Les Papiers posthumes du Pickwick Club/Tome II/II.

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Traduction par Pierre Grollier.
Hachette (2p. 13-29).


CHAPITRE II.

Consacré tout entier à la loi et à ses savants interprètes.


Dans divers coins et recoins du Temple, se trouvent certaines chambres sombres et malpropres, vers lesquelles se dirigent sans cesse pendant toute la matinée, dans le temps des vacances, et, en outre, durant la moitié de la soirée, dans le temps des sessions, une armée de clercs d’avoués portant d’énormes paquets de papiers sous leurs bras et dans leurs poches. Il y a plusieurs grades parmi les clercs : d’abord le premier clerc, qui a payé une pension, qui est avoué en perspective, possède un compte courant chez son tailleur, reçoit des invitations de soirées, connaît une famille dans Gower-street et une autre dans Tavistock-Square, quitte la ville aux vacances pour aller voir son père, entretient d’innombrables chevaux vivants, et est enfin l’aristocrate des clercs. Il y a le clerc salarié, externe ou interne, suivant les cas : il consacre la majeure partie de ses trente shillings hebdomadaires à orner sa personne et à la divertir. Trois fois par semaine, au moins, il assiste à moitié prix[1] aux représentations du théâtre d’Adelphi, et fait majestueusement la débauche dans les tavernes qui restent ouvertes après la fermeture des spectacles ; il est enfin une caricature malpropre de la mode d’il y a six mois. Vient ensuite l’expéditionnaire, homme d’un certain âge, père d’une nombreuse famille : il est toujours râpé et souvent gris. Puis ce sont les saute-ruisseaux dans leur premier habit ; ils éprouvent un mépris convenable pour les enfants à l’école, se cotisent en retournant à la maison, le soir, pour l’achat de saucissons et de porter, et pensent qu’il n’y a rien de tel que de faire la vie. Il y a, en un mot, des variétés de clercs trop nombreuses pour que nous puissions les énumérer, mais tout innombrables qu’elles soient, on les voit toutes, à certaines heures réglées, s’engouffrer dans les lieux sombres que nous venons de mentionner, ou en ressortir comme un torrent.

Ces antres, isolés du reste du monde, nous représentent les bureaux publics de la justice. Là sont lancées les assignations ; là les jugements sont signés ; là les déclarations sont remplies ; là une multitude d’autres petites machines sont ingénieusement mises en mouvement pour la torture des fidèles sujets de Sa Majesté, et pour le profit des hommes de loi. Ce sont, pour la plupart, des salles basses, sentant le renfermé, où d’innombrables feuilles de parchemin qui y transpirent en secret depuis un siècle, émettent un agréable parfum, auquel vient se mêler, pendant la journée, une odeur de moisissure, et pendant la nuit, les exhalaisons de manteaux, de parapluies humides et de chandelles rances.

Une quinzaine de jours après le retour de M. Pickwick à Londres, on vit entrer dans un de ces bureaux, vers 7 heures et demie du soir, un individu dont les longs cheveux étaient scrupuleusement roulés autour des bords de son chapeau, privé de poil. Il avait un habit brun, avec des boutons de cuivre, et son pantalon malpropre était si bien tiré sur ses bottes à la Blücher, que ses genoux menaçaient à chaque instant de sortir de leur retraite. Il aveignit de sa poche un morceau de parchemin, long et étroit, sur lequel le fonctionnaire officier imprima un timbre noir et illisible. Ledit individu tira ensuite, d’une autre poche, quatre morceaux de papier de dimension semblable, contenant, avec des blancs pour les noms, une copie imprimée du parchemin. Il remplit les blancs, remit les cinq documents dans sa poche et s’éloigna d’un pas précipité.

L’homme à l’habit brun, qui emportait ces documents cabalistiques, n’était autre que notre vieille connaissance M. Jackson de la maison Dodson et Fogg, Freeman’s Court, Cornhill. Mais au lieu de retourner vers l’étude d’où il venait, il dirigea ses pas vers Sun Court, et entrant tout droit dans l’hôtel du George et Vautour, il demanda si un certain M. Pickwick ne s’y trouvait pas.

« Tom, dit la demoiselle de comptoir, appelez le domestique de M. Pickwick. »

« Ce n’est pas la peine, reprit M. Jackson, je viens pour affaire. Si vous voulez m’indiquer la chambre de M. Pickwick, je monterai moi-même. »

« Votre nom, monsieur ? demanda le garçon.

— Jackson, » répondit le clerc.

Le garçon monta pour annoncer M. Jackson, mais M. Jackson lui épargna la peine de l’annoncer, en marchant sur ses talons, et en entrant dans la chambre avant qu’il eût pu articuler une syllabe.

Ce jour-là, M. Pickwick avait invité ses trois amis à dîner, et ils étaient tous assis autour du feu, en train de boire leur vin, lorsque M. Jackson se présenta de la manière qui vient d’être indiquée.

« Comment vous portez-vous, monsieur, » dit-il, en faisant un signe de tête à M. Pickwick.

