Aller au contenu

Les Paraboles cyniques/Le Brigand Terméros

La bibliothèque libre.
Les Paraboles cyniquesAthéna (p. 63-70).

XI

Le brigand Terméros.

— Psychodore, je t’ai entendu bien des fois proclamer l’universelle nécessité. Mais, tout à l’heure, tu affirmais que l’homme est libre.

— Il y a deux sagesses, ô Excycle. Une sagesse essaie de rêver les choses divines. Les hommes la désignent par des noms hésitants. Quelques-uns l’appellent « Celle qui vient après la physique ». Souvent c’est à elle que je pense quand je dis : philosophie. Mais il y a aussi une sagesse des actions humaines. Or ce qui concerne les choses divines ou les dernières profondeurs de la nature reste incertain ; et il convient d’en parler en souriant de joie et de doute, comme quand tu récites des vers d’Homère. Car cette sagesse est poésie ; mais la beauté qu’elle crée porte un nom singulier et glorieux : elle s’appelle Unité. Chaque système est un songe ou un poème. Et tous ceux qui noblement rêvent l’Unité, je les aime. Je n’ai pas besoin de savoir, et tu ne sauras pas plus que moi si Hélène était à Troie comme chante Homère ou en Égypte comme dit Euripide. Je ne me tourmente point de cette chose comme on se tourmente d’une vérité. Si d’ordinaire je parle comme Homère c’est parce que l’Iliade est plus belle que la fable tragique. Ainsi Platon est meilleur philosophe qu’Aristote, parce que son rêve de l’Unité est plus harmonieux, plus souple et plus séduisant.

— Parle-nous de l’autre sagesse, pria Eubule.

— Tu t’intéresses, ô Eubule, à celle que Socrate et mon maître Diogène nommaient seule : sagesse. C’est elle qui dit : « Connais-toi toi-même » ; et ensuite elle se tait, afin que tu puisses t’écouter. Quant à la rêveuse que tout à l’heure je louais avec du sourire, — ainsi on loue une femme aux paroles prometteuses et aux mouvements fuyants, — Socrate et Diogène la méprisaient comme inutile. Ils faisaient descendre la philosophie du ciel sur la terre. Ils n’affirmaient que le mouvement humain et, quand nous avons allumé le flambeau voisin du sol, la liberté de marcher derrière lui. Quand je marche, c’est aussi sur le sol résistant et, arrivé au bord de la falaise, je ne pose pas un pied téméraire sur le nuage qui semble la continuer. Mais je n’ose, avec Diogène, blâmer Platon de ce qu’il a des ailes. Seulement je n’oublie jamais que, dans les airs, l’oiseau, s’il ne veut tomber, doit agiter ses ailes ; et, dans les pensées qui sont par delà la physique, le philosophe doit mouvoir continûment son esprit. Il faut que le sourire des lèvres et l’extase comme malicieuse du regard soulèvent les mots, annulant leur lourdeur de folie affirmatrice. Mais, pour ce qui est de la conduite humaine, je ne cherche point ses règles dans le rêve, car je ne suis pas un somnambule.

— Ainsi, grommela Excycle, tantôt tu dis : « Oui » et tantôt tu dis : « Non ».

— Quelquefois je récite des vers sur les Barbares. Mais, si une cité fait la guerre aux Barbares, le stratège s’efforce de connaître l’ennemi autrement que par des vers, même harmonieux.

— Tu te donnes généreusement le droit de te contredire. Pourtant la contradiction est la marque du faux.

— Non, enfant. Mais la marque de la fausseté d’esprit, c’est l’esprit de contradiction.

— Tu joues ingénieusement sur les mots.

— Quant à la contradiction, elle est le signe que porte toute réalité. Et c’est pourquoi nulle réalité n’est éternelle. La nature devrait s’appeler Celle-qui-se-contredit.

— Que dis-tu ?

— Ne connais-tu pas cette doctrine du vieil Empédocle que toutes choses sont filles d’Éros et de la Discorde ?

— Je la connais, mais je ne sais si je l’approuve.

— Il faut l’approuver, puisqu’elle est belle, comme tu approuves une tragédie de Sophocle.

— Tu fais d’étranges comparaisons.

— Le philosophe qui passe sa vie répétant : « L’Être est ; le Non-Être n’est pas » et qui n’ajoute rien de plus, ne se contredit peut-être point. Mais il risque de ne rien dire. Ou même, je le crains, il rabâche un mensonge.

— Un mensonge ?…

— Car la nature emploie l’éternité à créer et à détruire, c’est-à-dire à affirmer que le Non-Être est et à nier que l’Être soit. Chaque naissance chuchote à Parménide : « Tu mens », et chaque mort lui crie : « Tu te trompes. »

— Pourtant…

— Le disciple de Parménide et de Xénophane, Zénon l’Éléate, montrait de la contradiction dans toutes les choses que saisissent nos mains et que voient nos yeux. Cet ambitieux prétendait pénétrer jusqu’à l’Être qui ne se déchire point et ne se nie point lui-même ; et toutes nos réalités, il les appelait de vaines apparences. Mais moi, je dis : Si tu parles de l’Un, de la Vérité et de l’Être d’une façon lourde et en t’appuyant sur eux, tu tomberas avec ton appui brisé. Car c’est le Multiple qui nie l’Un ; ce sont les réalités qui empêchent la vérité. Les apparences, bacchanale éternelle, déchirent l’Être et emportent ses fragments comme les Ménades emportèrent les lambeaux sanglants d’Orphée.

