Les Paraboles cyniques/Le Jardin et la Citadelle
XXXIII
Le Jardin et la Citadelle.
Eubule dit, devant plusieurs disciples :
— Maître, j’essaie parfois, suivant tes conseils, de m’enfermer au centre de moi-même. Hélas ! j’y trouve bientôt la tristesse et l’ennui. Jadis, je me dispersais en jouissances nombreuses. Aucun de mes plaisirs n’était coupable. Pourtant ils m’enveloppaient de malheur et d’inquiétude ; ils me rendaient semblable à une bête embarrassée dans un buisson fleuri et qui craint de ne pouvoir fuir si le chasseur survient.
Psychodore répondit :
— Entendez une parabole :
Un homme avait bâti une citadelle imprenable et il y restait enfermé craintivement. Or jamais nul ennemi n’approcha des murs hautains, mais leur habitant mourut d’ennui.
Un autre homme vivait dans un jardin d’innocentes délices. Mais l’ennemi vint, qui le tua.
Un troisième, ayant vu ces choses, dressa au milieu de son jardin aimable une citadelle sûre. Il jouissait et travaillait à l’ombre de ses arbres, à la chanson fraîche de son ruisseau. Si l’ennemi paraissait, il se retirait dans sa citadelle où il riait, invincible. Mais le jardin envahissait les murs mêmes de la forteresse. Ils se dressaient tout verdis de lierre, tout colorés de fleurs rustiques et de pensées vaillantes, tout vivants par les ailes des papillons, des oiseaux et des rêves. Ceux qui passaient dans la plaine prenaient de loin le refuge pour un arbre immense où siégeait le printemps. Et, aux heures de paix, celui qui vivait dans le jardin se demandait parfois :
— Ma citadelle est-elle faite de pierres ou de fleurs ? Est-elle bâtie avec de la force ou avec du sourire ?