Le philosophe salua d’un air légèrement surpris, car la physionomie de M. Jackson ne s’était pas logée dans sa mémoire.

« Je viens de chez Dodson et Fogg, » dit M. Jackson d’un ton explicatif.

Notre héros s’échauffa à ce nom. « Monsieur, dit-il, adressez-vous à mon homme d’affaire, Perker, de Gray’s-Inn. — Garçon : reconduisez ce gentleman.

— Je vous demande pardon, monsieur Pickwick, rétorqua Jackson en posant son chapeau par terre, d’un air délibéré, et en tirant de sa poche le morceau de parchemin. Vous savez, monsieur Pickwick, la citation doit être signifiée par un clerc ou un agent, parlant à sa personne, etc., etc. Il faut de la prudence dans toutes les formalités légales, eh ! eh ! »

M. Jackson appuya alors ses deux mains sur la table, et regardant à l’entour avec un sourire engageant et persuasif il continua ainsi : « Allons, n’ayons pas de discussions pour si peu de chose, — qui de vous, messieurs, s’appelle Snodgrass ? »

À cette demande, M. Snodgrass tressaillit si visiblement qu’il n’eut pas besoin de faire une autre réponse.

« Ah ! je m’en doutais, dit Jackson d’une manière plus affable qu’auparavant. J’ai un petit papier à vous remettre, monsieur.

— À moi ? s’écria M. Snodgrass.

— C’est seulement une citation, un sub pœna dans l’affaire Bardell et Pickwick, à la requête de la plaignante, répliqua le clerc, en choisissant un de ses morceaux de papier, et tirant un shilling de sa poche. Nous pensons que ce sera pour le 14 février, bien que la citation porte la date du dix, et nous avons demandé un jury spécial. Voilà pour vous, monsieur Snodgrass ; » et en parlant ainsi, M. Jackson présenta le parchemin devant les yeux de M. Snodgrass, et glissa dans sa main le papier et le shilling.

M. Tupman avait considéré cette opération avec un étonnement silencieux. Soudain le clerc lui dit, en se tournant vers lui à l’improviste :

« Je ne me trompe pas en disant que votre nom est Tupman, monsieur ? »

M. Tupman jeta un coup d’œil à M. Pickwick ; mais n’apercevant dans ses yeux tout grands ouverts aucun encouragement à nier son identité, il répliqua :

« Oui, monsieur, mon nom est Tupman.

— Et cet autre gentleman est M. Winkle, j’imagine ? »

M. Winkle balbutia une réponse affirmative, et tous les deux furent alors approvisionnés d’un morceau de papier et d’un shilling par l’adroit M. Jackson.

« Maintenant, dit-il, j’ai peur que vous ne me trouviez importun, mais j’ai encore besoin de quelqu’un, si vous le permettez. J’ai ici le nom de Samuel Weller, monsieur Pickwick.

— Garçon, dit M. Pickwick, envoyez mon domestique. »

Le garçon se retira fort étonné, et M. Pickwick fit signe à Jackson de s’asseoir.

Il y eut un silence pénible, qui fut à la fin rompu par l’innocent défendeur.

« Monsieur, dit-il, et son indignation s’accroissait en parlant, je suppose que l’intention de vos patrons est de chercher à m’incriminer par le témoignage de mes propres amis ? »

M. Jackson frappa plusieurs fois son index sur le côté gauche de son nez, afin d’intimer qu’il n’était pas là pour divulguer les secrets de la boutique, puis il répondit d’un air jovial :

« Peux pas dire… Sais pas.

— Pour quelle autre raison, monsieur, ces citations leur auraient-elles été remises ?

— Votre souricière est très-bonne, monsieur Pickwick, répliqua Jackson en secouant la tête ; mais je ne donne pas dans le panneau. Il n’y a pas de mal à essayer, mais il n’y a pas grand’chose à tirer de moi. »

En parlant ainsi, M. Jackson accorda un nouveau sourire à la compagnie ; et, appliquant son pouce gauche au bout de son nez, fit tourner avec sa main droite un moulin à café imaginaire, accomplissant ainsi une gracieuse pantomime, fort en vogue à cette époque, mais par malheur presque oubliée maintenant, et que l’on appelait faire le moulin.

« Non, non, monsieur Pickwick, dit-il comme conclusion. Les gens de Perker prendront la peine de deviner pourquoi nous avons lancé ces citations ; s’ils ne le peuvent pas, ils n’ont qu’à attendre jusqu’à ce que l’action arrive, et ils le sauront alors. »

M. Pickwick jeta un regard de dégoût excessif à son malencontreux visiteur, et aurait probablement accumulé d’effroyables anathèmes sur la tête de MM. Dodson et Fogg, s’il n’en avait pas été empêché par l’arrivée de Sam.

« Samuel Weller ? dit M. Jackson interrogativement.

— Une des plus grandes vérités que vous ayez dites depuis bien longtemps, répondit Sam d’un air fort tranquille.

— Voici un sub pœna pour vous, monsieur Weller ?

