Les Paraboles cyniques/La Sagesse d’Héraklès
XXIX
La Sagesse d’Héraklès.
Psychodore disait, au sujet des puissants, des mépris et des railleries. Excycle l’interrompit en ces termes :
— Pardonne si je parle avant que tu aies achevé Ion discours. Mais des inconnus sont parmi nous, arrivés d’aujourd’hui, dont les oreilles et les langues ne sont peut-être pas sûres.
— Leurs oreilles ne dépendent pas de moi, ni leurs langues.
— Ce qui dépend de toi, c’est que leurs oreilles n’entendent point des paroles que leurs langues répéteraient pour ton malheur. La méfiance, ô Psychodore, fait partie de la sagesse.
— Je connais même des poltrons pour qui elle est la sagesse tout entière. Quant à moi, j’appelle sagesse celle qui rend la méfiance inutile. Car j’ai lu quelque part cette parabole :
Le vaste Héraklès marchait dans la campagne et son fils Hyllos courait pour le suivre. Un ruisseau se rencontra, qu’Héraklès traversa d’une enjambée. Puis, assis sur l’autre rive, il attendait et il regardait son fils en souriant. Sur ses lèvres et dans ses yeux il y avait une malice et en quelque sorte cette question : « Comment t’en tireras-tu ? » Mais il y avait aussi une fierté et comme cette affirmation : « Certes, tu t’en tireras, étant fils d’Héraklès. »
Hyllos, s’aidant d’une pierre coupante, détacha d’un buisson une grosse branche. Puis il prit son élan et, appuyant l’extrémité de la branche sur le bord du ruisseau, il sauta, soulevé par son effort et par le bâton.
Or, sous son poids, la branche cassa. Un centaure qui était dans le voisinage accourut au bruit de sa chute.
L’enfant, tombé dans l’eau, ne s’effraya point et, sans étonnement, il nagea avec vigueur. Quand le centaure arriva, Hyllos, tout ruisselant, montait vers son père.
Sur l’autre rive, la tête baissée vers les deux morceaux de bois, le monstre reniflait. Il se redressa bientôt et dit :
— Ô père, il fallait enseigner à ton fils à regarder le dedans des êtres et des choses. Il aurait vu que ce bois est du sureau et que son intérieur sans fermeté contient une moelle molle et lâche. Ô père, que cet accident t’avertisse et que désormais tu apprennes à ton fils et, si je l’ose dire, à toi-même, la sagesse dont le nom familier est méfiance.
D’une voix qui retentissait comme un tonnerre et ensemble comme un rire, Héraklès répliqua :
— Si pour toi la sagesse s’appelle méfiance, moi je la nomme force. L’enseignement que je me suis donné à moi-même et que je donne à mon fils, c’est de nous mettre au-dessus de la crainte. Je lui apprends à regarder le dedans, non point des choses et des autres hommes, mais de lui-même. Ce n’est pas sur les circonstances ni sur les êtres qu’il comptera ; c’est sur lui seul, sur son énergie, sur son pouvoir de n’avoir jamais peur, sur son esprit qui ne s’étonne jamais et qui ne l’abandonne point même quand son corps fait une chute imprévue.
Le centaure hennit vers le soleil couchant. Et il dit, comme en une ivresse prophétique :
— Ô Héraklès, si fier de ta force, bientôt tu seras un crépuscule de flamme, de sang et de cris. Et tu mourras parce que tu auras eu confiance.
Mais Héraklès secouant la tête :
— As-tu donc vu, ô centaure, que le soleil d’hiver, caché lâchement derrière l’épaisseur des nuages, ait une journée plus longue que celui qui, hardi, vogue l’été dans le ciel comme un navire héroïque ?…
Et il dit encore :
— Tu te trompes, ô demi-bête, quand tu dis que je mourrai parce que j’aurai eu confiance. Mais je mourrai et tu mourras parce que nous sommes mortels.