Les Paraboles cyniques/L’Inconstance des arbres
XLIV
L’Inconstance des arbres.
Cléobis dit injurieux :
— Depuis une semaine, je te suis et j’écoute. Le premier jour, quand, en parlant des femelles des insectes, tu me faisais songer aux femmes de Corinthe, tu m’as intéressé. Ensuite, je n’ai plus entendu que choses ennuyeuses. Et souvent ce que j’entends m’irrite parce que ta pensée se manifeste fuyante, changeante et infidèle comme une courtisane.
— La pensée, répondit Psychodore, est une vie ou un monde. Son unité féconde produit mille enfants et présente mille aspects. Si le visage qui était sérieux ce matin sourit au soleil de midi, tes yeux refuseront-ils de le reconnaître ? Mais je sais des esprits plus naïfs que des yeux d’enfant, plus injustes que des yeux de rival. À ceux-là il n’est pas donné d’apercevoir l’unité dans la richesse et, dans ce qui se meut, la continuité. Cependant entendez une parabole :
Quelque part dans les pays barbares, s’élève une cité singulière, bâtie, en pleine mer, sur d’étroites langues de terre et sur des îles minuscules. Ses rues sont des canaux et ses chars sont des barques. Le sol est occupé tout entier par des maisons, par des portiques et par de rares passages pavés, de sorte qu’on n’y rencontre pas un seul jardin. Plusieurs parmi les habitants meurent sans avoir jamais aperçu un arbre.
Un esclave qui n’était jamais sorti de la ville étrange, fut maltraité par son maître et s’enfuit. En abandonnant la barque qui l’avait porté au rivage, il s’enfonça au hasard dans une campagne où tout l’étonnait. Comme il craignait d’être poursuivi, il se cacha aux profondeurs d’une forêt.
C’était en hiver. Le solitaire mangeait des racines qu’il déterrait et des bêtes qu’il tuait à coups de pierres ou qu’il prenait dans des pièges ingénieux. Il regardait les arbres avec stupéfaction. Mais peu à peu il apprit à les aimer. La vigoureuse unité du tronc le frappait d’un respect comme religieux. La multiplicité divergente des branches amusait son regard et son esprit, et plus encore la forme riche des rameaux et des ramilles. Les pousses nouvelles, jaunes ou roses, l’émouvaient comme des sourires jeunes.
Bientôt sur toutes les branches, sur tous les rameaux, sur toutes les ramilles, sur toutes les pousses, il y eut une poussière blonde de bourgeons et de feuilles qui veulent sortir.
— Mes chers arbres deviennent malades, soupira l’esclave.
Cette poussière s’étendait, se transformait, devenait une frondaison de plus en plus puissante, assombrissait de ténèbres vertes la retraite du fugitif, le couvrait d’un toit frémissant dont chaque tuile semblait vivre. Lui, secouait la tête, mais il ne disait plus rien.
Il quitta l’inquiétant refuge, erra quelques jours dans la campagne. Comme tous le regardaient d’un air soupçonneux, il prit peur et revint dans la forêt.
Les arbres étaient encore changés. Gemmes inattendues enchâssées d’un métal vert, ils étalaient partout, parmi les feuilles, les couleurs ivres des fleurs.
L’esclave songeait en tremblant à la puissance mauvaise des dieux.
Il vit tomber des calices et des pétales. Chaque chute lui semblait une menace divine dirigée vers lui. Il s’agenouillait et dressait des bras désespérés.
Puis des fruits se balancèrent que chaque jour alourdissait.
Une nuit, la tempête secoua la forêt et l’esclave s’enfuit poursuivi par la chute furieuse des glands, des faînes, de toutes sortes de grains durs et de fruits qui s’écrasent.
Il rentra chez son maître, implorant sa grâce.
— Qu’est-ce qui t’a fait connaître ton crime ? interrogea le maître avec condescendance.
— Je m’étais, — expliqua l’esclave tout frémissant encore, — réfugié parmi des arbres. Dès que je m’habituais à leur aspect, les dieux implacables les enlevaient et les remplaçaient par d’autres tout à fait différents. J’ai fini par comprendre la volonté du ciel, et je suis revenu.
Ceux auxquels l’esclave conta son aventure confuse crurent comme lui que les dieux avaient multiplié les prodiges autour de sa révolte. Le maître, qui était pieux et reconnaissant, éleva un petit temple au milieu de la forêt.