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Les Paraboles cyniques/Le Dormeur et les Dryades

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XIII

Le Dormeur et les Dryades.

Excycle et Théomane se querellaient au sujet de la vie future. Le premier niait qu’il y eût une autre existence après celle-ci et il fallait, déclarait-il, être fou pour ne point voir dans la mort le dénouement de la fable tragique ou comique jouée par les hommes. Mais Théomane vantait la mort, porte qui, sous nos tâtonnements obscurs, ouvre un soudain éblouissement et l’entrée de joies inexprimables :

— Ô mort, ô seuil de la véritable vie, si les hommes étaient justes, ils t’appelleraient naissance. Mais ce qu’ils appellent vie, ils le nommeraient mort trop longue et tombe d’où l’on sort bien tardivement…

Puis, sans entendre les rires insultants d’Excycle, il décrivait les merveilles élyséennes dont l’hiérophante l’avait enivré.

Psychodore dit :

— Je n’ai point accoutumé, ô Excycle, de croire que l’horizon est la borne du monde. L’horizon est un mur à la faiblesse de mes yeux, mais qui, devant mes pas ou sous le vent de ma pensée, s’ouvre.

— Ta comparaison, ricana Excycle, est singulièrement mauvaise. L’horizon est un lâche qui recule quand tu avances. La mort, elle, t’attend. Nul coureur rapide n’a jamais atteint l’horizon. Mais l’homme le plus lent arrivera à la mort.

— À notre droite, répondit Psychodore, la vue est fermée par une montagne qui, si nous marchons vers elle, nous attendra. Crois-tu qu’il n’y ait rien de l’autre côté de la montagne ? Dans quelques heures, que tu le veuilles ou non, tu seras arrivé à la nuit. Crois-tu qu’il n’y ait pas de jour de l’autre côté de la nuit ?

— Je me souviens d’avoir traversé des montagnes et des nuits. Je ne me souviens pas d’avoir traversé la mort.

— Tu ne te rappelles pas non plus les premières choses qui ont suivi la traversée et tu ne saurais dire, à moins de répéter des récits entendus, ce que tu faisais quand tu avais quelques mois ou même quand tu avais un an. Je ne t’expliquerai pas, puisque je l’ignore, de quelles ténèbres est faite cette stupeur, de quelles ténèbres est fait cet oubli. Mais, tu es contraint de l’avouer, tu fus quelque temps stupide et sans mémoire et tu ne peux savoir combien dura cette période.

— Tu as raison noblement, approuva Théomane.

— Mais, reprit Psychodore en souriant, je ne crois pas comme toi, ô initié, qu’il y ait, au delà de l’horizon, des choses très différentes de celles que je vois ici. Les spectacles de merveille, c’est toujours dans mes songes que je les ai rencontrés, jamais dans les réalités. Les réalités sont pauvres et monotones comme une forêt ou comme un coffre d’avare : la forêt produit beaucoup d’arbres, mais de peu d’espèces ; le trésor contient beaucoup de monnaies, mais le nombre des métaux n’est pas grand. Sur les pays que peu de gens ont visités on conte des prodiges ; vus de près, les prodiges s’évanouissent ou se réduisent à des choses simples. De l’autre côté de la montagne, luttent et s’harmonisent, je suppose, les mêmes éléments que de ce côté. Leur disposition seule varie, et leurs quantités relatives. Le fleuve se joue en des sinuosités un peu différentes, mais toujours entre des rives solides et ses étrangetés se limitent aux mêmes lois de la nature que les agitations que nous voyons.

Ne crains pas cependant que je t’imite, courageux Théomane, et que je dessine la carte de pays que je n’ai point vus, disant : « Ici coule une rivière, là se dresse une colline ; là, sous les doigts subtils du vent, chante une forêt. » Non, je ne dirai même point de telles paroles, loin que j’ose affirmer : « Cette rivière roule du lait et du miel ; cette colline est une masse d’or plus grande et plus brillante que le soleil ; ces arbres laissent pendre, en manière de fruits, des oiseaux tout préparés et qu’on a la seule peine de cueillir. »

Je ne parle pas volontiers avec précision des choses que j’ignore. Je me contente de dire : « Ce que je ne vois pas existe comme ce que je vois. Ce que je ne vois pas ressemble, sans doute, dans une grande mesure, à ce que je vois ». Si j’ajoute quelques vagues probabilités, c’est en souriant et en me moquant un peu de moi-même.

Il se tut un instant. Puis :

— Quand il s’agit de choses inconnues, il me paraît convenable de jeter sur nos mensonges involontaires la pudeur d’un peu de brume et de ténèbres. Le soleil de demain nous précisera demain. En attendant, parlons de demain, si vous le voulez, par de tâtonnantes et incertaines paraboles :

Dans une forêt où jamais personne n’était entré, un homme pénétra. Parmi l’émerveillement frémissant du peuple des dryades, longtemps il marcha. Puis, se sentant fatigué, il se coucha sur la terre et dormit.

Les nymphes se penchaient curieuses vers l’effarant spectacle et elles échangeaient des paroles et des inquiétudes.

— Hélas ! disait l’une, cet être admirable, cet arbre qui marchait, ce dieu plutôt — car ainsi je me figure les dieux — voilà qu’il est tombé pour toujours. L’arbre qui s’étend sur le sol ne se relèvera point.

— Tu te trompes, répliquait la svelte habitante d’un cyprès. Regarde mieux cette forme tassée, forme de germe et non point d’arbre. La graine va s’enfoncer sous la terre. Bientôt la réalisation en sortira grandissante et elle deviendra une myriade de fois plus haute que la promesse. En vérité, celui-ci resurgira supérieur à lui-même autant que le chêne est supérieur au gland.

Les dryades parlèrent pendant des heures Elles opposaient, ingénieuses et fécondes, des arguments aux arguments, aux comparaisons des comparaisons. Les unes dressaient l’avenir du dormeur comme un arbre de rêves. Mais la bouche des autres, soufflant le vent froid des négations, déchirait les rameaux faits de nuages et d’espérances ivres.

Enfin l’homme s’éveilla.

Elles le virent avec stupéfaction qui se levait tout semblable à lui-même et s’éloignait inchangé.

Les négatrices et les rêveuses restèrent longtemps sans paroles ; et elles étaient attristées d’une égale déception.