non de religion, mais de débauche, et variaient leur ennui par les inventions mystiques et voluptueuses de ces charlatants d’Asie. L’ancienne confarréation du patriciat, cette espèce d’union à la fois religieuse et aristocratique, était si fort négligée, que, du temps de Tibère, on ne put trouver trois patriciens offrant les conditions nécessaires pour le sacerdoce. Mais Néron se fit prêtre de la déesse syrienne, et lui offrit publiquement des sacrifices, en long habit de lin, et la tête couronnée d’une mître orientale. Dans cette espèce de folie que font naître le crime et le pouvoir absolu, il s’entourait de magiciens, leur prodiguait ses trésors, et voulait par leur secours évoquer les mânes.

En même temps, l’horreur de ces temps désordonnés, les fréquentes révolutions du pouvoir, l’ardente curiosité du peuple pour un avenir qui lui semblait toujours une délivrance, l’ambition des prétendants à l’empire, je ne sais quelle frénésie d’un peuple qui avait tout conquis, tout osé, tout souffert, remplissaient les imaginations de mille rêveries bizarres, et donnaient un plein pouvoir à la science menteuse des astrologues. Ils remplaçaient, pour ainsi dire, les oracles et les auspices tombés en désuétude, et la sorcellerie s’était enrichie des pertes du paganisme.

On ne peut lire les écrivains de ce temps et remarquer leur langage, qui est lui-même un trait historique dans leur récit, sans voir avec étonnement cette reprise de la superstition humaine, après les ouvrages de Cicéron et de Lucrèce. On ne trouve partout, dans l’histoire des Césars, que présages, prédictions, astrologues, événements merveilleux. Tibère avait, comme Louis XI, un astrologue près de lui ; Plancine et Pison employaient contre Germanicus les invocations magiques. Galba prétendait à l’empire d’après une prédiction ; d’autres expiaient par la mort le malheur d’avoir été prédits. Vespasien faisait des miracles et guérissait les aveugles aux portes du temple de Sérapis.

Comme il arrive toujours, et comme on l’a vu dans le moyen-âge, cette fausse science de la magie s’appuyait sur des crimes véritables. L’art des empoisonnements servait à réaliser les prédictions astronomiques. Aucun crime ne fut alors plus commun : il était, comme dit Tacite, un des instruments du pouvoir impérial ; il infectait les foyers domestiques ; il semait des périls cachés et d’odieux soupçons parmi les fêtes et l’élégance du luxe romain.

Ce qui restait du culte ancien était encore souillé par la corruption des mœurs publiques ; et la dévotion n’était pas moins impie dans ses vœux qu’absurde dans son objet. Ce n’est pas une rencontre frivole, que l’accord de plusieurs écrivains de cette époque, qui tous dénoncent également les prières impures que l’on faisait dans les temples, les offrandes que l’on adressait aux dieux pour en obtenir des choses honteuses. On croyait les gagner par de l’or, ou les désarmer par quelques vaines pratiques. Ainsi, le culte romain, détruit dans ce qu’il avait eu jadis de patriotique, ne gardait plus que ce qu’il avait de corrupteur : religion immorale et mercenaire ; impiété malfaisante ; crédulité sans culte, qui s’attachait à mille impostures bizarres, étrangères à la patrie ; confusion de toutes les religions et de tous les vices dans ce vaste chaos de Rome ; dégradation des esprits par l’esclavage, par la bassesse et l’oisiveté, voilà ce qu’était devenu le polythéisme romain.

Que faisait cependant la philosophie pour le bonheur et l’exemple du monde ? quelle vertu salutaire exerçait-elle au milieu de tant de crimes et de maux ? L’un de ses plus éloquents interprètes, Sénèque, était ministre de Néron ; et bien que sa mort doive absoudre sa vie, bien qu’il ait été victime du tyran dont il fut l’apologiste, on ne peut voir en lui, malgré tout l’éclat de son talent, qu’un esprit faux et une âme faible, combinaison la plus favorable de toutes pour faire, sans remords, des choses honteuses. Lisez Tacite : Sénèque conseilla presque le meurtre d’Agrippine, et certainement il le justifia.

Ce n’est pas que ses ouvrages ne présentent, dans un degré remarquable, ce genre d’élévation qui tient à l’imagination plus qu’à l’âme, et qui trompe souvent les hommes, en leur faisant prendre l’enthousiasme passager de leurs idées pour la force de leur caractère, et en les engageant, sur cette confiance, dans des épreuves auxquelles ils ne suffisent pas. Sénèque professe une morale sévère, excessive même ; mais il y manque une sorte de sérieux et de vérité ; son style éblouit l’esprit, sans échauffer l’âme. La vertu n’est pour lui qu’un texte d’éloquence ; il la veut extraordinaire plutôt que bienfaisante ; il dispose les devoirs de la vie comme un poëte sans goût ordonne les événements d’un drame pour la surprise et non pour la vraisemblance. Sa morale, quelque rigoureuse qu’il veuille la faire, ne commande point la vertu, parce qu’elle n’exprime pas la conviction.

Quant à l’opinion de Sénèque sur le polythéisme, on jugera si la raison pouvait croire des fables dont il augmentait lui-même le scandale et l’absurdité en concourant à l’apothéose de Claude. Ce sont là de ces traits qui montrent toutes les dispositions morales d’un peuple. Sénèque composa le discours de Néron pour l’inauguration de Claude au rang des dieux, suivant l’usage ; et, tandis que le peuple romain éclatait de rire en entendant célébrer la prudence surnaturelle de l’imbécile mari de Messaline, ce même Sénèque, parodiant sa propre éloquence, opposait dans une satire assez piquante, à la prétendue apothéose de l’empereur, une transfiguration plus vraisemblable, sa métamorphose burlesque en citrouille ; et le ridicule qu’il jetait sur ce dieu de création nouvelle n’était qu’une partie des sarcasmes dont il accablait tous les dieux de l’empire. Jeu d’esprit plus digne d’un rhéteur que d’un sage, et qui caractérise parfaitement ces époques de servilité, où le talent se joue des paroles, et croit s’excuser en se moquant de lui-même.

Un des traits distinctifs de la philosophie de Sénèque, c’est l’approbation du suicide, c’est l’enthousiasme aveugle pour ce malheureux courage, ou plutôt pour cette maladie de l’âme qui s’accroît dans la corruption et l’inquiétude des vieilles sociétés. Sénèque regarde la mort volontaire comme un acte de vertu ; et jamais sa vive imagination ne trouva de paroles plus passionnées que pour peindre et admirer le trépas de Caton.

