Les Paraboles cyniques/Le Gland généreux
V
Le Gland généreux.
— Qu’est-il besoin de philosopher ? dit Théomane. Toute la loi se résume d’un mot : Aimer
— Aimer qui ? interrogea Eubule.
— Aimer tout. Aimer d’abord, par-dessus les êtres et les choses, le Dieu qui a créé les hommes ; qui a bâti la terre pour leur servir de demeure ; qui sur leur tête a déployé le ciel, tente glorieuse ; qui fait mûrir les fruits pour les nourrir et, pour les rafraîchir, couler les eaux vives. Aimer ensuite ses créatures et particulièrement les autres hommes en qui nous pouvons, — comme un frère ému croit au visage de son frère voir le sourire des parents absents et son propre sourire, — reconnaître les images du Créateur et nos images. Car il est permis de proclamer devant tous cet enseignement des mystères, que nous sommes faits à la ressemblance de Dieu.
Eubule souriait, séduit. Mais Théomane continuait :
— Il nous a tout donné ! Et, comme il est tout, à chaque instant, par des myriades de présents offerts dans des myriades de mains lumineuses, il se donne lui-même. Imitons-le. C’est la seule vertu et c’est le seul bonheur.
Théomane ne pouvait plus parler et, comme sous une joie trop forte, il bégayait :
— Se donner, oh ! se donner…
— Maître, dit Eubule, Théomane est grand.
— Il n’y a d’autre grandeur humaine que la sagesse, objecta Psychodore. Et Théomane n’est pas sage, s’il ignore l’heure et la manière de se donner.
— Toujours, toujours, affirma le balbutiement de l’initié, c’est toujours qu’il faut se donner. Et c’est de toutes les manières…
Mais le vieux philosophe l’interrompit, disant :
— Ô mes fils impatients, entendez une parabole :
Un gland, tombé du chêne, chantait sur le sol un cantique éperdu :
— J’aime, j’aime, et je veux me donner.
— Enfant pauvre, dit le chêne, plus tard tu auras beaucoup à donner, pourvu que tu te refuses maintenant. Car le devoir du gland n’est pas de se donner, mais de se réaliser. Glisse-toi silencieusement vers une solitude. Le long de ton chemin, cache-toi sous les feuilles, dans les herbes et entre les cailloux, de peur que tu sois aperçu par une bête avide. Quand tu auras trouvé ton désert, enfonce-toi profondément dans le sol. Que tous ignorent longtemps ton œuvre sur toi-même et que tes racines glissent, tels des serpents, cherchant, pour en faire de la vie, les sucs endormis dans la terre. Dresse-toi peu à peu, grandis et développe-toi. Ne t’inquiète pas de la solitude qui t’entoure et n’appelle pas ennemie cette protectrice de ta faiblesse. Plus tard, ta beauté sera l’appel puissant qui peuple un pays. Alors les doigts du vent feront frémir chacun de tes rameaux comme une corde mélodieuse et tu seras la vaste, lyre, carrefour de vie chantante. Tu seras l’abri et l’ombre. Comme les choreutes connaissent le coryphée et dansent en harmonie avec sa danse, les oiseaux te connaîtront, et leurs ailes et leurs gosiers vibreront sur le rythme de tes branches. Les jeunes gens dont l’amour est persécuté apprendront le chemin qui mène vers ton large tronc et ils s’appuieront contre toi pour échanger des baisers. Ainsi tu t’étaleras sous les cascades de la lumière, monde chargé de nids qui gazouillent et de pensées qui tremblent.
Mais le gland obstiné n’écoutait pas et il clamait toujours :
— Me donner, me donner !
Il restait non caché, offert en proie. Pourtant il fit un effort. Il voulait échapper aux conseils importuns ou, comme il pensait, aux radotages du vieillard. Il s’appliquait aussi à rouler vers la route voisine afin d’augmenter ses chances d’être aperçu et de se donner.
Il réussit.
Un troupeau de porcs vint à passer, parmi des grognements. Le gland généreux eut la joie qu’il appelait. Il fut broyé entre des dents éclatantes. Ainsi il devint un peu de fumier et un peu de viande qui se roule dans la boue.
Ô mes fils, conclut Psychodore, efforcez-vous d’être puissamment et harmonieusement. Par ce moyen vous vous donnerez et vous donnerez beaucoup. Mais l’impatient, qui veut se donner au lieu de se réaliser, commet un crime multiple : il se détruit, lui, vaste avenir d’ombre et de chansons, il donne peu, il donne mal et à qui vaut moins que lui.