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Les Paraboles cyniques/La Lyre d’Orphée

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Les Paraboles cyniquesAthéna (p. 179-181).

XXXVI

La Lyre d’Orphée.

— Aristippe employait souvent les mêmes mots que son maître Socrate.

— Oui, mais il faisait payer ses paroles. Oui, mais, si le tyran ne l’entendait point parce qu’il parlait debout, lui se jetait à genoux comme devant un dieu. Oui, mais, quand la tempête secouait son vaisseau, il pâlissait de terreur. Aristippe dit les mots de Socrate, et cependant je ris comme si je voyais Thersite se traîner écrasé par les armes d’Achille. Quand les maximes ne sont pas harmonieuses à la vie, le philosophe mérite d’être moqué comme le musicien quand la voix n’est pas d’accord avec la lyre. Étalées sur une conduite honteuse, les belles sentences ressemblent aux armes éclatantes sur le lâche qui fuit : elles rendent éclatante la honte. Ou peut-être tu crois, Excycle, que la victoire appartient à la beauté des armes, non au courage du combattant ; et que l’art est dans l’outil, non dans la main de l’ouvrier. Denys acheta à grand prix les tablettes qui avaient servi au poète Eschyle et il y écrivit à son tour. Sans doute Excycle l’approuve et il admire les vers du tyran syracusain autant que le Prométhée délivré.

Comme Psychodore se taisait, Excycle dit en riant :

— Tu ne trouves pas de parabole sur ce sujet ?

— Une parabole ? reprit le vieux philosophe. C’est toi, mon Excycle, qui la diras. Mais peut-être tu ne l’entendras point… Veux-tu nous conter ce que tu sais touchant la lyre d’Orphée ?

— Je sais la fable que personne n’ignore.

— Dis-la, et nous t’aimerons.

— Quand les femmes de Thrace eurent déchiré le chanteur qui, par fidélité à une morte, méprisait les vivantes, on prétend que sa tête, jetée dans l’Hèbre, flotta en faisant entendre des harmonies de deuil et de gloire. La lyre surnageait aussi et, touchée par la main subtile des vents, elle accompagnait la merveilleuse thrénodie. Elles descendirent ainsi à l’embouchure du fleuve et traversèrent la mer jusqu’à l’île de Lesbos. Les habitants de Méthymne enfermèrent la tête dans un sépulcre, à l’endroit où est bâti maintenant le temple de Dionysos. Mais ils suspendirent la lyre dans le temple d’Apollon.

Voilà, du moins, conclut Excycle, ce qu’on m’a conté dans mon enfance et ce que les nourrices répètent encore à tous les enfants.

— N’as-tu rien appris de plus au sujet de la lyre, ou crois-tu qu’elle dort toujours dans le temple d’Apollon ?

— Elle n’y est plus. Et voici comment, d’après le conte populaire, elle en disparut. Le fils de Pittacos, ayant entendu dire qu’elle jouait seule et qu’elle avait charmé les arbres et les rochers, la désira avec l’ardeur que d’autres mettent à désirer une courtisane. Il donna plusieurs talents d’argent à un employé du temple qui, une nuit, la lui remit en secret. Il s’enfuit, heureux et tremblant comme celui qui enlève une belle esclave : il songe à la douceur prochaine du baiser, mais il craint d’être découvert par le maître et d’être traîné devant les juges. Dès que le voleur se crut assez loin, il défit de l’enveloppe où il le tenait caché le trésor mélodieux et, dans une attente émerveillée, il toucha du doigt les cordes. Mais ce qui bondit de l’instrument indigné, c’est un charivari tel que les chiens accoururent et déchirèrent l’impudent.

Le jeune homme se tut. Psychodore n’ajouta nul commentaire. Et Excycle fut quelque temps à comprendre pourquoi les autres disciples le regardaient avec des sourires de malice.