On peut voir combien la tyrannie romaine avait hâté, sous ce rapport, une triste philosophie qu’elle rendait nécessaire. Le héros de la sagesse platonicienne avait été Socrate, attendant et recevant la mort pour obéir aux lois ; chez les Romains esclaves, la vertu proclama pour son plus grand modèle Brutus, qui se poignardait en la blasphémant. Plus tard, quand la tyrannie, favorisée par la grandeur de l’empire et par l’éloignement ou la barbarie des peuples qui n’étaient pas Romains, eut étendu comme un vaste filet autour de ses victimes, ce droit de se donner la mort devint le seul lieu d’asile qui fût ouvert dans le monde. Le Romain opprimé, réduit de tant de priviléges glorieux à l’unique possession de lui-même, triomphait d’exercer, par le choix de sa mort, une liberté dernière ; et cet orgueil, toujours mêlé dans la vertu des anciens, trouvait une sorte de gloire à s’affranchir à la fois de l’esclavage et de la vie. La philosophie vint encore étendre ses maximes du désespoir : elle approuva l’homicide sur soi-même pour se dérober au fardeau de l’existence, toutes les fois que les infirmités, la douleur ou l’ennui la rendaient importune.

La profession ouverte de l’athéisme se trouve, à cette époque de la littérature romaine, dans les écrits du célèbre historien de la nature. Pline, après avoir expliqué toutes les croyances populaires par les dispositions de crainte et de curiosité naturelles à l’esprit humain, se rit des efforts que la philosophie voudrait faire pour concevoir les attributs et les bornes de la Divinité. Cette tristesse amère et réfléchie, qui semble appartenir plus particulièrement à certains âges de la société, et qui est le premier fruit de l’athéisme, n’a jamais inspiré peut-être une pensée plus désolante que les derniers mots de Pline, au moment où il admet pourtant la supposition de l’existence d’un Dieu. Dans une sorte de dépit contre cet aveu, il se plaît à rappeler toutes les choses que ce Dieu, quel qu’il soit, ne saurait faire. « Il ne pourrait, dit-il, se donner la mort, faculté qui dans les maux de la vie est le plus grand bienfait qu’ait reçu l’homme. » On peut longtemps réfléchir avant de trouver dans la corruption de l’état social, et dans le désespoir de la philosophie, un plus triste argument contre la Divinité que cette impuissance de suicide regardée comme une imperfection, et cette jalousie du néant attribuée même aux dieux.

Mais, à côté de ce dur athéisme de Pline, Tacite croyait à l’astrologie, et il rapporte sérieusement les miracles de Vespasien : tels étaient les Romains les plus éclairés. Le peuple, la foule corrompue par les crimes de ses maîtres et par ses propres bassesses, avait à la fois tous les vices de la superstition et tous ceux de l’impiété, s’excitait au crime dans les temples et se moquait de ses dieux au théâtre. Diane était fouettée sur la scène ; on y lisait le testament de défunt Jupiter ; on y tournait en dérision trois Hercules faméliques. Ce n’était pas assez d’adorer Auguste après sa mort, Caligula se fit dieu de son vivant ; et, par une juste offrande, on lui immola des victimes humaines. Un Romain qui, pendant une maladie de Caligula, s’était dévoué pour la santé du prince, fut pris au mot, avec un sérieux barbare : on le promena dans les rues de Rome, et on termina le sacrifice en le précipitant du roc Tarpéien. Dans le reste du monde soumis à la puissance romaine, l’instinct religieux n’était pas moins profané : les tyrans de Rome avaient partout des temples.

Cependant, il faut avouer que la civilisation romaine avait en diverses contrées rendu le culte public moins barbare. Ainsi, dans les Gaules et la Germanie, les sacrifices humains avaient cessé, et César, qui se vantait d’avoir fait périr deux millions d’hommes sur le champ de bataille, avait du moins interdit aux druides de verser le sang humain[7]. Rome garda la même politique au dehors ; Tibère lui-même abolit en Afrique les restes d’un culte où l’on immolait des hommes ; il fit mettre en croix les sacrificateurs. S’il faut en croire un énergique accusateur du polythéisme, Rome conserva jusqu’au second siècle de notre ère l’usage d’immoler chaque année un homme à Jupiter Latialis. Cependant, un sénatus-consulte de l’an 657 de Rome avait défendu tout sacrifice de victimes humaines ; et, sous les empereurs, le polythéisme, en devenant plus vil, ne devint pas plus cruel.

Tibère acheva de faire disparaître des Gaules les druides, qui, malgré les défenses de Rome, sacrifiaient encore des hommes à leur dieu Teutatès, et qui avaient peut-être, aux yeux des Romains, le tort plus grave d’entretenir par leur fanatisme l’humeur belliqueuse des habitants. Le gouvernement de Rome proscrivit ou humanisa tous ses cultes ; et, sous le règne de Vespasien, Pline le naturaliste donnait cet éloge à ses concitoyens : « On ne peut assez apprécier quelle reconnaissance on doit aux Romains, pour avoir fait disparaître ces cultes monstrueux où tuer un homme était une œuvre sainte, et le manger une chose salutaire. » Les armes et la justice de Rome, les habitudes plus molles du Midi, quelque usage du luxe et même des lettres introduit dans les Gaules, dans quelques portions de la Germanie et de la Grande-Bretagne, adoucissaient la religion féroce des habitants. De toutes parts s’élevaient parmi ces peuplades sauvages des portiques, des thermes et des temples romains : on les poliçait à la fois par les arts et par les vices d’un ingénieux polythéisme ; Rome, alors même qu’elle était l’esclave avilie des tyrans, était la législatrice des barbares. On ne sentait pas dans les provinces le contre-coup de ces fureurs qui dominaient le Sénat, de ces folies qui s’étalaient dans le cirque et dans l’amphithéâtre. Sous Néron, sous Claude, le génie romain continuait au loin à civiliser l’univers : les rites sanguinaires des druides et des barbares étaient refoulés dans le fond des forêts ; les cultes pompeux de l’Italie s’étendaient avec les limites des provinces romaines ; les statues élégantes des dieux de la Grèce remplaçaient les pierres massives et les grossiers fétiches adorés dans le Nord.