— Qu’est-ce que c’est que ça, en anglais ?

— Voici l’original, poursuivit Jackson, sans vouloir donner d’autre explication.

— Lequel ?

— Ceci, répliqua Jackson en secouant le parchemin.

— Ah ! c’est ça l’original ? Eh bien ! je suis charmé d’avoir vu l’original ; c’est un spectacle bien agréable et qui me réjouit beaucoup l’esprit.

— Et voici le shilling : c’est de la part de Dodson et Fogg.

— Et c’est bien gentil de la part de Dodson et Fogg, qui me connaissent si peu, de m’envoyer un cadeau. Voilà ce que j’appelle une fière politesse, monsieur. C’est très-honorable pour eux de récompenser comme ça le mérite où il se trouve ; m’en voilà tout ému. »

En parlant ainsi, Sam fit avec sa manche une petite friction sur sa paupière gauche, à l’instar des meilleurs acteurs quand ils exécutent du pathétique bourgeois.

M. Jackson paraissait quelque peu intrigué par les manières de Sam ; mais, comme il avait remis les citations et n’avait plus rien à dire, il fit la feinte de mettre le gant unique qu’il portait ordinairement dans sa main, pour sauver les apparences, et retourna à son étude rendre compte de sa mission.

M. Pickwick dormit peu cette nuit-là. Sa mémoire avait été désagréablement rafraîchie au sujet de l’action Bardell. Il déjeuna de bonne heure le lendemain, et ordonnant à Sam de l’accompagner, se mit en route pour Gray’s Inn Square.

Au bout de Cheapside, M. Pickwick, dit en regardant derrière lui :

« Sam !

— Monsieur, fit Sam en s’avançant auprès de son maître.

— De quel côté ?

— Par Newgate-Street, monsieur. »

M. Pickwick ne se remit pas immédiatement en route, mais pendant quelques secondes il regarda d’un air distrait le visage de Sam et poussa un profond soupir.

« Qu’est-ce qu’il y a, monsieur ?

— Ce procès, Sam ; il doit arriver le 14 du mois prochain.

— Remarquable coïncidence, monsieur.

— Quoi de remarquable, Sam ?

— Le jour de la saint Valentin[2], monsieur. Fameux jour pour juger une violation de promesse de mariage. »

Le sourire de Sam Weller n’éveilla aucun rayon de gaieté sur le visage de son maître, qui se détourna vivement et continua son chemin en silence.

Depuis quelque temps, M. Pickwick, plongé dans une profonde méditation, trottait en avant et Sam suivait par derrière, avec une physionomie qui exprimait la plus heureuse et la plus enviable insouciance de chacun et de chaque chose ; tout à coup, Sam, qui était toujours empressé de communiquer à son maître les connaissances spéciales qu’il possédait, hâta le pas jusqu’à ce qu’il fût sur les talons de M. Pickwick, et, lui montrant une maison devant laquelle ils passaient, lui dit :

« Une jolie boutique de charcuterie, ici, monsieur.

— Oui ; elle en a l’air.

— Une fameuse fabrique de saucisses.

— Vraiment ?

— Vraiment ? répéta Sam avec une sorte d’indignation, un peu ! Mais vous ne savez donc rien de rien, monsieur ? C’est là qu’un respectable industriel a disparu mystérieusement il y a quatre ans. »

M. Pickwick se retourna brusquement.

« Est-ce que vous voulez dire qu’il a été assassiné ?

