Les Paraboles cyniques/Le Choix de Phryné
XXXI
Le Choix de Phryné.
Eubule déclara :
— Cette doctrine des choses indifférentes est haute et escarpée comme la pensée d’un dieu. Mais en certains sentiments des hommes une beauté plus douce m’appelle et me charme. Que ma santé me devienne indifférente, ou la grâce de mon sourire, de mon visage et de mon corps, voilà qui paraît déjà rude et orgueilleuse attitude d’athlète plutôt qu’allure simple et naturelle d’homme qui marche. Mais, si tu veux aussi que je compte pour rien la vie de ceux que j’aime et leur affection ; si tu exiges, ô Psychodore, que je sois prêt à ne point pleurer le jour où tu cesserais de m’aimer ou le jour où tu cesserais de vivre : non, je ne me sens point cette force inhumaine. Et même mon cœur, rien qu’à t’entendre parler ainsi, déborde d’amertume.
— Ô mon fils, plusieurs entendent mal la doctrine dont tu parles. Et ils la répètent, comme à travers un masque tragique, en grossissant leur voix et en levant des poings fermés vers le ciel où nul orage ne s’amoncelle. Je t’aime, toi, et ton amour, et ta confiance. Et j’aime par-dessus toutes les choses étrangères, — telles ma santé, ma beauté extérieure et ma vie, — Athénatime. Pourtant je ne voudrais point avoir quand elle mourut, hurlé les cris d’une bête blessée ou fait quelque geste inharmonieux, indigne d’elle et de moi. Même au choc de la douleur, mes mains n’ont point mérité la raillerie du sage sur ceux qui croient la pelade remède contre le deuil et la mort. Si j’étais parti avant elle, je lui aurais dit, comme paroles dernières : « Ne l’oublie pas, ô bien-aimée, la douleur qu’on porte mal devient une honte. Mais la douleur de celle que j’aime restera vaillante et ne se roulera point sur le sol comme une colique lâche. » Ou plutôt je n’aurais dit ni ces paroles ni d’autres semblables, sachant qu’elles n’étaient pas nécessaires. Et Athénatime ne m’a pas fait ces recommandations injurieuses. Mais j’entendais dans son silence, je sentais dans l’étreinte de sa main, et au sourire de ses lèvres et de ses yeux je lisais la joie de les savoir inutiles.
La voix de Psychodore était émue mais restait vaillante.
— Socrate, continuait-elle, parce qu’il mourut avec fermeté, tu ne t’imagines pas qu’il aimait ses enfants moins que celui qui pleure : « Que vont devenir après moi mes enfants ? » Il avait pour eux une affection égale et plus belle : il les aimait en homme ; mais celui qui gémit les aime comme la chienne aime ses petits.
Un instant se tut la voix vaillante et émue. Puis elle reprit :
— Entendez une parabole :
Praxitèle desirait Phryné éperdument. Celle-ci, en échange d’une nuit, exigea une statue. Le sculpteur, conseillant, lui dit :
— Tu la choisiras toi-même.
Or Phryné hésita entre trop d’œuvres qui toutes lui semblaient belles. Et elle n’eut pas confiance en ses propres yeux. Mais elle inventa une ruse.
Tandis que le voluptueux tremblait et brûlait aux bras froids de la courtisane, un esclave, secrètement gagné par elle, vint, l’air désespéré, annoncer que l’atelier était en feu et que déjà beaucoup de statues…
Praxitèle ne le laissa pas achever. Oubliant celle qui était là, et le baiser acheté, et tout ce qui n’était point ses ouvrages les plus parfaits, il se lève, il court demi-nu, et il crie :
— Sauvons Éros et le Satyre. Pour le reste, je me consolerai.
En comparaison de ses deux chefs-d’œuvre, les autres statues, à l’heure du danger, devenaient indifférentes à Praxitèle comme, à l’heure de crise qui va pencher vers la victoire ou la défaite, est indifférente au général frémissant la mort de tel soldat obscur.
Et Psychodore dit :
— Ô mes fils, quand la haine des hommes ou l’injustice des dieux met le feu à l’atelier qui est en chacun de nous, sauvons toujours Éros et le Satyre.