Lyon était une ville toute romaine ; elle avait les mœurs et le savoir des plus belles cités de l’Italie : des libraires établis dans ses murs y vendaient les ouvrages des beaux-esprits de Rome. Les provinces septentrionales de la Gaule étaient moins polies ; mais elles subissaient chaque jour davantage les lois, les mœurs et la langue des Romains ; un temple même d’Auguste, élevé sur les bruyères muettes de l’Armorique, était une espèce de progrès dans la civilisation de ces peuples, qui n’avaient adoré longtemps que des pierres teintes de sang.

Les contrées seules de la Germanie qui résistaient aux armes romaines conservaient, avec leur indépendance et leur vie à demi-sauvage, l’âpreté de leurs cultes sanguinaires. Elles ne connaissaient pas de libation plus agréable aux dieux que le sang des captifs romains, et le vengeur de la Germanie, Arminius, avait fait immoler sur les autels des tribuns et les premiers centurions de Varus. En avançant vers le Nord, dans ces vastes régions qui sont bornées par l’Océan, et que Tacite a comprises sous le nom de Germanie, on trouvait partout des rites cruels : seulement les dieux de la Grèce et quelques divinités d’Égypte y étaient mêlés comme le souvenir d’une ancienne migration.

Les Quades immolaient des hommes à Mercure. Les Suèves ouvraient leurs assemblées publiques par le sacrifice d’une victime humaine. Là, Isis recevait un culte ; ici, la terre était adorée sous les noms qu’elle conserve encore dans les langues actuelles du Nord. Le pouvoir des prêtres était grand chez ces nations incultes et libres ; seuls ils pouvaient frapper et punir des hommes si fiers. Des prophétesses s’élevaient aussi parmi les vierges consacrées ; on les adorait à la fois comme femmes et comme déesses, et les noms d’Angaria, de Velleda, consacrés par la superstition des Germains, avaient plus d’une fois effrayé la fortune de Rome. Ainsi le polythéisme des peuples esclaves s’adoucissait ; celui des peuples libres restait féroce, et s’animait par d’horribles sacrifices dans les noires forêts, son dernier asile. Nulle part le polythéisme n’était aussi florissant que dans la Grèce, si l’on compte les statues, les temples, les monuments consacrés à la religion. Dans l’abaissement de la conquête, dans l’inaction qui la suivait, le culte des dieux semblait même devenu le plus grand intérêt politique des Grecs. Les vieilles haines des cités rivales étaient ensevelies sous un commun esclavage ; mais on disputait encore pour la possession d’un temple ou d’un terrain consacré. Sous Tibère, Lacédémone plaidait contre Messine, dans le Sénat romain, pour la propriété du temple de Diane Limnatide. On produisait de part et d’autre des autorités historiques et poétiques des édits de Philippe et d’Antigone, de Mummius, de Jules César, et du dernier consul d’Achaïe.

Messine gagna sa cause : ce fut la seule compensation de tous les maux dont l’avait affligée jadis sa terrible ennemie ; et peut-être Messine dut-elle ce succès à quelque désir d’humilier l’ombre de Lacédémone. D’autres villes de la Grèce ionienne faisaient de grands efforts pour conserver à leurs temples le droit d’asile et le défendaient avec obstination, quelquefois par des émeutes populaires. Le Sénat romain, sous Tibère, il est vrai, passa beaucoup de temps à vérifier les titres et à écouter les traditions fabuleuses sur lesquelles on appuyait ce droit d’asile. Il supprima ou réduisit quelques-uns de ces priviléges, mais avec réserve, et en ménageant la superstition des peuples, qui n’avaient plus guère d’autres droits sous la puissance romaine.

Il semble que la Grèce ne pouvait pas plus se séparer de l’idolâtrie que des arts. Partout sillonnée de monuments et de fictions, elle était comme le Panthéon de l’univers païen ; on n’y pouvait faire un pas sans rencontrer quelque chef-d’œuvre des arts consacrant une tradition religieuse. Mais l’incrédulité s’était depuis longtemps glissée parmi les desservants des temples ; elle s’était encore accrue par les malheurs de la Grèce. Ce peuple de rhéteurs et de philosophes que produisait la Grèce oisive et subjuguée était plus hardi que ne l’avait été Socrate.

Sous la conquête romaine, qui remplaçait l’empire macédonien, il ne restait aux villes grecques qu’un régime municipal, au lieu de leurs anciennes institutions. Les Romains s’inquiétaient peu d’une liberté philosophique qui n’ôtait rien à l’obéissance. Il n’y avait plus de tribunes dans la Grèce ; mais les sophistes pouvaient plus librement que jamais, dans leurs écoles, railler le culte des dieux. Les noms de toutes les sectes se conservaient ; mais celle d’Épicure et celle des cyniques étaient les plus puissantes et les plus populaires : elles se moquaient à la fois de l’ancienne religion et de l’ancienne philosophie ; elles appelaient la licence des mœurs au secours de l’irréligion. Lucien fut le Voltaire de cette école ; il finit la dispute par la moquerie de toutes les opinions.

Mais avant que le polythéisme grec fût arrivé à ce point de n’être plus qu’un objet de ridicule pour les Grecs eux-mêmes, il s’était successivement affaibli dans les esprits, par mille causes diverses.

Dès le temps de Cicéron, c’était une vérité commune que les gens qui étudiaient la philosophie ne croyaient pas à l’existence des dieux. Ainsi cette incrédulité, qui n’avait d’abord été qu’un paradoxe des épicuriens, était devenue l’opinion de toutes les sectes divisées de principes et de systèmes, mais uniformes dans leur mépris pour le culte populaire.

Athènes subjuguée n’était plus qu’une ville d’études et de plaisirs, où l’on raisonnait incessamment sur toutes les questions philosophiques. Avec ses lois, elle avait perdu son ancienne intolérance ; on n’entendait plus parler des jugements de l’Aréopage, ni des sentences des Eumolpides.

Elle n’en semblait pas moins la métropole de l’idolâtrie par la perfection de tant de chefs-d’œuvre consacrés dans son sein au culte des dieux. Le polythéisme y paraissait plus épuré que dans le reste du monde ; il n’y contrariait pas autant la morale et la conscience. Pour repousser l’établissement des jeux des gladiateurs dans Athènes, le philosophe Démonax n’eut besoin que d’invoquer cet autel de la clémence, placé sous les yeux des concitoyens, et célèbre dans leur histoire. L’apôtre même du Christianisme trouva dans Athènes un asile pour son culte, auprès de ces autels élevés aux dieux inconnus. Cependant, depuis le commerce plus fréquent de la Grèce avec l’Égypte, et depuis la conquête macédonienne, les invasions du culte étranger s’étaient multipliées dans Athènes. Le théâtre, autrefois, dans sa cynique liberté, surveillait la religion comme tout le reste, et Aristophane avait fait justice de quelque dieu grossier, venu de Thrace, ou de Phrygie ; mais, sous le pouvoir de la Macédoine, sous la protection des rois d’Égypte, et plus tard sous le joug de Rome, cette liberté du théâtre avait disparu. Un temple de Sérapis avait été élevé dans Athènes par complaisance pour les Ptolémées.

