Les Paraboles cyniques/La Mer
XX
La Mer.
Le tendre Eubule avait une fiancée. Elle vint aussi écouter Psychodore. Mais elle n’entendit aucune de ses paroles. Elle fut donc étonnée et jalouse de l’affection du jeune homme pour le philosophe.
Elle dit :
— Si tu m’aimes, comment oses-tu goûter des joies que je ne partage point ?
Elle dit encore :
— Je veux tout entier le cœur qui m’aime. Je ne supporterai point que celui qui me parle d’amour écoute avec bonheur une voix qui n’est pas ma voix.
Elle dit enfin :
— Choisis entre moi et ce vieux fou.
— Hélas ! gémit Eubule, c’est toi qui as choisi. Tu appelles folie ce que je nomme sagesse. Je ne puis associer mon sort au sort d’une étrangère qui ne comprend point ma langue et qui, au lieu d’essayer de monter par mon chemin, s’enorgueillissant de son inintelligence et de sa bassesse, raille les sommets où j’aspire.
— Puisque tu l’as voulu, s’écria la jeune fille, je pars pour toujours, et longtemps tu pleureras.
— Si je pleure, répliqua doucement Eubule, du moins tu ne le sauras pas.
Quand il fut seul, l’abandonné injuria d’abord celle qui était partie ; mais bientôt, en effet, il pleura.
Plusieurs journées et plusieurs nuits passèrent incertaines. Tantôt le jeune homme lançait devant lui ces discours vaillants qui montent et qu’on essaie de suivre. Tantôt il se cachait de tous pour répandre des larmes. Ce qui le rendait plus malheureux que le reste, c’est qu’il rougissait de ses larmes et qu’il aurait voulu se les cacher à lui-même.
Enfin il vint demander des consolations à Psychodore. Il conta sa douleur et la cause de sa douleur. Il expliqua les combats qu’il soutenait, et ses défaites fréquentes, et comment il se relevait pour subir de nouveau la bataille, le déchirement et la chute.
— J’ai honte, soupira-t-il. Car, parmi des aspirations nobles et fragiles, ma souffrance s’agite en sentiments vils dont je ne me croyais plus capable. J’ai honte, car, par instants, je sens et je pense aussi bassement que le plus lâche des hommes.
— Le lâche, dit Psychodore, n’est pas celui qui tombe ; c’est celui qui ne se relève point.
Il reprit, en embrassant Eubule :
— Ô mon fils, entends cette parabole :
La mer se plaignait en ces termes :
— En vain je soulève mes vagues et je les lance vers le ciel inaccessible. Toujours, ô tristesse ! elles retombent. Toujours, ô honte ! elles retombent lourdes au niveau des mares les plus infectes.
Le vent répondit à la mer :
— Tu es chose terrestre. Tu portes ce joug universel, le poids, et il fait retomber vers la terre tout élan qui s’appuie sur elle. Mais tu es la plus forte, la plus grande et la plus vivifiante des choses terrestres. Ne fais point à tes ondes qui dansent l’injure de les comparer aux eaux lépreuses et stupides des marais. La mare ne soulève jamais l’orgueil magnifique des tempêtes et elle n’envoie pas à la terre une brise qui purifie. Réjouis-toi, mer profonde et robuste. Car tu es ce que je connais de plus beau : tu es une lutte qui ne cède point, un héroïsme qui se relève, une défaite qui, puisqu’elle recommence le combat, reste invaincue. Tu es, ô noble mer, une harmonie montante d’hymnes, d’efforts et d’aspirations.