Les Pères de l’Église/Tome 4/Notice sur saint Clément

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Les Pères de l'Église
Texte établi par M. de GenoudeSapia (Tome quatrièmep. 63-83).

NOTICE SUR SAINT CLÉMENT D’ALEXANDRIE.


Titus-Flavius Clément serait né à Athènes, selon les uns, ou à Alexandrie, selon les autres. L’époque précise de sa naissance n’est pas mieux connue. Nous ne pouvons douter cependant qu’il n’ait vécu sous Commode, puisque dans ses Stromates il arrête à la mort de ce prince la chronologie des empereurs romains ; preuve presque indubitable qu’il travaillait à cet ouvrage pendant les courts instants du règne de Pertinax. Un passage de son Exhortation aux Gentils nous apprend qu’il avait été élevé dans les superstitions du paganisme. Nous savons par saint Jérôme qu’après la mort de Panthène, son maître, il gouverna l’école chrétienne fondée par saint Marc à Alexandrie. Située entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique, dans la plus belle position du monde, touchant d’un côté à la Méditerranée, de l’autre au golfe Arabique, Alexandrie était depuis plus d’un siècle le domicile, et, pour ainsi dire, la patrie de tous les hommes distingués dans les lettres et dans les sciences. Étrangère aux troubles qui agitaient l’empire, et peu curieuse de savoir qui l’emporterait d’Avidius Cassius, de Pescennius Niger ou de Septime Sévère, cette ville philosophique n’avait d’autre ambition que de posséder le sceptre de la science, laissant à Athènes celui de la haute éloquence. Sans compter tous les philosophes, les rhéteurs, les philologues qu’elle réunissait, c’est là qu’Apollonius donnait des leçons de grammaire, qu’Appien écrivait l’histoire romaine, que Plutarque étudiait sous Ammonius la philosophie qu’il devait enseigner à l’empereur Adrien, que Ptolémée enfin, le plus illustre de tous, Ptolémée, chronologiste, géographe et astronome, fondait le fameux système de la sphère, adopté par le monde entier jusqu’à celui de Copernic. L’étude des sciences trouvait un aliment perpétuel dans la lecture de la plus précieuse collection de livres dont il soit fait mention dans l’antiquité. Non loin de là les solitudes de l’Égypte offraient une retraite où le sage pouvait se livrer à la méditation, sous un ciel pur, à la vue de ces monuments qui avaient vu passer un si grand nombre de générations. Il n’est donc pas étonnant que le Christianisme, qui cherche la lumière avant tout, ait fondé un établissement dès le principe au milieu de cette cité populeuse et amie de la science. Le temps n’était pas fort éloigné où il devait chasser la philosophie de la capitale de l’Égypte, et l’envoyer mourir à Athènes auprès des tombeaux de Socrate et de Platon.

Saint Clément contribua plus que tout autre à ce grand succès de la foi chrétienne. Saint Jérôme le regarde comme l’homme le plus érudit de son siècle. En outre, tous les auteurs ecclésiastiques s’accordent à louer sa sainteté et la pureté de sa doctrine. Saint Cyrille, dans son écrit contre Julien, lui rend ce témoignage qu’il s’attachait partout aux traces des saints apôtres. Saint Épiphane, Eusèbe, Sozomène parlent de lui avec les plus grands éloges. Enfin le célèbre Origène et Alexandre, évêque de Jérusalem, furent ses disciples. Voici en quels termes ce dernier parle de lui dans une lettre adressée aux habitants d’Antioche au sujet de l’ordination du confesseur Asclépiade : « Mes maîtres et mes frères, je vous transmets cette lettre par l’entremise de Clément, bienheureux prêtre, homme illustre et éprouvé, comme vous le savez et comme vous le verrez. Venu ici par l’ordre de la Providence divine, il a confirmé et augmenté l’Église de Dieu. » Nous ignorons sur quel fondement Eusèbe fait Clément d’Alexandrie parent du pape saint Clément. Le premier ne parle point de cette parenté, dont sans doute il eût été fier, dans le passage où il donne à ce saint pontife le nom d’apôtre : ce qui ne signifie pas, ainsi qu’il le déclare dans ses Stromates, disciple de Jésus-Christ, mais homme apostolique. Saint Clément d’Alexandrie ayant été instruit dans la foi par des hommes qui avaient vécu avec Jean, Pierre, Jacques et Paul, est placé au rang des successeurs des apôtres. Voilà à peu près tout ce que nous savons sur saint Clément d’Alexandrie, dont on s’accorde à placer la mort sous l’empereur Sévère, dans les premières années du troisième siècle.

Ce Père est celui qui a le plus écrit de tous ceux dont la traduction a paru jusqu’aujourd’hui. Le caractère qui lui est propre est l’érudition. On remarque dans ses ouvrages une connaissance très-approfondie de la science sacrée et de la science profane. Saint Clément n’est étranger à aucune partie de l’histoire et de la philosophie. Nourri de la lecture des poëtes de l’antiquité, il les cite toutes les fois que leur témoignage est nécessaire dans les questions qu’il traite. Sa lecture est principalement intéressante en ce qu’il rappelle sans cesse le souvenir et les écrits de ses prédécesseurs dans la foi. Aussi ses paroles sont-elles d’un grand poids pour éclaircir les difficultés de l’histoire ecclésiastique. Les longs fragments, par exemple, qu’il nous cite du pape saint Clément, dissipent les doutes qu’on pourrait élever sur l’authenticité des écrits de ce pontife : il en est de même du livre du Pasteur, dont la traduction a paru dans le premier volume de cette publication. Il fait mention des quatre évangiles reçus par l’Église longtemps avant lui. Il nous retrace le tableau des mœurs des premiers Chrétiens. Il nous expose les doctrines que la tradition avait transmises d’âge en âge jusqu’à lui. Les mêmes hérésies condamnées par Irénée dans la Gaule celtique le sont en Égypte par Clément, et il est probable que ces deux hommes n’ont jamais eu ensemble le moindre rapport : tant il est vrai que l’Église n’a varié à aucune époque sur les points importants ! Enfin, les ouvrages de saint Clément d’Alexandrie sont une mine précieuse où le philosophe, l’historien, le chronologiste, l’antiquaire peuvent puiser une infinité de matériaux.