D’autres monstres d’Égypte, et enfin les empereurs de Rome, eurent aussi leurs monuments dans la cité de Minerve ; mais l’Athénien regardait avec mépris ces apothéoses barbares ou serviles, en les comparant aux chefs-d’œuvre de la vieille idolâtrie consacrée par Phidias ; et le philosophe éclectique, qui mêlait à la fois la sublime morale, l’enthousiasme allégorique de l’Académie, et le doute méthodique de l’école d’Aristote, ne voyait dans le polythéisme que des fictions et des symboles.

Cette influence de l’esprit philosophique décréditait dans toute la Grèce les oracles autrefois si célèbres, et dotés de si riches présents. La chute des diverses républiques de la Grèce avait également fait tomber beaucoup de fêtes religieuses qui, jadis, entretenaient la superstition par le patriotisme. Les savants du pays étudiaient encore ces souvenirs dans les anciens auteurs ; ils en parlaient dans leurs histoires ; les sophistes y faisaient allusion dans leurs discours ; mais tout cela n’était plus vivant dans les mœurs publiques. Les mystères d’Éleusis conservaient seuls encore leur auguste solennité ; mais, suivant toute apparence, les leçons qu’on y donnait aux initiés étaient plus contraires que favorables au maintien du polythéisme.

Une foule d’autres superstitions touchantes ou gracieuses étaient conservées dans les divers cantons de la Grèce. Plutarque, qui, si l’on peut parler ainsi, fut le dernier des philosophes croyants, comme Lucien fut le plus ingénieux des philosophes incrédules ; Plutarque, ramené par son admiration pour les plus grands hommes de la Grèce vers le culte et les mœurs antiques, nous raconte qu’ayant eu quelques démêlés avec les parents de sa femme, pour en prévenir les suites, il alla sur le mont Hélicon faire un sacrifice à l’Amour. Dans sa vieillesse, il était encore prêtre d’Apollon, et il menait les danses autour de l’autel du dieu. Cela ne l’empêchait pas de raisonner sur le culte d’Isis et d’Osiris avec la liberté d’un esprit sceptique ; il peignait également sous de vives couleurs les misères et l’abrutissement de la superstition ; mais cette même candeur qu’il a laissée dans ses écrits le laissait païen de bonne foi, et lui faisait adorer paisiblement les anciens dieux de la patrie.

La Grèce, à cette époque, ne doit pas être cherchée seulement dans elle-même. Ses anciennes conquêtes, ses arts, son génie, avaient colonisé une partie de l’Orient. Sa langue était dès longtemps répandue dans l’Asie-Mineure et l’Égypte ; des écrivains ingénieux, de brillants sophistes commentaient la philosophie grecque dans Antioche et dans Alexandrie. Il semblait que dans cet accroissement de son empire le polythéisme grec devait subir mille variations de climats et de mœurs. L’esprit enthousiaste et superstitieux des Orientaux se fût mal accommodé du scepticisme de l’Académie ; et si Lucien naquit à Samosate, en Syrie, ce fut dans Athènes qu’il apprit à railler si librement les dieux. L’Asie-Mineure offrait pourtant le mélange des dieux élégants de la Grèce avec les superstitions du pays. Elle était remplie de prêtres errants qui portaient avec eux leurs impures divinités, et étaient astrologues et jongleurs. La licence des mœurs était à la fois excitée par le climat et la religion ; d’antiques traditions conservaient auprès d’Antioche les impurs mystères d’Adonis. Dans Éphèse, le culte de Diane et les merveilles de son temple faisaient vivre une foule d’ouvriers, qui vendaient aux habitants et aux étrangers de petites statues de la déesse en or et en argent. Nulle part la superstition n’était plus lucrative.

Mais le pays où elle semblait se renouveler avec une inépuisable fécondité, c’était l’Égypte. L’ancienne religion du pays, le polythéisme grec, le culte romain, les philosophies orientales, étaient réunies et confondues, comme ces couches de limon que le Nil débordé entasse au loin sur ses rivages. Dans le repos de la conquête romaine, les esprits n’avaient pas d’autre occupation que les controverses. Alexandrie, ville de commerce, de science et de plaisirs, fréquentée par tous les navigateurs de l’Europe et de l’Asie, avec ses monuments, sa vaste bibliothèque, ses écoles, semblait l’Athènes de l’Orient, plus riche, plus peuplée, plus féconde en vaines disputes que la véritable Athènes, mais n’ayant pas cette sagesse d’imagination et ce goût vrai dans les arts. Alexandrie était plutôt la Babel de l’érudition profane. Là, se formait cette philosophie orientale, suspendue entre une métaphysique toute idéale et une théurgie délirante, remontant par quelques traditions antiques à la pureté du culte primordial, à l’unité de l’essence divine, s’égarant par un nouveau polythéisme dans ces régions peuplées de génies subalternes que la magie mettait en commerce avec les mortels.

Le reste de l’Égypte était encore assujetti à mille superstitions bizarres ou mal comprises, qui faisaient sourire de pitié le paganisme romain. D’antiques symboles étaient devenus des dieux pour la foule ; de là ces reproches que les poëtes de Rome font aux Égyptiens d’adorer des oignons et des chats, de là aussi ces guerres civiles qui souvent, dans l’Égypte, armaient une ville contre l’autre, pour venger l’injure prétendue de quelqu’une de ces innombrables divinités. Dans leur abattement sous le joug romain, les Égyptiens n’étaient capables de courage que par superstition. Un Romain, qui par hasard avait tué un chat consacré, fit éclater une sédition que les violences, les rapines du gouvernement n’auraient point excitée. Il y avait donc à la fois dans l’Égypte les deux extrêmes de la superstition humaine : le plus grossier fétichisme et la plus subtile mysticité ; et c’est par là que ce pays, se prêtant pour ainsi dire aux besoins de la crédulité humaine dans tous les degrés, fut pendant plusieurs siècles l’arsenal d’où sortirent toutes les erreurs et toutes les sectes religieuses.