— Non, monsieur ; mais je voudrais pouvoir le dire ! C’est pire que ça, monsieur. Il était le maître de cette boutique et l’inventeur d’une nouvelle mécanique à vapeur, patentée, pour fabriquer des saucisses sans fin. Sa machine aurait avalé un pavé, si vous l’aviez mis auprès, et l’aurait broyé en saucisses aussi aisément qu’un tendre bébé. Il était joliment fier de sa mécanique, comme vous pensez ; et, quand elle était en mouvement, il restait dans la cave pendant plusieurs heures, jusqu’à ce qu’il devînt tout mélancolique de joie. Il aurait été heureux comme un roi dans la possession de cette mécanique-là et de deux jolis enfants par-dessus le marché, s’il n’avait pas eu une femme qui était la plus mauvaise des mauvaises. Elle était toujours autour de lui à le tarabuster et à lui corner dans les oreilles, tant qu’il n’y pouvait plus tenir. « Voyez-vous, ma chère, qu’il lui dit un jour, si vous persévérez dans cette sorte d’amusement, je veux être pendu si je ne pars pas pour l’Amérique. Et voilà, qu’il dit. — Vous êtes un grand feignant, qu’elle dit ; et cela leur fera une belle jambe aux Américains, si vous y allez. » Alors elle continue à l’agoniser pendant une demi-heure, et puis elle court dans le petit parloir, derrière la boutique, et elle tombe dans des attaques, et elle crie qu’il la fera périr, et tout ça avec des coups de pied et des coups de poing, que ça dure trois heures. Pour lors, voilà que le lendemain matin, le mari ne se trouve pas. Il n’avait rien pris dans la caisse ; il n’avait même pas mis son paletot ; ainsi, il était clair qu’il ne s’était pas payé l’Amérique. Cependant il ne revient pas le jour d’après, ni la semaine d’après non plus. La bourgeoise fait imprimer des affiches, pour dire que, s’il revenait, elle lui pardonnerait tout. Ce qui était fort libéral de sa part, puisqu’il ne lui avait rien fait au monde. Alors, tous les canaux sont visités ; et, pendant deux mois après, toutes les fois qu’on trouvait un corps mort, on le portait tout de go à la boutique des saucisses ; mais pas un ne répondait au signalement. Elle fit courir le bruit que son mari s’était sauvé, et elle continua son commerce. Un samedi soir, un vieux petit gentleman, très-maigre, vient dans la boutique, en grande colère. « Êtes-vous la maîtresse de cette boutique ici ? dit-il. — Oui, qu’elle dit. — Eh bien ! madame, je suis venu pour vous avertir que ma famille et moi nous ne voulons pas être étranglés à cause de vous. Et plus que ça ; permettez-moi de vous observer, madame, que, comme vous ne mettez pas de la viande de premier choix dans vos saucisses, vous pourriez bien trouver du bœuf aussi bon marché que des boutons. — Des boutons ? monsieur, dit-elle. — Des boutons, madame, dit l’autre en déployant un morceau de papier et lui montrant vingt ou trente moitiés de boutons. Voilà un joli assaisonnement pour des saucisses, madame ; des boutons de culotte. — Saperlote ! s’écrie la veuve en se trouvant mal, c’est les boutons de mon mari ! » Là-dessus, voilà le vieux petit gentleman qui devient blanc comme du saindoux. « Je vois ce que c’est, dit la veuve ; dans un moment d’impatience, il s’est bêtement converti en saucisses ! » Et c’était vrai, monsieur, poursuivit Sam en regardant en face le visage plein d’horreur de M. Pickwick, c’était vrai. Ou bien, peut-être qu’il avait été pris dans la machine. Mais, en tout cas, le petit vieux gentleman, qui avait toujours adoré les saucisses, se sauva de la boutique comme un fou, et on n’en a jamais plus entendu parler depuis ! »

La relation de cette touchante tragédie domestique amena le maître et le valet au cabinet de M. Perker. M. Lowten, tenant la porte à moitié ouverte, était en conversation avec un homme dont l’air et les vêtements paraissaient également misérables. Ses bottes étaient sans talons, et ses gants sans doigts. On voyait des traces de souffrances, de privations, presque de désespoir sur sa figure maigre et creusée par les soucis. Il avait la conscience de sa pauvreté, car il se rangea sur le côté obscur de l’escalier, lorsque M. Pickwick approcha.

« C’est bien malheureux, disait l’étranger avec un soupir.

— Effectivement, répondit Lowten, en griffonnant son nom sur la porte, et en l’effaçant avec la barbe de sa plume. Voulez-vous lui faire dire quelque chose ?

— Quand pensez-vous qu’il reviendra ?

— Je n’en sais rien du tout, répliqua Lowten, en clignant de l’œil à M. Pickwick, pendant que l’étranger abaissait ses regards vers le plancher.

— Ce n’est donc pas la peine de l’attendre ? demanda le pauvre homme, en regardant d’un air d’envie dans le bureau.

— Oh ! non, rétorqua le clerc en se plaçant plus exactement au centre de la porte. Il est bien certain qu’il ne reviendra pas cette semaine… et c’est bien du hasard si nous le voyons la semaine d’après. Quand une fois Perker est hors de la ville, il ne se presse pas d’y revenir.

— Hors de la ville ! s’écria M. Pickwick, juste ciel ! que c’est malheureux !

— Ne vous en allez pas, monsieur Pickwick, dit Lowten ; J’ai une lettre pour vous. »

L’étranger parut hésiter. Il contempla de nouveau le plancher ; et le clerc fit un signe du coin de l’œil à M. Pickwick, comme pour lui faire entendre qu’il y avait sous jeu une excellente plaisanterie : mais, ce que c’était, le philosophe n’aurait pas pu le deviner, quand il se serait agi de sa vie.

« Entrez, monsieur Pickwick, dit Lowten. Eh bien ! monsieur Watty, voulez-vous me donner un message, ou bien revenir ?

— Priez-le de laisser un mot pour m’apprendre où en est mon affaire, répondit le malheureux Watty. Pour l’amour de Dieu ! ne l’oubliez pas, monsieur Lowten.

— Non, non, je ne l’oublierai pas, répliqua le clerc. — Entrez, monsieur Pickwick. — Bonjour, monsieur Watty… un joli temps pour se promener, n’est-ce pas ? » Ayant ainsi parlé, et voyant que l’étranger hésitait encore, il fit signe à Sam de suivre son maître dans l’appartement, et ferma la porte au nez du pauvre diable.