Des écrits de saint Clément, il nous reste l’Exhortation aux Gentils, le Pédagogue, les Stromates et un traité intitulé : Quel riche peut être sauvé ?

L’Exhortation est le traité le plus complet que les Pères aient publié contre l’idolâtrie. Dans aucun écrit de saint Clément on ne rencontre plus de feu, de verve et d’originalité avec plus d’ordre. Le genre de cet écrit appartient à la polémique. L’auteur y répand à pleines mains le sel de la satyre et de l’ironie. Ce n’est plus le ton modéré de saint Justin, ni la gravité philosophique d’Athénagore ; c’est une suite de sarcasmes et d’invectives contre l’Olympe. Cette différence vient sans doute de ce que les deux Pères dont nous venons de parler s’adressaient à l’empereur Marc-Aurèle, tandis que saint Clément parlait au peuple d’Alexandrie. Dans cette Exhortation, il se propose un double but : d’abord, de détourner les Grecs de l’idolâtrie ; ensuite, de les amener au Verbe, fils de Dieu, c’est-à-dire, les retirer des idées terrestres et matérielles qui faisaient le fond du paganisme, du culte des passions honteuses que les païens adoraient dans la personne des faux dieux pour les spiritualiser et les conduire à pratiquer les vertus sévères enseignées par le Christianisme.

Dans son préambule, saint Clément fait un appel aux Grecs pour les inviter à glorifier le vrai Dieu au nom du Verbe et à le remercier de la révélation faite aux hommes. Il emploie les plus brillantes couleurs pour charmer les Grecs qui accusaient sans doute le Christianisme de sécheresse. Il ne peut penser qu’ils soient insensibles à la voix de la vérité, eux qui croient que les bêtes sauvages se sont laissées attendrir par la lyre d’Orphée et d’Amphion. Qu’ils se hâtent donc d’abandonner le fabuleux Hélieon, le Cythéron et les fictions surannées de la mythologie, pour voir descendre la vérité du haut du ciel et entendre le chœur des prophètes. Cette vérité, dont la voix est plus harmonieuse que celle des poëtes, dissipera les erreurs où ils sont plongés. Alors ils laisseront tomber le thyrse de leurs mains : ils jetteront le lierre qui ceint leurs fronts et ils iront habiter la montagne de Sion, d’où est partie la loi que Dieu a donnée aux hommes. Lui aussi, il était, comme eux, livré à l’erreur. Il était, comme dit l’apôtre, incrédule, errant, en proie à ses passions, lorsque la bonté de notre Seigneur lui est apparue, non à cause de ses œuvres de justice, mais dans sa miséricorde infinie. Au reste la loi qu’il leur apporte n’est pas nouvelle ; elle existait avant la création même du monde. Car au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Il est vrai qu’il y a peu de temps que le Verbe, sous le nom de Christ, a paru sur la terre ; mais il existait de toute éternité comme Dieu, et il était, comme il est encore aujourd’hui, le principe divin de toutes choses. Nous aussi nous sommes les images du Verbe ; avant d’avoir été faits chair et même avant la création du monde, nous existions dans la pensée de Dieu ; nous étions déjà créés pour lui. En effet, par cela même qu’on doit exister, on existe déjà aux yeux de Dieu. Ainsi, ce n’est pas seulement aujourd’hui que le Verbe a eu pitié de nos misères, c’est au commencement du monde. Seulement il a attendu, pour venir nous sauver, que nous fussions sur le point de périr. Jean a été son précurseur. Il était la voix de celui qui crie dans le désert. Quant au Christ, il est la porte : il est impossible de voir Dieu autrement que par le Christ.

Après cet exposé de la doctrine évangélique, saint Clément s’attache à démontrer aux Grecs l’absurdité du paganisme. Il fait voir qu’il est impossible d’ajouter la moindre foi aux oracles. Ces oracles eux-mêmes n’existent plus. La fontaine de Castalie et celle de Colophon sont devenues muettes. La Pythie ne rend plus de réponses. Les oracles de Claros, de Dydime, d’Amphiaraüs, d’Amphiloque se sont tus. On ne cherche plus la vérité dans les entrailles des victimes, dans le vol des oiseaux, dans l’orge ou dans la farine. Qui s’occupe aujourd’hui des interprètes des songes, des nécromanciens de l’Étrurie, des hurlements des chiens, du croassement des corbeaux ? Tous ces moyens de tromper les hommes sont tombés en désuétude.

Passant ensuite aux mystères de Cérès et de Bacchus, il déclare qu’il ne se contentera pas de les divulguer, comme on l’a prétendu d’Alcibiade ; mais qu’il va les mettre à nu pour en faire voir à tous les regards la monstrueuse impiété. II établit que ces mystères si révérés des païens n’ont d’autre fondement que les impudicités de Jupiter, de Cérés et de Bacchus. À l’appui de son opinion, il invoque le témoignage d’Orphée, à la fois prêtre et poëte. Il prouve que les symboles en usage dans ces mystères ont pour objet de rappeler les obscénités qui les ont fait instituer.

