Les Paraboles cyniques/L’Enfant et le Lézard
XV
L’Enfant et le Lézard.
— Entendez une parabole, dit Psychodore :
J’étais couché au bord de la route. Un enfant passait, l’air hardi. Son épaule droite portait un de ces fers emmanchés à du bois qui servent à fouiller la terre et qui deviennent, au besoin, des armes redoutables.
L’enfant s’arrêta, leva sa pioche pour frapper et dit :
— Éloigne-toi, afin que je tue ce lézard qui allait te piquer.
Je me rapprochai du reptile pour le protéger. Mais il glissa, se perdit dans les herbes.
— Pourquoi, me reprocha l’enfant, as-tu sauvé cette mauvaise bête ?
— Les lézards ne sont pas méchants.
L’enfant hocha la tête.
— Pas méchants ? s’étonna-t-il. Pourtant, hier, j’en ai tué un…
Comme Psychodore se taisait, Eubule interrogea :
N’as-tu rien répondu à l’enfant ?
Il est bien inutile de répondre aux juges, remarqua Psychodore en souriant. Toutefois, je dis à celui-ci :
— Si le lézard t’avait tué, le lézard serait méchant. Puisque tu as tué le lézard, c’est toi qui es méchant.
— Que répliqua l’enfant ? demanda Excycle.
L’enfant ne répondit point par des paroles. On avait négligé, je suppose, de lui apprendre ce qu’on a coutume de répondre en de telles occasions et le mot paradoxe était inconnu de ce petit paysan.
Mais il haussa les épaules. Et ce fut un geste naïf et sincère.
Ensuite il me regarda. Mon visage sérieux et mes yeux de blâme lui firent peur. Il songea que j’étais le plus fort et, voulant me faire plaisir, il rit très haut de ce que j’avais dit et qui était, à coup sûr, une bonne plaisanterie.
Puis — car cet enfant était brave — sans hâte apparente, il s’éloigna du fou dangereux que je pouvais être.
Une heure après, Psychodore entendait cette fin de conversation entre deux disciples :
— Je t’assure que ce Caryste est un homme méchant : les juges l’ont condamné plusieurs fois.
On ne sut jamais pourquoi Psychodore, qui, depuis une heure, marchait en silence, avait eu soudain un vaste éclat de rire.