« Je crois qu’on n’a jamais vu un si insupportable banqueroutier depuis le commencement du monde ! s’écria Lowten, en jetant sa plume sur la table, avec toute la mauvaise humeur d’un homme outragé. Il n’y a pas encore quatre ans que son affaire est devant la cour de la chancellerie, et je veux être damné s’il ne vient pas nous ennuyer deux fois par semaine. Il fait un peu froid, pourtant, pour perdre son temps debout, à la porte, avec de misérables râpés comme cela. »

En proférant ces expressions de dépit, Lowten attisait un feu remarquablement grand avec un tisonnier remarquablement petit ; puis il ajouta : « Entrez par ici, monsieur Pickwick. Perker y est : je sais qu’il vous recevra volontiers. »

« Ah ! mon cher monsieur, dit le petit avoué en s’empressant de se lever, lorsque M. Pickwick lui fut annoncé. Et bien ! mon cher monsieur, quelles nouvelles de votre affaire ? Eh ? vous avez entendu parler de nos amis de Freeman’s Court ? Ils ne se sont pas endormis ; je sais cela. Ah ! ce sont des gaillards bien madrés, bien madrés, en vérité. »

En concluant cet éloge, M. Perker prit une prise de tabac emphatique, comme un tribut à la madrerie de MM. Dodson et Fogg.

« Ce sont de fameux coquins ! dit M. Pickwick.

— Oui, oui, reprit le petit homme. C’est une affaire d’opinion, comme vous savez, et nous ne disputerons pas sur des mots. Il est tout simple que vous ne considériez pas ces choses là d’un point de vue professionnel. Du reste, nous avons fait tout ce qui était nécessaire. J’ai retenu maître Snubbin.

— Est-ce un habile avocat ? demanda M. Pickwick.

— Habile ! Bon Dieu, quelle question m’adressez-vous là, mon cher monsieur ; mais maître Snubbin est à la tête de sa profession. Il a trois fois plus d’affaires que les meilleurs avocats : il est engagé dans tous les procès de ce genre. Il ne faut pas répéter cela au dehors, mais nous disons, entre nous, qu’il mène le tribunal par le bout du nez. »

Le petit homme prit une autre prise de tabac, en faisant cette communication à M. Pickwick, et l’accompagna d’un geste mystérieux.

« Ils ont envoyé des citations à mes trois amis, dit le philosophe.

— Ah ! naturellement ; ce sont des témoins importants : ils vous ont vu dans une situation délicate.

— Mais ce n’est pas ma faute s’il lui a plu de se trouver mal ! Elle s’est jetée elle-même dans mes bras.

— C’est très-probable, mon cher monsieur ; très-probable et très-naturel. Rien n’est plus naturel, mon cher monsieur ; mais qu’est-ce qui le prouvera ? »

M. Pickwick passa à un autre sujet, car la question de M. Perker l’avait un peu démonté. « Ils ont également cité mon domestique, dit-il.

— Sam ? »

M. Pickwick répliqua affirmativement :

« Naturellement, mon cher monsieur ; naturellement. Je le savais d’avance ; j’aurais pu vous le dire, il y a un mois. Voyez-vous, mon cher monsieur, si vous voulez faire vos affaires vous-même, après les avoir confiées à votre avoué, il faut en subir les conséquences. »

Ici M. Perker se redressa avec un air de dignité, et fit tomber quelques grains de tabac, égarés sur son jabot.

« Que veulent-ils donc prouver par son témoignage ? demanda M. Pickwick, après deux ou trois minutes de silence.

— Que vous l’avez envoyé à la plaignante pour faire quelques affaires de compromis, je suppose. Au reste, il n’y a pas beaucoup d’inconvénient, car je ne crois pas que nos adversaires puissent tirer grand’chose de lui.

— Je ne le crois pas, dit M. Pickwick, et malgré sa vexation, il ne put s’empêcher de sourire à la pensée de voir Sam paraître comme témoin. Quelle conduite tiendrons-nous ? ajouta-t-il.

— Nous n’en avons qu’une seule à adopter, mon cher monsieur ; c’est de contre-examiner les témoins, de nous fier à l’éloquence de Snubbin, de jeter de la poudre aux yeux des juges, et de nous en rapporter au jury.

— Et si le verdict est contre moi ? »

M. Perker sourit, prit une très-longue prise de tabac, attisa le feu, leva les épaules, et garda un silence expressif.

« Vous voulez dire que dans ce cas il faudra que je paye les dommages-intérêts ? » reprit M. Pickwick, qui avait examiné avec un maintien sévère cette réponse télégraphique.

Perker donna au feu une autre secousse fort peu nécessaire, en disant : « J’en ai peur.

— Et moi, reprit M. Pickwick avec énergie, je vous annonce ici ma résolution inaltérable de ne payer aucun dommage quelconque, aucun, Perker. Pas une guinée, pas un penny de mon argent ne s’engouffrera dans les poches de Dodson et Fogg. Telle est ma détermination réfléchie, irrévocable. Et en parlant ainsi, M. Pickwick déchargea sur la table qui était auprès de lui un violent coup de poing, pour confirmer l’irrévocabilité de ses intentions.

