Les Paraboles cyniques/L’Aveugle
XLIII
L’Aveugle.
Excycle avait mis une grosse pierre sur le passage de Psychodore. Quand ils approchèrent du danger, il fit une question difficile. Ainsi le vieux philosophe ne prit point garde à l’obstacle, mais il le heurta du pied et fut sur le point de tomber. Or Excycle avait soin de lui donner le bras, et il le soutint avec force.
Puis il éclata de rire, et il dit :
— En vérité, c’est moi qui guide mon guide. Je crains d’avoir pris pour me conduire un aveugle et pour m’empêcher de tomber quelqu’un que ne soutiennent point ses jambes.
— Ô mes amis, s’écria Psychodore, écoutez avec quelle grâce le philosophe Excycle raille la philosophie. Il me parle comme la vieille femme de Thrace parlait au sage Thalès. Car il aime la prudence des vieilles femmes courbées et qui tâtonnent ; et il croit que la sagesse, c’est de toujours regarder en bas.
— Les pierres sont en bas, et aussi les puits.
— Va donc annoncer la vérité à ceux-là qui en sont dignes. Ta vérité me semble intéressante pour les loups, les renards et les autres bêtes auxquelles bergers et laboureurs tendent des pièges. Mais tes yeux de loup, de renard, de lynx peut-être, restent aveugles aux choses humaines. Quiconque regarde uniquement ce qui est là regarde avec des yeux de bête, non avec des yeux d’homme.
— Que veux-tu dire.
— Ce qui est là est chose particulière et sans intérêt. Mais l’homme aime à voir le général et l’universel qui, eux, ne sont point là pour l’œil attentif aux proies ou aux pièges. Voilà peut-être ce que je veux dire. Je veux peut-être dire d’autres choses encore. Mais entendez plutôt une parabole :
Un aveugle, assis au milieu de la plaine, sentait joyeusement ruisseler sur son visage le soleil. Prenant sa lyre, il s’encourageait ainsi à demi-voix ;
— Chantons la lumière et sa beauté.
Mais une vieille femme qui passait l’entendit. Et je ne vous apprendrai pas si cette vieille était thrace de nation ni si c’était une aïeule du clairvoyant Excycle, car, en vérité, je n’en sais rien. Elle se moqua de l’aveugle, disant :
— Chante, si tu veux, les voix des hommes assemblés, ou le bruit du vent dans les forêts, ou la tempête qui gronde sur la mer. Chante les choses qui se voient, si je puis dire, avec les oreilles. Quant à la lumière, vraiment, si quelqu’un doit la célébrer, ce n’est pas toi.
— Celui-là seul, affirma l’aveugle, voit réellement qui, ayant regardé hier au dehors, regarde aujourd’hui au dedans de lui-même. Mais je soupçonne, ô femme, que tes yeux ouverts restent pauvres sous l’opulence mouvante de la clarté.
Il reprit :
— Comment t’appelles-tu ?
— Que t’importe ? Tu n’es pas de ce pays, et tu ne connais point mon nom.
— Je ne suis pas de ce pays. Mais tu connais peut-être le nom qu’on me donne dans ma patrie et dans quelques autres patries. Je m’appelle Homère.
L’aveugle n’ajouta pas, avec la voix qui parle, un seul mot. Mais s’accompagnant sur la lyre, il loua, avec la voix qui chante, la lumière et sa beauté.
Quand il se tut, la femme s’écria :
— Ô Homère, je ne sais quoi m’a engagé à fermer les yeux pendant que vibraient tes accents et ta lyre. Et voici : cette merveille s’est accomplie en moi que, paupières closes, pour la première fois j’ai commencé de voir la lumière.