Parmi les peuples indépendants de Rome, et dont les opinions se transmettaient par l’Égypte et la Syrie dans le monde romain, il faut compter la Perse, les Indes, et peut-être même cette contrée lointaine et mystérieuse, qui n’est désignée nulle part dans les annales romaines, la Chine. On sait que le nom de César, et même de curieux détails sur le gouvernement et la puissance de Rome, se trouvent à cette époque de notre ère dans les annales chinoises. Des communications plus anciennes encore semblaient avoir rapproché les traditions de tous les peuples, et fait circuler dans tout l’Orient des dogmes religieux que l’on croirait échappés du Christianisme. Ces idées philosophiques qu’avait exprimées Platon, ce logos, ou cette raison éternelle qu’il avait célébrée, se retrouvait dans les écrits d’un philosophe chinois, qui voyagea dans la Syrie quelques siècles avant notre ère. On y trouve aussi ce dogme d’une triade divine, que l’on entrevoit dans Pythagore, dans Platon, et qui se reproduisait, aux premiers siècles de notre ère, dans les ouvrages de philosophie attribués à Hermès, dans les hymnes, dans les poëmes répandus sous le nom d’Orphée, et jusque dans les prétendus oracles des dieux ; tout l’esprit humain était alors travaillé par la notion confuse d’un dogme tout à la fois antique et nouveau !

Les Indes reposaient sous le joug de leur ancien sacerdoce, et dans l’immobilité de leurs castes héréditaires. Les communications qu’elles avaient eues de temps immémorial avec l’Europe, et dont les traces, oubliées par l’histoire, se retrouvent si manifestes dans l’ancienne langue de la Grèce et du Latium, avaient été ranimées par la conquête d’Alexandre trois siècles avant notre ère. Traversée par les armes macédoniennes, l’Inde avait ouvert ses trésors à l’avidité de l’Occident : c’était le nouveau monde de cette époque ; on y accourait de la Grèce ; on en racontait mille choses merveilleuses ; on y supposait des prodiges et d’inépuisables richesses. Une navigation s’était établie de l’Égypte jusqu’aux bords du Gange ; des sages indiens étaient venus dans la Grèce ; et l’un d’eux, renouvelant le spectacle qu’avait eu l’armée d’Alexandre, s’était brûlé sur un bûcher dans la place publique d’Athènes.

L’Égypte, sous les Romains comme sous les Ptolémées, fut en commerce avec l’Inde. Du temps de Strabon, les marchands grecs et romains faisaient un continuel trafic dans l’Inde par le Nil et le golfe Arabique. Ces hommes sans instruction ne rapportaient de leurs voyages que des récits vagues et mensongers ; mais l’ancienne réputation des sages de l’Inde, l’éloignement mystérieux de ces climats, et ce besoin de superstitions nouvelles alors répandu dans le monde romain, attiraient aussi sur les bords du Gange quelques voyageurs enthousiastes, plus curieux des sciences que des richesses.

Ce fut là qu’Apollonius alla rajeunir les traditions de l’école pythagoricienne. Cet homme, singulier témoignage de l’esprit à la fois novateur et superstitieux de son temps ; cet homme, qui fut un moraliste sévère et un charlatan théurgique, visita les brachmanes, et se vantait d’avoir puisé dans leurs entretiens des leçons de sagesse et des secrets magiques. Il avait trouvé dans l’Inde les rois soumis au sacerdoce ; et, de retour dans l’empire romain, il essaya de dominer les âmes par les illusions d’une espèce d’illuminisme que soutenaient la pureté des mœurs et l’enthousiasme de la vertu.

Mais la mythologie indienne proprement dite restait ignorée des Grecs et des Romains. Si l’on peut appercevoir quelques traits de ressemblance entre les divinités de ces diverses nations ; si l’Apollon des Grecs fut dessiné sur le Crishna de l’Inde, ces empreintes à demi-effacées sont d’une date inconnue, et n’étaient pas soupçonnées par les Grecs contemporains d’Alexandre. D’une autre part, l’Inde ne garda nulle empreinte de la conquête grecque. Les noms de fleuves et de villes imposés par les vainqueurs passèrent avec eux. L’ancien culte, les anciennes mœurs, subsistaient toujours dans l’immuable indolence des habitants. Il paraît cependant qu’au premier siècle de notre ère ce mouvement d’inquiétude et de curiosité religieuse qui agitait le monde passa jusqu’à l’inertie contemplative des Indes, et troubla le repos du brachmane. S’il faut en croire l’étude des monuments originaux, l’annonce d’un événement miraculeux se répandait alors dans l’Inde comme dans la Judée. La Perse, nommée barbare par les Grecs, semblait avoir eu dès longtemps un culte plus raisonnable et plus épuré que le polythéisme d’Europe. Elle n’admettait point les idoles, et Xercès, dans l’invasion de la Grèce, les fit partout détruire sur son passage ; mais le culte de Zoroastre, cette adoration de l’être éternel, représenté par le symbole du feu, cette antique religion des mages, bien que respectée par Alexandre, s’affaiblit par le mélange des peuples et l’influence de la conquête. Les rois d’origine grecque eurent des temples dans la Perse : les idoles s’introduisirent avec les arts.

Les mages furent persécutés, et se divisèrent en sectes nombreuses ; ce qui avait été le culte de l’état devint un rite salutaire et caché, qui se chargea de superstitions ; et la religion la plus simple enfanta cette imposture qui portait le nom de magie dans tout l’Orient, et qui se répandit parmi les Romains dégénérés.

Lorsque la domination des derniers successeurs d’Alexandre fut remplacée par celle des Parthes, les rois de cette nation eurent aussi des temples dans la Perse. L’empire de Cyrus disparut dans celui des Parthes dont il prit le nom, et dont il adopta en partie les usages et les mœurs : mais les livres de Zoroastre se conservaient ; l’ancienne religion était chère aux vaincus, et faisait des prosélytes au delà même des limites de la Perse.

Dans les premiers siècles de notre ère, Strabon parle des temples nombreux qu’il avait vus dans la Cappadoce, et où les mages entretenaient un feu éternel, suivant leur antique loi.