— Très-bien, mon cher monsieur ; très-bien : vous savez mieux que personne ce que vous avez à faire.

— Sans aucun doute, reprit notre héros avec vivacité. Où demeure maître Snubbin ?

— Dans Old-Square, Lincoln’s Inn.

— Je désirerais le voir.

— Voir maître Snubbin ! mon cher monsieur, s’écria M. Perker, dans le plus grand étonnement. Poh ! Poh ! impossible ! Voir maître Snubbin ! Dieu vous bénisse, mon cher monsieur, on n’a jamais entendu parler d’une chose semblable. Cela ne peut absolument pas se faire, à moins d’avoir payé d’avance des honoraires de consultation, et d’avoir obtenu un rendez-vous. »

Malgré tout cela, M. Pickwick avait décidé, non-seulement que cela pouvait se faire, mais que cela se ferait ; et, en conséquence, dix minutes après avoir reçu l’assurance que la chose était impossible, il fut conduit par son avoué dans le cabinet extérieur de l’illustre maître Snubbin.

C’était une pièce assez grande, mais sans tapis. Auprès du feu était une table couverte d’une serge, qui depuis longtemps avait perdu toute prétention à son ancienne couleur verte, et qui, grâces à l’âge et à la poussière, était graduellement devenue grise, excepté dans les endroits nombreux où elle était noircie d’encre. On voyait sur la table une énorme quantité de petits paquets de papier, attachés avec de la ficelle rouge ; et, derrière la table, un clerc assez âgé, dont l’apparence soignée et la pesante chaîne d’or accusaient clairement la clientèle étendue et lucrative de maître Snubbin.

« Le patron est-il dans son cabinet, monsieur Mallard, demanda Perker au vieux clerc, en lui offrant sa tabatière, avec toute la courtoisie imaginable.

— Oui, mais il est trop occupé. Voyez-vous toutes ces affaires ? Il n’a pu encore donner d’opinion sur aucune d’elles, et cependant les honoraires d’expédition sont payés pour toutes. »

Le clerc sourit en disant ceci, et respira sa prise de tabac avec une sensualité qui semblait être composée de goût pour le tabac et d’amour pour les honoraires.

« Ça ressemble à de la clientèle, cela, dit Perker.

— Oui, répondit le clerc, en offrant à son tour sa boîte, avec la plus grande cordialité ; et le meilleur de l’affaire c’est que personne au monde, excepté moi, ne peut lire l’écriture du patron. Si bien que, quand il a donné son opinion, on est obligé d’attendre que je l’aie copiée, hé ! hé ! hé !

— Ce qui profite à quelqu’un aussi bien qu’à maître Snubbin, et contribue à vider la bourse du client, ha ! ha ! ha ! »

À cette observation, le clerc recommença à rire ; non pas d’un rire bruyant et ouvert, mais d’un ricanement silencieux, intérieur, qui faisait mal à M. Pickwick. Quand un homme saigne intérieurement, c’est une chose fort dangereuse pour lui ; mais quand il rit intérieurement, cela ne présage rien de bon pour les autres.

« Est-ce que vous n’avez pas fait la petite note des honoraires que je vous dois ? reprit Perker.

— Non ; pas encore.

— Faites-la donc, je vous en prie. Je vous enverrai un mandat. Mais vous êtes trop occupé à empocher l’argent comptant pour penser à vos débiteurs, hé ! hé ! hé ! »

Cette plaisanterie parut chatouiller agréablement le clerc, et il se régala sur nouveaux frais de son ricanement égoïste.

« Maintenant M. Mallard, mon cher ami, dit M. Perker en recouvrant tout d’un coup sa gravité, et en tirant par le revers de son habit le grand clerc du grand avocat, dans un coin de la chambre, il faut que vous persuadiez au patron de me recevoir avec mon client que voilà.

— Allons ! allons ! en voilà une bonne ! voir maître Snubbin ? C’est par trop absurde ! »

Malgré l’absurdité de la proposition, le clerc se laissa doucement emmener hors de l’ouïe de M. Pickwick, puis après quelques chuchotements, il disparut dans le sanctuaire du luminaire de la justice. Il en revint bientôt sur la pointe du pied et informa M. Perker et M. Pickwick qu’il avait décidé maître Snubbin à les admettre sur-le-champ, en violation de toutes les règles établies.

