Les Paraboles cyniques/La Taupe
XXV
La Taupe.
Plusieurs disciples parlaient avec animation. Ils se dirigèrent enfin vers Psychodore. Et Eubule dit :
— Maître, nous avons fait des efforts sincères pour comprendre ton attitude concernant les choses divines et les dernières profondeurs humaines. Mais toutes ces pensées qui sont par delà la physique, il nous semble que tantôt tu les méprises et les détestes comme des gênes pour l’action, et tantôt tu les aimes comme des biens rares et précieux.
— Si tu peux, appuya Excycle, explique-nous la contradiction qu’Eubule vient de mettre en lumière.
Mais Eubule protesta :
— Tu exagères et tu déformes ma pensée, ô malveillant : ce qui est une inquiétude d’amoureux, tu en fais une accusation d’ennemi. Même, ô Psychodore, je crois parfois, en une lueur d’éclair ou de songe, apercevoir l’unité de ta pensée concernant ces choses. Mais je ne parviens pas à la saisir assez fortement pour l’enfermer dans les mots étroits qui la rendraient sensible à ceux-ci et qui me permettraient de conserver, bonheur amoindri peut-être mais durable, cette joie large et qui fuit.
— Entendez une parabole, dit Psychodore :
Les taupes, aujourd’hui, sont aveugles. Si quelqu’un les examine superficiellement, il croira que jamais tête de taupe ne connut la lumière. Pourtant, en soulevant les poils serrés comme un tissu, on aperçoit, rapetissés, et sans regard, tristes tels des rois dépossédés, les yeux. Et l’on songe que cette tête n’est pas dénuée par le vouloir de la nature, mais par le crime lentement obstiné de l’habitude ancestrale.
Voici donc, ô mes fils, le rêve pythagoricien que je fis un jour de mélancolie, en regardant une de ces têtes appauvries.
Il y a une myriade d’années, je vivais au corps d’une taupe. Semblables en tout le reste aux taupes d’aujourd’hui, nous jouissions encore de la lumière. Beaucoup parmi nous allaient prêchant : « N’ouvrez jamais les yeux. L’œil n’est pas un organe, c’est un piège qui reçoit dans le travail les poussières et la douleur. » Le peuple écoutait cette sagesse lâche. Celles qui d’abord la repoussaient avec une indignation généreuse finissaient, après avoir souffert plusieurs fois dans leurs yeux, par se soumettre à la nécessité. Quelques-unes pourtant s’obstinaient, proclamaient avec mépris la folie de leur génération et gardaient courageusement les yeux ouverts Hélas ! la terre, qui blessait à chaque instant leurs prunelles pleureuses, les aveuglait plus vite que les autres.
Instruit par leur malheur, je m’étais fait une règle de conduite et je l’expliquais à quiconque voulait m’écouter. Mais on la blâmait d’être subtile, inégale et difficile à comprendre. Vous la trouverez facile, vous, mes fils, par toute la partie de votre esprit qui ne ressemble pas à l’esprit de la taupe.
Tandis que, à la recherche tâtonnante de la nourriture, je creusais mes galeries souterraines, je gardais fermés mes yeux inutiles et douloureux. Mais je donnais le moins de temps possible au travail fouisseur. Et tous mes loisirs je les occupais, remonté sur le sol, à boire, de mes regards épanouis, la joie et la lumière.