L’Arménie, sujette ou protégée des Romains, avait également reçu le culte des mages. De là sortait cette philosophie orientale dont l’influence est si manifeste dans les sectes et dans les écrits des premiers siècles de notre ère ; là, remontait ce culte de Mithra dont les mystères étaient célèbres aux premiers temps du Christianisme, et offraient quelque ressemblance avec les cérémonies de cette loi sainte ; là se conservait cette tradition sur l’origine du bien et du mal, qui devait enfanter la secte des manichéens, longtemps puissante, et que saint Augustin traversa pour arriver au Christianisme ; là, fermentait une métaphysique ardente, illuminée, qui contraste avec le cortége élégant du culte grec ou romain, et les religions sensuelles de presque toute l’Asie.

La haine des Parthes contre Rome fut une barrière aux progrès du culte romain. On ne connut jamais dans la Perse la divinité des Césars ; et un roi des Parthes vengea le genre humain, en reprochant à Tibère, dans une lettre publique, les crimes et les infamies que Rome consacrait par des autels.

Il nous reste à parler du peuple qui devait changer tous les autres, étant lui-même immuable, et qui, déjà répandu sur presque tous les points du monde, doit surtout être considéré dans sa patrie, qu’il occupait encore, et dans son temple que, seul de tous les peuples, il fermait à l’idolâtrie. Les malheurs de la guerre, les captivités, le commerce, avaient commencé la dispersion des Juifs, et jeté les feuillets de leurs livres sacrés dans l’univers. Depuis le temps de Cyrus, ils étaient répandus dans la Perse, dans la Syrie, et jusqu’à la Chine. Depuis Alexandre, et sous ses successeurs, ils se trouvaient en grand nombre dans les provinces de l’Asie-Mineure et dans l’Égypte ; depuis Pompée, qui les subjugua, ils pénétrèrent dans l’Italie et dans toutes les parties de l’empire ; mais, en Égypte et en Grèce, ils formaient, sous le nom de Juifs hellénistiques, une classe d’hommes qui ne manquait ni de savoir ni de richesses. Il semble, au contraire, que ceux qui vinrent à Rome étaient confondus avec les plus vils Égyptiens et ces adorateurs de la déesse Isis, souvent réprimés par le Sénat romain. On se moquait de leurs jeûnes rigoureux, de leur circoncision et de leur sabbat : Horace y fait allusion ; Auguste en plaisante dans une lettre.

Au commencement du règne de Tibère, ils étaient si nombreux à Rome, et comptés pour si peu de chose par la tyrannie, que ce prince en fit déporter quatre mille sur le climat insalubre de la Sardaigne. La persécution fut alors assez rigoureuse pour que les philosophes païens, qui avaient adopté la diète pythagoricienne, craignissent d’être confondus avec ces sectateurs de cultes étrangers, que l’on reconnaissait surtout à l’abstinence de certaines viandes.

Cependant, plusieurs décrets du Sénat attestent que, dans les provinces éloignées de l’empire, la liberté du culte juif était assurée ; et même à Rome les Juifs ne tardèrent pas à reparaître, perdus dans le chaos de cette ville immense. Quelques-uns d’entre eux célébraient la fête d’Hérode, et tous observaient rigoureusement le sabbat. Le peuple et les poëtes s’en moquaient. Pauvres et méprisés, ayant toujours avec eux leurs corbeilles de voyage, ils occupaient hors de Rome un lieu jadis consacré, et pour lequel ils payaient une taxe au trésor public. Comme tous les persécutés, ils avaient quelque chose de mystérieux : le peuple les maltraitait et les craignait tour à tour ; ils étaient devins, mendiants, astrologues, et vendaient à bas prix des philtres et des prédictions, au gré de ceux qui les consultaient.

Enfin, quelques Juifs d’une grande naissance étaient admis à la cour des empereurs. Mais, comme il arrive toujours, leur zèle pour le culte et les mœurs de la patrie s’affaiblit à proportion de la richesse et du crédit qui les mêlait avec les vainqueurs.

Dans la Judée, devenue province romaine, et dans les autres provinces de Syrie et d’Égypte habitées par les Juifs, le caractère national se conservait mieux, et se montrait avec plus davantage.

Partout, dans le monde, les Juifs portaient les cérémonies et les pratiques de leur loi ; mais, en Judée, près du temple, ils retrouvaient l’orgueil de leur patrie, et les promesses immortelles de leur Dieu. Le souvenir des grands combats des Machabées contre les rois grecs d’Assyrie n’était pas encore éteint ; même, depuis la conquête romaine, ils avaient eu des rois de leur nation. Leurs priviléges étaient ménagés ; ils avaient leurs sanhédrins, leurs tribunaux, et Rome ne leur interdisait que le droit de guerre civile entr’eux. Les anciennes querelles de Jérusalem et de Samarie qui, sous les fils d’Hérode, étaient devenues plus d’une fois sanglantes, se réduisaient maintenant à des controverses. Dans l’oisiveté de la paix, les sectes florissaient, animées par le commerce des Orientaux et des Grecs, dont elles empruntaient diverses doctrines, mais en les rapportant à la loi mosaïque, si fortement empreinte sur toute la vie du peuple juif.

Ainsi, tandis que les philosophies grecques existaient, pour ainsi dire, hors du polythéisme, et devenaient des espèces de religions morales opposées à la religion purement mythologique de l’état, les sectes juives, au contraire, tiraient leur source de l’ancien culte du pays, et y rentraient de toutes parts. Pharisiens, saducéens, esséniens, tous croyaient à la loi mosaïque, qu’ils commentaient en sens divers : sans doute les thérapeutes, cette colonie d’esséniens solitaires et enthousiastes, avaient quelque chose de l’austérité des premiers disciples de Pythagore ; sans doute les saducéens, qui bornaient l’existence de l’âme à la durée de la vie, et mettaient le bonheur dans les plaisirs des sens, avaient de grands rapports avec la secte d’Épicure, la plus facile de toutes à imiter. Peut-être même les pharisiens superbes, inflexibles, minutieux observateurs de la règle, sembleraient-ils, au premier coup d’œil, avoir quelques traits de la secte stoïque ; mais ces analogies ne sont rien devant le caractère profondément mosaïque imprimé sur ces trois sectes. C’était aux livres hébreux que les saducéens empruntaient de bonne foi leurs dogmes ; c’était dans ces vives peintures d’abondance et de bonheur terrestre, où se complaît l’imagination orientale ; c’était dans ces allégories matérielles dont se voilent les vérités morales de la Bible, qu’ils puisaient leurs doctrines. Ils n’étaient que de serviles interprètes, de grossiers traducteurs de l’ancien Testament. Ils offraient, pour ainsi dire, leur mollesse et leurs plaisirs, comme un gage de leur foi. Ils ne divinisaient pas la volupté comme avait fait l’imagination des Grecs, mais ils la croyaient un hommage à leur dieu, un signe qu’ils étaient le peuple de son choix.