Il indique l’origine de l’idolâtrie, qu’il attribue à plusieurs causes. Les uns, induits en erreur par le spectacle de la nature, et contemplant les mouvements de ces grands corps qui roulent au-dessus de nous, ont pris les ouvrages du Créateur pour le Créateur lui-même. D’autres, en recueillant les productions de la terre, ont été tellement charmés d’un si grand bienfait, qu’ils ont regardé comme des dieux les hommes qui leur ont appris à ensemencer la terre et à cultiver la vigne. Ainsi les Athéniens ont établi le culte de Cérès, et les Thébains celui de Bacchus. Il y en a qui, redoutant le juste salaire de leurs crimes, ont offert des sacrifices aux furies et aux génies qu’ils croyaient chargés de venger les forfaits. Mais ce sont les poëtes qui ont principalement accrédité ces superstitions dans l’esprit des peuples. Les fables d’Homère, et le poëme où Hésiode raconte la génération des dieux, ont fait admettre les douze grands dieux et tout leur cortége. La philosophie elle-même n’a-t-elle pas déifié la crainte, l’amour, la joie, l’espérance ? Enfin les hommes ont mis au rang des dieux ceux qui ont détourné de leur tête de grands fléaux, comme les Dioscure, Hercule et le médecin Esculape.

Pour se convaincre que les personnages adorés sous le nom de dieux ne sont que des hommes, il n’y a qu’à examiner ce que les poëtes nous racontent sur la naissance, la vie et la mort de ces prétendus dieux. On compte jusqu’à trois Jupiter, trois Minerve et on ne sait combien d’Apollon. Les dieux ont parmi eux des médecins et des forgerons. Ils ont subi le joug de l’esclavage comme des ilotes. Apollon a servi à Phères, Hercule à Sardes, Neptune et Apollon sous Laomédon. Encore s’ils n’étaient pas les plus impudiques et les plus corrompus de tous les êtres ! Lorsque l’on entend Homère nous parler de leurs adultères, de leurs incestes, de leurs indécents éclats de rire au milieu des festins, qui ne serait tenté de s’écrier : « Ô impiété ! ô athéisme ! » Les femmes qui adorent ces dieux voudraient-elles que leurs maris et leurs fils leur ressemblassent ? Quoi ! les Grecs suspendent dans l’intérieur de leurs maisons des tableaux qui représentent ces impuretés, ils les portent sur leurs anneaux ! Pensent-ils honorer la Divinité en s’excitant au crime ? Mais ces dieux ne sont pas seulement impudiques, ils sont cruels et atroces. Le sang humain ruisselle sur leurs autels. L’homme leur immole son semblable dans des sacrifices abominables. Les Grecs ne voient-ils pas clairement que ces monstres, qu’ils croient des dieux, sont au contraire leurs plus mortels ennemis, pour se réjouir ainsi des massacres et se désaltérer de sang humain ? Une autre erreur des païens, c’est d’adorer la matière. Les Scythes adorent un sabre ; les Arabes, une pierre ; les Perses, un fleuve. La sculpture et la peinture ont augmenté cette maladie déplorable de l’esprit humain. À mesure que l’art a fait des progrès, l’erreur a pris de nouveaux accroissements. D’abord, l’image de Junon à Samos n’était qu’un simple morceau de bois. Bientôt, Euclide érigea une statue à cette fausse divinité. Plus tard, l’or et l’ivoire, sous la main de Phidias, prirent la forme de Jupiter à Olympie et celle de Minerve à Athènes. Le marbre de Paros est beau sans doute ; mais il n’est pas Neptune. L’ivoire est beau ; mais il n’est pas Jupiter. La terre a été donnée aux enfants des hommes pour qu’ils la foulent aux pieds ; mais non pour qu’ils l’adorent. Tels sont les arguments à l’aide desquels saint Clément bat en brèche le paganisme. Enfin, dans une éloquente invective contre les dieux adorés à Alexandrie, il prédit la ruine prochaine du temple et de la statue de Sérapis, la plus fameuse divinité des Égyptiens.

Aujourd’hui que les dernières traces du polythéisme ont entièrement disparu, et que l’histoire des dieux grecs et romains est reléguée dans l’instruction classique pour l’intelligence des poëtes et des écrivains de l’antiquité, il nous semble qu’il ne fallait pas de bien grands efforts de talent et de courage pour détruire des superstitions aussi ridicules que honteuses. Mais, pour juger de l’importance de la lutte que les premiers Pères ont eue à soutenir, il faut se reporter au temps où ils parlaient. Lorsque le Christianisme parut, l’idolâtrie était répandue par toute la terre. L’aveuglement était si général, que les Juifs eux-mêmes, dépositaires des promesses divines, étaient toujours portés à imiter les autres peuples à cet égard. « Faites-nous des dieux semblables aux dieux des autres nations, disaient-ils à leurs chefs ; qu’ils marchent à notre tête. » Et pourtant les Juifs, par leurs lois, leurs institutions, leurs coutumes, étaient un peuple tout-à-fait séparé des autres. Il fallait donc que ce penchant à l’idolâtrie fût bien irrésistible, pour étouffer des sentiments que l’éducation leur avait si fort inculqués. Chez les nations, les philosophes essayaient quelquefois d’attaquer l’idolâtrie, mais avec une extrême réserve ; car la prison, le bannissement et la mort même, étaient souvent la récompense de leur amour pour la vérité. Aussi Platon évite d’exprimer son opinion sur les dieux ; il se contente de dire que sur toutes ces choses il faut s’en rapporter aux anciens, lors même que leurs idées seraient dénuées de vraisemblance. Les poëtes tragiques et comiques avaient également besoin de faire une grande attention aux paroles qu’ils mettaient dans la bouche de leurs personnages ; car une sédition aurait pu éclater au milieu de la représentation, et, malgré l’amour du peuple pour les spectacles, l’acteur et peut-être l’auteur auraient payé de leur vie une licence poétique. Le Christianisme seul osa combattre de front l’idolâtrie, et il ne triompha de son adversaire qu’après une lutte de trois siècles.

