Les Paraboles cyniques/Le Pilote
IX
Le Pilote.
Eubule, depuis longtemps, avait perdu son père.
La mort de sa mère le mit en possession d’un riche héritage. En secret, il prit conseil de Psychodore :
— Si je considérais les richesses comme des biens, je pleurerais amèrement de gagner à la perte de ma mère. Mais je sais, grâce à toi, que les richesses sont choses indifférentes ou plutôt nuisibles, et sous les doigts du statuaire Bonheur, la vie du riche est moins plastique que la vie du pauvre. Maintenant, dis-moi, que faut-il je fasse de ce que me donne la loi injuste ?
— Je ne soulèverai pas tes jambes avec mes mains pour te faire marcher. C’est à toi d’agir selon ce que tu es et selon ce que tu peux.
— Tu ne m’as pas toujours refusé tes conseils. Faire une chose parce qu’elle est bien m’est une joie. Faire une chose parce que tu l’as ordonnée, toi que j’aime et que j’admire par-dessus tout, m’est la plus grande des joies. Pourquoi me refuses-tu, tandis que mon cœur déborde de deuil, ce qui me serait la plus précieuse consolation ?
— Qu’une joie d’enfance et de docilité ne soit pour rien, ô mon fils, dans un geste qui doit être tout viril et tout libre. Pour moi, si je faisais ce que tu demandes, je dépasserais mes droits. Je puis quelquefois arrêter une main qui va semer le repentir. Je ne me permets jamais de pousser quelqu’un vers l’action. Certes, rien n’est plus beau que d’être pauvre, mais à condition qu’on aime sa pauvreté. Le pauvre volontaire, s’il éprouve un regret, devient inférieur à celui qui reste riche. Il ressemble à l’homme faible qui a voulu monter trop haut sur une montagne pénible. Il souffle, fatigué ; il regarde en bas ; son cœur se soulève du désir de la vallée et sa tête tourne de vertige ; enfin son pied mal assuré glisse sur une pierre qui glisse. Et le présomptueux tombe, meurtri, plus bas que les compagnons qui se sont assis à mi-côte. C’est à toi de savoir qui tu es, puis, sans te demander si d’autres ont la force d’aller plus loin ou s’arrêtent plus près, de marcher avec tes jambes ; connais-toi toi-même.
Eubule, ayant entendu ces paroles, courut à la ville, vendit son héritage et distribua l’argent aux pauvres. Toutefois il conserva, outre un âne et ses deux paniers, diverses monnaies qui ensemble valaient un talent.
Depuis lors, chaque fois qu’on traversait un bourg, Eubule entrait dans les boutiques et il chargeait l’âne de quelques provisions. Dans la campagne, ceux qui avaient faim venaient prendre du pain au panier de droite, des figues ou des olives au panier de gauche. Mais l’âne ne portait jamais de boissons inutiles : Psychodore et ses disciples aimaient boire au creux des sources ou au bout de ces fontaines que les pâtres font avec un roseau semblable à une flûte et qui versent lentement la fraîcheur sonore de l’eau comme d’autres roseaux laissent tomber, goutte après goutte, un mince filet continu de musique.
Excycle, qui était avare, désapprouvait dans son cœur ce qu’avait fait Eubule. Il croyait que Psychodore avait conseillé ces choses et il se disait parfois en lui-même : « Combien ce vieillard est dangereux pour ceux qui croient à sa parole… » Quand il parlait devant quelqu’un, il n’osait proclamer un blâme direct, mais il raillait Eubule sous le nom de Cratès et Psychodore sous le nom de Diogène.
— Cratès de Thèbes, le riche bossu, était fou : il se priva de ses richesses pour obéir à un homme qui ne pouvait même le débarrasser de sa bosse. Il ne sut pas voir que Diogène de Sinope, pauvre et jaloux, ressemblait au chien de la fable qui, attaché au râtelier, ne pouvait ni manger le foin ni souffrir que le cheval le mangeât. Mais le cheval, moins inepte que Cratès, ne s’inquiétait guère des aboiements envieux.
Excycle ajoutait :
— Pour moi, je crois qu’on peut philosopher à meilleur marché.
— Toi, dit Eubule, tu te charges de pierres inutiles dans l’espoir de monter plus légèrement sur les sommets.
Et Psychodore, souriant au disciple préféré :
— J’ai lu quelque part cette parabole :
Depuis deux jours la tempête secouait rageusement le vaisseau. Les passagers pleuraient et criaient. Seul le pilote restait calme.
Autour de cet homme comme autour d’un dieu des voix s’élevaient lamentables ; des bras se tendaient telles des prières ; des inquiétudes et des affolements s’agitaient. Or les bras, les attitudes, les mouvements, aussi bien que les paroles, tout criait :
— Sauve-nous ! sauve-nous !
Le pilote dit :
— Le vaisseau est perdu. Que ceux qui veulent sauver leur vie se préparent, comme moi, au naufrage inévitable.
Il se dépouilla de ses vêtements et tous l’imitèrent.
Puis, non loin de la côte rocheuse et haute, une manœuvre habile jeta le vaisseau sur un banc de sable. La proue s’enfonça, tandis qu’une vague brusque emportait la poupe en fuyant comme un voleur.
Le pilote ordonna à ceux qui savaient nager de se jeter parmi les flots et de gagner le rivage. Il distribua aux autres des planches et divers débris qui les soutiendraient. À tous, il indiqua l’embouchure de rivière qui, cachée parmi les rocs, permettrait seule d’aborder.
Il descendit le dernier. Et il nageait vers les plus faibles, les soutenant et les dirigeant.
Lorsqu’il atteignit le rivage, il vit que la plupart des passagers pleuraient nus sous la bise et tournaient vers le navire des yeux de regret.
Or, à ce moment, le vaisseau s’abîma tout entier.
Alors ceux que venaient de sauver l’habileté et le dévouement du pilote commencèrent à l’injurier parce que, disaient-ils, il leur avait fait perdre les biens abondants que portait le navire.
Mais le pilote savait depuis longtemps la folie injuste des hommes et ses forces étaient épuisées. Il passa, sans un mot, au milieu de ceux qui criaient contre lui et, gagnant un creux du rocher à l’abri du vent, il s’étendit pour dormir.