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Les Paraboles cyniques/L’Arbre

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L’Arbre (1913)
Les Paraboles cyniquesAthéna (p. 123-128).

XXIV

L’Arbre.

— Seule, dit Excycle, la logique produit la vérité.

Mais Théomane, d’un accent méprisant :

— La logique est celle que proprement j’appelle la Stérile ou même, les jours où je ne suis pas généreux pour mes ennemis, l’Apprauvrisseuse. Un syllogisme ne te rend dans sa conclusion qu’une portion de ce que tu lui as donné par les prémisses. Si la fin de ton discours est plus riche que le commencement, tu as été illogique. Or tu es sorti du cercle étroit et désert pour aller vers le vrai ou vers le faux, selon que tu t’es dirigé du côté de l’Un, qui est l’Être, ou du côté du Multiple, qui est l’Apparence.

— Où trouverai-je donc, selon toi, la mère féconde qui enfante les vérités ?

— Je ne sais si elle a un nom chez les philosophes. Mais moi je l’appelle Extase. Car elle me fait sortir de moi et me perd, goutte ivre, dans l’océan divin.

— Que rapportes-tu de tels voyages ?

— La vérité, te dis-je. Mais elle n’est pas pensée et parole. Elle est sentiment et émotion. Quand ma folie amoureuse et qui bégaie tente de la nommer, je l’appelle en tremblant Celle-Qui-N’a-Point-De-Nom. Ô Ineffable…

Théomane tremblait, en effet, et ses yeux semblaient regarder un éblouissement que nul ne voyait.

— Le voici ivre comme un bacchant ! remarqua Excycle.

De ses deux mains il secoua l’initié comme on réveille un dormeur.

— Veux-tu, demanda-t-il, que nous prenions l’avis de Psychodore ?

Vague et lasse, la voix de Théomane fut celle du plongeur qui remonte, sans haleine, des profondeurs de l’eau ou du sommeil.

— Psychodore — dit-il avec le geste fatigué qui repousse à demi — me charme et me désole. Ce sage me montre le néant de la sagesse, la faiblesse d’Antée quand il ne s’appuie plus sur sa mère Gaia, la faiblesse de l’homme quand il refuse de s’appuyer sur Dieu.

Le philosophe passait, une main sur l’épaule d’Eubule. Les disciples qui écoutaient la querelle l’appelèrent. Et, parlant plusieurs à la fois, ils exposaient confusément le sujet de la dispute.

— La logique, déclara Psychodore, est un besoin de l’esprit. La réduction du multiple à l’unité est un autre besoin humain. Les satisfactions que l’intelligence se donne, ici comme là, viennent d’elle, non des choses ou de l’être. Or, entre le plein des choses et l’avidité de la pensée y a-t-il concordance, et l’eau qui nous remplit avait-elle, avant d’entrer dans le vase, la forme du vase ? Voilà une question que je laisserai toujours sans réponse, pauvre aveugle, qui n’ai que mes yeux pour voir mes yeux et, pour juger mon esprit, que mon esprit.

— L’aveuglement dont tu parles, remarqua Théomane, les dieux le subiraient aussi bien que les hommes. Les dieux eux-mêmes, — s’il ne fallait rejeter ta parole comme une impiété et un désespoir, — ne pourraient affirmer qu’ils savent la réalité des choses.

Psychodore secoua la tête en souriant :

— Euclide peut dire la vérité sur le cercle, parce que sa pensée a créé le cercle. Et il n’est pas assez naïf pour s’inquiéter de savoir s’il y a, en dehors de sa pensée, des cercles parfaits et des rayons égaux. Peut-être la pensée des dieux crée les choses comme la pensée d’Euclide invente les figures. Peut-être aussi je suis un dieu et j’ai créé mon univers. Mais, si tu regardes l’esprit des dieux comme une réceptivité qui connaît un monde composé, en dehors d’eux, de je ne sais quelles réalités, alors ils sont aussi ignorants que l’homme qui, au lieu de projeter hardiment son univers, veut devenir, timide et servile, la science de je ne sais quel univers étranger. Alors tu crois qu’ils sont de grands miroirs, mais toi tu es un petit miroir. Et ce n’est pas d’être grande qui permettra à la glace de savoir si elle déforme les objets. Et même quel miroir étrange et actif il faut que tu sois déjà si tu sais que tu ne sais rien, si tu t’aperçois, en un sursaut, qu’une seule chose est certaine, à savoir que l’image n’est pas l’objet.