Mais reprenons la suite de l’exhortation adressée aux Grecs par saint Clément d’Alexandrie. Après avoir renversé les arguments des païens, il lui reste à prouver que la philosophie est incapable de conduire l’homme à la découverte de la vérité. Il n’est pas hors de notre sujet de faire connaître ici les nouveaux adversaires que le Christianisme avait à combattre dans la personne des philosophes. À cette époque, ce n’étaient plus ni Platon, ni Aristote, ni Zénon, qui tenaient le sceptre de la philosophie à Alexandrie. Vers la fin du premier siècle, en même temps que le Christianisme commençait à étendre rapidement ses conquêtes, il se formait dans cette ville une nouvelle secte de philosophes, connue sous le nom d’Éclectique. Cette secte n’affichait point la prétention d’inventer quelque chose de nouveau en philosophie : son but, au contraire, était de former une seule opinion de toutes les opinions des philosophes, et de réunir toutes les écoles dans une seule. Laissant de côté le scepticisme et beaucoup de dogmes d’Épicure qui n’entraient pas dans le plan qu’elle se proposait de suivre, elle aspirait à composer un tout uniforme des opinions souvent opposées des Platoniciens, des Péripatéticiens, des Stoïciens, en mettant Platon au premier rang et en inscrivant même ce nom révéré sur le fronton de son école. À cet amalgame étrange des divers systèmes des philosophes, la nouvelle secte joignit les idées religieuses éparses dans les poésies d’Orphée et de Musée, le dogme de la transmigration des âmes de Pythagore, les secrets des mystères de l’Égypte, inventés, dit-on, par Hermès, et les opinions que l’Orient attribue à ses anciens mages. C’est ainsi que les nouveaux Platoniciens se firent un corps de doctrines grossi de tous les systèmes qu’ils puisèrent non-seulement dans la philosophie des Grecs, mais encore dans celle des peuples que les Grecs appelaient barbares. L’ancien polythéisme ne tarda pas non plus à se revêtir d’une autre forme entre leurs mains. Jupiter fut le feu, Junon l’air, Neptune l’eau, Cérès et Bacchus les biens que la terre produit ; enfin toutes les divinités de la mythologie ne furent plus que les membres divers d’un Dieu unique dont l’âme était répandue dans toutes les parties du monde. Ce qui rendait le néo-platonisme extrêmement dangereux, c’est qu’on pouvait y rapporter toute espèce de religion et qu’il admettait même quelques dogmes du Christianisme dont on détournait le sens en les expliquant d’une manière mystique et allégorique. Cette secte, qui enfanta beaucoup d’imposteurs, produisit aussi quelques hommes d’un vrai mérite, et entr’autres Athénagore, Hermias, saint Clément d’Alexandrie qui, éclairés pat la foi, devinrent les plus redoutables adversaires des erreurs de leurs anciens co-sectaires.

Dans son Exhortation aux Gentils, saint Clément énumère toutes les opinions des différentes sectes de philosophie sur le principe du monde, et il en conclut avec raison que les philosophes, même les plus éclairés, n’ont vu la vérité qu’en songe, quoiqu’il leur soit arrivé quelquefois de dire des choses conformes à la vérité, avec l’inspiration de Dieu ; car tout ce qui est vrai émane de Dieu. Quant aux véritables philosophes, il n’y en a pas d’autres que Moïse, David, Isaïe, Jérémie. Une auguste vocation se fait entendre en ce moment à tous les peuples de la terre. Ceux qui sont sourds à cet appel commettent un grand péché. « Mais, s’écrient les Grecs, c’est une chose abominable que de fouler aux pieds les coutumes qu’on a reçues de ses ancêtres. Que diront nos pères dans leurs tombeaux, en voyant leurs fils condamner leurs maximes ? — Si vos pères ont suivi une mauvaise route, leur répond saint Clément, pourquoi vous égarer sur leurs pas ? Rien de plus contraire à la véritable piété que la coutume. Quoi ! la coutume ferait repousser aux Grecs le plus grand bienfait que Dieu ait accordé aux hommes ! Ils ont vieilli dans le culte des démons, qu’ils se rajeunissent dans le culte du vrai Dieu. Dieu les mettra au nombre de ses enfants. »

Saint Clément termine son discours en invitant les Grecs à abandonner leurs erreurs pour se livrer entièrement au Christ, unique précepteur de la vérité.

Le Pédagogue est divisé en trois livres. Cet ouvrage, selon toute apparence, était destiné aux catéchumènes dont saint Clément dirigeait l’instruction comme successeur de saint Panthène. C’est pour cette raison qu’il l’intitule Pédagogue. On sait que le mot pédagogue ne se prenait pas chez les anciens dans l’acception que nous donnons à ce mot. Le pédagogue était chargé de diriger les mœurs et de régler la conduite des jeunes gens qui lui étaient confiés. Ces fonctions, loin d’être méprisées, étaient au contraire en grande vénération. Pedagogi non negligendi, dit Cicéron, sed quodam modo colendi. Si donc les pédagogues étaient l’objet d’une espèce de culte, saint Clément a pu sans inconvénient donner ce titre à Jésus-Christ ; car le pédagogue qu’il fait parler n’est rien moins que le Sauveur des hommes, le Verbe incarné. Sous le voile de ce nom divin, saint Clément trace des règles de conduite aux catéchumènes de l’école fondée par saint Marc, qui n’étaient pas, comme aujourd’hui, des enfants que l’on dispose à la première communion ; mais des hommes faits, conquis la plupart sur le paganisme ou la philosophie. Saint Clément entre dans les détails les plus circonstanciés sur ce qui concerne la nourriture et les vêtements. Il indique même les heures du coucher et du lever, la manière de passer la nuit. En parlant du travail et du délassement, il marque les occupations qui regardent les hommes et celles qui conviennent aux femmes. Il recommande à tous la pureté, la modestie, la frugalité. Cet ouvrage est surtout précieux en ce qu’il représente le tableau des mœurs chrétiennes au second siècle.

