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Les Paraboles cyniques/Le Jardinier

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Les Paraboles cyniquesAthéna (p. 183-188).

XXXVII

Le Jardinier.

Psychodore s’arrêta et les disciples avec lui. Alors se tournant vers Eubule, il l’interrogea par ces paroles :

— Qu’y a-t-il sur toi, ô mon fils ? Depuis plusieurs jours, tu traînes, fardeau mal défini, capricieux et qui accroche les obstacles du chemin, je ne sais quelle langueur. Et, en ce moment, ton visage est pâle.

Or la pâleur d’Eubule rougit comme une jeune fille et, d’une voix qu’il voulait vaillante, le disciple répondit :

— Je n’ai rien, maître, que d’insignifiantes misères physiques. De la souffrance banale, et qui ne vaut point qu’on parle d’elle.

Le vieux philosophe sourit. Et il dit, d’un accent qui caresse :

— Tu m’en parleras cependant, non point comme à un sage et à un maître, mais comme à un père qui t’aime.

Il y avait sur Eubule, pendant qu’il répondait, la palpitation d’une lumière de joie, la palpitation d’une ombre de honte.

— Écoute donc, disait-il, ô tyran puissant sur mon cœur. Depuis cinq jours, une douleur s’agite, comme une bête ou comme une armée, sur la moitié de mon visage. Des griffes tremblent et s’enfoncent autour de mon œil gauche et des dents nombreuses rongent ma tempe, rongent mon oreille, rongent le bord de mes mâchoires.

— Comment as-tu accueilli cette visiteuse ?

— Virilement, je crois, puisque je n’en parlais à personne.

— Je te félicite de ta pudeur… Mais que te disais-tu à toi-même et que disais-tu à ta souffrance ?

— Je lui ai déclaré d’abord : « Tu n’es pas un mal. » Et d’abord je me suis déclaré : « Elle n’est pas un mal ».

— Pourquoi dis-tu : d’abord ?

— Ensuite j’ai douté, avoua Eubule qui eut, dans un visage soudain plus rose, un sourire soudain plus pâle.

— Explique-nous ton doute.

— J’ai dit souvent à la bête méchante : « Je ne te reproche point de ronger ma chair. Mais je trouve injuste que tu ronges mon esprit. » Car, maître, et ceci me semble un mal, je ne peux plus penser, je ne peux plus lire. Parfois même — comment ne m’irriterais-je point contre elle ? — tu parles, ô Psychodore, et la douleur s’oppose à ce que j’écoute et à ce que je comprenne.

— Ô mon fils, ta douleur est donc une femme jalouse et qui veut que tu lui appartiennes tout entier ? Remercie-la de t’embrasser d’un si fervent amour et cède à ses exigences.

— Tu te moques, sans doute. Car il me semble que tu conseilles une lâcheté.

— Qu’importe, mon fils, à quoi tu penses, pourvu que reste noble et personnel le rythme de ta pensée ? Nous ne sommes pas de ces pauvres fous qui, ayant un but extérieur à eux-mêmes, risquent de rencontrer, au dehors ou au dedans, des obstacles. L’autre jour, tu t’en souviens, une troupe de marchands semblait faire le même chemin que nous. Parfois ils adressaient comme nous à la campagne ou à leur âme des paroles rieuses. Mais une montagne a barré la route commune. Alors ils maudirent la montagne, ils réclamèrent fiévreusement aux gens du pays la voie vers un défilé et ils s’agitèrent, fourmis dont on a bouché le trou. Nous cependant nous marchions devant nous ; nous montions, parmi la lumière accrue, dans de la beauté nouvelle. Ainsi fait le sage. Il dit toujours à l’imprévu : « Salut, toi qui te crois peut-être l’obstacle, toi en qui je reconnais mon chemin et ma joyeuse nécessité. »

— Tu conseilles donc que je pense à ma douleur ?