Maître Snubbin, suivant la phrase reçue, pouvait avoir une cinquantaine d’années. C’était un de ces individus pâles, maigres, desséchés, dont la figure ressemble à une lanterne de corne. Il avait des yeux ronds, saillants, ternes comme on en rencontre ordinairement dans la tête des gens qui se sont appliqués pendant de longues années à de laborieuses et monotones études ; des yeux qui l’auraient fait reconnaître pour myope quand même on n’aurait pas vu le lorgnon qui se dandinait sur sa poitrine, au bout d’un large ruban noir. Ses cheveux étaient rares et grêles, ce qu’on pouvait attribuer en partie à ce qu’il n’avait jamais sacrifié beaucoup de temps à leur arrangement, mais surtout à ce qu’il avait porté pendant vingt-cinq ans la perruque légale, que l’on voyait derrière lui, sur une tête à perruque. Les traces de poudre qui souillaient son collet, la cravate de batiste mal blanchie et plus mal attachée, qui entourait son cou, indiquaient que, depuis qu’il avait quitté la cour, il n’avait pas eu le temps de faire le moindre changement dans sa toilette ; et l’air malpropre du reste de son costume, donnait lieu de croire qu’il aurait pu avoir tout le temps désirable, sans que sa tournure en fût améliorée. Des livres de droit, des monceaux de papiers, des lettres ouvertes, étaient répandus sur la table, sans aucune apparence d’ordre. L’ameublement était vieux et délabré, les portes de la bibliothèque semblaient vermoulues ; à chaque pas la poussière s’élevait en petits nuages du tapis râpé ; les rideaux étaient jaunis par l’âge et par la fumée, et l’état de toutes choses, dans le cabinet, prouvait, clair comme le jour, que maître Snubbin était trop absorbé par sa profession pour faire attention à ses aises.

L’illustre avocat s’occupait à écrire, lorsque ses clients entrèrent ; il salua d’un air distrait, quand M. Pickwick lui fut présenté par son avoué, fit signe à ses visiteurs de s’asseoir, plaça soigneusement sa plume dans son encrier, croisa sa jambe gauche sur sa jambe droite, et attendit qu’on lui adressât la parole.

« Maître Snubbin, dit M. Perker, M. Pickwick est le défendeur dans Bardell et Pickwick.

— Est-ce que je suis retenu pour cette affaire-là ?

— Oui, monsieur. »

L’avocat inclina la tête, et attendit une autre communication.

« Maître Snubbin, reprit le petit avoué, M. Pickwick avait le plus vif désir de vous voir, avant que vous entrepreniez sa cause, pour vous assurer qu’il n’y a aucun fondement, aucun prétexte à l’action intentée contre lui, et pour vous affirmer qu’il ne paraîtrait pas devant la cour, si sa conscience n’était pas complètement tranquille en résistant aux demandes de la plaignante. — Ai-je bien exprimé votre pensée, mon cher monsieur ? continua le petit homme en se tournant vers M. Pickwick.

— Parfaitement. »

Maître Snubbin développa son lorgnon, l’éleva à la hauteur de ses yeux, et après avoir considéré notre héros pendant quelques secondes, avec une grande curiosité, se tourna vers M. Perker, et lui dit en souriant légèrement :

« La cause de M. Pickwick est-elle bonne ? »

L’avoué leva les épaules.

« Vous proposez-vous d’appeler des témoins ?

— Non, monsieur. »

Le sourire de l’avocat se dessina de plus en plus ; il dandina sa jambe avec une violence redoublée, et se rejetant en arrière dans son fauteuil, il toussa dubitativement.

Tout légers qu’étaient ces indices des sentiments de l’avocat, ils ne furent pas perdus pour M. Pickwick. Il fixa plus solidement sur son nez les besicles à travers lesquelles il avait attentivement contemplé les démonstrations que l’homme de loi avait laissé échapper, puis il lui dit, avec une grande énergie, et en dépit des clins d’œil et des froncements de sourcils de l’avoué :

« Mon désir de vous être présenté dans un semblable but, monsieur, paraît sans doute fort extraordinaire à une personne qui voit tant d’affaires du même genre ? »

L’avocat essaya de regarder gravement son feu, mais il eut beau faire, le sourire revint encore sur ses lèvres. M. Pickwick continua :

« Les gentlemen de votre profession, monsieur, voient toujours le plus mauvais côté de la nature humaine. Toutes les discussions, toutes les rancunes, toutes les haines, se produisent devant vous. Vous savez par expérience jusqu’à quel point les jurés se laissent prendre par la mise en scène, et naturellement vous attribuez aux autres le désir d’employer, dans un but d’intérêt et de déception, le moyen dont vous connaissez si bien la valeur, parce que vous l’employez constamment dans l’intention louable et honorable de faire tout ce qui est possible en faveur de vos clients. Je crois qu’il faut attribuer à cette cause l’opinion vulgaire mais générale, que vous êtes, comme corps, froids, soupçonneux, égoïstes. Je sais donc fort bien, monsieur, tout le désavantage qu’il y a à vous faire une semblable déclaration, dans la circonstance où je me trouve. Néanmoins, comme vous l’a dit mon ami, M. Perker, je suis venu ici pour vous déclarer positivement que je suis innocent de l’action qu’on m’impute ; et quoique je connaisse parfaitement l’inestimable valeur de votre assistance, je vous demande la permission d’ajouter que je renoncerais à me servir de votre talent, si vous n’étiez pas absolument convaincu de ma sincérité. »

Longtemps avant la fin de ce discours (qui, nous devons le dire, était d’une nature fort prolixe pour M. Pickwick), l’avocat était retombé dans ses distractions. Cependant, au bout de quelques minutes de silence et après avoir repris sa plume, il parut se ressouvenir de la présence de son client, et levant les yeux de dessus son papier, il dit d’un ton assez brusque :

« Qui est-ce qui est avec moi dans cette cause ?

