Aller au contenu

Les Paraboles cyniques/La Corinthienne

La bibliothèque libre.
Les Paraboles cyniquesAthéna (p. 165-174).

XXXIV

La Corinthienne.

Un jeune homme vint pour écouter Psychodore. Il était pâle et défait. Il semblait épuisé par une longue route, par des privations et par des débauches.

— Fais-moi connaître ton nom, si tu veux, interrogea le philosophe, et pourquoi tu portes cet air triste, et quelle fatigue t’accable.

— Je m’appelle Cléobis et je viens de loin.

— Il arrive, sans doute, de Corinthe, dit le malicieux Excycle.

— C’est à Corinthe, en effet, que j’habitais. Le proverbe nie qu’il soit donné à tous d’aborder à son port. Le proverbe serait meilleur, s’il avertissait de fuir cette ville.

Cléobis ajouta :

— J’ai aimé une courtisane.

— Tu ignores ce que c’est qu’aimer, — dit Psychodore, qui haussa les épaules.

Mais le Corinthien lamenta :

— J’étais riche ; je suis ruiné. J’avais la force d’un pentathle et l’orgueil d’un vainqueur ; me voici faible, traînant et humilié comme l’athlète vaincu dont le sang coule par des blessures nombreuses. Le peuple me proclamait éloquent et mes amis récitaient mes vers ; je suis aujourd’hui incapable d’une pensée ingénieuse ou d’une phrase qui marche selon le rythme de beauté. C’est pourquoi je suis venu ici dans l’espoir vengeur d’entendre le noble Psychodore dire beaucoup de mal des femmes.

— Tu n’obtiendras pas de moi les paroles que tu souhaites. La femme est l'égale de l’homme. Mais tu n’as jamais vu de femme, pauvre habitant des déserts. Apprends-le, la femme et l’homme sont des êtres rares, et la lanterne de Diogène parcourut Corinthe sans en découvrir un, sans en découvrir une.

Le jeune homme éclata de rire.

— Ces philosophes, s’écria-t-il, sont admirables. Tu as raison, ô Psychodore, et Corinthe manque de femmes comme la mer manque d’eau.

— Ô naïf Cléobis, tu as voulu apaiser ta soif à l’eau de la mer et à ce que Corinthe appelle l’amour. Et tu t’étonnes d’être plus altéré qu’avant de boire…

D’une voix soudain grave, Psychodore reprit :

— Le sage n’accuse personne, puisqu’il n’y a plus de mal pour lui. Celui qui monte vers la sagesse n’accuse que lui-même, puisqu’il comprend qu’il est le seul auteur de ses maux. Tu me parais incapable du moindre commencement d’intelligence. Injurie donc le dehors, si tu veux. Mais ne pousse pas l’absurdité insolente jusqu’à injurier la femme : elle est trop au-dessus de toi. Injurie, si tu y trouves quelque plaisir, la femelle.

— Quelle différence fais-tu ?

— J’appelle homme et j’appelle femme des réalisations nobles que tu ne peux connaître. Mais je vous regarde tous deux aux lueurs de la lanterne de Diogène, et je refuse, ô Cléobis, de t’appeler homme, et je refuse d’appeler femme celle dont tu te plains. Je t’appellerai, s’il faut absolument te donner un nom, mâle ou priape. Et elle je la nomme femelle.

— Quel mal dirai-je de la femelle ?

— Tu diras, si tu veux : « Le priape est une folie de prodigalité ; la femelle, une folie d’avidité. Le priape, c’est du présent qui se dépense. La femelle, c’est de l’avenir qui dévore le présent ; c’est du fumier qui pourrit ce qu’on lui offre, pour mieux nourrir la graine possible ».

Ô Cléobis, j’ai observé longtemps les mœurs des insectes. Car je regarde volontiers les animaux pour connaître, avec moins d’humiliation, ceux qui osent s’appeler hommes. Chez les insectes, la femelle est ordinairement plus forte que le mâle. N’en est-il pas de même chez les esclaves de l’instinct et de la ruse ? Je serai donc peut-être, en vous disant des vérités de physicien, un philosophe qui conte une ou plusieurs paraboles.

Mais Psychodore, ayant, par hasard, regardé dans l’herbe, sourit.

— Aphrodite veut récompenser Cléobis des nombreux sacrifices qu’il lui a offerts. Elle va nous montrer, je crois, une des paraboles que je voulais dire.