Passons maintenant aux Stromates, ouvrage qui a le plus contribué à la réputation de saint Clément d’Alexandrie. Le mot Stromates signifie Tapisseries ; en donnant ce titre à son livre, l’auteur a voulu dire sans doute qu’il mettrait de la variété dans son sujet, pour éviter l’ennui et la sécheresse qui s’attachent aux ouvrages philosophiques. Saint Clément donne aussi à cet ouvrage, dans plusieurs endroits, le titre de Souvenirs. Au reste, il ne l’a point composé, nous dit-il, dans l’intention d’acquérir une vaine gloire, mais pour ne point perdre la mémoire des choses qu’il a eu le bonheur d’entendre de la bouche des hommes qui avaient vécu avec les saints apôtres. Il a voulu amasser des provisions pour le temps de sa vieillesse. Ce qu’il va mettre au jour n’est que l’ombre et le reflet de la lumière que ces hommes de Dieu répandaient de tous côtés.

Il serait difficile de trouver dans l’antiquité chrétienne quelque chose qui éveillât plus la curiosité et en même temps qui fût plus propre à faire connaître et aimer les vertus chrétiennes, que ces sept livres des Stromates. La science profane y est portée au plus haut degré. Les opinions philosophiques de toutes les écoles sont mises en parallèle avec les doctrines évangéliques et viennent rendre hommage à la supériorité du Christianisme sur la philosophie. Ce que dit l’auteur sur les mœurs des premiers Chrétiens, et en particulier sur le martyre, suffirait pour le classer parmi les historiens de cette époque. Son livre sur les symboles est plein de ces traits de lumière de nature à éclairer la marche incertaine de la science au milieu des ténèbres de l’archéologie. Toutes ces choses sont exposées et déduites avec une originalité piquante qui leur prête le plus vif intérêt. Afin qu’on n’oublie pas que saint Clément ne fait briller le flambeau de la philosophie que pour conduire son lecteur à la foi, le portrait du parfait Chrétien se rencontre à chaque instant sous mille traits différents. Saint Clément lui donne le nom de Gnostique, et il faut expliquer d’abord ce qu’il entend par ce mot. Les personnes qui n’ont pas lu cet auteur et qui le jugent d’après les déclamations dont il a été l’objet de la part des écrivains protestants, ont confondu ce Gnostique avec les Gnostiques si justement condamnés par saint Irénée et par saint Clément lui-même, dans son troisième livre des Stromates, où il dit que ces Gnostiques se croient les enfants de Dieu par excellence, et en conséquence libres de tout faire et de prendre leurs fantaisies pour des inspirations divines. Saint Clément indique, ainsi que saint Irénée, Prodicus comme le chef de cette hérésie. Il n’y a donc aucune espèce de rapport entre ces Gnostiques, appelés faux Gnostiques par saint Clément, et le Gnostique qu’il présente comme le modèle du vrai Chrétien. On peut même ajouter que ce n’est pas sans raison que saint Clément donne le nom de Gnostique au Chrétien qu’il nous dépeint, et qu’il ne l’appelle ainsi que pour l’opposer aux prétendus Gnostiques de l’hérésie des Valentiniens. Quel est donc le Gnostique de saint Clément ? C’est celui qui tout à la fois sait, pratique et enseigne (Stromates.) C’est le fidèle imitateur des apôtres auxquels Jésus-Christ a révélé sa doctrine. Tel est, au jugement de l’auteur, le Gnostique qui ne s’est perfectionné dans la philosophie et dans les sciences que pour se perfectionner dans l’étude de la religion. En traçant le portrait de son Gnostique, saint Clément faisait le sien sans y prendre garde, ou du moins il rendait sur le papier l’idée qu’il avait conçue et l’image de la perfection à laquelle ou peut atteindre en suivant les lois de l’Évangile. Lorsque nous nous exprimons ainsi, nous sommes d’accord avec les auteurs ecclésiastiques, qui tous nous donnent ce savant écrivain comme un saint homme : en un mot, il paraît qu’il était tel qu’il décrit son Gnostique.

On croit généralement que les Stromates sont un ouvrage qui manque d’ordre, où saint Clément traite les matières qui se présentant à son imagination sans suite et sans enchaînement dans les idées. Cependant ses idées nous paraissent se lier depuis le premier livre jusqu’au septième. Si l’on veut se donner la peine de supprimer les digressions, on trouvera cet ouvrage parfaitement coordonné dans son ensemble. Nous allons essayer de prouver notre assertion dans une courte analyse.

Le premier livre des Stromates est consacré à l’histoire de la philosophie, et à démontrer que les livres de Moïse sont antérieurs de beaucoup à tous les ouvrages de l’antiquité. Saint Clément pose d’abord un principe qui devrait être professé par toutes les personnes qui s’occupent de philosophie : « Les connaissances humaines, dit-il, ne sont pas moins un don de Dieu que la connaissance des choses divines, et la philosophie ne présente d’utilité qu’autant qu’elle prête la main à la religion. » Ce n’est donc pas seulement un philosophe qui va parler, c’est un Chrétien qui ne se sert de la philosophie que pour amener les hommes à la vérité chrétienne. Animé de cet esprit, saint Clément nous déroule le tableau de l’histoire de la philosophie grecque depuis les sept sages jusqu’à Épicure ; il passe en revue les sectes ionique, italique, éléatique. « Mais que la Grèce ne soit pas si fière, ajoute-t-il, l’invention de la philosophie ne vient pas d’elle. Les premiers philosophes étaient des barbares. Thalès et Pythagore ne sont pas d’origine grecque. Leurs dogmes, ils les ont pris dans l’Égypte, où le premier s’est fait initier aux mystères et où le second a séjourné une grande partie de sa vie. C’est donc de l’Orient que découle toute la philosophie ancienne, et principalement des livres mosaïques connus en Égypte depuis longtemps. » Cette assertion conduit saint Clément à une longue dissertation sur la chronologie des temps anciens, et il prouve, l’histoire à la main, que Moïse est non-seulement antérieur aux poëtes et aux philosophes, mais encore à la plupart des dieux de la Grèce. Cette dissertation est suivie d’une vie de Moïse telle que les historiens de l’Égypte la rapportent. Saint Clément aurait pu sans doute arrêter sa dissertation chronologique aux philosophes ; mais par une disposition particulière aux savants et aux philologues, il continue sa chronologie jusqu’à la mort de Commode, et il marque cent quatre-vingt-quatorze ans et un mois depuis la naissance du Sauveur jusqu’à la mort de cet empereur, ce qui revient à l’année 192 de notre ère, qui diffère de deux ans avec le comput adopté par saint Clément d’Alexandrie. Des réflexions curieuses sur les diverses opinions touchant l’époque de la naissance et de la mort de Jésus-Christ viennent naturellement se placer sous la plume de saint Clément.

