Les Paraboles cyniques/La Défaite des dieux
XXX
La Défaite des dieux.
— Les hommes et les dieux, proclamait Psychodore, sont également impuissants contre le sage.
— Les hommes, peut-être, consentit Théomane. Mais les dieux…
Et plusieurs secouaient la tête, disant en eux-mêmes que, par orgueil, le philosophe blasphémait.
— Entendez une parabole, dit Psychodore :
Dans la campagne de Laconie, le vieux Pantlas habitait une maison isolée, presque croulante. Il était très pauvre. Il lui arrivait de rester deux ou trois jours sans aucune nourriture. Néanmoins nul jamais ne l’avait entendu se plaindre ; mais les paroles qui sortaient de lui étaient calmes et joyeuses comme la lumière.
Or des soldats athéniens vinrent qui brûlèrent la masure de Pantlas et qui enlevèrent le vieillard parmi d’autres prisonniers.
Sur l’agora on les vendit pour être esclaves. Ses compagnons gémissaient, criaient et s’agitaient. Lui restait immobile. Aux yeux ordinaires, il était comme une marchandise. Mais pour un sage il se dressait, tel un chef-d’œuvre de Phidias, drapé dans du silence, dans de la noblesse et dans de la liberté. Si mon maître Diogène avait passé par là, il n’eût pas eu besoin d’allumer sa lanterne pour se savoir en présence de ce spectacle rare, un homme.
Un paysan acheta Pantlas en échange de quelques oboles. Et il le frappa de son bâton, disant :
— Tâche de marcher aussi vite que mon âne, ô vieillard !
Le Laconien regarda vers le ciel et il murmura :
— Je remercie les dieux, qui m’ont toujours protégé de tout mal et de toute servitude.
L’Attique ricana :
— Je crois que j’ai acheté un fou. Ta maison est brûlée ; tu es esclave d’un maître qui, je te le promets, sera dur ; tu viens de sentir le poids de ma main et de mon bâton. Comment oses-tu donc te prétendre exempt de tout mal et de toute servitude ?
Le vieillard se taisait.
Mais son maître, s’irritant, le frappa de nouveau et cria :
— Je t’ordonne de répondre. Qu’est-ce que tu appelles mal ou servitude ?
— J’appellerais mal et servitude, dit doucement Pantlas, si je me mettais en colère ou si je frappais quelqu’un.
Zeus, à ce moment, regardait vers Athènes. Il fut étonné de cette force d’âme. Il appela Hermès et ordonna :
— Va délivrer cet homme. Mais fais-lui confesser, si tu peux, la puissance des dieux.
Hermès vint donc, qui enleva Pantlas dans les airs. Fier de sa force et de son vol, il se vanta :
— Les hommes sont impuissants contre toi. Mais les dieux, s’ils voulaient, te feraient du mal et te feraient confesser ton esclavage.
Pantlas déclara :
— On ne peut faire de mal qu’à soi-même et on n’obéit jamais qu’à des tyrans intérieurs.
— Cependant, gronda Hermès, je t’emporte vers le Tartare et vers de longues souffrances.
Le sage, ayant affaire à un dieu, lui fit l’honneur de plaisanter :
— Je te remercie de me porter quand tu pourrais me traîner.
Hermès, d’une chute d’aigle, se laissa tomber sur un sol rocheux et inégal. Il saisit le vieillard par les deux pieds, et il le traînait tout sanglant parmi les pierres.
— Ô impie — demanda-t-il d’un accent de triomphe rageur — faut-il encore quelque chose pour que tu t’avoues malheureux ?
— Il faudrait autre chose en effet, dit Pantlas.
— Quoi donc ? s’étonna Hermès.
— Il faudrait encore que je te supporte sans patience. Mais ceci, j’en suis certain, ne dépend d’aucun autre dieu que moi.
Hermès eut honte de ce qu’il faisait. Et, laissant Pantlas se relever comme il pourrait, il s’enfuit sans se retourner, la tête enfoncée entre les épaules, semblable au méchant vaincu qui a commis un crime inutile.
Excycle dit :
— Ton Hermès est un combattant peu obstiné et peu ingénieux. À sa place, j’aurais rendu fou mon ennemi.
— Il pouvait aussi le tuer, remarqua doucement Psychodore. Et c’étaient deux façons un peu plus honteuses de confesser la défaite des dieux.