Les Paraboles cyniques/La Pente
L
La Pente.
— Oh ! gémit Excycle, l’horreur de descendre inéluctablement vers la mort, l’horreur de ne pouvoir s’arrêter à l’abri d’une joie ou, lorsque la pente de la vie nous a roulés plus bas, de ne pouvoir remonter à cette fraîcheur et à cette suavité…
Mais Psychodore :
— Entends, ô mon fils, le facile mystère de la joie et de la douleur. Il y a dans chacune de nos émotions des éléments qui dépendent de l’espace et tu peux les renouveler ; mais il y en a que le temps apporte et emporte, et ceux-là, heureusement, échappent à la volonté.
Hier, tandis que tu mangeais quelques olives et que tu devisais avec Théomane, je t’ai vu soudain un visage radieux comme la lumière, limpide et doucement chanteur comme la source près de quoi tu étais étendu. Désires-tu que nous revenions vers cette fontaine ? Nous pouvons nous y retrouver à l’heure même qui te fut joyeuse. Dans le même jeu des ombres et des clartés, tu coucheras tes membres sur les mêmes herbes. Tu mangeras de nouveau des olives et tu rediras à Théomane les malices que tu lui disais.
Tu secoues la tête, mon Excycle, dans le geste qui refuse. Tu sais trop que tu ne retrouverais pas hier : la fleur est fanée et le parfum disparu.
Songe, maintenant, aux épines qui l’autre jour te déchirèrent et te firent crier. Ah ! Excycle, voici que tes lèvres s’entr’ouvrent et ce n’est pas pour crier. Les épines de l’autre jour sont séchées et sans force. Elles ne t’égratignent plus ; mais elles te chatouillent jusqu’au rire.
Or, ce que tu sais aujourd’hui, hier et l’autre jour vaguement tu le sentais. Ce sentiment donnait du goût à ta joie et à ta douleur, comme le sel qu’on y mêle donne du goût à notre pain.
Excycle, c’est de passer et de ne pouvoir revenir qui fait les plaisirs si agréables ; c’est de passer et de ne pouvoir revenir qui fait les peines si légères.
Lorsque l’heure te présente une coupe de douceur, elle y a versé cette amertume, le sentiment du passager et de l’unique. Mais seule cette amertume empêche la douceur de la coupe d’être fade et écœurante.
Si à tes lèvres, qui reculent en vain, l’heure appuie une coupe amère, tu sais que le calice s’épuisera et que tu ne rencontreras jamais plus le même. Cette science est la goutte de miel qui rend l’amertume tolérable à la plupart, agréable à quelques-uns.
Quand j’essaie, ô Excycle, de rêver l’éternité, je la vois d’ordinaire qui se tord sur elle-même et se ferme comme une couronne. Les êtres parcourent ce cercle depuis toujours, et ils ne cesseront point de le parcourir. Mais ils rencontrent, dans la traversée de la Grande Année, beaucoup de fleuves où se boit l’oubli. Et je me réjouis, quoique demain ait été des myriades de fois hier, qu’il soit encore demain, je veux dire l’inconnu et l’inévitable.
Ne le vois-tu pas, mon fils : l’espace, parce que nous croyons le parcourir librement, ne nous intéresse guère. Mais la durée et ce que nous lui sentons de fatal nous passionne. Pour un homme qui lit une description de la terre, il y en a mille qui interrogent anxieusement les oracles et les devins.
Même quand tu reviens dans un lieu connu, c’est un effort que tu fais pour revenir dans un temps connu. Tes jambes marchent parce qu’elles croient transporter ton esprit et ta mémoire.
Écoute, ô Excycle. La plupart des fous mettent leur bonheur dans l’avenir impénétrable et inévitable. S’ils possédaient le pouvoir que tu désires, il n’y aurait plus pour eux de bonheur même en rêve. Car nul de ces chercheurs ineptes ne place une joie qui se prolonge sur la montagne qu’il a visitée, dans la plaine qu’il connaît près de la source où il a bu. Une seule forme leur paraît belle, forme insaisissable que nul statuaire ne réalisera et qui se nomme toujours demain. Une seule couleur enivre leur âme, couleur que les peintres ignorent et qui, semblable au bleu de l’horizon, fuit et s’évanouit quand on approche, la couleur de demain.
Pour moi, depuis le jour où j’ai compris les paroles de Diogène, ma vie est un fleuve de joie libre qui roule sur lui-même. Pourtant j’éprouve, dans la ferme certitude de mon bonheur, je ne sais quel amusement à refléter des vues nouvelles et imprévues. J’ai aimé l’étroit paysage vert où les arbres, mur frissonnant et qui chante, me fermaient l’horizon. Je songe avec une émotion d’espoir aux étendues que l’hiver dépouillé me livrera. Et mes eaux bouillonnantes reçoivent, joies égales et qui se font valoir l’une l’autre, le reflet du soleil de midi ou le grand ciel que les soirs d’étoiles déroulent comme une tente royale.
Mais, ô Excycle et vous tous, mes amis, entendez plutôt une parabole :
Je visitai certains hommes qui ont des jambes pour le temps comme nous en avons pour l’espace. Ils glissent à volonté dans les deux sens de leur vie, descendant vers leur embouchure ou remontant vers leur source. S’ils désirent s’arrêter, ils s’arrêtent. Et leur allure a exactement le degré de lenteur ou de rapidité que lui imprime leur caprice.
Plusieurs, quand je passai par là, étaient assis au penchant de leur vie comme nous sommes assis au penchant de cette colline. Ils bâillaient et ils disaient :
— Pourquoi ailleurs plutôt qu’ici ? De tous les paysages monte une telle brume d’ennui ou ce lourd frémissement de chaleur et de fatigue…
Car les Moires leur ont refusé cet abri et cette accalmie, la reposante mort de quelques heures, le sommeil. Lents ou rapides, stagnants ou coulants, il faut qu’ils portent, fardeau intolérable de continuité, la conscience tenace de leur existence.
Plusieurs se hâtent vers l’abîme. Toute leur durée est une cascade et elle tombe en des heures moins nombreuses que ce que tu appelles un jour.
Quelques-uns, au bord de la mort, s’arrêtent ou remontent. Mais il n’y a nulle vaillance dans ces retours. Ces hommes reviennent en arrière, tristes et mécontents d’eux-mêmes, comme le baigneur timide qui recule devant la prime froideur de l’eau ou devant l’effort et le péril de nager.
Voici une chose que m’apprit mon guide dans l’étrange pays : nul jamais n’a consenti, même étendu sur la mollesse des gazons, ou même en refaisant vingt fois le voyage dans les deux sens, à durer une de nos années.
Mais, parmi des louanges à la mort et à l’inconnu, ou parmi des injures à la vie et à la banalité, ils font, les plus tardifs à l’heure où nos enfants commencent à marcher, ce dernier pas que tu lamentes.
Psychodore ajouta :
— Ô Excycle, si, pour punir ta folie, un dieu cruel ouvrait, entre ta prochaine soif et la source de la mort, un fossé infranchissable… Ah ! je crois te voir assis au bord de l’aride ravin les mains tendues comme des désirs vers la fraîcheur interdite. Et tu pleures, mon Excycle ; et seules tes larmes abondantes trompent parfois, une seconde, la brûlante éternité de ton assoiffement.