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Les Paraboles cyniques/Œdipe

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Œdipe (1913)
Les Paraboles cyniquesAthéna (p. 99-104).

XVIII

Œdipe.

— Je n’attaque personne. Mais, si mon ennemi porte la main sur moi, je porterai la main sur lui. Pourvu que ma force égale mon courage, l’agresseur pleurera son erreur et d’avoir pris pour un lâche esclave un homme libre et brave.

Ainsi parlait Excycle et il frappait sur sa poitrine sonore.

Cependant le doux Eubule secouait la tête en signe de désapprobation.

Mais Psychodore dit :

— Entendez une parabole :

Un roi dont la femme était grosse envoya consulter l’oracle.

Or Phoïbos le Tortueux répondit :

— Celui que la reine porte dans son sein est marqué par les Moires pour tuer son père et pour épouser sa mère. Il sera le frère de ses fils…

— C’est l’histoire d’OEdipe que tu nous contes, remarqua dédaigneusement Excycle. T’imagines-tu que nous ignorions cette fable connue de tous les enfants ?

— Tu la connais, en effet, comme un enfant. Et tu ne l’as pas comprise. Nul, d’ailleurs, ne l’a comprise, non point même l’harmonieux Sophocle.

— jaloux ! ô blasphémateur !

— Et — continua Psychodore comme s’il n’entendait point — il y a, dans ces aventures illustres, certaines choses ignorées de tous et que je désire vous apprendre. Que celui donc qui est capable d’entendre entende.

Étendu pour mourir sur le mont Kithéron, Laïos voyait, ses forces brisées, le meurtrier s’éloigner comme un triomphe. Alors deux femmes parurent devant lui. Et elles dirent l’une et l’autre :

— Celui-ci qui t’a frappé à mort c’est ton fils. Regarde-le marcher glorieusement vers la pompe des noces incestueuses et vers le reste de son destin.

Laïos, soulevant faiblement son corps et ses douleurs demanda :

— Qui êtes-vous et que me voulez-vous ?

Or le visage de l’une des deux femmes était rigide comme le fer. Mais elle se tordait les bras comme l’impuissance. Et elle ne répondit rien à la question de l’agonisant.

L’autre était aussi belle qu’Athéné elle-même, et aussi grave et plus souverainement calme. Elle prit la parole.

— Celle que tu vois près de moi, dit-elle, se nomme Violence. Elle se tait à cette heure, parce que tu n’as plus de force pour les folies qu’elle conseille. Mais elle t’a parlé autrefois, et tu l’as écoutée. C’est pourquoi tu meurs misérablement. Regarde-la ; tu la reconnaîtras.

— Je la reconnais, murmura Laïos. Mais elle a changé de nom. Jadis, je l’appelais quelquefois Prudence, quelquefois Justice.

L’apparition qui sur un visage semblable à celui d’Athéné portait un calme plus noble encore reprit :

— Pour moi, tu ne reconnais ni ma voix ni mes traits. Pourtant je ne me sépare jamais de cette mauvaise conseillère. Chaque fois qu’elle vint vers toi, je l’accompagnai. Mais tu n’avais d’oreilles et de regards que pour elle et, quand j’essayais de parler, tu me faisais taire ignominieusement.

Le vieillard interrogea :

— Dis-moi ton nom, toi qui oses m’accuser.

— Je m’appelle Abstention.

— C’est un nom d’esclave et j’étais roi.

— Les fous croient, en effet, quand on me nomme, qu’on parle d’une esclave qui tremble. Mais quelques sages n’ignorent pas que mon nom est plus haut que l’Olympe. Et je suis puissante non seulement au-dessus de Zeus, mais encore au-dessus du destin qui courbe Zeus et le reste des vivants.

Or l’Abstention continua :

— Si tu m’avais écoutée, ton fils ne t’aurait point frappé. Il ne se hâterait point maintenant vers le lit maternel, source infâme d’où des maux peut-être intarissables couleront pour lui et pour d’autres. Ô homme, toute action a sa cause et produit son effet. Toute action est un anneau du cercle de folie et de fer que forgent les hommes aveugles et les Moires cruelles. Le mal que tu crains te fait commettre un mal d’où sortira précisément ce que tu crains. Toute violence est féconde et ses filles, qui portent le même nom qu’elle, sont des furies retournées contre celui qui épousa leur mère. Toute ruse est féconde, et ses filles se nomment duperies. Mais le sage qui se refuse à la violence et au mensonge, celui-là s’est affranchi du cercle de fer et, monté jusqu’au temple serein, il est plus haut que le destin et plus libre que Zeus. Si les sages étaient nombreux, beaucoup d’anneaux tomberaient et les Moires pleureraient, impuissantes à reforger la chaîne. Mais le destin ne craint pas de perdre un jour l’escabeau frémissant que forment sous ses pieds les têtes des hommes et ensemble les colliers et les jougs dont ils se chargent eux-mêmes. Car toujours les sages seront rares.

— Que m’importent ces choses, dit Laïos, à l’heure où je vais mourir ?

— Ô présomptueux, gémit l’Abstention, tu parles comme si tu savais ce qu’est la mort.

Excycle remarqua :

— L’Abstention n’aurait pu tenir de tels discours à Œdipe, car Œdipe subit un sort qu’il n’avait point créé.

Mais Psychodore :

L’Abstention fait entendre à tous les mourants des paroles analogues. Elle dit à Agamemnon sous le réseau fatal :

« Si tu n’avais pas sacrifié Iphianassa… »

Elle dit à Klytaimnestre sous le poignard de son fils : « Si tu avais épargné Agamemnon… » Elle dit à Oreste : « honte ! il a fallu, pour que le cercle fût dénoué, que les dieux se montrent moins méchants que les hommes… »

— Je te demande ce qu’elle put dire à Œdipe, insista le disciple hostile.

Celle-là que les dieux nomment en tremblant Abstention et que le bégaiement des mortels appelle parfois Sagesse dit à Œdipe, quand il fut resté seul dans le bois de Kolonos :

— Si tu n’avais pas tué, tu n’aurais pas tué ton père.

Œdipe eut à chaque coin de sa bouche un pli amer et il répliqua, violent comme avec Tirésias, âprement railleur comme avec Kréon :

— Ô diseuse de naïvetés inutiles…

Mais l’Abstention s’écria :

— C’est toi qui un jour fis un geste naïf et inutile : le jour où, saisissant les agrafes d’or des vêtements de Iocaste, tu te crevas les yeux. Combien naïf et inutile, ce geste ! Car tu fus toujours un aveugle, toi qui ne savais pas voir un parent chez tout homme que tu rencontrais, toi qui ne reconnaissais pas un frère en tout Éphémère de ton âge, un fils en chaque enfant et en chaque vieillard un père.