Appliquez-vous, mes amis, à regarder attentivement, patiemment et discrètement :

Voyez cet insecte tout entier d’un vert tendre, dont le ventre toutefois se rapproche du blanc. Son corps s’allonge, d’une beauté qui semble noble. La plupart des insectes ont cette laideur et cette gêne, que leur tête se joint au thorax immédiatement. Mais celui-ci, admirez son cou gracieux et qui se manifeste flexible dans toutes les directions.

La bête fine se tient debout, tel un homme, et elle porte en avant, plus haut que les deux longues aigrettes qui s’agitent sur sa tête, deux pattes repliées qui se joignent presque.

— C’est une mante, dit Eubule.

Psychodore continua :

À cause de ce geste pieux et solennel qui semble promettre des paroles venues de plus haut que la tête, les Grecs l’appellent, en effet, mante, c’est-à-dire Celle-Qui-Prophétise. Et je sais un peuple barbare qui la nomme Celle-Qui-Prie-Parmi-les-Herbes.

Nos enfants la menacent en lui disant : « Prophétise, ô Prophétesse ». Mais les enfants du pays barbare lui disent avec des menaces : « Prie les dieux pour nous ».

Or les enfants se trompent ici comme là, et le peuple avec eux. L’attitude qu’ils remarquent n’est pas de prière ou de prophétie. Elle est de méfiance et de guerre. Observez mieux la partie repliée des pattes : c’est une puissante faux dentelée, toute prête à s’ouvrir d’une détente brusque et à frapper.

Maintenant voyez, à un demi-pas derrière cette grande mante, cette petite mante. La grande est la femelle, la petite est le mâle. Il approche tout enivré d’Aphrodite. Regardez bien ce qui va se passer.

Psychodore se tut. Les disciples observèrent en silence, immobiles et émus, à l’affût d’un secret de la nature :

Le mâle avançait lentement vers la femelle qui attendait. Quand il fut à une distance heureuse, d’un bond il se jeta sur elle et la pénétra. Elle regarda en arrière, examina une seconde l’assaillant ; puis un coup brusque de la petite faux dentelée lui trancha la tête. Le mâle se calait, se déployait, faisait l’amour comme s’il était encore un être complet.

— C’est singulier, dit Cléobis.

— Est-ce que, toi, tu avais besoin de ta tête ? interrogea Psychodore.

Cependant la femelle, ayant dévoré la tête, se retournait à demi et mangeait à même le mâle. Lui, continuait son office sans se déconcerter, jusqu’à ce qu’enfin, le ventre étant attaqué, ce qu’il restait de l’amoureux se détacha, tomba.

Cléobis saisit une pierre. Il voulait écraser la femelle qui, sereine, continuait le repas nuptial. Psychodore arrêta sa main.

— Épargne-toi, dit-il, l’ombre et le symbole d’un geste inutile. Il faut tuer en soi la folie et non frapper au dehors une occasion de folie. Car tout est occasion pour le fou.

Puis Psychodore et ses disciples marchèrent lentement sur la route qui se tordait comme un fleuve de poussière et de soleil. Des rochers la bordaient à droite, et à gauche des herbes blanches de sécheresse. Des sauterelles s’élançaient nombreuses sous les pas des marcheurs. Elles ouvraient les ailes grises qui font confondre leur repos avec celui des rocs, de la poussière et des plantes desséchées et elles montraient, sous leur costume prudent, la beauté soudaine d’ailes de soie bleue ou d’ailes de soie rouge. Elles fuyaient au hasard. Plusieurs se réfugiaient bondissantes dans la barbe de Psychodore qui leur semblait une touffe d’herbes brûlées.

Cléobis, les yeux de l’esprit en arrière, dirigeait des injures vers la mante du chemin et vers la courtisane de Corinthe. Il plaignait le mâle dévoré et il admirait la persistance héroïque de son amour.

Cependant Psychodore exposait :

Ce que vous avez vu n’est pas un cas singulier. Beaucoup d’insectes ont des mœurs analogues. Les araignées, par exemple, dévorent volontiers leur mâle. Certainement, vous connaissez de vue l’espèce que les physiciens appellent épeire. Des pattes laidement velues supportent un large corps rougeâtre ; mais le dos s’orne d’une croix blanche renversée qui me semble jolie.

