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Les Paraboles cyniques/Le Sculpteur et le Singe

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Les Paraboles cyniquesAthéna (p. 81-84).

XIV

Le Sculpteur et le Singe.

Excycle était sujet à des crises de zèle. Pendant trois jours et trois nuits, il se privait de boire et de manger. Ou bien, de l’aube au crépuscule, il restait immobile comme un être inanimé. Et il se croyait supérieur à tous les hommes.

Il se vantait, dans ces périodes, d’avoir atteint une insensibilité qu’il nommait divine et il méprisait comme des lâchetés les émotions les plus naturelles.

Excycle subissait précisément une de ces fièvres quand le tendre Eubule perdit sa mère. Or Excycle, ayant vu Eubule qui pleurait, l’accabla d’outrages. Comme un refrain parmi des iambes injurieux, ces paroles revenaient souvent sur ses lèvres sèches et dédaigneuses :

— Ô le mauvais philosophe…

— Eh ! dit enfin Eubule, j’aimerais mieux ne jamais devenir philosophe que cesser d’être homme.

Mais Psychodore, qui vint à passer par là :

— Le philosophe, bien loin qu’il détruise ou déforme son humanité, est le seul qui sache se sculpter en homme.

— Le philosophe, définit Excycle, c’est celui qui anéantit ses passions.

Psychodore secoua la tête dans le geste qui dit non.

— Il faut, précisa-t-il, supprimer l’excès et la bassesse des passions, tout ce qui forme, si je puis dire, leur animalité. La sagesse n’est point de ne plus jouir et de ne plus souffrir, de ne plus haïr et de ne plus aimer, mais de sentir toujours en homme, jamais en bête féroce ou lâche.

— De telles distinctions, se révolta Excycle, sont subtilités et faiblesses. Comment distingueras-tu de ce qui est humain ce qui est excessif ou ce qui est bas ? La mesure ne changera-t-elle pas avec chacun ? Il est plus simple de détruire tout, et c’est plus sûr, et c’est plus héroïque, et c’est plus philosophique.

— Ô singe de philosophie, mais non pas philosophe ! s’écria Psychodore.

Et il ajouta :

— Entendez une parabole :

Un sculpteur travaillait un marbre. Son ciseau dégageait, attentif, et lent, et prudent, une statue merveilleusement belle.

Non loin de lui, un singe, armé aussi du ciseau et du maillet, frappait sur une autre pierre. Ses coups étaient bien plus vigoureux que les coups du sculpteur. Bientôt le bloc contre lequel s’acharnait le singe ne fut plus qu’un débris.

Or Excycle, ayant vu ces choses, reprocha au statuaire la mollesse de son effort.

— Prends exemple, dit-il, sur ce singe vaillant. Vois comme, en moins d’une heure, il a détruit toute la lourdeur de la pierre. Rougis donc, toi qui, depuis plusieurs jours, égratignes timidement le même marbre, comme si tu tremblais de lui faire du mal. Regarde et rougis, car il reste devant toi presque autant de matière qu’il y en eut avant que ta main lâche et qui hésite entreprit cette besogne.

Excycle continua longtemps son discours, louant le courage du singe, méprisant la paresse et la maladresse du sculpteur.

Psychodore se tut. Excycle dit, avec un rire amer :

— Je ne me souviens pas d’avoir passé aux lieux dont tu parles, d’avoir vu le spectacle que tu décris ni d’avoir prononcé les paroles que tu prétends répéter. Néanmoins, puisque tu te joues à cette fiction peu ingénieuse et à ce mensonge injurieux, réponds : Qu’est-ce que le sculpteur put répliquer aux discours absurdes mais embarrassants que tu me prêtes comme à un sophiste ?

Le sculpteur, ayant entendu les paroles d’Excycle, hocha la tête et sourit. Puis il déclara aimablement :

— Ton jugement, ô jeune homme, n’a rien qui m’étonne. Même tu n’es pas seul de ton avis et mon âne t’approuve. Quand je t’écoute, j’entends d’avance ses plaintes le jour où il transportera la statue. « Ô dieux ! s’écriera-t-il, que ne m’avez-vous donné pour maître le singe dont la vaillance aurait diminué, ou plutôt anéanti, ma charge… »