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Les Paraboles cyniques/La Peste

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La Peste (1913)
Les Paraboles cyniquesAthéna (p. 195-196).

XL

La Peste.

— Certes, dit Eubule, il y a quelque chose d’enfantin à aimer la gloire pour elle-même ; mais, parfois, la gloire peut être utile à autrui. Tes paroles, par exemple, si elles se répandaient et si elles duraient, ne sens-tu pas, ô Psychodore, qu’elles feraient du bien aux hommes d’aujourd’hui et à ceux qui viendront pendant les siècles ?

— Le blé que produisit le pauvre et le fer qu’il arracha à la terre sont volés par les puissants. Le métal que le mineur rêvait transformé en charrue, ils en forgent des armes ; et la pacifique nourriture, ils s’en servent pour fortifier le soldat cruel. Les paroles aussi sont volées par les échos ineptes ou rusés, et elles deviennent des bruits vides ou des bruits nuisibles. J’ai entendu déformer en conseils de servitude et de civisme les mots les plus libres de Socrate.

Psychodore songea un instant. Puis il reprit :

— Entendez une parabole :

Un médecin habile vint dans un pays que désolait la peste. La plupart des malades qu’il soignait, il les guérissait. Il sauva ainsi l’homme le plus riche de la contrée. Or le fils de cet homme, déçu dans son espoir de devenir bientôt maître de grands biens, s’irrita secrètement contre le médecin et, l’ayant attendu la nuit dans un lieu désert, il le tua.

Sur le lieu du crime, le peuple éleva un sanctuaire rustique. On étendit le cadavre sur un lit de pourpre. On venait s’agenouiller devant lui et on disait :

— Continue tes bienfaits, ô Bienfaiteur. Guéris-moi, ô Guérisseur. Sauve-moi, ô Sauveur.

Même des hommes qui ne souffraient point dans leur corps apportaient, pour la continuation de leur santé ou pour le salut de malades qu’ils aimaient, des offrandes et des prières.

Mais, sur le lit somptueux, le dieu que tous imploraient pourrissait. Et, autour de lui, à travers les nuages de l’encens, il répandait les germes de la peste.

Le peuple s’étonnait que, malgré sa grande piété et ses agenouillements devant le Médecin, le mal fût comme un lion dont la fureur grandit et s’exaspère.

Et Psychodore, ayant achevé la parabole, s’écria :

— Ô mes fils, défendez-vous contre l’être malfaisant que la mort fera de moi. Jetez en hâte sur mon corps un peu de terre et sur mes paroles beaucoup d’oubli.