Les Paraboles cyniques/Le Lien conjugal
XXIII
Le Lien conjugal.
— Le mariage, proclamait Théomane, est chose sacrée. Quand la religion a uni un homme et une femme, je trouve criminel qu’ils s’éloignent l’un de l’autre et se séparent.
— Lorsqu’une sottise, remarqua Psychodore, est trop absurde et tyrannique pour que les hommes l’avouent, ils en font chose sacrée ; et c’est à cela que servent les dieux. Les folies dont la Loi, cette éhontée pourtant, n’ose se reconnaître responsable, elle les rejette sur sa sœur, la Religion.
— Toi qui, tant d’années après la mort d’Athénatime, portes, ceinture tissée d’or et de pourpre, ta fidélité indénouée, nieras-tu la noblesse de l’union unique et du lien que rien ne résout ?
— Nul lien étranger ne nous attachait l’un à l’autre. Nulle sottise de magistrat n’était entre nous et nul mensonge de prêtre. Mais entendez plutôt une parabole :
Sur l’agora de je ne sais quelle ville, un chien et une chienne s’épuisaient en efforts pour se séparer. Des enfants riaient de leurs mouvements grotesques et vains. Même les plus méchants leur jetaient des pierres.
Les bêtes — c’est du chien que je parle et de la chienne — semblaient s’irriter de plus en plus l’une contre l’autre. Depuis longtemps leur désir était satisfait. Depuis longtemps il s’était mué en dégoût. Maintenant c’était entre les enchaînés comme une folie de haine. Et cette haine s’exaspérait encore de ce qu’elle n’osait, devant les spectateurs et sous les pierres, hurler et mordre.
Un physicien me frappa sur l’épaule et dit :
— Les pauvres animaux ! Combien la nature est cruelle envers eux. En vérité, le mécanisme de leur plaisir est le mécanisme d’un piège. Figure-toi. Le membre du chien contient un os creux qui laisse passage au canal de l’avenir. Mais, autour de cet os, dorment des chairs que le désir éveille et que terriblement la volupté durcit et accroît. L’extrémité joyeuse du chien devient, pendant le sacrifice à Aphrodite, énorme comme une tyrannie qui triomphe. Le sacrifice achevé, le pauvre prêtre grossi reste au dedans de la porte resserrée, attaché à l’autel. Rappelle-toi l’enfant de la fable : il avait pris des noisettes dans une urne d’entrée étroite, et il ne pouvait retirer sa main pleine et fermée. Mais il dépendait de l’enfant, pourvu qu’il y songeât ou qu’on l’avertît, d’ouvrir la main et de s’en aller. Le chien est obligé d’attendre longtemps et ses efforts avant l’heure l’enlisent davantage.
Le physicien reprit :
— Remercions la Nature : elle n’a pas fait l’homme sur le modèle du chien, et elle nous permet de fuir au moment où la volupté s’attristerait.
Mais une femme était derrière nous, qui murmura :
— Hélas ! quand elle a oublié une cruauté, comme la Religion et la Cité savent suppléer la Nature !
Je me retournai et je vis, dans les yeux de celle qui parlait, des larmes.
Quoique le physicien fût du pays et parût connaître cette femme, je ne crus pas nécessaire de lui demander si elle était mariée.