— M. Phunky, répliqua l’avoué.

— Phunky ? Phunky ? Je n’ai jamais entendu ce nom-là. C’est donc un jeune homme ?

— Oui, c’est un très jeune homme. Il n’y a que quelques semaines qu’il a plaidé sa première cause, il n’y a pas encore huit ans qu’il est au barreau.

— Oh ! c’est ce que je pensais, reprit maître Snubbin, avec cet accent de commisération que l’on emploie dans le monde pour parler d’un pauvre petit enfant sans appui. — M. Mallard, envoyez chez monsieur… monsieur…

— Phunky, Holborn-Court, suppléa M. Perker

— Très-bien. Faites-lui dire, je vous prie, de venir ici un instant. »

M. Mallard partit pour exécuter sa commission, et maître Snubbin retomba dans son abstraction, jusqu’au moment où M. Phunky fut introduit.

M. Phunky était un homme d’un âge mûr, quoique un avocat en bourgeon. Il avait des manières timides, embarrassées, et en parlant, il hésitait péniblement. Cependant ce défaut ne semblait pas lui être naturel, mais paraissait provenir de la conscience qu’il avait des obstacles que lui opposait son manque de fortune ou de protections, ou peut-être bien de savoir faire. Il était intimidé par l’avocat, et se montrait obséquieusement poli pour l’avoué.

« Je n’ai pas encore eu le plaisir de vous voir, M. Phunky, » dit maître Snubbin avec une condescendance hautaine.

M. Phunky salua. Il avait eu, pendant huit ans et plus, le plaisir de voir maître Snubbin, et de l’envier aussi, avec toute l’envie d’un homme pauvre.

« Vous êtes avec moi dans cette cause, à ce que j’apprends ? poursuivit l’avocat. »

Si M. Phunky avait été riche, il aurait immédiatement envoyé chercher son clerc, pour savoir ce qui en était ; s’il avait été habile, il aurait appliqué son index à son front et aurait tâché de se rappeler si, dans la multitude de ses engagements, il s’en trouvait un pour cette affaire : mais, comme il n’était ni riche ni habile (dans ce sens, du moins), il devint rouge et salua.

« Avez-vous lu les pièces, M. Phunky ? continua le grand avocat. »

Ici encore, M. Phunky aurait dû déclarer qu’il n’en avait aucun souvenir ; mais comme il avait examiné tous les papiers qui lui avaient été remis, et comme, le jour ou la nuit, il n’avait pas pensé à autre chose depuis deux mois qu’il avait été retenu comme junior de maître Snubbin, il devint encore plus rouge, et salua sur nouveaux frais.

« Voici M. Pickwick, » reprit l’avocat en agitant sa plume dans la direction de l’endroit où notre philosophe se tenait debout.

M. Phunky salua M. Pickwick avec toute la révérence qu’inspire un premier client, et ensuite inclina la tête du côté de son chef.

« Vous pourriez emmener M. Pickwick, dit maître Snubbin, et… et… et écouter tout ce que M. Pickwick voudra vous communiquer. Après cela, nous aurons une consultation, naturellement. »

Ayant ainsi donné à entendre qu’il avait été dérangé suffisamment, maître Snubbin qui était devenu de plus en plus distrait, appliqua son lorgnon à ses yeux, pendant un instant, salua légèrement, et s’enfonça plus profondément dans l’affaire qu’il avait devant lui. C’était une prodigieuse affaire ; une interminable procédure occasionnée par le fait d’un individu, décédé depuis environ un siècle, et qui avait envahi un sentier conduisant d’un endroit d’où personne n’était jamais venu, à un autre endroit où personne n’était jamais allé !

M. Phunky ne voulant jamais consentir à passer une porte avant M. Pickwick et son avoué, il leur fallut quelque temps avant d’arriver dans le square. Ils s’y promenèrent longtemps en long et en large, et le résultat de leur conférence fut qu’il était fort difficile de prévoir si le verdict serait favorable ou non ; que personne ne pouvait avoir la prétention de prédire le résultat de l’affaire ; enfin qu’on était fort heureux d’avoir prévenu l’autre partie, en retenant maître Snubbin.

Après avoir entendu différents autres topiques de doute et de consolation, également bien appropriés à son affaire, M. Pickwick tira Sam du profond sommeil où il était tombé depuis une heure, et ayant dit adieu à Lowten, retourna dans la Cité, suivi de son fidèle domestique.






  1. À une certaine heure, les places des théâtres anglais ne se payent plus que moitié prix.
  2. Jour où un grand nombre d’amoureux et d’amoureuses s’adressent, sous le voile de l’anonyme, des déclarations sérieuses ou ironiques.