En tête de son second livre, saint Clément prévient ses lecteurs qu’il ne recherche pas la beauté du langage. Il veut nourrir l’esprit plutôt que charmer les oreilles, persuadé qu’un écrivain qui songe à orner ses phrases a peu d’attention pour le fond des choses. Reprenant ensuite son sujet où il l’a laissé avant de présenter le tableau chronologique de l’histoire du monde, lorsqu’il a établi que les livres des Grecs ont été écrits postérieurement à ceux de Moïse, il énumère les larcins que la philosophie a faits à l’Écriture-Sainte, et il applique aux philosophes cette parole de Jésus-Christ dans l’évangile de saint Jean : « Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs, » voulant exprimer par là que c’était le Verbe qui avait parlé par la bouche des prophètes, longtemps avant son incarnation, et que les philosophes s’étaient emparés de leurs idées pour les donner comme si elles leur appartenaient. Justin le martyr soutenait les mêmes opinions avant saint Clément. Ce philosophe chrétien disait aux Grecs, en attaquant l’idolâtrie, que ces superstitions avaient été blâmées autrefois par le Verbe parlant par la bouche de Socrate. Saint Clément d’Alexandrie ajoute « que non-seulement les païens ont emprunté à nos livres saints leurs miracles, qu’ils attribuent à leurs fausses divinités, mais que les philosophes y ont puisé leurs principaux dogmes sur la crainte de Dieu et sur une infinité d’autres pensées qui se rapportent à l’espérance et à la charité. » Il met en parallèle un grand nombre de passages tirés des livres saints avec des passages tirés des livres des philosophes, pour faire voir ce que les seconds doivent aux premiers. « Mais, réprend-il, on ne peut parvenir à la connaissance de Dieu que par la foi : celui qui ne croit pas ne comprend pas. Aussi combien les philosophes, malgré tous leurs larcins, sont-ils inférieurs au vrai Chrétien ! Il n’y a que le Chrétien qui connaisse Dieu. Les philosophes n’ont qu’une fausse science, et la fausse science nuit d’autant plus à la véritable qu’elle en usurpe le nom. Le Chrétien est le seul qui pratique le précepte de l’aumône. En faisant du bien à ses frères, il se rapproche autant que possible de Dieu, qui est l’auteur et le dispensateur de tous les biens. » Saint Clément fait une belle digression sur l’aumône et sur la loi judaïque qui prescrivait à la cinquantième année l’annulation de tous les contrats emportant transmission de propriété. Le Chrétien, ajoute-t-il, est le seul qui s’élève contre la barbare coutume d’exposer les enfants. Il est le seul qui conçoive la dignité de l’union de l’homme et de la femme. Les philosophes et les législateurs ont cru tout faire en plaçant cette institution, les uns sous la protection des lois, les autres sous celle de la morale publique. Le Christianisme lui a donné sa perfection en l’élevant à la dignité de sacrement. Dans ce livre, l’auteur discute en passant les opinions des philosophes sur le souverain bien. Suivant lui, il n’y a que Platon qui se soit approché de la vérité, en disant que le souverain bien consiste dans la ressemblance avec Dieu.

Le troisième livre est un des plus intéressants à cause des faits historiques qu’il contient. Il est particulièrement dirigé contre les hérétiques. C’est la question sur le mariage par laquelle se termine le second livre, qui amène saint Clément à parler des diverses opinions des hérétiques. Ces hérétiques s’accordaient tous à combattre cette institution, mais sous des points de vue entièrement opposés. Les uns, comme les Basilidiens, les Marcionites, les Encratites ou Continents, proscrivaient l’union des sexes, parce que, suivant eux, le monde ayant été formé d’une mauvaise matière, il ne fallait pas le peupler. Les autres, comme les Carpocratiens et les Épiphaniens, voulaient que les femmes fussent communes ainsi que tous les biens en général, et ils appuyaient cette opinion par les doctrines non-seulement les plus contraires à la loi de Dieu, mais encore les plus effrayantes pour la paix publique et le bon ordre. Communauté et égalité, telle était la maxime de ces derniers : saint Clément combat les uns et les autres de la même manière que l’avait fait saint Irénée dans son livre contre les hérésies. Il défend le mariage contre les Basilidiens et la continence contre les Carpocratiens. Il fait voir que les premiers ont étendu le principe de la continence au-delà des bornes ; que proscrire le mariage en haine de la créature est un horrible blasphème contre l’auteur des choses. Quant aux seconds, il fait voir qu’ils ne sont pas moins condamnables que les premiers pour avoir méconnu le principe de la continence au point de regarder le plaisir comme la seule et unique règle de conduite. Enfin, il déclare que le moyen de concilier la chasteté avec le mariage est de rendre pieuse et sainte l’union conjugale. Suit un admirable éloge de la pureté chrétienne. Cette pureté est bien supérieure à la continence des philosophes. Il y a cette différence entre l’une et l’autre, que la première consiste à éteindre le germe des passions et la seconde à les combattre en les laissant subsister. Il est impossible de posséder la continence chrétienne sans la grâce de Dieu. C’est dans ce livre que se trouve la mention faite par saint Clément des quatre évangiles reconnus et admis par l’Église.

