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Les Paraboles cyniques/Le Paradoxe

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Les Paraboles cyniquesAthéna (p. 89-92).

XVI

Le Paradoxe.

Psychodore venait de dire une de ces vérités que leur simplicité même rend étonnantes et repoussantes aux esprits superficiels.

— Ô l’ingénieux paradoxe ! s’écria Excycle.

Mais le vieux philosophe :

— Entendez une parabole :

Je connais un pays dont les habitants sont toujours vêtus. Auprès de la femme en travail, le prêtre et le magistrat attendent et, dès que l’enfant paraît, se saisissant de lui, ils l’enferment tout entier, mains et visage compris, dans un tissu élastique qui dessine les courbes du corps et qui grandira avec lui. Peut-être, malgré son élasticité, la toile résiste, s’opposant à la croissance, car les hommes de ce pays restent singulièrement petits.

L’étrange vêtement a des ouvertures qui correspondent aux yeux, aux narines, à la bouche. Mais il se replie un peu, collé sur le rebord des pertuis naturels et nulle part on n’aperçoit la peau, cette indécence. Même il est collé sur les paupières. Les cils, réunis par cet artifice, à peu près comme sont réunis les doigts des oiseaux qui nagent, donnent au regard je ne sais quelle expression de sottise et de bassesse.

Pendant la croissance de l’enfant ou même plus tard, à cause de l’usure ou de quelque accident, il arrive que le vêtement craque. Celui qui est victime d’un tel malheur réussit souvent à le dissimuler et à y remédier en secret. Dans le cas contraire, il reçoit cinquante coups de fouet puis il s’agenouille et, parmi des cérémonies et des prières, les prêtres et les magistrats collent sur la déchirure deux lambeaux superposés d’étoffe pudique.

Je passai dans ce pays à une époque où des hommes hostiles m’avaient dépouillé de mon manteau. Je marchais innocent et nu parmi ce peuple religieux.

Les femmes et les jeunes gens s’assemblèrent bientôt autour de moi. Le troupeau nombreux me suivait, louant la couleur de mon vêtement et sa finesse souple. Mais, après un peu de temps, des prêtres accoururent qui accusaient cette foule par des cris accompagnés de gestes qui maudissent. Puis des gens d’armes la dispersèrent à coups de bâton.

Et, s’étant saisis de moi, ils me conduisirent devant le magistrat suprême. Là, un accusateur se leva, qui dit :

— Cet homme est coupable de ne point porter le vêtement que la cité ordonne et d’introduire un costume extravagant. Il est coupable de corrompre, par ce moyen, les femmes et les jeunes gens. Peine : la mort.

— Qu’as-tu à opposer pour ta défense ? interrogea le juge.

Je répondis naïvement :

— Je suis étranger et j’ignore vos lois. Pourtant je suis certain de ne point porter des vêtements qu’elles condamnent, puisque je suis nu comme l’enfant qui sort du ventre de sa mère.

Or ces hommes affirmaient qu’ils aimaient l’urbanité, les finesses de l’esprit et les ingénieuses surprises de la parole. Ils se regardèrent donc en souriant des lèvres et des yeux. Et le juge proclama :

— Voici un étranger d’une intelligence trop aimablement paradoxale pour que j’aie le courage de le condamner.

L’assistance approuva. Et l’accusateur déclara :

— Je suis plus que tous admirateur de la grâce et du sel qu’on met dans les discours. C’est pourquoi je retire mon accusation contre cet homme. Il y a d’ailleurs un sens profond et un enseignement utile dans sa boutade. La connaissance des lois forme autour du citoyen un vêtement qui le réchauffe et une armure qui le protège. De sorte que cet homme, ignorant de nos lois, les seules naturelles et raisonnables, est, en effet, nu et pauvre comme un nouveau-né.

On applaudit beaucoup le petit homme dont le regard sous les cils unis brillait comme l’eau agitée sous les pattes d’un canard. Je sentis que le désir de ces applaudissements avait contribué à mon salut et j’échangeai avec mon défenseur imprévu de longues félicitations.

Le juge me demanda si mon projet était de m’établir dans le pays ou seulement de le traverser. Je voulus savoir, avant de répondre, quel traitement j’éprouverais dans les deux cas. On loua ma prudence et on m’expliqua que, si je devais rester dans la contrée, on m’arracherait d’abord mon vêtement contre nature, après quoi on m’habillerait comme tout le monde. Mais, si je ne faisais que traverser, on supposerait que les habits paradoxaux dont j’étais couvert étaient légaux et nobles dans ma cité et on se contenterait, pour le temps de mon passage, d’en couvrir l’impiété locale sous une longue tunique semblable à celle dont on se défend, en hiver, contre le froid.

Tous les assistants m’entourèrent, exaltant leur pays, la plus douce des patries, et faisant pour m’y retenir des efforts qui certes me flattaient. Néanmoins je préférai protéger, par un prompt départ, l’intégrité de ce qu’ils appelaient mon paradoxal vêtement.