Les Paraboles cyniques/Le Peuple aveugle
XXVIII
Le Peuple aveugle.
Eubule, sortant de longues réflexions, demanda :
— La vois-tu, dans toute son étonnante richesse, la fable que tu nous as contée hier ?
Psychodore exprima un doute :
— Peut-être tu l’enrichis de quelque pauvreté à quoi je n’ai point pensé. Parle donc, afin que nous sachions.
Eubule, parmi des gestes enthousiastes que rendait étranges une marche soudain chancelante, s’écria — et sa voix sonnait comme la voix d’un homme qui a bu d’un vin trop fort :
— J’irai vers ma ville. Je dirai aux citoyens frémissants la parabole de la centaure et de ses fils. Ma patrie, ayant compris, deviendra noble et bonne ; ce qui rendra nobles et bons ceux de ses enfants dont elle se plaint.
Or Psychodore secoua la tête :
— Je parle, dit-il, aux hommes que je rencontre ou qui viennent vers moi, parce qu’il arrive qu’un homme ait des oreilles. Mais une patrie, ô mon fils, n’a jamais d’oreilles, même droites et pointues. Et elle n’est point faite pour entendre des paraboles, mais pour bafouer comme un fou celui qui essaie de lui en dire et, s’il tente de les expliquer, pour l’exiler ou le tuer.
Eubule s’arrêta, et il gémit :
— Je crois entendre Anaxagore, je crois entendre Socrate et tout un chœur de sages chanter que tu as raison. Et moi je m’attriste et je ne comprends point. Pourquoi les hommes traitent-ils en ennemis les meilleurs d’entre eux, ceux qui, écoutés, leurs apporteraient bonheur et justice ? Pourquoi se privent-ils des paroles qui guériraient leurs maux ? Pourquoi exilent-ils les orateurs de ces paroles dans les pays barbares ou jusqu’aux régions de la mort ? Ce problème me semble désespérant non seulement pour l’être bienveillant qui ne se sentirait heureux que dans le bonheur de tous, mais aussi pour l’être moins ambitieux qui voudrait seulement comprendre. Que dirait ici un Euclide appliqué, non à connaître les propriétés des triangles et des cercles, mais à distinguer la nature des hommes ?
Psychodore répondit :
— Entendez une parabole :
Dans ce pays, la lumière est plus douce qu’en Grèce même. Le climat en est si égal qu’on n’y a besoin ni de vêtements ni de maisons. Les baies sauvages y poussent abondantes et plus savoureuses que les mieux cultivés de nos fruits. Une plante orne d’elle-même le bord de tous les chemins, grosse dix fois comme notre blé et qui porte, au lieu d’épis, des pains délicieux.
Mais les grands et les prêtres sont d’un naturel jaloux : les biens perdent tout prix pour eux, qui ne sont point privilèges et supériorités. Ils ont organisé la cité de façon à jouir seuls librement des avantages du pays. Ils défendent aux autres hommes de cueillir les pains et les fruits, et laissent pourrir une énorme quantité de nourriture. Ils distribuent aux pauvres des vivres insuffisants. Pour eux, ils ont l’art de se faire vomir et de manger aussitôt après. Ils sont d’ailleurs malheureux, toujours alourdis et douloureux d’indigestion, toujours inquiets à l’idée que, sans doute, dans quelque coin mal surveillé de l’immense pays, on leur vole un peu de ce qui, affirment-ils, est à eux.
Ils ont trouvé cependant, depuis quelques siècles, un moyen de se rassurer à demi :
Dès qu’un enfant du peuple vient au monde, on lui colle les paupières avec une pâte que savent faire les prêtres et certains serviteurs des riches appelés savants. Ainsi les grands, les prêtres et les savants jouissent seuls de la lumière. Souvent ils frappent les autres hommes qui, connaissant leur infériorité, courbent la tête. Mais les pauvres sont entre eux d’une effroyable brutalité.
L’or semble inutile en un tel pays. Il y est cependant très estimé. Quelquefois les mains tâtonnantes et fouilleuses d’un aveugle trouvent un trésor. Alors les magistrats s’assemblent. Ils examinent quelques-unes des circonstances qui ont précédé ou accompagné la découverte. Ces circonstances paraissent futiles et indifférentes à quiconque n’a pas étudié leurs lois. Mais les magistrats y découvrent ce qu’ils appellent la justice et ils proclament que l’inventeur du trésor doit être mis à mort ou qu’il faut le faire monter à la classe des voyants. Alors, avec une eau dont les prêtres gardent le secret, on lui décolle les paupières.
Cependant les grands, les prêtres et les savants enseignent au peuple que le pays est épouvantable à voir et que, sans leur sage administration, la famine y serait un fléau continuel. Ils se désolent, à voix haute, d’être obligés de conserver leurs yeux pour conduire à travers les horreurs de la région leurs frères plus heureux. Le peuple chante avec eux leur dévouement et la douceur de vivre les yeux fermés sans avoir la peine de se conduire. D’ailleurs, la mort, affirme-t-on, ouvre les yeux des pauvres sur une contrée belle et aimable comme un baiser qui ne finirait point.
Les riches, les prêtres et les savants ont, parmi toutes leurs inquiétudes, une angoisse terrible. Quelquefois, en effet, un homme du peuple sent ses yeux s’ouvrir. Même l’accident arrive de deux façons. Tantôt, pendant tout un jour, un misérable échappe aux jalouses surveillances et, à travers ses paupières closes, il essaie de voir un même objet. Les paupières peu à peu semblent s’amincir transparentes et l’objet lentement devient distinct. À l’heure où le crépuscule incendie le ciel, l’objet patiemment observé prend enfin des lignes précises, et les yeux s’ouvrent. L’homme, qui jouit soudain de l’ensemble des choses, s’agite dans un bonheur trop violent et pousse des cris émerveillés.
Quelquefois aussi un pauvre dit :
— Moi, j’accepte ma condition, puisque j’ai la force de la porter. Mais pourquoi les dieux chargent-ils ce fardeau trop lourd sur tant d’êtres faibles que j’entends gémir et tomber ?
Si cette pitié est assez forte pour faire couler des larmes, voici que le miséricordieux sent ses paupières se soulever libres et il voit, en un tremblement où se mêlent l’amour et la désolation, les choses et les êtres s’agiter autour de lui.
Or, si les nouveaux voyants se taisent devant le peuple ou s’ils consentent à vanter la condition des aveugles, on les supporte. Souvent même on les fait entrer dans un collège de prêtres ou de savants.
Si l’un d’eux a l’imprudence de louer publiquement la lumière, on ferme sa bouche d’un bâillon et on le traîne en exil. Mais s’il pousse la haine de sa patrie et de l’organisation sociale jusqu’à vouloir expliquer par quel moyen les yeux peuvent s’ouvrir, alors les grands, les prêtres et les savants couvrent sa voix de leurs cris. Ils l’accusent de tromper le peuple et ils ont la consolation de voir la foule, d’un élan magnifiquement unanime, se jeter sur le menteur et le tuer.