Les pharisiens, au contraire, exagéraient la rigueur et les minutieuses observances de la loi mosaïque. Leur apparente piété couvrait leur hauteur et leur avarice ; et, comme ils exerçaient presque toutes les fonctions du sacerdoce, ils avaient à la fois l’orgueil de prêtre et celui de sectaire ; leur culte était tout matériel, imposant des pratiques extérieures plutôt que des vertus, prescrivant des jeûnes rigoureux, mais ne retranchant aucune passion. Leur foi était cependant spiritualisée : ils croyaient à l’immortalité de l’âme, aux peines et aux récompenses d’une autre vie. Plusieurs d’entr’eux étaient versés dans les lettres grecques, sans rien perdre de leur intolérance religieuse.

Après les autres nations, ce qu’ils méprisaient le plus, c’était la leur ; ils s’en distinguaient par un faste de piété. Ils portaient sur eux des théphilims ou espèces d’écriteaux, sur lesquels étaient inscrits des passages de la loi mosaïque. Cependant, leur adroite ambition se ménageait avec les Romains, et ils gouvernèrent presque toujours sous leurs ordres.

Les esséniens étaient remarqués par les Romains pour leur vie contemplative et solitaire ; Pline les appelle une nation éternelle, où il ne naît personne. C’était, de toutes les sectes et de toutes les opinions, celle qui s’avançait le plus vers cette réforme dont le monde avait besoin. Elle se détachait du judaïsme, qui avait mis autrefois les bénédictions temporelles dans le nombre des enfants. Elle substituait le célibat religieux à la vie patriarcale. La règle des esséniens cependant n’était pas uniforme à cet égard ; quelques-uns tenaient encore à la vie active, se mariaient, s’occupaient de labourage, et habitaient les plaines les plus fertiles de la Palestine et de la Syrie.

Mais une secte épurée, sortie de leur sein, et qui prenait le nom de thérapeutes, s’imposait la sévère continence, si difficile dans les climats brûlants de l’Asie. Elle était répandue en divers lieux, et portait avec elle, indépendamment de l’esprit juif, ce patriotisme monacal entretenu par la constance des mêmes privations et des mêmes sacrifices.

En Égypte, près du lac Mæris, il existait une colonie semblable, décrite par Philon. On croirait lire l’histoire d’un monastère chrétien.

La vie de ces thérapeutes ressemblait à celle des trappistes, à quelques austérités près : la prière et les pieux cantiques avant le point du jour, le travail des champs, le repas frugal et tardif avec de l’eau pure, de la farine de froment et des feuilles d’hysope, les longues prières du soir, voilà quelle était la vie de ces solitaires. Dans leurs retraites, les imaginations ardentes s’enflammaient à la lecture des livres hébraïques, et se nourrissaient de rêveries et d’enthousiasme. Des réunions de femmes étaient soumises à la même règle ; elles se rassemblaient dans le même temple que les hommes ; une muraille les en séparait, sans monter jusqu’au faîte du temple ; et, du haut d’une chaire élevée, la voix de l’orateur se faisait entendre aux deux côtés de l’assemblée.

Souvent ils se réunissaient pour des repas, semblables aux agapes des premiers Chrétiens, et réglés également par la frugalité la plus austère. Mais dans leurs chants, dans leurs prières, dans leurs usages, tout était encore israélite. Séparés dans leurs fêtes en deux chœurs, comme pour célébrer la mémoire du passage de la mer Rouge, les hommes répétaient le cantique de Moïse, et les femmes celui de Marie. On eût dit une de ces tribus captives, transplantée sur les bords de l’Euphrate, et conservant les mœurs et les chants populaires de la patrie.

Cependant, ils donnaient l’exemple de ce dégoût de la vie commune, de cette fuite au désert qui marqua les commencements du Christianisme, et qui s’accordait si naturellement avec l’état du monde opprimé. Les thérapeutes étaient Juifs ; mais ils participaient à cette grande réformation qui se préparait par les vices et les malheurs de l’ancienne société ; du reste, toutes les sectes et toutes les colonies du peuple juif étaient rapprochées par une attente commune.

Quelques Juifs seulement ne voyaient, dans la promesse d’un Sauveur, qu’une espérance pour le salut des âmes et pour la réforme du monde. Les Samaritains, depuis si longtemps schismatiques, avaient à cet égard des idées plus élevées et plus pures que les Juifs de Jérusalem ; mais leur foi d’ailleurs était altérée par le mélange des croyances orientales.

Ces dogmes simples de Zoroastre, transmis de proche en proche, défigurés par l’ignorance de leurs derniers sectateurs, étaient devenus une nouvelle idolâtrie. Les génies remplaçaient les dieux ; c’était une autre erreur plus abstraite, plus contemplative, plus rêveuse que celle du paganisme romain, mais également faite pour troubler l’âme par la superstition et la crainte. Ces génies de l’Orient, ces intelligences émanées du Très-Haut, ces puissances intermédiaires ou rebelles, n’avaient point de temples ni de statues ; mais le dévot oriental se croyait sans cesse en leur pouvoir, les redoutait partout, les sentait, les souffrait en lui-même : de là ces possessions si communes dans l’histoire de cette époque. Ce n’était plus cette fureur divine, attribuée par les païens aux interprètes de leurs dieux ; ils vénéraient la Pythie. On exorcisait un possédé de Nazareth ou de Samarie. Ce n’était pas non plus ces furies vengeresses qui, dans le polythéisme grec, s’attachaient à la suite des grands coupables. Les malfaisants génies dont parle la Mishna, rôdaient autour de l’innocence ; le monde était plein de leurs embûches, ils tourmentaient les corps et les âmes. Cette superstition rendait fou.

Ainsi, dans la pureté même du déisme judaïque, germait à cette époque une croyance qui, mal comprise, ramenait le polythéisme ; mais les Juifs, au milieu de cette corruption de leurs lois primitives, restaient un peuple séparé de tous les autres. La conquête passait sur eux sans les atteindre. Ils ajoutaient à leur culte des superstitions de leur choix ; mais ils repoussaient avec horreur les cérémonies du culte romain.

Leur patriotisme et leur religion étaient tellement confondus, que les premiers Juifs qui se firent Chrétiens cessèrent d’être Juifs, et que le reste de la nation n’en fut que plus acharné dans sa haine contre l’univers dissident.