— Oui. Mais je veux que ce soit toujours toi qui penses et que, caressant un objet clair ou sombre, ta lumière reste toujours vive et dansante. Occupe-toi de ta douleur, mon Eubule, cause avec elle comme avec l’étrangère dont la visite se prolonge. Interroge-la pour apprendre ce qu’elle sait. Interroge-la aussi, — entends-tu, mon fils ? — pour te distraire d’elle.

— Voici que tu me deviens obscur.

— J’aime les torches dont la flamme rit dans l’ironie de la fumée et du vent. Regardez bien, mes fils, car j’allume une parabole :

Philopardès fut jardinier comme Sophocle fut poète. Des fleurs qui étonnaient le premier regard, nouvelles et étranges comme des folies, mais qui bientôt retenaient l’œil et l’esprit satisfaits, belles et harmonieuses comme des nécessités qui se dévoilent, faisaient à sa maison une ceinture multicolore où jouaient — tels deux enfants tantôt courent, tantôt s’attardent charmés — l’ombre et le soleil. Mais plus que ses fleurs, plus que la fraîcheur de l’ombre remuée et de l’eau qui coule, plus que la fécondité du soleil père des fleurs, des fruits, des nuages, des sources et des ombres, Philopardès aimait sa fille, d’un amour de père et d’un amour de veuf.

Or cette enfant mourut. Et le père orphelin fut semblable à un fou. Il s’enfermait au silence ténébreux de sa demeure. Ou bien, sans distinguer le jour de la nuit, il restait sur la tombe, immobile comme l’arbre desséché qui ne sent plus les vents. D’un geste il refusait les nourritures qu’on lui offrait. Et il ne s’inquiétait point de la langueur, de l’agonie, de la mort de son jardin.

Ses amis disaient :

— Il est perdu : il ne regarde plus les fleurs.

Mais l’un d’eux saisit Philopardès par le bras et lui adressa des reproches véhéments.

— Pourquoi, demanda-t-il, la tombe de ta fille ressemble-t-elle à toutes les tombes ? Comment n’as-tu point honte de sa pauvreté banale ?… Si j’étais Philopardès, ah ! quelles merveilleuses parures vivantes broderaient la robe de terre de la morte que j’aimerais.

Philopardès entendit ces paroles avec ses oreilles et avec son cœur. Il commença de planter et de semer sur le tombeau. Lui qui jusque-là se taisait farouchement, bientôt il pleura et il gémit. Et il prit de la nourriture pour avoir la force de soigner les fleurs de la morte.

Parce que le jardinier était resté jardinier dans sa douleur, Philopardès fut sauvé. Il vécut de longues années, faisant fleurir sur la terre et dans son âme des mélancolies aux nobles tiges, aux formes parfaites, aux couleurs douces…

Si donc tu es jardinier, que les tombes que tu portes en toi deviennent des jardins.

Psychodore ayant cessé de parler, Eubule s’assit à l’écart. Il tira des tablettes de son sein et commença à écrire. Tout le temps que dura sa souffrance, il composa chaque jour un dialogue où un sage conversait avec la douleur. Il lisait au maître ce qu’il venait d’écrire. Psychodore, approuvait certaines paroles, demandait que d’autres fussent corrigées. Ainsi Eubule, qui se croyait tout entier à sa douleur, appartenait en réalité à l’harmonie de sa pensée, au choix des mots que son hésitation faisait miroiter et sourire dans la lumière, au rythme des phrases qui tombent comme des soldats blessés, se redressent tels des orgueils vainqueurs, ou comme des canéphores marchent souples et graves. Il était l’artiste qui modèle l’argile : ses yeux regardent la terre travaillée par ses mains, mais, aiguisés qu’ils sont de désir ou de bonheur, ils voient moins la matière vile que la forme belle ; moins ce que la nature donne à tous que ce que l’ouvrier va en faire ou vient d’en faire.