— Il resta quelque chose d’Orphée.

— Oui, une voix et une harmonie… Zénon croyait le mouvement impossible. Or tout est mouvement. L’immobilité est un mensonge des yeux ou une conception de l’esprit. Le phénomène, de ses myriades de ricanements qui passent et qui recommencent, nie éternellement la substance.

— Tu me fais peur.

— Parfois, cependant, avide de beauté, je nomme Substance ce qu’il y a de commun à tous les phénomènes. Mais cela est inconnaissable. Et mon oreille qui écoute croit saisir des harmonies : c’est son attention obstinée et son impérieux désir qui les créent. Et j’appelle Immobilité l’équilibre de tous les mouvements. Et ce que je nomme Un, c’est la possibilité même du Plusieurs. Mais ces mots dont chacun semble un hymne, Être, Immobilité, Unité, qui donc les chanterait et qui donc les entendrait, s’il n’y avait le chœur éternel des phénomènes, des mouvements et du multiple ?…

— Mais…

— Et, croyez-moi, la vie, telle que nous pouvons la connaître, n’est pas condensée au centre et dans la thymélé ; elle est dispersée tout autour et elle appartient, fragmentée, à chaque choreute.

— Oh ! combien tu dis des choses difficiles…

— Et, dès que j’essaie de parler par delà ce que nous pouvons voir, je consens joyeusement à la nécessité de me contredire. Car nul mot n’est un vase assez large et assez profond pour contenir toute la vérité. Je suis, avec les pensées qui germent en moi et les mots fleuris qui tentent d’agiter hors de moi mes parfums, non point le contenant mais une minuscule parcelle du contenu. Chaque idée et chaque parole sont des murmures qu’entourent et couvrent les cris négateurs de l’infini. Ô l’insensé qui parle de sa maison, et il croit dire la ville ; il parle de la ville, et il croit dire la terre ; il parle de la terre, et il croit dire notre univers ; il chuchote notre univers et il croit chanter puissamment le Tout. Mais celui qui, joyeusement et anxieusement, serre entre ses mains et sa poitrine ce qu’il peut saisir du Tout, ah ! comme il sent la faiblesse étroite de ses bras et comme il entend, autour de sa pensée, l’écroulement sonore de toute la Pensée. Avec l’or de la paille ou avec l’or d’une formule, on lie une poignée d’épis ou une large gerbe ; mais quel fou voudrait entourer d’un lien unique tout le blé que Déméter donne aux hommes pendant que dure le mois hécatombéon, ou recueillir en une seule corbeille la pluie de fruits que métagitnion secoue de tous les arbres ? C’est pourquoi, lorsque j’aborde certaines régions du rêve et du désir, je ne parle qu’en souriant, comme il convient à un mortel ou même à un dieu. Car les dieux, lorsqu’ils parlent, subissent le pouvoir des mots et, selon que l’exigent les paroles, ils séparent des choses qui se tiennent ou confondent des choses qui se distinguent. Et ils ne savent guère mieux que nous si toutes les choses se tiennent et comment elles se tiennent, puisque Phoïbos a la naïveté insolente de n’être pas Zeus et Zeus l’enfantillage de fuir Héra ou de l’épouser.

Les disciples écoutaient, quelques-uns debout, la plupart assis sur des pierres ou au rebord du fossé. Parmi ces derniers, se tenait Eubule, les coudes aux genoux, le visage entre les mains. Il releva la tête enfin, et il dit :

— Tes paroles sont belles et inquiétantes.

— Enrichis-en, mon fils, le vrai trésor de ta pensée, le trésor de tes inquiétudes. Mais, quand il s’agit de ces rêves qui flottent par delà la physique, n’imite jamais Excycle de Mégare ou Zénon l’Éléate. Sauf aux prêtres et aux autres impudents qui affirment sans sourire et qui entourent leurs affirmations non seulement de preuves puériles mais encore de menaces et de promesses, ne reproche à personne de se contredire. Car toi aussi, si un jour tu enfantes un fils, ton fils sera mortel. Mais l’Éléate chercheur de contradictions était l’impuissant qui tue les enfants des autres. Et sa façon de dire « Non » à toutes les doctrines ressemblait à celle dont l’eunuque dit « Non » à toutes les femmes.

Psychodore se tut un instant. Puis il reprit :

— Entendez une parabole :

Le brigand Terméros avait la tête dure, comme un roc. Et il tuait les passants en heurtant leur tôle contre la sienne.

— Les petits enfants récitent cette histoire, interrompit Excycle. Et le peuple a même un dicton qui affirme de celui dont le crâne est fendu qu’il meurt du « mal termérien. »

— Dis-nous donc, ô Excycle, comment mourut Terméros.

— Un jour le passant — et il s’appelait Héraklés — eut la tête plus dure que le brigand. Et le brigand mourut de la mort de ses victimes…

Après un silence, Excycle ajouta :

— Voilà, du moins, ce qu’on raconte. Mais je ne vois aucun rapport entre cette fable et ce que nous disions touchant la contradiction.

— C’est que tu entends les fables avec tes oreilles. Et, comme tu as une langue, tu peux les répéter. Mais ton esprit n’a pas entendu.

— Maître, dit Eubule, celui qui tue par le mal termérien périra par le mal termérien. De même, si un jour Zénon avait dit quelque chose…

— Favorise-nous de ton silence, recommanda précipitamment Psychodore. Toi, ton esprit connaît cette histoire. Cependant ne parle pas davantage. Car les hommes auxquels on dit tout ne savent jamais rien.