Le philosophe se tut un instant. Puis il reprit doucement :

— Cependant la querelle de Théomane et d’Excycle agitait peut-être tout à l’heure d’autres pensées. Entendez donc, concernant l’unité, une parabole :

Dans un de mes voyages ou dans un de mes songes — qu’importe ? — je vis un arbre grand et touffu à lui seul comme toute une forêt. Il était peuplé par une multitude innombrable d’hommes très petits. Ils avaient exactement notre forme, mais leur taille était celle de ces fourmis à tête rouge qui sont brutales et folles comme des soldats, qui font la guerre aux autres fourmis et qui ont des esclaves. Les occupations des êtres minuscules qui demeuraient sur l’arbre ressemblaient à celles des Grecs et à celles des Barbares. Les habitants d’une branche livraient des combats à ceux des autres branches. Ils contractaient des alliances comme, pour une expédition dangereuse et difficile, se réunissent deux bandes de brigands ou deux peuples. Ils consentaient des trêves ou écrivaient des traités de paix sur des débris de feuilles qu’ils déchiraient dès qu’ils se croyaient les plus forts. Vers le milieu de chaque branche une feuille s’étalait qu’on appelait agora. À des heures peut-être régulièrement fixées, on s’y réunissait pour parler, tantôt avec emphase tantôt parmi des cris discords, de certains riens désignés sous le nom pompeux d’affaires publiques. Ces petits hommes se taisaient des procès, prononçaient des plaidoyers, portaient des jugements pour décider si la troisième nervure de la cinquième feuille du septième rameau de droite appartenait au propriétaire de la seconde nervure ou revenait à celui de la quatrième.

Parmi l’agitation de ces pauvres êtres, on remarquait l’allure grave de certains personnages. Ceux-ci portaient au menton quatre poils qu’ils appelaient barbe philosophique et leur bouche s’ouvrait volontiers pour injurier la folie des autres. Mais souvent ils n’étaient pas moins fous que les autres.

Quelques-uns des petits philosophes voyageaient de branche en branche ou, comme disait leur murmure, de patrie en patrie. L’un d’eux, pendant que je le regardais, descendit jusqu’au tronc. Il en fit le tour trois fois, à diverses hauteurs, s’étonnant et se réjouissant de ne plus trouver la multiplicité des branches. Cependant l’odeur des herbes mouillées montait jusqu’à lui et grisait son petit cerveau. Bientôt il se mit à chanter sur un rythme lent et religieux. Et voici ce que disait son hymne : « Unité, ô Toi qui crées et qui supportes les branches et le multiple… Ô Unité, rien n’est plus profond que toi… »

Il remonta dans les pays habités. Et il allait clamant partout sa découverte ; mais les autres fils des branches, occupés à se battre, à plaider, à juger, à négocier des débris de feuilles mortes, ne l’écoutaient point.

Or une bête, venue pendant La nuit, avait gratté au pied de l’arbre. Je vis que sur les racines vivaient aussi de petits hommes de la même espèce. J’en remarquai un qui avait la barbe philosophique. Il cherchait je ne sais quoi, dans une espérance qui tâtonne, qui doute et qui s’inquiète. Un hasard heureux ou une sage conduite le guida sur le tronc. Quand il l’eut bien reconnu, il redescendit précipitamment. Tout en protégeant, avec ses petites mains, ses petits yeux que blessait trop de clarté, il chantait, cet ignorant des branches, à peu près comme avait chanté l’ignorant des racines. « Unité, disait son ode enthousiaste, ô Toi qui domines le multiple. Rien ne s’élève au-dessus de toi, Altitude. Rien, non, rien ne se dresse plus haut dans les cataractes éblouissantes de la lumière. »