Aussi ce peuple, qui pendant quatre-vingts ans avait tranquillement porté le joug de Rome, trouva-t-il tout à coup un courage extraordinaire pour le briser. Il avait laissé prendre son territoire et ses villes. Il avait souffert les pillages et les tyrannies des gouverneurs romains ; mais quand l’insensé Caligula voulut placer sa statue dans le temple de Jérusalem, le peuple, quoique sans armes, et déshabitué de la guerre, se souleva tout entier, et fit comme une sédition de prières, de gémissements et de désespoir. Le gouverneur n’osa point aller plus avant, et différa l’entreprise, qui fut pour jamais écartée par la mort de Caligula. Mais l’injure était faite, et depuis lors il fermenta chez les Juifs une nouvelle ardeur de délivrance.

Par-dessus toutes les sectes divisées de doctrines, il se forma le parti des zélés, c’est-à-dire de ceux qui voulaient chasser les Romains ou périr sous les ruines du temple. De là ces guerres épouvantables qui firent peur aux Romains eux-mêmes, et leur donnèrent à combattre ce qu’ils n’avaient pas encore rencontré dans le monde, le fanatisme religieux. Ces Juifs, si méprisés à Rome et sur tous les points de l’empire, colporteurs, marchands, astrologues, nourris d’usures et d’affronts, firent sur leur terre natale une résistance héroïque. Le siége de Jérusalem surpassa en horreur celui même de Carthage ; et, dans l’un et l’autre, un vainqueur naturellement généreux, fut l’instrument de la plus barbare destruction.

Chose remarquable ! la ruine de Jérusalem semblait la victoire du polythéisme sur le culte d’un seul Dieu. Un nombre prodigieux d’habitants périt. Le temple fut consumé par les flammes. Titus, de retour à Rome, fit porter devant lui, dans son triomphe, les vases sacrés, le voile du sanctuaire et le livre de la loi. Il n’y eut plus de peuple juif ; et ses cendres furent, pour ainsi dire, jetées au vent dans tout l’univers.

Cependant, ces amas de ruines n’étouffèrent pas la nouvelle croyance qui sortait de la Judée ; au contraire, elle vit dans cette extermination une preuve de la vérité ; et Rome, après avoir détruit une nation cantonnée dans un coin de l’Asie, eut une religion cosmopolite à combattre.

Infatué de mille rêveries bizarres, le monde romain, par ses vices et par ses lumières, par l’affaiblissement de tous les cultes et l’invasion des idées orientales, par la communication plus facile des peuples, et le contraste ou la confusion de leurs croyances, s’agitait de toutes parts, et mûrissait pour un grand changement. Les hommes n’y suffisaient pas. Ils commentaient d’anciennes fables, au lieu d’y croire ; ils vieillissaient le paganisme pour le rajeunir ; mais ils ne faisaient qu’ajouter au chaos des opinions, sans trouver une croyance qui pût ranimer l’esprit de l’homme, et lier les nations entr’elles.

Le Christianisme seul eut cette puissance ; il profita de l’ordre et de la paix établies dans l’empire pour se répandre avec une incroyable rapidité. Il marcha, pour ainsi dire, à grandes journées sur ces vastes chemins que la politique romaine avait ouverts d’un bout de l’empire à l’autre pour le passage des légions. Il s’empara de toutes les dispositions que la haine du joug romain laissait dans le cœur des peuples asservis. Il releva, par l’enthousiasme, des âmes abattues par l’oppression. Parlant au nom de l’humanité, de la justice, de l’égalité primitive entre les hommes, il devait avoir bientôt pour lui tout ce qui était esclave ou sujet, c’est-à-dire l’univers.

Cependant, que d’obstacles s’opposaient encore à la promulgation d’un culte nouveau ! Sur chaque point de l’empire, quelques rites anciens, quelques superstitions locales conservaient tout leur pouvoir. Des peuples entiers étaient plongés dans la plus grossière ignorance, et trop stupides pour se défier d’aucune fable. Les autres s’accommodaient d’un culte sans devoirs, et d’une vie toute de passions et de jouissances. Le vieux polythéisme faisait encore le fond de la société romaine ; ses temples et ses idoles étaient partout devant les regards. Ses poëtes occupaient l’imagination charmée ; ses fêtes étaient le spectacle de la foule : il se mêlait à tous, comme un usage ou comme un plaisir ; il brillait sur les enseignes des légions, il ornait les noces et les funérailles. Plus tard, il ensanglanta les cirques et les théâtres. Il avait survécu à l’incrédulité même qu’il inspirait ; il était devenu une sorte d’hypocrisie publique professée par l’état, et sa décadence, étayée par le pouvoir, l’intérêt, l’habitude, semblait faite pour durer aussi longtemps que celle de l’empire.


  1. Nous empruntons en grande partie ce morceau aux Mélanges de M. Villemain, pour compléter ce que nous avons dit sur le polythéisme, et pour établir l’impuissance de l’esprit humain pour la régénération du monde.
  2. Ainsi, le Messie, qui depuis quatre mille ans était prédit, trouvait les esprits disposés à croire sa venue. Ce n’était donc pas seulement l’unité de l’empire romain qui favorisait la prédication des apôtres, mais encore l’état des esprits. Admirable préordination ! Étonnante preuve de la puissance et de la prescience divine ! Le Christ était promis pour cette époque, et tout était disposé pour amener le monde à y croire.
  3. On voit que le monde flottait alors entre la superstition et l’incrédulité comme entre l’anarchie et le despotisme, et qu’il était incapable de se régénérer lui-même, car il ne sortait d’un mal que pour tomber dans un autre. Sans la venue du Christ, le monde était perdu, même physiquement, comme l’a dit l’auteur du Génie du Christianisme.
  4. Qui aurait pu faire une pareille œuvre ? Platon avait déjà dit qu’il fallait que la vérité vint elle-même sur la terre pour instruire les hommes dans l’état de dégradation où ils étaient tombés, et ce que M. Villemain dit de Cicéron en est ici une éclatante preuve.
  5. Ainsi le génie ni la puissance ne pouvaient rien pour l’humanité. Il fallait, ainsi que Platon l’avait pressenti, un homme qui se dévouât à la croix pour vaincre l’opposition de l’univers.
  6. On voit combien la séparation du pouvoir spirituel et temporel apportée par le Christianisme a été utile à la liberté du monde.
  7. Ainsi la domination de Rome fut un bienfait pour le monde, tant il était tombé dans la barbarie.