Les Paraboles cyniques/Ceux qui marchent
X
Ceux qui marchent.
— Ô Psychodore, dit Excycle, j’ai réfléchi et rien n’est aussi vain que la sagesse. Ce que je ferai tout à l’heure dépend de ce que j’ai fait jusqu’ici et de ce que l’univers a fait jusqu’ici. Mon second geste a dépendu de mon premier geste qui ne dépendait pas de moi. Ainsi, dès avant ma naissance, mon chemin était tracé tout entier et je ne puis dévier d’une ligne. De sorte que mes connaissances restent inutiles à mes actions.
— Tu trouves indifférent d’avancer dans la lumière ou dans les ténèbres ?…
— Il est heureux, d’ailleurs, que les choses marchent comme une armée où nul soldat ne quitte son rang. Autrement ce serait, dans ce qu’on regarde, désordre sans remède et éternel chaos ; ce serait, dans celui qui regarde, ignorance dont rien ne triomphera, hébétude et affolement. Si les événements qui se succèdent ou qui se manifestent simultanés n’étaient liés par l’or inflexible et brillant de la Loi, nul ne pourrait rien savoir, non pas même les dieux. Savoir, c’est savoir la Loi. Celui qui dit la Loi dit les faits. Il est la main qui tient les grains, parce qu’elle tient l’épi ; qui tient la moisson, parce qu’elle tient la graine ; qui tient la semence d’hier et l’arbre de demain dans le fruit d’aujourd’hui. Il y a des vents brûlants qui ouvrent les épis, dispersent les grains, rendent impossible la moisson. Il n’y a pas, ô joie ! de fantaisie ou de caprice qui puisse dénouer la Loi et disperser les faits. Sinon, si la nature était impuissante comme la cité, si ses ordres pouvaient être éludés comme ceux du tyran, je pleurerais, général dont les soldats se mutinent ; car le passé, l’avenir et aussi tout le vaste présent que mon œil ne voit pas échapperaient ricaneurs à mon esprit. Enfermé au silence désespéré du vaincu, je n’oserais même dire : « Le soleil se lèvera demain. »
Excycle se tut une minute. Puis il reprit, avec un rire victorieux :
— Ta pensée, ô orgueilleux Psychodore, n’est pas plus libre que le soleil. Ce que tu appelles superbement ta révolte est une obéissance à la Loi que tu ignores et un produit de la Loi. Ou, si tu ne veux point l’avouer, ose donc affirmer que quelque chose vient de rien, que le fils n’a point de père et l’effet point de cause.
Psychodore répliqua :
— Va dire au conducteur du char, quand il tourne la borne : « Épargne-toi tout effort et toute attention inutiles. Les événements antérieurs nécessitent la direction actuelle de tes chevaux et tu ne peux rien pour ton salut ou pour ton fracas. » Va dire au sculpteur : « Tu crois en vain diriger ton ciseau vers le dégagement de la beauté. Chacun de tes gestes est déterminé par l’état de ton corps et par l’état de l’univers. » Ou plutôt dis-toi à toi-même, savant Excycle : « Pourquoi t’efforces-tu de dompter les pensées, de les contenir dans l’étroit sentier de la logique et de les modifier légèrement pour qu’elles s’accordent entre elles et se soutiennent les unes les autres ? Chacune de tes pensées, l’ignores-tu donc ? est déterminée dans son moindre détail par l’ensemble des choses. Chacune de tes pensées et chacun de tes rêves, quelque effort que tu fasses, est un acteur qui existe de toute éternité, et il ne peut apparaître avant son heure ni manquer son entrée sur le théâtre passif que tu es. » Et dis-toi encore, ô Excycle : « Ne te préoccupe pas de regarder tel objet que tu veux examiner en physicien, car la direction même de tes regards ne dépend point de toi. »
— Mais…
— Ah ! malgré les fatalités inéluctables qui t’entourent, malgré la Loi, tu t’appliques à voir ce qui peut t’instruire et tu t’efforces de donner à ton esprit une éducation scientifique. Dans une certaine mesure, tu fais triompher le déterminisme logique, qui est ta liberté intellectuelle, sur les déterminismes de la mécanique et de la vie qui sont tes servitudes. Et parfois, ton obéissance à la nature des choses est une domination sur les choses. Pourquoi ne veux-tu pas que je donne à mon caractère une éducation forte et que je fasse triompher, dans mes pensées et dans mes actes, le déterminisme de sagesse, qui est ma liberté morale, sur les volontés des choses et de mon corps, qui sont mon esclavage ? La connaissance des lois du monde te permet de dominer le monde en obéissant à ces lois. La connaissance de moi-même me permet d’utiliser les lois de ma nature pour dominer ma nature.
— Cependant…
— Tais-toi, Excycle. Car, puisque tu accordes au laboureur le pouvoir de semer l’avenir, au sculpteur le pouvoir de réaliser la beauté, au physicien le pouvoir de choisir l’objet de son étude, au dialecticien le pouvoir de diriger sa pensée ; si ensuite tu refuses au sage la liberté de diriger sa propre conduite et de créer sa sagesse comme le savant crée sa science, tu parles avec injustice et tu ressembles au fou de la parabole :
Sur l’agora, avec des arguments habiles, Zénon l’Éléate niait le mouvement, comme tout à l’heure tu niais la liberté. Plusieurs étaient pris, naïfs, aux mailles serrées du réseau fragile. D’autres sentaient l’erreur, mais ils ne pouvaient découvrir d’où elle venait. Et ils restaient étonnés, comme le voyageur qui voudrait dévider, en commençant par le premier fil, la toile de l’araignée tendue à travers son chemin. Mais, qu’il ait vu ou non la toile légère, le lion passe et il en emporte des lambeaux, tandis que d’autres lambeaux pendent ridicules aux buissons. Tel Diogène, homme de sagesse pratique, ne chercha pas des mots vains pour les opposer à la vanité des mots qui niaient le mouvement ; mais il se mit à marcher.
Excycle dit :
— Tu as la manie, depuis quelques jours, de conter les histoires les plus banalement connues et tu risques d’avoir perdu toute puissance d’invention.
— Il y a, dit Psychodore en riant, des choses dont tu sais que tu les ignores. Il y en a d’autres que tu ignores au point de croire que tu les sais. Mais je t’ai annoncé tout à l’heure un fou dans la parabole. D’autres avant moi t’ont dit, sans que tu les entendes, ce que fit le sage Diogène. Quelqu’un t’a-t-il conté déjà ce que fit le fou ?
— Non, avoua Excycle.
— Écoute donc et, cette fois, si tu le peux, entends :
Diogène se dirigeait vers l’extrémité droite de l’agora. Mais le fou dont je parle le saisit par le bras et il cria :
— Viens avec moi. Vers la gauche, vers la gauche, te dis-je. N’as-tu donc pas entendu celui-ci, Zénon, le diseur de vérités ? N’as-tu donc pas entendu sa démonstration irréfutable et que, du côté où tu t’efforces, tout mouvement est impossible ?