Le quatrième livre traite du martyre, et c’est, à notre avis, celui où saint Clément a répandu le plus d’éloquence. N’oublions pas qu’il écrivait sous Sévère et qu’il était nécessaire de soutenir les Chrétiens au milieu des persécutions. Cette circonstance prête un grand intérêt aux instructions de saint Clément d’Alexandrie ; en les lisant, nous découvrons le secret de ce courage qui étonne notre faiblesse. À cette époque, il ne s’agissait pas seulement d’instruire les Chrétiens dans la religion ; il fallait encore les exercer au martyre. Tout-à-l’heure saint Clément parlait des vertus qui distinguent le vrai Chrétien ; maintenant il nous déclare qu’il lui en reste encore une à acquérir pour arriver à la perfection, c’est d’avoir le courage de mourir pour la foi. Pour être parfait, au martyre de la confession il faut joindre le martyre du sang. Le Gnostique doit donc se disposer de longue main au martyre, afin de ne pas être épouvanté un jour par les menaces des tyrans, ni affaibli par l’aspect du supplice. Il faut d’abord, qu’il s’étudie à séparer son âme de son corps autant que possible pour se préparer à la dernière séparation, qui est la mort. En effet, la dignité de l’homme consiste dans son âme ; son corps est attaché à la terre ; mais son âme tend vers le ciel. Cette vie, qui unit le corps à l’âme, est une mort. La vie, c’est la séparation du corps d’avec l’âme. Ainsi, le martyr abandonne son corps ; son âme reste libre. La mort même est une jouissance pour lui, parce qu’elle lui ouvre la porte du ciel. Dieu soutient son courage au milieu des tourments. Les païens ne nuisent point aux Chrétiens en les faisant mourir ; si ces derniers sont raisonnables, ils doivent au contraire des remercîments à ceux qui les persécutent.

Il paraît qu’il y avait des hérétiques qui n’admettaient que le martyre de la confession et qui rejetaient le martyre du sang comme un suicide. Mais, comme il était impossible de confesser sans s’exposer à la mort, il arrivait que ceux qui professaient cette doctrine ne confessaient pas jusqu’à la fin. Saint Clément repousse avec raison une pareille opinion ; cependant il déclare que ceux qui s’offrent d’eux-mêmes à la mort ne sont pas martyrs. Il les compare aux gymnosophistes de l’Inde, qui se précipitent inutilement dans un bûcher. « Les Chrétiens, dit-il, ne doivent pas se présenter aux juges sans être appelés, parce qu’il nous est interdit de nous faire aucun mal à nous-mêmes et conséquemment d’être complices du mal que les autres peuvent nous faire. » De même dans son Pédagogue, il avait défendu aux Chrétiens de saluer publiquement leurs frères du nom de Chrétiens, de crainte d’éveiller la persécution contre les fidèles. S’il réfute l’opinion de ceux qui rejetaient le martyre comme un suicide, il attaque à plus forte raison celle de Basilide, qui affirmait que le martyre était un supplice employé par Dieu pour nous punir de nos fautes. « Si le martyre est un châtiment, s’écrie saint Clément, la foi chrétienne et la doctrine, qui nous ordonne de la confesser, sont aussi des châtiments. Que devient alors l’amour de Dieu ? où est la gloire du confesseur ? où est la honte du renégat ? » C’est ainsi que saint Clément excite ou retient tour à tour le zèle des Chrétiens en leur ordonnant de confesser la foi au milieu des plus cruels supplices en même temps qu’il leur défend de s’exposer volontairement à la mort.

Saint Clément traite ensuite de la perfection, et il fait le portrait de son Gnostique. « Les apôtres sont les véritables Gnostiques, parce qu’ils possédaient tout à la fois la connaissance, la prédication, la justice, la vérité. Le Gnostique, même en songe, a l’amour de Dieu, parce qu’il s’est fait une habitude d’agir conformément à la loi de Dieu. Le Gnostique est juste en toute circonstance sans être dirigé par la crainte des châtiments. Il ne commettra pas le mal, lors même qu’il pourrait se soustraire à l’œil de Dieu, ce qui est impossible. De même, s’il faisait le bien par le seul espoir de la récompense que Dieu promet aux bons, il ne serait pas parfaitement bon. Il ne se laisse diriger ni par la crainte ni par l’espérance. Il ne considère pas ce qu’il aura à gagner en faisant le bien. Il est uniquement entraîné par l’amour de celui qui existe éternellement. »

C’est dans ce Livre que saint Clément d’Alexandrie nous rapporte presque tout entière la première lettre du pape saint Clément aux Corinthiens, et qu’il nous déclare que quoique saint Paul n’ait paru qu’après l’ascension du Seigneur, ses écrits sont néanmoins inspirés par le Saint-Esprit, tout aussi bien que les livres de l’ancien Testament.

Le cinquième livre est consacré à faire voir que tous les signes et les symboles que nous rencontrons dans l’ancien Testament ne sont autre chose que la figure de Jésus-Christ. Cette proposition conduit saint Clément à une longue et savante dissertation sur les symboles. Le symbolisme vient de l’orient ; il a été inventé pour distinguer les sages de la multitude. Les Égyptiens, dans leurs mystères, avaient leur sanctuaire dont il n’était pas permis d’approcher ; les Hébreux, le voile du temple ; les philosophes anciens ne parlaient que par symboles. Il serait impossible d’énumérer toutes les figures énigmatiques et tous les symboles renfermés dans l’Écriture-Sainte. À l’occasion des symboles, saint Clément entre dans beaucoup de détails sur les hiéroglyphes. Selon lui, les Égyptiens avaient trois langues. La première était le langage proprement dit, celui qui s’exprimait par la réunion des consonnes et des voyelles. La seconde était symbolique, mais simplement symbolique. Ainsi, par exemple, si l’on voulait exprimer le soleil, on formait un signe qui ressemblait au soleil, et ainsi de suite. La troisième était symbolique et métaphorique tout ensemble. Par exemple, si l’on voulait exprimer le soleil, on représentait un scarabée, parce que cet insecte reste six mois sur la terre dans son état parfait et six mois caché sous la terre dans son état de larve. Si l’on voulait exprimer les astres, on figurait des serpents, à cause de leur course oblique. Cette langue était particulièrement consacrée à l’histoire des dieux et des anciens rois, aux inscriptions des temples. Saint Clément donne l’interprétation d’une de ces inscriptions. À Diospole, ville d’Égypte, on voyait sur la porte d’un temple un enfant, un vieillard, un épervier, un poisson, un crocodile. L’enfant était le signe de la naissance, le vieillard celui de la mort, l’épervier celui de Dieu, le poisson celui de la haine, le crocodile celui de l’impudence. Le tout réuni signifiait : Vous qui naissez et mourez, Dieu hait l’impudence. Saint Clément donne également la clé de beaucoup d’autres signes hiéroglyphiques. Il interprète aussi les figures représentées sur les habits des prêtres hébreux et celles des cérémonies usitées dans les sacrifices. Ce traité sur les symboles est sans contredit un des ouvrages les plus curieux qui nous reste de l’antiquité.