Parmi les araignées de cette espèce, il y en a de grosses, et ce sont les femelles ; il y en a de beaucoup plus petites, qui sont les mâles. Mâles et femelles accrochent leurs toiles aux buissons et vivent longtemps sans se connaître. Une heure vient où l’instinct parle à l’inepte Cléobis, comme l’éperon parle au cheval. Cléobis s’inquiète et la succulence des moucherons ne suffit plus aux besoins de son cœur. Il part. Il abandonne la demeure qu’il a construite. La reverra-t-il, la chère tente qui est tout ensemble l’abri et la pourvoyeuse ? L’amante dont il va chercher les faveurs est une ogresse. Plus prévoyant que le nôtre, ce Cléobis se prépare une retraite. De la toile de la femelle à une branche voisine, il tend un fil, pont qui peut-être permettra le retour. Il arrive, l’air effaré.

La bien-aimée l’attendait. Elle espérait ses caresses d’abord, sa chair ensuite. Ménagère peu nourrie et partagée entre des soins multiples, elle ne donnait pas toute sa pensée à la bagatelle. Elle attendait cette visite, mais elle guettait aussi la proie ordinaire, celle qui n’est que nourriture. Et elle sait qu’il faut bondir sur les occasions, si promptes parfois à déchirer la toile et à s’enfuir. La toile a tressailli, annonçant une présence. La grosse épeire s’élance gloutonnement, pique, enlace, dévore. Au milieu du repas, elle voit ce qu’elle a fait et elle regrette de n’avoir pas tiré de la circonstance tout ce que la circonstance contenait.

Elle se console. Car un second mâle se présente. Reconnu, celui-ci. La femelle monstrueusement plus forte et plus grosse, fuit devant le petit visiteur, se laisse glisser coquette le long d’un fil. Ô le charme de ces premiers jeux : souviens-toi, Cléobis. Le mâle, la poursuivant, descend derrière elle ; elle remonte, et il remonte. Enfin, elle se laisse atteindre. Les deux amoureux se tâtent, se palpent. Souris, Cléobis, à la joie de ces préludes. Mais ils ne sauraient te suffire. Aphrodite t’ordonne d’achever le sacrifice. Tu obéis. Pariade rapide, inquiète. Le mâle reste aux aguets, prêt à fuir au moindre mouvement de l’ennemie. L’ennemie, plus calme, savoure la volupté. Satisfaite, elle se retourne, bondissante, et dévore l’amant sur le lieu même des amours.

Il arrive pourtant que le mâle réussit à fuir. Vite comme la foudre le long d’un arbre, il glisse le long de son fil, disparaît. Mais il reviendra et, avant ou après la nouvelle caresse, il sera une proie exquise.

Excycle avait aux lèvres un sourire cruel. Plusieurs sentaient autour d’eux une atmosphère de folie et d’orage, une horreur comme religieuse Tous marchaient en silence.

Mais bientôt Psychodore dit d’autres insectes et leurs habitudes conjugales :

L’araignée argyronète construit sa demeure au fond des eaux. Là encore la femelle croque volontiers le mâle. Mais le mâle ingénieux bâtit sa maison contre le logis de celle qu’il désire. Il guette le moment propice, crève le mur mitoyen, entre avec une brusquerie souvent victorieuse. Avant que la femelle soit revenue de sa surprise, le mâle, rapide et âpre, a cueilli sa joie, s’est enfui.

Psychodore achevait à peine ce dernier récit, quand il s’écria :

— Décidément, Aphrodite nous favorise aujourd’hui.

Il fit observer à ses disciples la pariade d’une sauterelle, celle que les classificateurs devaient appeler plus tard analote :

Le petit mâle était renversé sur le dos. L’énorme femelle, le couvrant, recevait sa caresse. Elle immobilisait, prévoyante, le haut de son corps, pour qu’il ne réussisse pas à fuir tout à l’heure. La caresse finie, elle le maintenait de ses griffes. Or un autre mâle s’offrait, qu’elle acceptait sans retard. Et, pendant le second baiser, elle rongeait, à petites bouchées joyeuses, le premier amant.

— Cette fois, dit Cléobis, je la reconnais.

Il demanda :

— Les physiciens ont-ils donné un nom à cette espèce de sauterelle ?

— Je ne crois pas, déclara Psychodore.

— Tant mieux, conclut Cléobis dans un rire âcre, car désormais je l’appellerai la Corinthienne.