Les Paraboles cyniques/La Rainette
XLII
La Rainette.
— Le sage dit, selon les temps : Vive le Roi, vive la Ville ; vive Philippe, vive Démosthène.
— Non, mon fils. Mais le sage méprise en tout temps la Ville et le Roi, ces deux tyrannies ; Philippe et Démosthène, ces deux folies. Diogène se moquait de l’agitation des Corinthiens assiégés ; et il raillait Alexandre quand Alexandre croyait pouvoir quelque chose pour Diogène comme pour un Aristote.
— Cependant…
— Ô mon fils, tu appelleras donc toujours sagesse la ruse qui vers les choses indifférentes se tord et se penche comme sur un feu pauvre une vieille femme ? Tu vanteras donc toujours la souplesse inquiète d’Odysseus et ses déguisements lâches, ou ceux du caméléon, ou encore ceux de la rainette dont on n’a point crevé les yeux.
— Quelle rainette ?
— Celle dont je parle comme un physicien, et à la fois comme un homme qui dit une parabole facile à entendre :
Cette rainette change de couleur suivant l’endroit où elle se trouve. Ordinairement elle est verte ; mais aussi elle habite ordinairement parmi les feuilles des arbres. Si elle descend sur le tronc, elle devient brune comme l’écorce. Tel, Alcibiade devenait dans la molle Asie plus voluptueux qu’un satrape et se montrait à Sparte plus sobre et tempérant qu’un citoyen lacédémonien.
Mais si, saisissant une rainette de l’espèce que je dis, tu lui arraches les deux yeux, désormais elle restera toujours verte, comme Socrate et Diogène restaient toujours eux-mêmes.
— Ainsi, c’est toi qui le dis, la sagesse de Socrate et de Diogène était faite d’aveuglement.
— Je connais, ô mon fils, un heureux aveuglement qui est le compagnon noble du dédain. Tu ne t’inquiètes pas de ce que regarde une troupe de femmes bavardes mais tu passes sans voir ce qui les émeut. Tu n’aperçois ni la charogne vers quoi vole le corbeau, ni même l’osselet qui fait courir l’enfant ému. Mais peut-être il y a en toi des choses que tu vois déjà un peu et que l’enfant ignore.
Et Psychodore ajouta :
— Quand donc, ô mon Excycle, étrangleras-tu le singe qui t’habite, pour créer l’homme qui sera toi ? Quand crèveras-tu en toi les yeux poltrons et dociles de la rainette pour ouvrir enfin, sur le spectacle que chaque regard embellit, des yeux humains, des yeux sages et heureux ?…