Les Paraboles cyniques/La Dernière Parabole
LII
La dernière parabole.
Depuis quelques jours, Psychodore et les plus fidèles de ses disciples marchaient hors des frontières de la Grèce. Ils arrivèrent à une montagne et le philosophe dit :
— Voici le lieu de la séparation. Il faut maintenant que je continue ma route vers l’Ourse et que vous reveniez sur vos pas.
— Maître, supplia Eubule, permets que je te suive encore, que je te suive toujours.
— Ce que tu demandes, ô mon fils, serait mauvais pour toi et mauvais pour moi. Peut-être les paroles que je t’ai dites jusqu’ici t’aideront à entendre la voix de ton âme. Mais, crois-moi, l’heure est venue où il te convient de t’asseoir dans une solitude pour écouter jalousement les choses que tu as à te dire.
— En quoi notre présence te serait-elle mauvaise ? interrogea Excycle, blessé et presque agressif.
— Je suis venu vers vous débordant d’une sagesse qui voulait se répandre. Je vous ai donné mon trop-plein pour que vous en fassiez ce que vous pourrez. Maintenant, ce que j’avais à dire, je l’ait dit. Si je continuais de parler aux hommes, ce n’est plus ma pensée surabondante qui créerait ma parole. C’est ma parole qui projetterait en moi, comme sur un sol aride, des ombres et des apparences de pensée. Et la vaine démangeaison de parler ou encore cette folie, le désir de paraître sage, créerait ma parole.
Théomane s’écria :
— La faiblesse que tu avoues noblement, ô Psychodore, si, au lieu d’exprimer et d’épuiser ta seule pensée, tu disais les enseignements des dieux, tu ne la ressentirais jamais. Mais tu serais un lac qu’une source plus haute secourt continûment et ne laisse point se dessécher.
Psychodore secoua la tête.
— Le travail du matin, dit-il, est santé et joie. Mais lorsque, lourds, le soir et la fatigue s’appuient à la croupe des bœufs et à l’épaule du laboureur, que le laboureur détache les bœufs et qu’il s’étende avec eux sur le gazon pour dormir. Demain ils travailleront de nouveau. Se donner dans une mesure heureuse aide à se former et à se réaliser. Se donner trop obstinément déforme. J’ai déposé aux rayons de la ruche humaine le miel que j’avais butiné. Un peu de ce miel sera utile et nourrissant ; un peu de ce miel sera aigri par les cellules sales. Maintenant, je vous le dis, l’abeille doit s’enfoncer dans des solitudes, visiter des fleurs inconnues, pénétrer au trésor des calices vierges et amasser sur ses cuisses laborieuses d’autre miel et d’autre cire.
— Si je te comprends bien, dit Eubule dans une joie, tu promets de revenir.
— Je ne fais nulle promesse. Mais si, grâce, à la retraite, je sens de nouveau en moi un excès de force et de pensée, alors je reviendrai, non point certes vers vous, mais vers d’autres hommes. Les meilleurs d’entre vous, il ne faut plus qu’ils reçoivent, de peur qu’ils deviennent paresseux et incapables de tout effort. Le père apporte à manger à ses fils tant qu’ils sont faibles et petits. Mais, s’il continuait, quand il mourrait, ses fils mourraient aussi, ne sachant point trouver eux-mêmes leur nourriture. Quand je reviendrai parmi les hommes, vous n’aurez plus besoin de moi. Toi-même, mon Eubule, tu ne t’approcheras que pour un rapide salut et un souvenir joyeux. Mais peut-être d’autres auront faim et soif et ils entoureront la fertilité retrouvée de mes branches et ils mordront à la saveur de mes fruits.
— Maître, dit Eubule, tu déchires mon cœur ; et cependant je n’ose contredire ta sagesse. Mais ce n’est pas dans une vallée que nous devons nous quitter. Montons ensemble sur la montagne. Nous jouirons en commun d’un grand spectacle et c’est sur un sommet, après un effort vaillant, que nous nous séparerons. Peut-être aussi, comme on fait un présent à l’hôte qui s’en va, tu nous diras là-haut, en adieu, une dernière parabole.
— Venez donc, ô mes fils. Et, si la fière montagne ou le spectacle large me content une fable, je vous la répéterai.
Or, quand ils furent au sommet, ils regardèrent longtemps la plaine et le ciel. Puis sur le pic étroit ils s’assirent pressés les uns contre les autres. Et ils se taisaient attendant avec émotion.