Dans les sixième et septième livres, saint Clément s’occupe presque exclusivement à décrire son Gnostique, dont il n’a présenté, dit-il, que les principaux traits dans son Pédagogue. Le septième livre contient des détails du plus haut intérêt sur les hérésies. Saint Clément nous fait voir qu’elles sont nouvelles, tandis que la doctrine de l’Église est ancienne. Jésus-Christ a paru sous Auguste, et la prédication des apôtres a continué jusqu’à la fin du règne de Néron. Les auteurs des hérésies se sont montrés sous les Antonins. Au lieu d’être les successeurs des apôtres ; ils ne sont donc que des novateurs. Ces traits historiques méritent d’autant plus d’attention qu’ils sont conformes avec ce qui nous est rapporté par saint Irénée au sujet des hérésies.

Dans l’ouvrage intitulé Quel riche sera sauvé, on lit avec un grand intérêt un trait de la vie de saint Jean : c’est la conversion d’un voleur par le saint apôtre. Cette histoire est trop connue pour que nous en parlions.

Le livre composé par saint Clément sur la pâque ne nous est point parvenu non plus que ses Hypothyposes ou Institutions. Eusébe nous apprend que ces deux ouvrages retraçaient le souvenir des anciennes traditions apostoliques. On lisait dans les Institutions que saint Luc avait traduit pour les Grecs l’épître de saint Paul aux Hébreux telle que nous la possédons aujourd’hui. Saint Clément nous donnait aussi l’origine des quatre évangiles. Suivant lui, ceux qui contiennent les généalogies, c’est-à-dire ceux de saint Mathieu et de saint Marc, auraient paru les premiers. Quant à l’origine de l’évangile de saint Marc, voici comment il l’expose. Saint Pierre prêchait publiquement à Rome la grande nouvelle de l’avènement de Jésus-Christ ; il disait ce qu’il avait vu et entendu touchant le Verbe de vie. Ses auditeurs qui étaient en très-grand nombre, prièrent saint Marc, son disciple, qui l’avait suivi de très-loin et qui se rappelait parfaitement bien ses prédications, de consigner par écrit les paroles de saint Pierre. Saint Marc écrivit donc l’Évangile et il en distribua des exemplaires à ceux qui les lui demandaient. Saint Pierre le sut, et il ne s’opposa point à ce que fit saint Marc sans cependant l’y exhorter. Depuis, il autorisa la lecture de cet écrit dans les églises. Quant à saint Jean, qui est le dernier des évangélistes, comme il voyait que ses devanciers avaient dévoilé principalement les choses qui regardent le corps et l’humanité du Christ, il composa un évangile spirituel, d’après l’exhortation de ses amis et sous l’inspiration de l’esprit divin. Ces détails nous semblent très-précieux.

Nous ferons remarquer que le récit de saint Clément sur la cause qui porta saint Jean à écrire son évangile se trouve confirmé par le témoignage de saint Chrysostôme dans sa préface du commentaire sur saint Mathieu. Après avoir fait observer que saint Luc exprime lui-même la cause qui l’a porté à écrire son évangile en disant qu’il a voulu nous laisser une preuve de la vérité des choses qui nous sont enseignées, voici ce que saint Chrysostôme dit de l’Évangile de saint Jean : « Saint Jean a gardé le silence sur la cause qui l’a déterminé à écrire l’évangile ; mais si nous en croyons la tradition qui est parvenue de nos pères jusqu’à nous, ce ne fut pas sans un motif particulier qu’il se mit à écrire. Voyant que les autres avaient principalement insisté sur l’humanité de notre Seigneur, et concevant qu’il y avait du danger à se taire sur sa divinité, en outre, poussé par l’esprit du Christ, il se mit à écrire l’Évangile dans cette idée. Cela est clair d’après la manière dont il nous raconte l’histoire de Jésus-Christ, et même d’après son préambule. Aussi ne commence-t-il point son évangile par en bas, comme les autres ; mais il débute d’en haut, ainsi que l’esprit le poussait. Son livre est monté tout entier sur ce ton, et ce n’est pas seulement dans son préambule, c’est dans tout le cours de son évangile qu’il est plus élevé que les autres. »

Photius accuse saint Clément de grandes erreurs dans ses Institutions ; mais n’est-il pas permis d’en douter, lors qu’Eusèbe et beaucoup d’autres auteurs ecclésiastiques ne parlent de ce livre qu’avec éloges ? Rufin le regarde comme très-catholique, quoiqu’il lui reproche quelques erreurs.

Le style de saint Clément d’Alexandrie est d’une grande élégance dans son Exhortation aux Gentils, et il s’élève de temps en temps à la plus haute éloquence dans ses Stromates. Comme il traite de matières philosophiques et de choses abstraites, il est fort difficile à traduire. Cependant il n’est pas à beaucoup près aussi obscur que les écrivains protestants l’ont prétendu.