Psychodore regardait toujours comme si, en effet, les choses accumulaient des paroles au vase de son silence. Mais une légère brise se leva qui le fit frissonner. Alors, comme chante sous le plectre une lyre longtemps silencieuse, Psychodore parla.
Jamais il n’y eut dans ses yeux et dans son accent autant d’enthousiasme ; jamais il n’y eut sur ses lèvres plus de sourire et de doute.
Mais il fit entendre, avant le cantique éperdu, le frémissement et l’incertitude de ce prélude :
— Rajeuni par un bain de moi-même, j’étais venu vers vous, ô mes fils, avec sur mes lèvres de vieillard le chant matinal de l’alouette. Voici que tombe sur moi un nouveau soir et mes yeux ont soif de repos. Entendez donc la chanson crépusculaire. Puisse-t-elle, comme ce soleil qui se couche, déployer vers vos âmes une lumière héroïque !
Dieu songeait : « Je suis puissant. » — Et les âmes des rois étaient irradiées.
Dieu se demandait : « Sur quoi s’exerce ma puissance ? » — Et dans les espaces étaient semées, avec notre terre, des myriades de terres sur lesquelles les rois se découpaient des royaumes.
Dieu affirma : « Je suis tout puissant ». — Et du centre glorieux jaillirent sur tous les mondes des âmes violentes et avides, des Cyrus, des Xerxès, des Alexandres.
Mais l’Être s’interrogea : « Suis-je vraiment tout-puissant ? » Et il se répondit : « Nul pouvoir n’existe en dehors de moi et de ce qui vient de moi. Mais suis-je puissant à tel point que rien ne soit impossible ? Comment le saurais-je ? Toute pensée de moi est créatrice, de sorte que pour moi l’impossible et l’impensable se confondent ». Il reprit : « Je ne puis même connaître l’impossible. Je ne puis savoir quelles sont mes limites, ni si je suis limité. Ô l’étrange faiblesse »…
— Or, pendant cette méditation réactive, des ombres de négation s’étaient projetées sur les mondes auprès des flammes conquérantes irradiées naguère. Chaque Cyrus était guetté par une Thomyris. La route de chaque Xerxès, tout à l’heure large et lumineuse comme la mer, s’enténébrait et se rétrécissait en un défilé où un Léonidas veillait. Près de chaque Alexandre, surgissaient un Porus impuissant et une grande coupe débordante de tant de vie qu’elle donnerait la mort.
Le Créateur regarda les univers livrés aux tyrans et aux meurtriers des tyrans. La lutte entre ceux qui disent toujours : « Oui » à eux-mêmes et ceux qui répondent : « Non », lui parut sombre.
Il regretta : « Hélas ! les terres que j’ai créées sont mauvaises. » — Et ce repentir versa des déluges d’eau et de feu.
Dieu pleura d’avoir eu ce remords malfaisant. — Et des êtres doux et faibles, de longues théories gémissantes, errèrent dans les mondes.
« Pourtant je suis bon, se dit l’Être. La bonté est un ressort toujours tendu et qui ne s’endort point. » — De grands dévouements actifs émanèrent. Et Dieu sourit aux Héraklès.
Or l’Esprit avait eu beaucoup d’autres rêves, beaucoup d’autres pensées.
L’Unique avait affirmé : « Je suis l’Évidence, » — Et il y avait eu les Pythagores, les Parménides, les Empédocles, les Platons, tous les mystiques, les extatiques, les voyants de l’invisible, les bégayeurs de l’ineffable.
L’Immense avait songé : « Infini dans le détail je suis impossible à embrasser tout entier. » — Et ceux qui tâtonnent dans les ténèbres saisissant de petites vérités particulières à leur univers, mais qui ne verront jamais ni le Centre ni le Cercle, avaient paru, courbés et inquiets.
La Pensée créatrice avait dit : « Je suis la Beauté. » — Et les Homères avaient chanté sur la lyre ; les Phidias avaient donné aux marbres la vie harmonieuse ; les Parrhasios et les Apelles avaient fait sourire les toiles sereines.
Quand Dieu eut beaucoup pensé il compara les créations de sa pensée avec lui-même. Et il dit, stupéfait : « Voici que j’ai donné plus que je n’ai gardé. Voici que l’ensemble des mondes est devenu plus grand que moi. » — Et cet étonnement créa les âmes aveugles des athées et des négateurs.
Or le Généreux s’aperçut que sa puissance diminuée ne produisait plus que des êtres trop incomplets, misérables et malfaisants. Alors, — comme le cynique qui ne peut plus rien pour les autres ni pour lui-même retient son souffle et meurt, — Dieu, dans un mouvement dernier qui fit tressaillir les mondes, dispersa ce qu’il restait de lui-même et le donna aux univers.
Maintenant le Créateur n’était plus en dehors des créations. Les eaux, matrices des vivants, ne sentant plus sur elles la puissance fécondante, frissonnèrent attristées et firent entendre à l’aridité des rocs cette triste voix : « Le grand Pan est mort. »
Mais, multiplement, sur toutes les terres, la Pensée s’était faite chair. Il y avait dans des berceaux de petits enfants étranges. Quand leurs mères suivaient la direction de leurs regards, elles croyaient voir s’allumer au ciel des étoiles nouvelles. Et leurs vagissements semblaient se heurter aux échos pour chanter : « Paix aux hommes de bonne volonté. »
Chacun sur sa terre, ceux-là qui étaient les derniers efforts et comme les derniers membres dispersés de Dieu, traversaient la vie en faisant le bien. Un petit nombre de pauvres et de faibles les suivait et les aimait. Mais, un jour, sans rien comprendre à leurs paroles, le peuple les acclamait. Les puissants se saisissaient d’eux et les mettaient à mort.
Alors, lourd de pitié, chacun de ces êtres divins descendit vers la terre immédiatement inférieure à la sienne, celle que ses compatriotes, la devinant vaguement, nommaient Tartare et peuplaient de tortures folles. Il essaya de faire entendre aux habitants de ce monde un peu plus douloureux des paroles d’espérance, de leur dire que ce qu’ils appelaient en doutant les Champs-Élysées était une terre aussi réelle que la leur et que leurs efforts vers la pensée et vers le bien les y emporteraient un jour comme des ailes.
Puis chacun de ces derniers envoyés monta sur la terre immédiatement supérieure à celle qui l’avait vu souffrir et mourir. Il parvint à cet univers que ses compatriotes devinaient vaguement et peuplaient de folles merveilles. Il recommença, dans ce pays un peu moins âpre, son œuvre de souffrance extérieure et de joie de monter. Et celui qui appartenait au monde le plus parfait revint au centre pour recommencer Dieu.
Soulevée d’espérance et de douleur, la théorie des mondes monta lentement vers le Dieu à refaire tout entier. Partout l’Idée d’Amour qui s’efforçait était combattue, était tuée en apparence par les Forces de Haine. Ou parfois des puissants habiles s’emparaient d’elle et s’en couronnaient comme d’un mensonge de lumière. Mais l’Idée saignante et que bien peu apercevaient continuait son effort lent et invincible. Elle emportait dans son sillage les forces hostiles qui la déchiraient. Et le tout, chaque myriade d’années, montait de la largeur d’un doigt d’enfant.
Quand les temps furent accomplis, quand Dieu fut reconstitué tout entier par la mort volontaire des univers, il songea, en une première joie avare :
« Chaque cycle ressemble aux cycles précédents. L’anneau de l’éternité est toujours le même. À quoi bon recommencer les bonheurs prévus et les douleurs connues de ma dilatation auxquelles répondraient, dans des siècles de siècles, les souffrances et les joies mille et mille fois goûtées de la concentration des mondes ? »
Mais Dieu s’aperçut que cette pensée égoïste s’était transformée en des êtres mauvais.
Il sut sa puissance inexorable, et que chacun de ses rêves doit projeter des rampements ou des vols. Il s’écria : « Je suis trop grand pour ne pas créer ! » — Et des êtres admirablement résignés, des Socrates acceptant la mort, des Diogènes acceptant le monde, rayonnèrent.
La pensée de Dieu continua : « Je t’aime et je te veux librement, ô ma Nécessité ! Car peut-être ce double mouvement, toujours le même en apparence, est un peu plus beau à chaque Grande Année : peut-être chaque fois devient plus conscient et volontaire le sacrifice de Dieu mourant pour la vie des mondes, le sacrifice des mondes mourant pour la vie de Dieu. »
Et Dieu continua de s’éteindre en univers lumineux et en âmes rayonnantes.